‹ Mémoires: Révolution - Empire;Chapitre 26 sur 75 · I.A C APITI I.ATIOV DE B A Y L E · texte numérisé non relu

I.A C APITI I.ATIOV DE B A Y L E

avait pris Don Manuel Ciodoy sous sa protection 11 n'en fallut pas davantage pour s aliéner tous les cœurs, et quiconque a connu l'exagération des Espagnols et la haine qu'ils avaient pour le prince de la Paix, ne sera pas surpris que notre crédit n'ait été fort altéré, du moment où Ion vit que nous allions soustraire ce ;;rand misérable à ce (|u'ils appelaient la justice du pays.

\ous rencontrâmes chemin taisant ce grand favori, i|u un escadron de chasseurs à cheval escortait avec beaucoup de soin, et aussi le roi Charles 1\ allant également vers Rayonne avec sa famille. \ous mimes pied à terre pour saluer ce vieillard découronné, qui s'avançait dans une immense voiture et dont le train plus que modeste sur cette route poudreuse nous frappait comme l'épave d'un naufrage.

Enfin nous arrivâmes à AJadrid. Xous nous trouvâmes là parmi les nôtres, car il y avait en ville pas mal de troupes, indépendamment du camp qui était auprès. Les Polonais y étaient en entier et les marins de même, ainsi ijue le re;;imont des fusiliers; de plus, un état-major nombreux. Madrid nous sembla triste d'abord, car on y arrive sans intermédiaire, et on peut dire (|ue la campagne la plus aride touche les maisons. La cité parait plantée dans le désert, comme un champignon, et saute aux yeux des arrivants ni plus ni moins que Jérusalem. Rien ne j)répare à voir une capitale, ni même une ville de quelque étendue, lorsqu'on se trouve tout à coup au milieu de la rue d'Alcala et de la célèbre Puerto del Sol. Au reste nous ne tardâmes pas à nous remettre, et, les souvenirs de tiil Blas aidant, nous reconnûmes que nous étions en pleine Castille. non seulement à la disposition des lieux, mais à celle des figures et aux habitudes du peuple.

Xous étions logés au billet, comme nous lavions été partout, mais nous n'avions aucun droit à la nourriture, comme en Allemagne, et on nous confinait dans une chaml)re séparée du reste de la maison, autant que cela était possible. Les mœurs

nationales ne se fussent pas prêtées à un autre arrangement. Madrid était tranquille, malgré les doutes qu'on commençait à concevoir sur nos intentions, mais ni le départ du roi Ferdinand, ni celui du vieux monarque n'avaient point encore altéré la bonne harmonie, du moins à l'extérieur. On allait au Prado le soir à l'ordinaire, et les officiers français abondaient sur cette belle promenade. Les cafés étaient remplis de consommateurs, et on sait que ces sortes d'étal)lissements peuvent en admettre en plus grand nombre (|ue dans les autres capitales. La police se faisait bien, car on n'entendait parler d'aucun accident, mais chacun avait l'air de se tenir sur la réserve, et il n'existait entre les habitants et nous aucune sympathie. On s'observait, c'était visible. Tout le monde semblait attendre quelque grave événement.

Cet événement eut lieu, en effet, et la bombe éclata le 2 mai, comme on s'y attendait le moins, à l'occasion du départ d'un membre de la famille royale, que l'on voulait, disait-on, arracher du Palais et faire aller à Bayonue malgré lui. Le peuple coupa les traits des mules, résista à la garde et maltraita un aide de camp du prince \Iurat. Une fois l'alarme donnée, on courut sus aux Français isolés dans tous les quartiers; mais, comme il était encore d'assez bonne heure, on n'en rencontra pas hors de leur logis autant (]u'on pouvait le craindre. Tous les postes prirent immédiatement les armes, et bientôt la troupe parut. Le combat s'engagea principalement dans la rue d'Alcala, d'où les chasseurs à cheval furent ramenés assez vivement et dans quelques rues euvironnantes. Je venais de traverser la petite place de San-I)omingo,et je causais avec notre adjudantmajor (jui se rendait à la Poste. J'allais moi-même à l'hôpital, et, comme ces deux établissements sont voisins l'un de l'autre, nous nous apprêtions à faire route ensemble. Nous venions à peine de nous acheminer, (jue nous entendîmes plusieurs décharges de mousqueterie et que nous vîmes le peuple fuir dans toutes les directions. Nous arrêtâmes un abbé par son

