L.\ CAI'ITDI.ATIOM DE BAYLEX
raisons pour ne pas ajouter une foi entière aux rapports que nous recevions, et, en conséquence, nous restions dans le doute. Seulement nous ne pouvions nier rexistence de la levée en masse que nous avions sous les yeux et (|ui était considérable.
Dans nos causeries du soir nous ne mau(|uions pas de débattre avec beaucoup de gaieté et d'originalité les intérêts divers des belligérants et de faire des parades très amusantes, en dépit de notre position un peu équivoque. Xous avious parmi nous quel(|ues jeunes officiers réellement aimables et divertissants. Un, entre autres, avait le privilège de nous faire rire aux larmes, lors(|u'il se drapait dans un vieux manteau espagnol tout Iroué et, se coifftiut avec une montera de velours noir bien râpé, il figurait Talcade dans l'embarras au moment de l'arrivée d'un détacbement français : i -^ye, senor, non tenemos pan cocido. — Xous n'avons pas de pain cuit, etc.. Nous n'avons rpie de l'eau claire et le vent (|ui souffle! Seigneur, comment allons-nous faire? — Il est certain que voilà un triste déjeuner, répondait l'officier, mais, seigneur alcade, vous avez des poules, des codions et autres volailles, vos greniers sont pleins. — Oui, oui, non tenemos pan cocido. ' L'alcade ne sortait pas de là. Il n'entendait raison que lorsqu'on le menaçait de se servir soi-même, s'il ne voulait pas servir le détacbement; ce qu'il finissait par faire, à la satisfaction de tout le monde.
Pendant que nous restions là à croquer le marmot, comme disaient nos jeunes fous, le général jugea à propos de faire une pointe sur Jaën , ville importante et capitale du royaume de ce nom, et dont nous n'étions qu'à quel(|ues lieues. Il cbargea de cette expédition un détachement de toutes les armes, fort de 12 à 1500 hommes. Cette petite colonne, partie au brun de nuit, tomba sur Jaën sans coup férir et en prit possession à l'improviste. J'ai toujours ignoré si elle remplit ou non les vues du général en chef; mais ce que chacun parmi nous put
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voir de ses yeux, c'est qu'elle procura une grande abondance de piastres et que, le soir de son retour à Andujar, on changeait couramment le peu d'or qu'on avait contre le double de sa valeur en argent. Lu des officiers supérieurs de notre corps commandait à cette occasion et il s'acquitta de sa mission à la grande satisfaction de nos jeunes soldats, qu'il charma par son éloquence et aussi par ses façons d'agir. « Ah! voilà un fameux commandant; il nous a fait trois discours et nous avons retourné les maisons à volonté. ' Je rapporte ceci, parce qu'il sera plus tard question de ce commandant et qu'il continua de jouer, jusqu'à sa mort qui fut glorieuse, un rôle à part. Quant à cette première expédition qu'on lui confia, il commit, au dire des officiers qui l'accompagnèrent, plusieurs imprudences qui eussent pu lui coûter cher. Heureusement (|u'il ne fut pas attaqué et rentra avec les dépouilles opimes de la ville de Jaën, sans être inquiété dans sa retraite.
J'éprouvai en ce temps-là une perte douloureuse, en ce que mon excellente jument se noya dans le fleuve, en se baignant un soir à l'ordinaire. \Ion domestique Crammer la laissa s'engager dans un terrain argileux, où la pauvre Dina se prit les deux pieds de derrière comme dans la glu et ne put plus s'en tirer. Le brave garçon m'annonça cette nouvelle en pleurant à chaudes larmes, car il aimait Dina en véritable Polonais qu'il était. Je me trouvai ainsi démonté ou à peu près, et privé de la meilleure bète qu'on eût dans tout le corps d'armée, bieu (|u'elle ne fût plus jeune. Je l'avais achetée à Stralsund, et elle était entrée en Espagne avec les chevaux de mon ami Leroy. Elle était encore belle et vigoureuse, et méritait un meilleur sort que de se noyer ainsi, obscurément comme un cheval de meunier. C'était le premier malheur qui m'arrivait dans cette campagne et m'écriais : a Malheur, sois le bienvenu, si tu viens seul! ■ J'étais bien loin, hélas! de m'attendre à ce qui allait nous arriver bientôt.
