‹ Mémoires: Révolution - Empire;Chapitre 28 sur 75 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

l ne foule hostile. — Xous rrndons nos armes aux prêtres — Séparés de nos marins. — Xotre prison. — El signor Galleyo. — Craintes justifiées d'une exaltation nationale en Andalousie — Sur nos gardes. — Barbieri. — Boniface le séducteur. — La galanterie est interdite. — Projets d'évasion. — Fièvre littéraire. — L'olficier ne doit pas être homme de lettres.

Nous arrivâmes enfin à Rota. Là, la scène changea, parce que, enfin arrivés au rivage, nous ne pouvions aller plus loin sans le secours des vaisseaux. On nous avait toujours entretenus de l'espoir de les trouver prêts à nous recevoir, et, comme on ne nous avait point encore séparés de nos marins, nous avions supporté, sans trop d'impatience, notre malheur; mais à Rota, il n'y eut plus moyen de nous ahuser, et nous en connûmes toute l'étendue.

Je me rappelle encore l'entrée que nous fîmes dans cette ville, et je me souviens d'autant mieux de la réception qui nous y accueillit, que j'y jouai un des principaux rôles. Il était près de midi, lorsqu'on nous fit faire halte sur une espèce d'esplanade qui est en dehors et tout près de Rota. Nous trouvâmes là, comme toujours, un grand concours de monde et les vociférations accoutumées. Seulement il nous parut qu'il y avait une espèce d'ordre dans ce désordre, et la présence de plusieurs personnes bien vêtues, ainsi que celle de beaucoup de prêtres et de religieux, ne tarda pas à nous rassurer, tout en nous faisant comprendre qu'il s'agissait de quelque chose d'extraordinaire. La foule nous entoura bientôt et chercha à

nous désunir; mais, ne trouvant sur toutes les faces de notre masse aucune lacune, elle se mit à tourbillonner en poussant des cris féroces et s'en prit à un petit chariot sur lecjuel étaient nos portemanteaux, ainsi que deux calesines qui portaient deux ou trois malades.

Parmi ceux-ci était un de nos camarades, lieutenant de vaisseau qui n'entendait pas un mot d'espagnol et dont les poches furent retournées en un clin d'oeil, sans que ceux qui en prenaient cette peine en tirassent le moindre profit, attendu que le pauvre gisant n'avait pas le sou. Il ne s'en livrait pas moins à des plaintes très vives, et se servit de quelques mots d'allemand (|u'il avait retenus pour chapitrer les Espagnols et les faire rougir de leur convoitise.

Cette sortie, faite si mal à propos, amena un sourire sur mes lèvres, en dépit du danger du moment; mais mon hilarité ne dura pas, car, taudis que ceci se passait, on se ruait sur nos chevaux, on les arrachait à nos domestiques et on les faisait galoper dans toutes les directions. D'autres escaladaient le fourgon en criant : Hegistrar, Reyislrar - , c'est-à-dire visiter.

C'en était donc fait de nos valises comme de nos hètes, sans un brave capucin qui, se faisant hisser sur le chariot, déclara qu'on n'y toucherait que sous son inspection. Il se mit, pendant qu'on cherchait les clés, à haranguer cette canaille avec une grande force de poumons et aussi avec beaucoup d'éloquence. il Voulez-vous, disait-il, flétrir, en maltraitant des prisonniers, les lauriers que vos frères viennent de cueillir à Baylen? Etesvous des Espagnols magnanimes et généreux après la victoire ou des .Maures sans pitié? Respectez le malheur et ne touchez pas aux affligés, de peur que la Vierge, qui est leur protectrice, ne les venge. ^ J'étais durant ce sermon fort agité, comme c'est aisé à concevoir, mais il n'en fit pas moins d'effet sur moi et à ce qu'il parut sur la foule, puisqu'elle s'apaisa pour le quart d'heure. On fouilla le fourgon et, comme ou n'y trouva que nos portemanteaux, on nous permit de les prendre, ce que nos

domestiques s'empressèrent de faire, puis ils s'allèrent remiser dans la colonne des matelots.