manteau pour lui demander de quoi il s'agissait. Il se retourna, et quand il nous reconnut pourFrançais, il se mit à fuir de plus belle en décrochant son manteau qu'il laissa entre nos mains. Plus loin nous rencontrâmes un vieux garde wallon, qui nous dit : u Cachez vos cocardes, messieurs, si vous tenez à la vie, on assassine vos compatriotes. • Xous continuâmes notre chemin assez inquiets, mais sans pourtant hâter le pas. Je ne sais comment il se fit qu'en un clin d'œil nous nous trouvâmes au milieu de la rue, que toutes les portes furent fermées et que des piles de briques parurent sur toutes les croisées, mais il est sur qu'il régna un silence absolu autour de nous et que nous aurions pu croire que la ville était déserte, si nous n'avions vu les rues pleines de monde un moment auparavant.

Ce devait être un singulier spectacle pour les Espagnols que de voir deux officiers en grande tenue et dorés comme des calices marchant seuls d'un pas grave au milieu de la cité et au bruit des décharges lointaines qui se suivaient sans interruption. Xous fûmes assez avisés pour ne pas déranger notre allure, et je suis convaincu que ce calme nous sauva la vie. Mon camarade, ([ui comprenait comme moi le péril dans lequel nous étions, m'a dit après l'affaire : " Bien nous en a valu d'être de sang-froid, car, si nous avions pressé le pas, nous étions écrasés à l'instant par les fenêtres. « Xous arrivâmes ensemble à l'hôpital. Déjà la populace grondait autour et elle était difficilement contenue par un piquet de cinquante hommes qui formait la garde. Il y avait une grille en fer à la grande porte et nous la fîmes fermer aussi!ôt. Il était temps, car les pierres commençaient à arriver. Xous pensâmes à faire armer de suite les fiévreux et tous ceux des malades qui pouvaient se tenir debout. On appela aussitôt l'homme qui avait la clé de la salle d'armes, mais cet homme résistait et contrefaisait le fou. Comme le moment pressait et qu'il n'y avait pas une minute à perdre, si nous voulions sauver l'hôpital, je le sommai de donner vite la clé, sinon... Il continua ses grimaces et je lui

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envoyai un coup de seconde, bien malgré moi, mais uoiis eûmes nos armes, et c'était Tessenliel. J'ai souvent déploré la nécessité de me servir de mon sabre contre un jjoujat pareil, mais je ne l'ai fait (|ue pour remplir un devoir strict, car la population burlait à la porte do l'hôpital, de gros pavés tombaient autour de nous, et il y allait de la vie de tous les malades. Bientôt l'ordre fut rétabli grâce à nos précautions, et la communication avec le Prado se rouvrit au moyen d'un détachement (ju'on nous envoya. Déjà nous étions maîtres de la journée et sur tous les points la résistance avait cessé. XTous rencontrâmes le colonel Frédérich, des fusiliers de la (îarde, à la tète de sa troupe. Il était en redingolo du matin et eu chapeau rond, et il avait en main le sabre d'un trompette des chasseurs à cheval (|ui avait été tué, car il se trouvait au bain au moment de la bagarre et n'avait eu que le temps de se sauver à demi vêtu pour rallier. Xous nous félicitâmes réciproquement et plus tard trouvâmes dans un groupe d'Espagnols un de nos camarades, que son hôte avait déguisé pour le ramener parmi nous. On peut penser combien nous remerciâmes cordialement ce brave homme.

Dés qu'on commença à s'entendre, les patrouilles circulèrent partout et mirent bientôt fin à l'animation générale. Une notable partie de la municipalité s'était déjà offerte pour faire rentrer les habitants dans l'ordre, et elle marchait avec beaucoup de calme au milieu des coups de fusil, pour remplir cet office de preux. J'avoue que l'aspect de ces hommes de paix s'avançant désarmés au travers des balles pour arrêter une effusion de sang inutile me toucha beaucoup et excita mon admiration. Giàce à leur intervention, l'ordre était complet avant quatre heures de l'après-midi. Il y eut quelques malheureux passés par les armes plus tard, mais le combat avait partout cessé.