J'ai reculé autant que je l'ai pu le moment d'un récit qui
me coûte, comme Français et comme soldat. On comprendra sans peine, lorsqu'on lira ce qui va suivre, mon hésitation, quoique ma personnalité soit tout à fait en dehors de Tafifaire, et qu'on ait jamais pu accuser un simple capitaine de la capitulation d'une armée dans laquelle il ne figura qu'en rang subalterne; il n'en est pas moins vrai que je dus prendre ma part de la honte générale (|ue nous éprouvâmes; et je déclare que cette pari me parut difficile à supporter. Mais n'anticipons pas sur ce cruel événement et tâchons de le raconter avec simplicilé; malgré la douleur qu'il me cause encore depuis tant d'années, et bien qu'il ait été se perdre depuis dans le mare magnum d'autres infortunes incomparablement plus funestes.
Après avoir épuisé les vivres d'Andujar, qui n'était point approvisionnée pour un surcroit qui doublait tout à coup le nombre des consommateurs, et ne pouvant tirer des environs un supplément de subsistances, le général Dupont se résolut enfin à se reporter en arrière et à gagner la montagne pour assurer ses communications avec la Manche. Il donna ses ordres en conséquence, et le 18 juillet, à sept heures du soir, nous évacuâmes la ville au nombre d'environ sept mille hommes pour nous porter sur Baylen. Il faisait, comme on peut bien se l'imaginer eu cette saison, une chaleur très forte, et la route poudreuse que nous avions à parcourir, quoique fort belle, nous fatiguait beaucoup, car nous étions obligés d'aller au pas des fourgons dont nous avions bon nombre. Xous montions continuellement, et, depuis le moment du départ jusqu'à trois heures du matin (|ue nous arrivâmes au défilé, nous fûmes obligés de faire plusieurs baltes, qui nous retardèrent d'autant. Je ne sais si l'ennemi avait deviné nos projets, ou si c'est par pure prévision (ju'il avait occupé Baylen, mais nous le trouvâmes à cheval sur la route et prêt à nous disputer le passage. Nous apprimes plus tard (ju'il était en position depuis deux heures au moment où il découvrit notre tète de colonne.
Line attaque était inévitable, car il fallait passer absolument
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sur le corps des Espagnols qui étaient niailres du défilé, avant que la masse de ceux (|ue nous avions sur notre piste ne nous eût joints, pour nous prendre entre deux feux. Je commandais le dernier peloton de Tarrière-garde et je m'étais établi sur la gauche du petit ruisseau (|ui descendait de la montagne, en amont d'un pont de pierre, dans lequel nous nous empress«imes, aussitôt que la colonne fut arrêtée, d'enterrer des obus chargés, afin de le faire sauter à la première apparition de l'ennemi sur nos derrières. Nous prîmes, en un mot, de concert avec un brave détachement de la (larde de Paris, (|ni était avec nous, toutes les précautions que le lieu et le moment nous indif|uaient afin de n'être pas forcés de nous retourner, avant d'avoir nous-mêmes franchi le défilé à la suite de nos fourgons. Mais nous nous étonnions de ne pas avancer malgré la canonnade (|ue nous entendions, lorsque notre bataillon qui était arrêté près de nous fut mandé en toute hâte. Il se porta rapidement en avant, mais les iiommes, qui avaient un mille et demi au moins à franchir avant d'entrer en ligne, devaient faire ce chemin sur une véritable rampe, et il était probable qu'ils arriveraient essoufflés. C'est ce <|ui eut lieu, en effet, mais ils n'en donnèrent pas moins le coup de collier (ju'on attendait d'eux vigoureusement, et il fallut leur réitérer l'ordre de cesser le feu, le général Dupont ne jugeant pas à propos de continuer le combat pendant la grande chaleur et songeant peut-être déjà à parlementer. Vous ne comprenions rien à l'arrière-garde à ce temps d'arrêt de notre colonne et il ne nous vint pas à l'esprit que les Espagnols pussent nous barrer décidément la route. Nous étions bien un peu inquiets des feux répétés que nous entendions et de voir que nous n'avancions pas; mais aucun de nous ne soupçonna la cause qui nous retenait suj* place. Xous voyions parfaitement (|ue nous étions dans une souricière et (|ue l'on pouvait nous fusiller de droite et de gauche à peu près ini|)tinément, tandis (pie nous avions plus de trois mille paysans sur nos derrières, il fallait donc débou-