Celle-ci était toujours immobile, mais elle n'avançait pas; car il y eut, après la visite du fourgon, un instant d'indécision parmi les Espagnols; ils semblaient se concerter à quelques pas de nous et délibérer tumultueusement sur ce qu'ils allaient faire. Leur hésitation ne fut pas longue; bientôt nous vîmes s'avancer vers nous les prêtres, accompagnés de quelques bourgeois, et des alcades couverts de leurs manteaux de soie rouge. Cette sorte de députalion venait nous signifier la volonté du peuple de Rota, qui ne voulait nous recevoir dans ses murs que lorsque nous aurions remis nos armes en dépôt aux mains du Cabildo (municipalité.) Nous refusâmes sans balancer; mais sentant parfaitement à quoi nous nous exposions, entourés, comme nous l'étions, A'escopeteros et sans autre moyen de défense que nos sabres, considérant d'ailleurs que nous étions sur un point de baie de Cadix et que nous pouvions d'un moment à l'autre être livrés aux vaisseaux anglais, nous olTrimes de déposer nos armes aux mains des prêtres. Ce qui fut accepté. Les prêtres s'avancèrent alors pour les recevoir, mais comme le tumulte avait repris et qu'il était difficile de s'entendre, un de nos jeunes officiers, ne comprenant rien, si ce n'est qu'on voulait nous désarmer, dégaina, et engageant le bout de son sabre entre deux pavés, il le brisa plutôt que de le rendre. A peine avait-on vu luire sa lame que la foule cria à la trahison, et il fut frappé à la tète d'une grande épée à deux mains qui fit tomber son chapeau et lui entama le cuir chevelu. Il allait être poignardé infailliblement, et je suis encore à me demander comment nous échappâmes aux suites de sa bravade. Heureusement un grand moine blanc le couvrit du pan de son manteau, et je vois encore la tache de sang dont ce manteau fut imprégné. Il faut connaître les Andalous pour se faire une idée du danger que nous courûmes alors et pour apprécier la générosité du moine. Sans son intervention coura-

17b MÉMOIRES DU VICK-AMIRAL BAROX GRIVEL

geuse, le jeune homme était mis en pièces au moment même et un massacre général s'ensuivait. On réussit à le pousser dans la colonne. Mous reprîmes Topération que cet incident avait interrompue et nous rendîmes nos sahres au clergé, eu stipulant que c'était à titre de dépôt. Je ue me dissimulais pas la vanité de cette formule, mais elle coupait court à tout et fut adoptée par mes camarades sans plus de réflexion, il u'y avait rien de mieux à faire, certes, que d'en finir tout de suite, car les cloches sonnaient en ville et les portes se fermaient, et nous ne pouvions manquer d'être assaillis sans espoir raisonnable de nous sauver d'aucun côté et emportant en outre après nous une accusation de félonie. Je crois que, si la même chose nous fût arrivée dans l'intérieur des terres, rien ne pouvait empêcher une collision dans laquelle nous aurions fini par succomber. A Rota, bien que nous eussions affaire à la populace qui était la maîtresse là comme ailleurs, il y avait une civilisation plus avancée que dans les terres, et on y était accoutumé aux étrangers. C'est ce qui permit aux prêtres et à quelques bons bourgeois bienveillants de s'interposer et finalement de trouver là la terminaison de nos aventures.

Dès que le tumulte fut apaisé, nous nous acheminâmes vers un grand bâtiment qu'on nous dit être uue caserne et où on fit entrer nos matelots. Nous fumes, nous autres officiers, établis dans une autre maison et, pour la première fois, séparés de ceux pour l'amour desquels nous étions volontairement restés en Andalousie. Cette séparation fut adoucie par l'espérance (|u'on nous donna (|u'elle n'était que provisoire et motivée seulement par les localités.

Nous prîmes donc possession de notre demeure, où, bien entendu, il n'y avait que les quatre murs, et nous pûmes respirer un peu à l'aise pour la première fois depuis l'assaut du matin. Ce n'était pas le cas de se livrer à des lamentations inufiles, Il fallait d'abord songer à s'installer et à vivre, en attendant qu'on nous expédiât vers la France, ce que nous espé-

ROTA m

rions encore, on que nos compatriotes vinssent nous délivrer. Nous louâmes en conséquence des matelas, des ustensiles de cuisine... et montâmes notre gamelle de notre mieux. La junte nous accordait deux piécettes par jour, ce (|iii équivalait à deux francs de notre monnaie, et malgré que notre pourvoyeur espagnol dinàt sur les provisions, nous pouvions subsister passablement avec cette somme et pourvoir même à nos petits besoins. Il ne fallait pas s'inquiéter des dépenses extérieures, aucun de nous n'étant tenté de mettre le nez dehors; car la canaille y était toujours menaçante, et quoique nous fussions gardés par une espèce de milice citoyenne, ladite canaille fut plusieurs fois sur le point de nous venir assaillir dans notre logis.