On a jugé fort diversement cette journée du 2 mai, qui fit piononcer à l'instant la Péninsule et décida une prise d'armes

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immédiate dans tous les lieux où nous n'étions pas en force. On a cru qu'elle avait été prévue, et même on a accusé le prince Murât de l'avoir provoquée. Je n'ai jamais pensé qu'on pût charger sa mémoire d'un fait pareil. Je crois qu'il suffisait du frottement normal qui avait lieu tous les jours, pour que, dans les graves circonstances où on se trouvait, une explosion fût tôt ou tard inévitable. Il faut songer que nous occupions la capitale d'un peuple étranger, quoique ami; que, sans que nous ayons abusé en aucune manière de l'hospitalité forcée qu'on nous donnait, il était infiniment rare qu'un Espagnol nous vit avec plaisir dans sa maison, que nous venions de surprendre plus ou moins quelques places fortes, d'exporter j)our ainsi dire la famille royale, et enfin que nous commencions à prendre un ton de maître dont l'amour-propre national ne s'accommodait pas. Le sang versé à Madrid ne le fut pas légèrement, sans doute, et dans la situation il était tout à fait impossible que nous nous laissions braver impunément, mais le résultat n'en fut pas moins malheureux. Les Gardes du corps, restés sans fonctions et placés par la force des choses entre l'enclume et le marteau, quittèrent aussitôt la capitale et allèrent souffler le feu dans les provinces. Ils furent secondés par l'exaspération générale et par tout ce (jui ressentait l'injure faite au pays.

Le massacre du 2 mai, comme ne manquèrent pas de l'appeler ces missionnaires politiques, était peu de chose en lui-même; je ne crois pas qu'il ait péri plus de cinq cents habitants dans l'affaire, en y comprenant ceux qui furent fusillés le soir, parce qu'on les avait trouvés avec des couteaux. Quant à nous, nous ne perdîmes que (juelques hommes; mais l'exagération parti- €ulière aux Espagnols décupla le nombre de leurs morts, et toutes les chaires retentirent d'imprécations patriotiques contre notre barbarie. Les prêtres et les moines appelèrent la nation aux armes, pour punir, disaient-ils, notre déloyauté et nous chasser de la Péninsule à l'instant. Ce fut un toile universel. \ous apprenions ces mouvements par l'intermédiaire de

quelques personnes, dont nous avions gagné l'amitié, et rien n'est plus caractéristique que les entretiens confidentiels que nous avions avec elles; en voici un échantillon : it Vous parlez de révolte, disait un officier à une jeune fille de seize ans, mais que diable pouvez-vous faire? — C'est vrai, nous sommes bien malades. — Songez que vous n'avez pas vingt mille hommes à mettre en ligne, que vos Princes vous abandonnent, (jue vous n'avez pas un sou dans vos caisses et que nous sommes au cœur de l'Espagne sans avoir tiré un coup de fusil. — C'est vrai, oh ! très vrai, disait la signorita en soupirant, tout cela est incontestable. i> Puis elle se levait en frappant dans ses petites mains et s'écriait : « Malgré tout cela, nous ne voulons pas, non qiiedemos. »

Le sentiment exprimé si naïvement par cette jeune fille était universel, car de tous côtés arrivèrent bientôt des nouvelles peu rassurantes. Nos communications ne souffrirent pas d'abord du côté du uord, mais il n'en fut pas de même de celles du midi, et on ne tarda pas à se plaindre du manque de plusieurs courriers dont les dépèches avaient été enlevées. C'était par des voleurs, disait-on, mais les Kspagnols savaient à quoi s'en tenir.

Madrid avait un aspect sombre, quoique tout eût repris la marche ordinaire, et que le peu de troupes nationales continuassent à assurer, d'accord avec les nôtres, la tranquillité de la ville. Nous nous gardions naturellement nous-mêmes plus soigneusement que par le passé, nous défiant de quelques Vêpres siciliennes^ comme nous le disions en plaisantant. Il est vrai que les figures qui nous entouraient n'étaient nullement rassurantes, et que, loin d'être abattue, la jeunesse madrilène devenait plus arrogante de jour en jour. Nous nous trouvâmes un soir, mon camarade de Marguerittes et moi, dans un café rempli d'Espagnols, et, sous nos yeux, un homme du peuple assez bien vêtu s'amusait à placer une pièce de 5 francs sur une table et à la percer de son stylet — segon — en grinçant des