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cher à tout prix et il ne pouvait être questiou de parlementaire, car chaque moment perdu ne faisait (|u'aggraver notre position. Les choses en étaient là, lorsque nous nous aperçûmes que les Espagnols commençaient à paraître sur les côtés à la hauteur de notre arrière-garde et nous sentîmes que nous allions être littéralement enveloppés. Ils ne descendaient pas encore sur la route, mais cela ne pouvait tarder, et nous songions sérieusement à nous retourner pour défendre le passage du pont jusqu'au moment de le faire sauter lorsque nous vîmes arriver le général Barhou (1), dont les premiers mots furent ceux ci : « Nous sommes aux Fourches Caudines. d II était à peu près six heures. Comme le mot ne fut guère entendu que de quelques personnes, et que peu en comprirent la signification, il ne produisit pas autrement d'effet; mais la physionomie du général ne l'expliquaitque trop, et lout le monde à l'arrière-garde fut impressionné. Nous comprîmes bientôt qu'il ne s'agissait plus de forcer le passage, mais bien de traiter pour obtenir le passage, ce qui est bien différent. Nous prîmes patience en rongeant notre frein, et nous n'avions pas autre chose a faire, car défense fut faite de n'engager la lutte en aucune façon pendant les pourparlers. On peut juger de la nuit que nous passâmes et des inquiétudes que nous dûmes éprouver sur le sori de la négociation.
Nous apprîmes le soir que le général Dupont avait trouvé devant lui une division composée des troupes du camp de Saint-Hoch levé par le général Castanos (2), eu conséquence des ordres de la junte de Séville; que cetle division, commandée par le général Keding (3), colonel du régiment suisse de ce
(1) Gabriel Barbou Bcscourières (1761-1817) se distingua d'abord à Saint- Dominique et à Fleurus, lut nommé général de brigade en 1794. Après la capitulation de Baylen où il commandait une division, il gouverna Ancône de 1810 à 1814.
(2) Don Francisco Xavier, comte de Castanos (1758-1852), était en 1808 capitaine général de l'Anditlousie. Il lïit créé duc de Baylen et devint président du Conseil de Castille.
(3) Théodore Reding, du Canton de Scliwilz, était entré au service de
nom, était composée de bonnes troupes, pourvue d'une artillerie bien servie, et qu'elle était établie à la tète du défilé de telle façon qu'il était difficile de Ten déloger; qu'il n'y avait aucun moyen de tourner la position, ce que d'ailleurs les innombrables paysans répandus en tirailleurs de droite et de gauche rendaient impraticable. Nous étions sans vivres et presque sans eau, harassés des fatigues de la nuit et de celles de la journée, en un mot complètement dans le pétrin. Qu'y avait-il à faire dans un cas semblable? Un parti à prendre, je crois, mais un grand parti. 11 fallait réunir tous les boinmes valides en une seule masse, les former en colonne d'attaque, mettre nos blessés au milieu et tenter une trouée. On eut pu profiter, pour faire le mouvement, du brun de nuit et de la fiaicbeur (jnelle amène. J'ignore si nous eussions réussi, mais, en tout état de chose, nous eussions succombé bravement et comme il convenait à notre renommée militaire. Je conviens que cette tentative impliquait le sacrifice d'une partie de notre artillerie, mais surtout l'abandon des fourgons et de tous les impedimenta qui avaient tant retardé notre marche depuis Andujar; mais que signifiait une perte semblable, en comparaison de celle de l'honneur des armes? Il faut savoir aussi que la division Reding qui nous barrait le passage pouvait se trouver elle-même bientôt entre deux feux, car nous n'étions séparés du général Vedel, qui venait vei's nous, que par quelques heures de chemin. Cette circonstance seule devait, à mon humble avis, nous décider à l'entreprendre, et je suis persuadé que, si elle eut été connue du corps d'armée, nul n'eut osé lui parler de capitulation. Le sort en ordonna autrement. Nous capitulâmes à la suite d'une foule de démarches fort bien calculées par les Espagnols qui nous tenaient bloqués dans le défilé, et malgré la survenance de la division Vedel, qu'ils eurent l'art de faire condescendre à capituler elle-même, sous prétexte qu'elle ne pouvait
J'Espajine et était devenu lieutenant-général en 1808. il mourut en 1809 «les suites de ses blessures.