On pense bien que notre ménage ne fut pas monté d'abord et que nous dûmes pour le premier soir dormir dans notre fourreau, comme au reste cela nous arrivait depuis longtemps. Ce n'est pas là ce (jui importait le plus, et comme, en dépit des tribulations de la journée, nous avions tous conservé un bon appétit, il fallait voir comment nous nous regardâmes piteusement quand l'heure du dîner sonna. J'entends encore nos domesti([ues ramassant tout ce qui restait de bribes du repas du matin, et n'y trouvant pas, malgré leur sollicitude, de quoi nous composer un menu présentable. L'un d'eux avait heureusement eu l'idée de demander au caporal de garde de notre prison si on ne pourrait pas avoir quelques bouteilles devin et du pain; le caporal, (|ui était bon diable et un peu ivrogne, n'avait vu là qu'une occasion de boire un coup à nos dépens, et il alla chercher lui-même, dès que la nuit fut venue, je ne sais combien de quartillos de vin et du pain à discrétion. Nous étions bien affligés assurément, mais, soit que les scènes de la journée nous eussent mis en goût, soit que nous comprissions (|ue ce n'était pas le cas de nous montrer difficiles, nous soupàmes fort bien pour des gens fatigués comme nous l'étions, et notre blessé de même. -^ Je l'ai échappé belle, disait-il, et j'ai

manqué nous faire tous massacrer; mais j'en ai été bien puni, car le coquin qui m'a frappé avait l)ou bras à la manche. Dieu veuille que je puisse lui rendre cela un jour! Amen. " Ce n'était pas la première fois que la tête du brave garçon était compromise, et, quoiqu'il fût encore bien jeune, il avait été frappé d'un biscaïen à bord du Marengo, juste à la boucbe. Il avait eu plusieurs dents enlevées, mais on lui avait si bien rajusté les cbairs qu'il était loin d'être défiguré. Il était fils de l'amiral de Linois et était doué d'un grand courage. Nous l'aimions tous véritablement et nous fûmes charmés que sa nouvelle blessure fût légère, tout en le chapitrant pour une autre fois.

Ainsi se passa notre première journée de prison. C'est que désormais nous étions très réellement sous les verrous, séparés de nos marins et assez mal à l'aise dans nos petites chambres. Il y avait bien une terrasse sur la maison, mais nous ne crûmes pas pouvoir nous y promener du premier coup et avant d'avoir soudé le terrain. On nous avait donné un capitaine marchand, nommé Lopez, pour intermédiaire entre l'autorité espagnole et nous, el eu même temps comme une sorte de commissaire. De plus, un médecin fort poli qui s'appelait El Signor Gallego, et qui jouait auprès de nous un double rôle, comme il nous fut facile de nous en convaincre. Nous l'utilisâmes en conséquence, dès que nous connûmes sa portée, et cela, sans qu'il se doutât jamais, grâce à sa vanité, da métier que nous lui faisions faire. Ainsi un de nos premiers soins ayant été d'entretenir une correspondance régulière avec nos matelots dont nous n'étions séparés que par quelques rues, le signor Gallego portait et rapportait tous nos messages sans s'en apercevoir. J'ai vu peu d'hommes aussi complètement contents d'eux-mêmes que ce digne médecin. Il parlait comme ses compatriotes avec beaucoup de feu, mais sans s'écarter jamais, ni sortir des bornes. Il était si charmé de ce (|u'il disait (|u'il y aurait eu de la barbarie à l'interrompre et à ne pas l'admirer. Nous n'avions garde de

manquera ce devoir de politesse, aussi nous tenait-il pour de la gente Jina, c'est-à-dire pour des gens bien élevés. Il s'était dans le principe laissé aller à quelques citations latines, mais il comprit bien vite avec sa pénétration andalouse qu'il avait affaire à partie et ne s'aventura plus que rarement, car le pauvre bomme n'était pas en fonds sur cet article. Il nous procura quelques livres ou plutôt souffrit qu'on nous en fit parvenir. Il va sans dire qu'il n'était pas question de journaux et que nous ne voyions que les feuilles qui nous annonçaient quelque perte nouvelle, ou qui déclamaient contre nous. A tout prendre, notre situation était tolérable, si les fréquentes menaces de la plèbe ne nous eussent tenus en alarme.