dents. Nous étions en capote et nous nous retirâmes sagement. Lue autre fois, pendant une revue que le prince Murât passait au Prado, j'étais à prendre une lasse de chocolat, et j'avais devant moi le verre d'eau ordinaire, lorsqu'une bande de jeunes gens qui paraissaient fort animés sortit du fond du café, et, me voyant là en grand uniforme, s'arrêta, comme si elle délibérait. Un d'eux se détacha enfin d'un air goguenard et vint prendre mon verre d'eau pour boire à même, en disant : u Pardonnez, cavaliero. ^ Je me levai brusquement et lui arrachai le verre des mains pour lui en jeter le contenu à la figure, mais toute la bande m'entoura, en me faisant mille excuses de l'outrecuidance de leur compagnon, qui avait, prétendirent-ils, trop déjeuné. Comme nos troupes étaient à deux pas de là et que je ne courais aucun danger, je ne donnai point de suite à cette impertinence et aimai mieux accepter les excuses de ces étourdis que de les faire coffrer tout de suite, ce qui était facile et eût pu leur coûter cher. Plusieurs scènes de ce genre se passèrent de temps à autre pendant le mois de mai, et on le savait par les divers rapports; mais nous y mettions, nous Français, une grande modération, non seulement parce que la modération nous était recommandée, mais aussi par esprit de justice. Cependant des nouvelles inquiétantes se faisaient jour, et l'horizon s'embrumait, et sans trop nous rendre compte de notre position au centre de la Péninsule, nous commencions à trouver qu'elle n'était pas aussi belle que nous l'avions pensé d'abord. Nous reçûmes un ordre de départ. En faisant entrer en Espagne les marins de la Garde, l'Empereur avait toujours entendu les envoyer à Cadix, pour renforcer les équipages que nous avions dans ce port, et qui étaient, en ce moment, sous les ordres du vieil amiral de Rosily. Nous ne faisions donc que suivre notre destination en nous adjoignant à la division Dupont qui marchait vers la Sierra Morena, mais nous ne la ralliâmes qu'après avoir passé la Manche, et, autant qu'il m'en souvient, en sortant des mon-

tagnes. Xoiis vîmes en clioniinaut Aranjuoz et nous visitâmes avec plaisir celte résidence, où notre ambassadeur de IJourgoing avait passé dans le temps de si mauvais quarts d'heure. Nous traversâmes Mançanarez, Aladridejos et enfin Baylen et Bujulauça, puis nous descendîmes en Andalousie. Andalousie! le grenier, la cave, l'écurie et le jardin de iRspajine; le plus beau morceau de terre qui existe sous le ciel, l'objet des regrets éternels des Maures et le seul pays de l'Europe où se réalisent, quand on le veut, les fictions des poètes. Il est certain qu'à peine sortis de la Sierra, nous éprouvâmes tous une sensation de bien-être tonle nouvelle, que l'air nous sembla plus balsamique, la terre plus fertile et les asj)ects plus riants. Ce n'est pas que jusque-là nous eussions engendré mélancolie, tant s'en faut. En traversant la Alancbe, nous ne manquâmes pas de rappeler son béros; malheureusement nous n'avions pas assez de temps pour vérifier si, comme Homère, Cervantes avait été aussi fidèle à la topographie des lieux qu'à la peinture des mœurs. Mais comme nous allions bientôt entrer dans la Sierra Alorcna, au sein même de ses aventures, nous nous bornâmes à en rappeler, chemin faisant, les plus comiques et à rire comme des fous, \otre colonel, Augier, 1res ferré sur la matière, nous divertissait par ses saillies charmantes; il pensait lui aussi que le sel castillan valait bien le sel attique. Ceux d'entre nous qui savaient l'espagnol étaient de son avis. Bref, Don Quichotte fit les frais de notre gaieté, depuis Aranjuez jusqu'aux montagnes.