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nous sauver la vie ((u'à ce prix. C'est ici (jue l'esprit confondu s'arrête et ne sait plus vraiment où il eu est. Que la division Dupont, qui était imprudemment entrée dans un défilé sans l'avoir fait recouuaiire, y ait été enfermée de manière à ne plus pouvoir s'en tirer, cela se conçoit à la rigueur. Que cette division, harassée et sans pain, ait été réduite à capituler plus ou moins avantageusement, cela se conçoit encore. Mais que la division Vedel qui vient au-devant de son général en chef, qui n'a qu'à faire demi-tour pour s'en aller, et à laquelle le chemin de la Manche est grand ouvert, vienne se rendre, parce que le général en chef, déjà aux mains de l'ennemi, le lui commande, cela passe toute croyance. Eh hien, les Espagnols surent amener ce résultat par l'hahileté qu'ils mirent dans la négociation, et quinze mille Français finirent par mettre bas les armes devant eux, bien (|u'il n'y en eût que la moitié de compromis.
Comme je figurais à 1 arrière-garde que je ne pouvais quitter, je ne connais que par ouï-dire les phases diverses de cette triste transaction. Je ne puis la raconter sans m'exposer à des erreurs qu'en pareille matière aucun homme consciencieux ne voudrait commettre, car il y va de l'honneur des contractants. Ce que je puis rapporter, ce sont les gros faits, parce qu'ils sont inexcusables et qu'aucun d'eux n'a pu être ignoré. Ainsi il est positif que nous avons quitté Andujar avec l'intention de nous rapprocher de la Mauche et de la division Vedel qui n'était qu'à deux marches de nous; que, croyant la route libre, nous avons marché lentement et tout à fait en escorte de convoi, par rapport à nos fourgons; qu'au lieu d'arriver à Baylen à minuit ou à deux heures du matin, comme il était facile de le faire, nous n'y sommes arrivés qu'à cinq heures et que nous y avons trouvé l'ennemi établi; que, comme nous allions être pressés par derrière et que nous ne pouvions tarder à l'être sur les flancs, nous devions à tout prix forcer le passage, sous peine d'être bloqués dans une sorte de ravin dans lequel il n'y avait
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que bien j)eu d'eau et où nous serions infailliblement réduits au bout de nos vivres. Ceci était clair comme le jour. On ne comprend guère, dès lors, comment le général Dupont, qui prévoyait sa marche rétrograde depuis plusieurs jours, n'a pas fait reconnaître, au moins, le défilé par lequel il devait passer inévitablement. S'en rapportait-il aux ordres qu'il avait donnés au général Vedel et comptait-il qu'une jonction ne souffrirait aucune difficulté? C'est ce que lui seul pourrait dire. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce calcul fut déjoué par l'ennemi, en supposant qu'il ait été fait, et que nous fumes enfermés comme dans un puits dont nous ne pouvions nous tirer qu'en passant sur le corps des troupes que nous avions devant nous, ce que nous entreprîmes en vain. Pourtant, durant le long parlementage qui eut lieu, la division Vedel arriva et attaqua immédiatement, non sans probabilité de succès. Le général Dupont était-il déjà engagé par sa parole, et n'étions-nous plus à temps pour faire un dernier efibrt pour joindre nos frères d'armes? C'est ce que j'ignore. Il faut bien qu'il y ait quelque raison de ce genre pour que nos plénipotentiaires se soient décidés à traiter non seulement pour la division compromise, mais encore pour celle qui venait à notre secours.