C'est ici le lieu de remarquer combien les Espagnols ditfèrent essentiellement de nous, par rapport à la manière dont ils envisagent les prisonniers. Certes, dans aucun temps en France, quelles que fussent la fureur des partis et l'exaltation nationale, jamais les prisonniers de guerre n'ont eu le moindre risque à courir dans leurs personnes. On peut dire qu'ils ont été constamment traités avec commisération et respect par toutes les classes de citoyens; qu'il n'est venu à l'esprit d'aucun Français de les insulter, et que ce sentiment de bienveillance est si naturel cbez nous qu'on ne lui connait pas d'exceptions. Il eu est de même, à peu près, en Allemagne, et généralement cbez tous les peuples du Nord. Mais en Espagne il règne un tout autre esprit, et il semble que l'ennemi désarmé y soit toujours Vennemi. Il y a plus. On ne conçoit pas, dans la Péninsule, que le prisonnier puisse avoir des moments de répit et de tranquillité. Il doit, pour satisfaire aux idées de la foule, avoir constamment l'air d'un bomme en pénitence. Le moindre mouvement de gaieté auquel il se livre est regardé comme une insulte par la populace, qui est violemment tentée de l'en punir. On conçoit facilement que, bien que nous fussions humiliés de notre récent désastre, cette humiliation, qui n'avait rien de personnel et qui ne pouvait nous être imputée eu aucune manière,

n'allait pas jusqu'à clianjjer notre nature. \ous restions Français en dépit de tout ; et, comme nous étions encore assez jeunes pour aimer la joie, nous faisions quelquefois retentir notre ^«^i'o d'éclats de rire. Nous grisions la garde et nous chantions la Mère Gaudichon, comme avant notre malheur.

Ces façons de faire déplaisaient aux patriotes de Rota, et ils ne manquaient pas de s'en plaindre, ou même de nous faire menacer. Secondement nous faisions assez honne chère, et c'était là un autre grief. Enfin on nous supposait riches, tandis que nous n'étions (|u'imprévoyants, et la convoitise entrait pour beaucoup dans la colère de la canaille. Somme toute, quoique on ne nous eut pas encore abordés, debout au corps, il était facile de voir que nous aurions tôt ou tard à compter avec ceux qui nous gardaient si évidemment contre les lois de la guerre et les termes de la capitulation de Baylen.

De temps à autre, il nous arrivait des nouvelles alarmantes des environs, et, bien que supposées grossies par l'exagération espagnole, elles ne nous inquiétaient pas moins. Ainsi nous apprîmes avec chagrin les événements du port Sainte- .\larie, au moment où le général Dupont y était entré avec ceux de nos camarades qui l'avaient accompagné; nous sûmes que les fourgons avaient été arrêtés sous le prétexte ordinaire qu'ils contenaient le pillage des églises de Cordoue, que l'escorte avait été dissipée après un semblant de résistance, les domestiques battus, plusieurs officiers bousculés et le général en chef atteint lui-même à la tête par un pain qu'une femme lui jeta; que les prêtres avaient été obligés de s'interposer à l'ordinaire, et qu'enfin on n'avait réussi à introduire les prisonniers dans le fort de Saint-Sébastien qu'avec beaucoup de peine. Jusque-là, il n'y avait pas mort d'hommes; mais ce qui se passa à Lebrija un peu plus tard fut autrement déplorable : de nombreux officiers de dragons périrent sous les coups de la populace, dans ce cantonnement. Assaillis à l'improviste durant la plus grande chaleur du jour, peu échappèrent au massacre.