Eu débouchant dans la plaine, nous rejoignîmes la division Dupont, dont nous formions la réserve avec un régiment provisoire de dragons. \ous eûmes bientôt avis (|ue l'Andalousie tout entière s'était soulevée, que les troupes du camp de Saint- Roch étaient en marche et que le passage du Guadalquivir nous serait disputé. C'est ce qui arriva effectivement (|uelques milles en avant de Cordoue, an pont d'Alcolea. \;ous trouvâmes là un rassemblement considérable de paysans conduits

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par des militaires isolés, assistés de (juel(|ues compagnies de milice et d'artillerie, et assez judicieusement établis. II faut prendre garde (|ue l'obstacle à surmonter était un pont d'une longueur démesurée, et qu'on avait eu le temps d'en défendre les abords par des abattis et des fortifications de campagne, et que nous ne pouvions tourner la position. Heureusement elle fut enlevée d'emblée par les verts et les rouges de la Garde de Paris, jaloux de faire voir qu'ils étaient bons à autre cliose qu'à faire la police d'une grande ville. Les Espagnols ne purent tenir devant l'impétuosité de l'attaque et s'enfuirent vers Cordoue, dès que le pont fut pris. Xous occupâmes le soir même la place oii ils avaient comballu et où plusieurs d'entre eux gisaient encore. \ous établîmes là notre bivouac, pendant (|ue la division entrait dans la ville. On lui tira quelques coups de fusil des murailles, non que Cordoue entendit se défendre, mais les babitants ne parent empêcher que les fugitifs du pont d'Alcolea qui s'étaient jetés au milieu d'eux ne brûlassent leurs dernières cartouches et ne donnassent ainsi lieu au pillage de quelques rues, avant que la soumission ne fût acceptée.

Parmi les édifices qui souffrirent de cette introduction violente de nos troupes, se trouvèrent malheureusement des églises, et de là les récriminations qui ne tardèrent pas à éclater et les accusations d'impiété qui nous firent tant de mal depuis. Il est certain que le dommage fut très minime pour les Cordouans, mais il n'était pas moins certain que, si l'acte qui l'occasionna pouvait être empêché, il est malheureux qu'il ne l'ait pas été.

Nous rejoignîmes le lendemain, et on nous logea dans un couvent situé extra-muros, tout prés de la porte par laquelle nous arrivions. Xous n'y trouv«imes qu'un vieux moine, les autres étant partis. \ous mangions eu ville chez un vieil Aragonais semi-libéral, qui voulut bien nous recevoir et permettre que nous fissions dans sa maison notre établissement culinaire. Cet homme i-egardait notre entrée en Espagne comme avanta-

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geusp à son pays, et, en consécjuence, ne nous maudissait pas. Je remarque cette circonstance, parce qu'elle était rare, qu'elle ne s'est présentée depuis, à ma connaissance, qu'une seule fois.

Nous ne restâmes à Cordoue (jue peu de temps, et nous pûmes prendre position à dix lieues en arrière de cette ville, à Andujar, où nous nous établîmes sur la rive gauche du Guadalquivir. Nous travaillâmes de suite à une tête de pont, à organiser une manutention et un hôpital, car nous étions décidément en campagne et arrêtés tout net dans notre pointe sur Cadix. Il paraît que le général Dupont était déjà informé de la retraite du maréchal Moncey, de la levée du camp de Saint-Roch et de la prise d'armes de tout le Midi. Il communi(|uait toujours avec Madrid, et sa hase d'opération n'était point encore coupée, grâce à la division Vedel qui nous suivait et aux postes que nous avions échelonnés dans la Manche; mais il ne fallut plus compter sur les communications jourualières, et déjà l'inconvénient des distances se révélait, non moins que d'avoir tout le pays contre soi. Les courriers non escortés ne passaient plus et les militaires isolés pas davantage. On commençait à entrevoir qu'avant peu il faudrait un bataillon pour porter une lettre ou un ordre, à quelques milles.

Je passe volontiers sur les scènes intermédiaires qui avaient lieu pendant ces mouvements; mais je dois rapporter celles qui peignent principalement les mœurs et le caractère des Espagnols. Chacun put s'apercevoir dès le principe combien le défaut de sécurité relative impressionnait nos soldats. Ceux qui avaient fait campagne au delà du Rhin, habitués à ne pas connaître d'ennemis hors du combat, trouvaient fort mauvais de ne pouvoir se fier aux habitants non militaires, même dans leurs logements; de là la qualification de traîtres qu'ils donnaient aux Espagnols, quoique ceux-ci fussent, de tous les peuples que nous avions combattus, ceux qui méritaient le moins cette épithèteT Jamais, en effet, on n'a moins dissimulé