Cette étrange capitulation fut conclue néanmoins, et ce qu'il y a d'inconcevable, c'est qu'elle fut admise par le général Vedel. La plume tombe des mains et le front se couvre de rougeur en rappelant ce honteux dénouement.
Pendant les allées et venues auxquelles donna lieu la transaction dont il s'agit, les tirailleurs (|ui étaient sur nos flancs nous envoyaient de temps à autre des coups de fusil, auxquels nous ne pouvions riposter, qui blessèrent deux hommes et nous tuèrent quebjues chevaux, pendant qu'on cherchait à les mener à l'abreuvoir. Nous ne comprenions que trop ce que négociaient les Espagnols, dont plusieurs officiers étaient venus dans notre camp pour excuser cette sorte de félonie : ils n'étaient pas maîtres, disaient-ils, de leurs nouvelles levées, composées de
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paysans entliousiastes et qui tiraient sans ordres, comme de véritables novices (jifils étaient; mais on allait prendre des précautions. Ils nous représentaient au reste les Andalous comme un peuple de furieux, que les troupes de ligne avaient la plus grande peine à contenir et qui n'entendraient pas raison, tant que nous aurions les armes à la main. Et pourtant la seule manière de nous faire respecter par ces hommes exaspérés était précisément de ne jamais poser nos armes! Nous le sentions au fond du cœur, nous autres jeunes gens, et, si nous avions eu voix au chapitre, je doute que nous eussions jamais consenti à ce préliminaire déshonorant, car que pouvait-il nous arriver de pire que ce qui nous arriva effectivement par suite de la capitulation? Comment le général Dupont, si brave, si expérimenté, et qui connaissait sur le bout du doigt son histoire ancienne, ne se rappela-t-il pas de Crassus et de son triste sort? Comment des hommes tels que les généraux Marescot, Legendre (1) ne prévirent-ils pas ce qui ne pouvait manquer de nous arriver dès que nous serions à la merci des nouveaux barbares? Et pouvaient-ils supposer un seul moment que la parole donnée sur le champ de bataille serait respectée? On a prétendu que celui des délégués du général Dupont qui conserva le mieux son caractère en cette mémorable circonstance fut un de nos capitaines de frégate nommé Baste, le même qui avait conduit la pointe faite sur Jaën, et que les autres étaient tous plus ou moins démoralisés. Je n'ai aucune connaissance personnelle du fait et ne puis par conséquent l'affirmer; ce que je sais de science certaine, c'est qu'il courut dans l'armée que, présent à une conférence durant laquelle le
(1) Armand Manuel de Marescot (1758-1832) avait été capitaine du cjénie sous l'ancien régime. Il était général de division en 1794, et premier inspecteur du génie en 1800. ICnvoyé pour examiner les places fortes d'Espagne, il se trouva par hasard témoin de la capitulation de Baylen. Pair de France en 1819, il devint membre de l'Académie des sciences.
Le jténérHl Lejjendre était le chef de l'état-major du corps d'armée du général Dupont.
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général Castanos se serait écrié : « Comment votre Empereur a-t-il pu croire (|ue nous lui abandonnerions l'Andalousie? nous nous fussions plutôt fait tuer jusqu'au dernier n , le commandant Baste aurait répondu : n Eh ! quant à ça, l'Empereur s'en moque, pourvu qu'il lui reste les oliviers. "
Si le propos a été réellement tenu, — il est tellement dans la nature de l'homme auquel ou le piéte que je l'ai toujours admis comme vrai, — c'est le propos d'un harhare, sans aucun doute, mais il prouve (|ue celui qui le proférait n'éprouvait aucune crainte. Au surplus, nous n'avons jamais compris comment dans cette occasion où il s'agissait non seulement du salut, mais surtout de l'honneur de l'armée, le comte Baste se trouvât parmi les négociateurs, taudis que les généraux surabondaient. Il était certainement aussi brave qu'on pouvait le souhaiter, mais il n'avait aucune habileté et encore moins de mesure. Apparemment que, dans cette pitoyable transaction, tout devait être au rebours du sens commun.