Ils essaye reDt de gagner un champ d'oliviers, et quelques-uns même de monter sur les arbres pour s'y blottir, mais ils y furent tués à coups de fusil. Un seul survécut, dit-on, parce qu'on ne le trouva pas. D'autres assassinats eurent lieu, à ce qu'on nous dit, par la faute des prisonniers qui voulaient se révolter. \ous savions à quoi nous en teuir sur cette imputation dérisoire, mais elle nous prouva, ce qu'au reste nous commencions à soupçouner, que, non seulement on ne songeait point à nous porter en Krance, mais que l'idée d'un holocauste général des |)risouniers pouvait fort bien entrer dans la tête des Andalous d'un moment à l'autre, et nous résolûmes de nous défendre, malgré la pauvreté de nos moyens. \ous étions loin assurément d'accuser les autorités espagnoles de songer à aucune mesure atroce; mais nous connaissions leur impuissance contre l'émeute, toutes les fois que celle-ci avait pour but les prisonniers, et nous craignions qu'elles fussent incapables de nous protéger toujours. Dans la position où nous nous trouvions, il était plus sûr de chercher à nous protéger nous-mêmes. \ous nous enteudions joui'nellement avec nos matelots, comme je l'ai dit, et uous n'eûmes pas de peine à leur faire partager nos idées de résistance, si l'on venait nous assaillir dans nos quartiers. Enfin, nos mesures prises de notre mieux, nous attendîmes l'événement, sinon avec confiance, du moins avec résignation. \ous avions besoin, en effet, de cette force d'âme qui soutient l'homme dans l'adversité, et nous nous efforcions de l'acquérir de plus en plus, sans toutefois perdre l'espérance.

Les progrès de nos armées nous étaient connus et nous les voyions, avec joie, s'avancer vers le centre de la Péninsule. Madrid était déjà occupé — 4 décembre 1808 — et les Anglais en retraite sur la Corogne, vivement poursuivis par le maréchal Soûl t. Les armées espagnoles, battues partout où on pouvait les joindre, commençaient à se décourager et ne tenaient plus en ligné. Bref, leur démoralisation semblait imminente et

sans remède. Il est vrai qu'il n'en était pas de même de la nation et que celle-ci ne perdait pas courage. Klle accusait le sort, les généraux, les Anglais, mais jamais elle-même et encore moins la cause qu'elle défendait. L'Andalousie, particulièrement exaltée par le caractère ardent de sa population à demi mauresque, par l'assistance des flottes anglaises qui ne pouvait lui manquer, et aussi parce que le péril était loiu encore, se montrait plus résolue de jour en jour. Fière d'être le centre du gouvernement par la junte de Séville, des lauriers de Baylen qu'on avait cueillis pour elle, et de voir arriver à chaque instant des prisonniers isolés qu'on dirigeait sur ses ports faute de pouvoir les garder ailleurs, elle se regardait comme la citadelle de l'Espagne et le plus sûr soutien de la monarchie. Notre docteur Gallego avait grand soin de nous faire remarquer cette chance glorieuse de sa province et de nous entretenir de ses exploits à venir : a Si jamais nous passons la Sierra Morena, nos Andalous sont des diables, disait-il, et où ils posent l'œil, ils posent la balle. ii Nous n'avions pas toujours le sang-froid nécessaire pour laisser passer ces rodomontades, sans mot dire; mais en général elles nous amusaient plus qu'elles ne nous fâchaient, et, comme à travers tout ce verbiage patriotique, le docteur nous apprenait toujours quelque nouvelle, nous l'excitions le plus souvent, au lieu de le contredire. ÎVous tiiions aussi quelques lumières de notre approvisionneur et des hommes qui nous gardaient. Un des marins qui était resté près de nous avait le secret de tirer de ces braves miliciens à peu près tout ce qu'ils savaient, en les faisant boire, et c'est ainsi que nous nous tenions au courant des dispositions du peuple de Rota, par rapport à nous. Nous étions généralement avertis, lorsqu'il y avait quelque algarade à redouter de la part de la canaille. Il n'en était pas de même de celles que nous faisaient quelquefois les autorités elles-mêmes. Ainsi nous vîmes, un beau jour, notre maison se remplir tout à coup de goujats armés jus(ju'aux dents et qui assistaient el senor Alcade.

