LA CAPTIVITÉ
L'ne formalité fiscale. — V ers les pontons de Cadix. — La Vieille-Castille. — La vie à bord. — Les escouades. — Les relations entre officiers. — Les Espagnols sont moins cruels que les .-\nglais. — L'hôpital de San- Carlos. — .abandonné par l'infirmier, mais sauvé par un officier suisse, — Retour au ponton. — Plans d'évasion. — ilon ami iMarbot. — Prisonnier des Guérillas. — Ses aventures. — 11 arriva à gagner Tanger.
Pendant que nous vivions ainsi en prison, ballottés entre les espérances que nous donnait le succès de nos troupes et la crainte que nous avions d'être livrés aux Anglais, ou de quelque dénouement encore pis, lorsque les Français descendraient en Andalousie, nos gens avançaient toujours, et nous ne pouvions plus nous dissimuler que nous n'en avions plus à terre pour longtemps. Déjà de sinistres lueurs faisaient pressentir l'orage. Le peu d'Espagnols avec qui nous avions des rapports étaient inquiets et visiblement préoccupés. Nous comprenions, d'après leur manière de faire, que nous ne devions être avertis que par l'événement. C'est ce qui arriva en efiet peu après... Au point du jour, cbacun de nous vit, en ouvrant les yeux, deux gardes armés jusqu'aux dents auprès de son lit. Ces estafîers nous signifièrent brièvement, mais pourtant sans rudesse, de nous babiller et de nous préparer à les suivre avec nos effets. Nous nous empressâmes de nous lever et de rassembler nos nippes à la hâte; puis nous nous aciieminàmes sous la conduite de ces drôles et d'un ou deux Alcades, qui paraissaient chargés de notre transbordement. Nous fûmes donc conduits sur le quai, et, arrivés là, on nous fit entrer dans une petite échoppe trans-
LA CAPTIVITE 1«.»1
formée en bureau de douane, afin de visiter nos effets avant notre embarquement, comme c'était l'usaye pour tout le monde. Nous ne nous doutions guère de quoi il retournait, et nous comprîmes à l'essai qu'on voulait nous rafler notre argent comptant, sous ce beau prétexte d'une formalité fiscale. C'est ce qui arriva, en effet, et je perdis là 84 louis que j'avais rapportés de ma campagne dernière, et mes camarades furent également dépouillés. Il y aurait eu de quoi rire, si nous avions été dans une circonstance moins grave, de la mine que nous faisions, les uns et les autres, après cet allégement de nos poches.
Quoique nous ne fussions point en général attachés aux biens de ce monde, plusieurs d'entre nous avaient compté qu'ils pourraient se tirer de prison au moyen de leur bourse, et ils n'ignoraient pas qu'un prisonnier sans argent est comme un oiseau sans ailes. Ceux-là éprouvèrent quelque chose de ce que doit sentir un gros poisson laissé tout à coup sur le rivage. Enfin, pourtant, nous en primes notre parti, mais ce qui nous indigna le plus, ce fut de voir que jamais il n'avait été question de nous embarquer, ei qu'on n'avait parlé de la voie de mer que pour nous faire figurer au bureau de la douane et nous dévaliser légalement. Dès que l'affaire fut faite, on déclara que le temps était mauvais, qu'il n'y avait pas moyen d'aller par eau, et on nous achemina par terre vers Sainte-Marie, avec quelques ânes pour porter ceux d'entre nous qui marchaient difficilement. Quelle singulière caravane! Se figure-t-on six jeunes officiers, qui n'avaient pas mis le pied hors de la prison depuis dix mois, et qui, par conséquent, n'avaient eu aucune occasion de revêtir leur uniforme, obligés de se mettre subitement en tenue, au milieu de bandits qui remplissaient leurs petites chambres, et de déloger en quelques minutes pour aller ils ne savaient où, et puis de comparaître devant les douaniers (|ui les avaient fouillés jusque dans leurs bottes, partant du pied gauche et humant l'air du matin sans avoir rien mis sous la dent! On conviendra qu'ils ne pouvaient être de bonne