Enfin qu'ajouterai-je? On laissa établir comme chose avérée et désormais indubitable que la division Dupont était positivement sous le couteau, que les paysans exaspérés par le pillage de Cordoue ne voulaient entendre parler d'aucune sorte de merci, avant que la division Vedel ne rendit les armés, comme celle qu'ils tenaient en leur pouvoir, qu'il n'y avait que ce moyen d'empêcher un massacre général.
On tenait ce langage à des hommes épuisés, qui manquaient absolument de vivres et qui étaient dans la plus mauvaise position imaginable, mais qui n'en avaient pas moins les armes à la main. C'est déjà assez étrange; mais le miraculeux de l'affaire, c'est que les Espagnols persuadèrent au général Vedel, qu'ils ne tenaient pas et dont aucun soldat n'était en leur pouvoir, qu'il ferait acte de bon Français en capitulant lui-même pour sauver ceux de ses compatriotes qui étaient sur le point d'être mis à mort. In tel fait passe toute croyance, et cependant l'outrecuidance des négociateurs espagnols fut couronnée
d'un plein succès! Jamais depuis les moutons de Panurge on n'avait vu pareille chose.
On nous donna (|uelques voitures de pain pendant les conférences, et nous fûmes chaque jour visités par des officiers espagnols, évidemment envoyés pour nous dorer la pilule, ce qu'ils faisaient avec heaucoup d'adresse. Comme nos soldais étaient généralement fort novices et qu'ils ne voyaient dans ce qui arrivait qu'une occasion de rentrer chez eux, ils écoutaient assez volontiers; mais il n'en était pas de même des vieux routiers et surtout de nos matelots. Plusieurs fois il rabrouèrent les officiers susdits, et j'eus à m'entremettre pour éviter des scènes qui eussent amené une déconfiture générale. Il y avait parmi ces visiteurs ennemis quelques fils de Français établis à Cadix, qui avaient été forcés de marcher pour sauver leur vie et celle de leur famille. C'est par eux que nous connûmes l'état réel des choses et que nous pûmes nous faire une idée de l'esprit qui régnait en .-Andalousie. On y était sous le coup d'une véritable terreur, et le peuple ayant pris partout l'initiative, chacun avait obéi à son impulsion. De là des formations rapides de bataillons et d'escadrons, des dons patriotiques en masse et un mouvement irrésistible que les classes supérieures étaient forcées de suivre, sous peine d'être emportées par lui. Nous apprîmes en même temps le blocus de notre escadre et sa reddition présumée. Un membre de la junte de Séville, M. le comte de Montijo, était présent à Bayleu et paraissait l'individu le plus animé, sinon le plus influent de la conférence.
Je n'avais pas eu l'occasion de me rapprocher de nos camarades, n'ayant pas été relevé à mon arriére-garde, et je n'apprenais que très imparfaitement ce qui se passait à la droite. Cependant j'en savais assez pour voir que tout était perdu. Nous avions en effet capitulé, et, aux termes du traité, nous devions être envoyés à Rochefort ou dans quelqu'un de nos ports de l'Ouest. Mais comme il était admis que nous ne pouvions conserver nos armes en nous rendant sur les côtes de
l'Andalousie pour y être embarqués, nous devions d'abord les déposer, et on nous les rendrait plus tard, au moment de l'embarquement. C'est sons cette couleur menteuse qu'on essaya de dissimuler la honte de la capitulation. « Mous ne faisions, disait-on, (|ue ce (|ui s'était fait mille fois et nous rentrerions dans la pallie les armes à la main. Klle ne pouvait exiger davantage dans la position où nous nous trouiions fatalement. . .» etc. . . J'écoutais ces mauvaises raisons sans les admettre, et mes camarades étaient comme moi couverts de confusion. Pourtant il n'y avait pas plus de leur faute que de la mienne, et ils eussent combattu jus(|u'au dernier plutôt que de souscrire à un abaissement quelconque, si on les avait consultés; mais on ne les consulta pas. J'ai encore présent à la mémoire un jeune officier à qui l'idée de rendre son épée aux Espagnols faisait horreur et qui était homme à faire une esclandre si on eût essayé de la lui enlever de force. Comme il était stipulé que les officiers garderaient leurs armes, il put garder la sienne. Je devais retrouver plus tard ce brave garçon alors tout frais venu de l'école de Fontainebleau, et, dans l'acte très périlleux que j'entreprenais, il ne fut pas de ceux qui me secondèrent le moins bien.