Celui-ci en voulait à nos donîesti(|iies qu'il supposait n'être pas Français et prétendait les enrôler de force. Ceux-ci, n'ayant pas la moindre vocation pour le métier de soldat au service de l'Espagne, se sauvaient comme des rats dans leurs trous. Nous expliquâmes à ce brave recruteur municipal la position des individus dont il s'agit. Nous lui finies entendre qu'ils n'étaient pas militaires, ni sujets à aucune coercition, qu'on ne pouvait les forcer à prendre le mousquet, etc.. Enfin, nous défendîmes si bien nos pauvres serviteurs, que l'Alcade, qui probablement n'avait pas l'ordre de pousser les cboses à l'extrême, se retira pour cette fois avec sa suite. Il n'emmena personne, mais il fit grand'peur à nos gens; il ne manqua pas d'être effrayé luimême par un de nos officiers nommé Barbieri. Celui-ci, surpris par l'invasion subite de la maison, au moment où il se rasait dans la chambre, et croyant qu'on venait nous violenter, s'élança du haut de l'escalier — qui avait une douzaine de marches — avec sa figure barbouillée de savon et ses bras retroussés jusqu'aux coudes. Il tomba précisément devant l'Alcade, qu'il saisit à la gorge avec un poignet de fer, en s'écriant : tt Sango de Dios, Signor. n II ne put en dire davantage, car nous nous jetâmes en travers, pour lui faire entendre raison. Il lâcha son homme, dès qu'on lui eut dit de quoi il s'agissait, mais sa figure était tellement féroce en ce moment-là qu'elle terrifia les Espagnols. Le susdit Barbieri était un marin Corse d'une grande force physique, et haut de cinq pieds huit pouces, au moins; il était très au fait des batailles populaires et habitué à se débrouiller dans les mauvais cas. Le brave a péri plus tard sous les coups des assassins, mais je ne doute pas qu'il n'ait défendu sa vie avec courage jusqu'au dernier moment.

Cette alerte fut suivie de plusieurs autres, à des époques diverses, qui nous alarmèrent|plus ou moins. Seulement toutes étaient inopinées et avaient ce caractère de guet-apens qui les rendait fort désagréables. Celles qui étaient occasionnées par la mauvaise humeur des hommes qu'on levait pour les armées

étaient particulièrement dan «j;ere uses, ces braves recrues prétendant (ju'il était sage d'en finir avec nous, avant d'aller combattre d'autres Français.

Ce raisonnement n'était pas nouveau, et nos Septembriseurs en avaient fait un semblable, il n'y avait pas encore bien longtemps; mais on comprend à merveille que nous ne pouvions pas l'admettre, nous qui étions sous le couteau, et que nous le trouvions détestable. Il nous arriva même de dire : --^ Si nos troupes viennent en Andalousie et demandent ce (|ue vous avez fait de leurs frères prisonniers, que répondrez-vous? n Nous avions peine à croire au fond qu'aucune autorité espagnole voulut prendre la responsabilité d'un égorgement quelconque. Témoins des efforts de notre commissaire Lopez, j)Our maintenir, autant que cela était possible, le respect dû au malbeur, iious ne pouvions ignorer que, malgré sa figure sévère et impassible, ce marin avait un cœur bonnéte et incapable d'aucune trabison. Il était fort bref dans ses communications et ne dépensait jamais que les paroles indispensables; mais il maintenait l'ordre, autant (|ue cela dépendait de lui, et finissait toujours par nous conseiller " de ne nous commettre avec personne ■■> .

On commençait à s'Iiabituer à nous, à Rota; et plusieurs de nos matelots, moins rigoureusement surveillés que nous, avaient des queridas parmi les filles du lieu. Comme ils étaient en général bien tournés et qu'ils conservaient, en dépit de leur position de prisonniers, une tenue remarquable, ces demoiselles les trouvaient fort à leur gré et, selon la coutume du beau sexe en Andalousie, qui n'aime pas à soupirer en vain, elles s'arrangèrent de façon à voir leurs amis en dépit des gardes qui surveillaient le quartier. Je ne sais comment elles s'y prirent, mais je ne fus pas mal étonné, lorsque plus lard nous fûmes les maîtres de Rota, d'apj)rendre que des attacbemenls nombreux, et que je croyais récents, dataient du temps de notre prison.