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la haine qu'ils ne le faisaient, et l'espoir qu'ils avaient de nous chasser de la Péninsule était non seulement au fond de toutes les âmes, mais ils le manifestaient hautement, en face de nos troupes, sans s'in(|uiéter des conséquences. Comme je causais fréquemment avec eux, je ne pouvais m'em pêcher d'admirer cette hauteur de sentiments qui ne cède point à la mauvaise fortune, bien que ces sentiments me semblassent aveugles et peu en harmonie avec la conduite des bandes hors le combat. J'oubliais alors la théorie dos guerres sertoriennes et n'étais pas loin de croire que disperser les Espagnols, c'était les vaincre. Je ne tardai pas à leur rendre plus de justice et à changer de manière de voir, lorsque je connus mieux et la nation et la nature du pays. Je vis alors combien on doit èlre circonspect dans ses jugements, lorsqu'on prononce sur les aptitudes militaires des peuples, car ces aptitudes peuvent être diverses, sans être moins grandes pour cela, et l'on n'a pas besoin de remonter jusqu'aux Parthes et à Crassus pour voir qu'il est dangereux de mépriser son ennemi. Les soldats espagnols ne tenaient point devant les nôtres en rase campagne, ou, du moins, ils n'avaient pas tenu jusque-là, et comme leur accoutrement ainsi que leur tournure étaient pitoyables, les nôtres s'en moquaient, loin de les redouter; mais il n'en était pas de même des habitants, et l'assurance que ces derniers montraient eu toutes circonstances donnait à penser à nos vieilles moustaches.

Un dialogue dont je garantis l'authenticité et que j'ai entendu d'un bout à l'autre, à Audujar, quelques jours avant l'évacuation, fera voir mieux que tout ce que je pourrais dire quels étaient en ce moment les sentiments des uns et des autres. La causerie avait lieu entre mon ami le capitaine Boniface, d'une tenue brillante, et un grand mendiant auquel il avait demandé du feu. Le mendiant lui en donna avec beaucoup de politesse, mais comme il en eût donné à son égal, et la conversation s'établit sur ce pied. «Cavaliero, disait l'officier, quel beau pays vous habitez! — Oui, le pays est bon, fertile, et on vit sans trop

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de travail. — Oh! vous u'aiincz pas le travail, vous autres Espagnols. — C'est selon. Xous n'aimons pas à travailler pour les autres et nous entendons être maîtres chez nous. — Bueno, reprenait rofficier; mais quant à présent, c'est nous (|ui le sommes. — Oui. \ ous êtes maîtres de la terre que vous avez sous la semelle de vos souliers. IV. M. M. son chiennos de la Sien'u que pisan y mador mas. — Comment! nous sommes à Madrid, à Valladolid, à Tolède! — Oui, oui, mais nous vous en chasserons avec l'aide de Dieu! — Pourtant, voilà déjà un an que nous sommes en Espagne et vous ne nous avez pas encore chassés. ^' Le mendiant ne répondit pas à cette dernière observation, il se contenta de hausser les épaules et dit., en se retirant, à part lui : " Ces P'rancais sont singuliers. Celui-ci parle d'un an! IVous avons mis huit cents ans à chasser les Maures. "

Nous étions logés à Audujar presque militairement, car la plupart des personnes aisées avaient pris la fuite et laissé leurs maisons aux soins de leurs domestiques. \ous faisions notre cuisine à peu près avec la ration , mais comme les légumes, les fruits ainsi que le vin étaient abondants, nous ne souffrions point de l'absence de nos hôtes IVous nous rendions le soir près du pont et là avaient lieu des colloques fort amusants entre les officiers de toutes armes. A nos pieds coulait la rivière, et en face de nous se dressait un amphithéâtre immense, dont nous n'étions séparés que par une forêt d'oliviers. Sur la hauteur se déployait la masse armée qui nous avait coupé le chemin de (]adi.\ et que nous évaluions à 60 ou 70 000 hommes. Nous savions qu'il y avait dans le nombre une division d'infanterie régulière et quelque artillerie; que le reste se composait de nouvelles levées ou de simples paysans; que parmi ces derniers il y en avait quelques milliers de montés. On nous avait aussi mentionné un régiment suisse et environ 1500 hommes des gardes wallones et espagnoles. Mais si nous étions bien informés, nous avions beaucoup de

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