Nous déposâmes nos armes le 20 juillet 1808 au matin devant les Espagnols rangés en bataille, et aussitôt nous nous acheminâmes sans escorte vers les ports de l'Andalousie, par petits détachements. Comme, aux termes de la capitulation, les officiers avaient conservé leurs armes et même leurs chevaux, nous avions profité de cette clause pour en faire profiter nos sous-officiers; ce qui ne souffrit pas de difficulté, lorsqu'on sut qu'ils appartenaient à la Garde impériale. II résulta de cette concession que, (|uoi(|ue privés de nos fusils, nous n'en formions pas moins une masse imposante dont toutes les files extérieures présentaient des sabres. Cette disposition n'était pas indifférente; nous ne tardâmes pas à nous convaincre de son utilité, en voyant à (|iielle population nous avions affaire et le
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peu de protection (jue nous avions à attendre de notre escorte. C'était, lors de notre apparition dans les villes, des foules furieuses à traverser, et des cris assourdissants à braver. I^es habitants tournaient autour de notre petite colonne comme de véritables tigres, mais ils ne pouvaient y pénétrer, et, lorsqu'ils approchaient de trop près, la mine assurée de nos hommes leur grande taille les faisaient reculer involontairement. L'officier espagnol (|u'on nous avait donné pour guide avec ses quelques soldats ne pouvait certes rien contre un tel danger, et nous eûmes plusieurs fois à nous féliciter des bonnes mesures que nous avions prises pour nous protéger nous-mêmes.
Il faut avouer aussi que presque partout le clergé s'entremettait pour éviter une collision, qui n'eût pu, si elle avait une fois commencé, finir autrement que par le massacre général des prisonniers. Je ne pense pas que cette terrible éventualité entrât dans les vues de la junte de Séville; mais elle pouvait se présenter d'un moment à l'autre néanmoins, et il fallait non seulement de la prudence de notre part, mais aussi beaucoup de fermeté dans notre attitude, pour convaincre les populations que nous ne nous laisserions pas égorger sans vendre chèrement notre vie. Nous étions merveilleusement servis en cela par la stricte obéissance de nos matelots et par leur attitude calme, au milieu des vociférations qui nous accueillaient partout. Jamais aucun d'eux ne s'éloigna de son rang, ni ne répondit aux provocations incessantes dont nous étions l'objet, autrement que par un silence absolu et une contenance intrépide. Extrêmement attentifs au commandement, ils étaient prêts au premier signe de leurs officiers à jouer de leur reste, et cette disposition était si bien écrite sur leurs figures qu'on ne s'aventura pas aux voies de fait avec eux. Je me rappelle même qu'à Ecija, ou nous étions serrés de fort pri-s par la foule, nous eûmes recours à notre manœuvre ordinaire, et qu'ayant fait subitement face partout au commandement, la foule se retira avec précipilation et ne nous approcha plus de la soirée.
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L'officier qui commandait notre escorte était un bon compagnon ; il fut hientôt de nos amis et il prenait toutes les mesures dont il pouvait s'aviser pour nous faire respecter; mais comme il régnait alors une véritable terreur en Andalousie, et que la population était partout la maîtresse, il ne réussissait qu'à demi et ne nous préservait pas des injures. Les habitants qui appartenaient aux classes aisées répugnaient sans doute à cette manière peu généreuse d'accueillir des prisonniers de guerre, mais ils n'osaient manifester leur désapprobation et faisaient partout chorus avec la foule. Ils venaient comme les autres audevant de notre petite colonne et n'étaient pas les derniers à nous prodiguer l'outrage. Il arriva même qu'à l'entrée de Lebrija notre adjudant-major, ayant manifesté son admiration pour une jeune senora fort bien mise, celle-ci se crut obligée de lui cracher à la figure. Le procédé était violent et l'officier eut de la peine à se contenir, mais force fut de l'endurer sans mot dire. Comme j'étais, attendu qneje parlais espagnol, toujours alerte dans ces occasions, je le fis bien vite filer et l'incident n'eut pas de suite. Celte jeune personne était de bonne famille et ne s'était laissée aller à une insulte aussi grossière qu'à l'instigation de ses voisins qu'il eût été dangereux de contredire en un pareil moment. J'en eus la certitude par la suite, le hasard m'ayant rapproché de cette demoiselle et de ses parents dans une situation bien différente.