Sous ce rapport, les officiers, étant plus en vue, étaient

obIi<]és à plus de iii«''na<jpmenls. Ln seul fila une sorte d'intrigue, dont nous nous crûmes en droit de prévenir les effets, parce qu'elle pouvait nous compromettre. C'était mon pauvre ami Bouiface, mort depuis, qui avait entrepris ce roman intempestif. Il était rouge comme une carotte, et cette couleur, qui avait peu réussi en Allemagne, le rendit charmant pour des yeux andalous. Il avait en conséquence enlevé haut la main le cœur d'une de nos voisines, et comme à cela il n'avait pas trouvé de difficulté, il crut qu'il en serait de même lorsqu'il s'agirait d'enlever la personne; mais il avait compté sans la captivité qui lui cassait hras et jambes et sans un brave regidor auquel la signora appartenait. Xous mimes de bonne heure le holà dans celle affaire, et, après avoir admonesté vigoureusement notre audacieux camarade, nous le condamnâmes à ne plus reparaître sur notre terrasse nu-tète, puis(|ue l'or de ses cheveux enflammait si facilement les belles et nous faisait coulir des dangers. Nous n'avions pas besoin d'augmenter la haine qu'on avait pour nous, en tant f|ue Français, car celte haine allait jusqu'à la frénésie chez beaucoup d'individus, et nous devions veiller avec le plus grand soin sur nous-mêmes pour ne donner prise que le moins possible à la malveillance. Xous ne l'évitions pas toujours, mais, du moins, nous nous efl"orçions de ne donner aucun motif de plainte à l'autorité. Plusieurs officiers eurent à repousser les avances marquées de plusieurs belles, qui venaient à eux par correspondance, ne pouvant y venir autrement. On pouvait les voir de temps à autre, par hasard, et se faire des mines, ce qui amusait beaucoup les acteurs, mais pas les indifférents, qui ris(|uaient de payer chèrement un plaisir auquel ils n'avaient point participé. Il y eut parmi nous quelques discussions sur ce chapitre délicat. Alais la nécessité d'une retenue complète fut si bien démontrée que la sagesse l'emporta. Dieu en soit loué, car, si la galanterie avait eu le dessus, il pouvait nous en coûter en ce moment-là plus (|ue la chose ne valait.

Le temps passait, comme on pense bien, d'une manière peu agréable, attendu que toute variation dans notre vie journalière était invariablement contre nous. Mous n'étions distraits que par les mauvaises nouvelles que nous apportait le médecin Gallego, par des invasions du Cabiido qui se croyait obligé de voir si nous ne conspirions pas, ou par des émeutes. Il y eut des moments difficiles et périlleux, au point que (|uelques-uns de nos camarades se plaignaient du peu d'élévation de leurs chambres au-dessus du pavé de la cour, sur lequel, disaient-ils, ils auraient cherché à se briser la tète en cas d'invasion, plutôt que d'être égorgés comme des moutons. Quand la santé revenait, c'était difTérent. Nous songions à la résistance, nous faisions aussi des plans d'évasion, et j'avoue humblement que la plupart n'avaient pas le sens commun; mais enfin ils nous occupaient et c'était beaucoup. J'excepte de cette censure générale celui d'enlever, par un temps et une marée favorables, les bateaux qui se seraient trouvés à Rota, et de faire voile au travers du détroit, pour gagner la côte d'Afri<|ue.

Cette opération, qui paraît au premier coup d'oeil impraticable, à cause du défaut d'eau et de vivres, était notre seule ressource, au cas où on nous eût trop évidemment menacés dans nos prisons, et nous le concertâmes sérieusement avec nos matelots. Xous formions encore, malgré nos malades, une masse d'environ 300 hommes, tous dévoués et entreprenants. Il était certain que nous en perdrions quelques-uns, mais il n'est nullement impossible (jue le reste n'eût enlevé les bateaux au môle facilement et n'eût fait voile, avant que les Espagnols n'eussent eu le temps de les arrêter. Restait l'inconvénient du défaut de vivres, mais on pouvait s'emparer d'un des nombreux navires qui venaient à Cadix sans défiance et en trouver; enfin, le coup de main avait quelque chance de réussir, et, comme nous n'avions pas le choix entre les partis extrêmes, il valait la peine d'être lenlè. Les plans d'évasion prenaient beaucoup de temps, mais ils ne nous occupaient guère (\uo le soir.

Durant la journée, chacun travaillait ou jouait aux dames, aux échecs... et tâchait d'employer de son mieux l'insupportable loisir de la prison. Comme nous avions disette de livres, ceux d'entre nous qui avaient le goût de l'étude étaient fort en peine. Quelques-uns repassaient leurs traités de navigation ou cherchaient à apprendre l'espagnol, ce à quoi ils ne réussissaient guère. D'autres écrivaient perpétuellement, et j'étais du nombre de ces derniers. Mon Dieu! que de feuilles de papier j'ai remplies à cette époque, et combien de fois j'ai détruit ce que j'avais fait! On peut trouver que j'ai agi peu sensément en ne profitant pas de mon séjour dans la prison pour me livrer à quelque travail sérieux et de longue haleine; mais le démon de la poésie, dont jusque-là je n'avais senti la griffe (|ue de temps à autre, s'était emparé de moi, tout à coup, et me rendait l'application impossible. Je rêvais continuellement et écrivais en conséquence. Seulement, comme aucun de mes camarades ne partageait mon goût, je me gardais de leur communiquer mes œuvres, que j'en fusse content ou non, car je redoutais par-dessus toutes choses la réputation d'un faiseur de vers. Comment se fait-il que, dans nos armées, où il y a réellement tant d'esprit, les hommes adonnés à la littérature et surtout à la poésie soient, en général, peu goûtés? L'espèce de réprobation qu'ils encourent, tient-elle au défaut de fixité de leurs idées, ou aux excentricités auxquelles ils se laissent aller trop souvent, ou n'est-elle qu'une sorte de compensation? Il se peut que les militaires, habitués à mettre au-dessus de tout l'ordre et l'exactitude, ne soient pas disposés à applaudir à des enthousiastes qui se repaissent ordinairement de billevesées et qui, par cette raison, négligent quelquefois ce qu'ils appellent les minutes du service. Qui sait, d'ailleurs, si ce n'est pas trop pour la faiblesse humaine d'accorder au même homme deux genres de mérite et de convenir qu'on peut être à la fois un bon officier et un écrivain remarquable? On pourrait, sans sortir de la Péninsule, et sans remonter à César et à Xénophon, prouver par des exem-

pies éclatants que les lettres et les armes sont plus près qu'on ne le croit les unes des autres, et que l'on peut se faire distinguer par le courage et par les dons de l'esprit en même temps. Don Diego de Solis, le Camoëns et Alicliel Cervantes Saavedra sont là pour le prouver; mais, en dépit de ces noms fameux, je ne pense pas que, dans l'état actuel de nos mœurs militaires, il soit sage d'aspirer à une double couronne, et je ue conseillerai jamais à un jeune officier, si doué qu'il soit, de donner dans ce travers. Que s'il est possédé de la manie des vers, comme j'avoue humblement que je l'ai été moi-même, durant une assez longue période, il ait la sagesse de réserver pour lui et ses amis ses productions, bonnes ou mauvaises; mais qu'il se garde surtout de s'aventurer dans l'arène et sous les yeux du public. Ceci est un conseil d'ami, principalement au temps où nous vivons.

Eu effet, nous voyons aujourd'hui chez nous une classe nombreuse d'individus qui se consacrent aux lettres, en attendant leur bien-être matériel, et pour lesquels les lettres sont comme une espèce de patrimoine. Comment cette classe parasite s'estelle formée dans le pays, et comment a-t-on souffert que le premier venu osât prendre devant le juge la qualité iVhomme de lettres, avant d'être reconnu pour tel par quelque œuvre recomniandable? C'est ce ([ue je ne me charge pas de justifier Ce (|u'il y a de certain, c'est que le mal existe, que la culture des lettres est devenue souvent un métier qui craint la concurrence, comme tous les métiers possibles, et ne l'admet que lorsqu'il ne peut faire autrement. De là les coteries, les brigues et enfin le savoir faire, souvent plus utile que le vrai savoir. De là aussi une jalousie effrénée et toutes sortes de manœuvres peu avouables. Convient-il au militaire, pour qui l'honneur est tout, d'aller de gaieté de cœur se mêler à une pareille cohue? Je ne le crois pas, et, hors les œuvres didacti(jucs inhérentes à sa profession, il fera mieux de ne pas écrire, que de courir à la célébrité.

J'avais du temps de reste, à Rota, pour ces réflexions et pour beaucoup d'autres. Si je ne les fis pas au moment même, il est certain que je me conduisis comme si je les avais faites et que depuis je n'ai jamais succombé une seule fois. J'ai publié quelques brochures, il est vrai, mais c'était uniquement sur des sujets maritimes, et si ces ouvrages ont vu le jour, ça a été par l'ordre du gouvernement.

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