Nous demeurâmes quelques jours dans cette petite ville de Lebrija, où, plus tard, tant d'officiers de nos dragons furent massacrés, et nous y vécûmes assez paisiblement, grâce à l'extrême réserve que nous observions. On nous avait accordé de faire notre cuisine chez les particuliers, mais nous avions grand soin, une fois notre repas du soir terminé, de rallier nos marins et de nous établir pour la nuit aussi militairement que la circonstance le permettait. \ous évitions ainsi toute collision, et comme nous avions encore nos sabres, aucun des bandits dont le pays abondait ne s'aventurait la nuit auprès de
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notre hivouac, bien qu'ils fussent tentés par nos chevaux et les trésors qu'ils nous supposaient; car, selon notre usage, nous payions largement les provisions qu'on nous fournissait, et notre accoutrement militaire étant fort beau, toute cette canaille andalouse nous prenait pour des Crésus. Il faut dire, avant de poursuivre mou récit, qu au moment de notre dispersion en plusieurs détachements à Bayleu, il y avait eu dans notre corps une sorte de séparation que l'on croyait momentanée, mais qui devait être définitive par le fait et sur laquelle je ne m'abusais point.
Le colonel et ce qu'on pouvait appeler létal-major s'en alla d'un côté et je demeurai de l'autre avec cin(| de mes camarades (|ui ne voulurent pas quitter les matelots. Le capitaine Vattier, poussé par le même sentiment, vint avec nous et prit le commandement. Il dépendait de nous de rentrer en France immédiatement comme nos camarades et d'abandonner nos marins à leur sort. Nous n'ignorions pas que le parti que nous prenions nous exposait à des retards et peut-être à une captivité fort dure, mais nous résolûmes d'en courir la chance, et il ne nous vint pas à l'esprit qu'aucune considération personnelle pût nous affranchir de ce que nous considérions comme un devoir. Il convient d'ajouter, pour être dans le vrai, que rien ne nous indiquait encore que la capitulation serait rejetée comme une lettre morte, et, si quelques-uns d'entre nous prévirent le manque de foi des Espagnols, ils gardèrent leurs soupçons pour eux. En général, nous nous attendions à être b'ansportés en France aussi promptementque faire se pourrait. Toutefois, il était certain que, dans les embarras du moment et au milieu des incertitudes d'un gouvernement à peine établi et qui n'était pas toujours le maître, notre sort dépendait d'un caprice populaire plutôt que d'une stipulation quelconque. Il y avait en outre à prendre garde à l'intervention des Anglais, qui n'étaient pas disposés à voir rentrer dans leur patrie 15 000 Français au travers de leurs escadres. Si nous avions
bien pesé ces considérations, nous aurions vu plus clair dans notre affaire, mais nous n'eussions pas moins pris le parti de ne pas nous séparer de nos matelots. \ous allions vers la côte, d'ailleurs, et nous n'étions pas sans quelque espérance de nous tirer des mains des Espagnols par quelque coup de main éclatant. Encore sous l'impression de nos idées de Grande Armée, nous ne regardions ce qui nous était arrivé que comme un épisode malheureux d'une guerre qui, en définitive, devait aboutir à la rapide conquête de la Péninsule. Nous devions être cruellement désabusés, sans doute, mais nous étions encore trop près des belles campagnes d'Autriche et de Prusse pour admettre que l'Espagne pût nous résister. Le désordre que nous voyions partout, le pauvre aspect des troupes et l'inquiétude, qui perçait, en dépit du patriotisme, chez les personnes un peu instruites avec lesquelles il nous arrivait de converser, entretenaient notre confiance en l'avenir. Bref, nous n'étions nullement démoralisés et nous nous acheminions vers une prison cruelle, la tête haute et persuadés que nous lui échapperions de façon ou d'autre.