‹ Mémoires: Révolution - Empire;Chapitre 30 sur 75 · MRMOIKES DU V 1 C E-A M I K A I, B A R 0 IV GRIVE L · texte numérisé non relu

MRMOIKES DU V 1 C E-A M I K A I, B A R 0 IV GRIVE L

liumeiir, et que les manières expéditives dont on usait envers eux, devaient leur paraître très dures. Telle est cependant rinfluence de l'exercice et du mouvement, que nous ne tardâmes pas à reprendre notre aplomb et à considérer, qu'après tout, noiis aurions pu être traités beaucoup plus mal. Xous marcliàmes donc une bonne partie de la journée sans faire des réflexions trop tristes. Lne seule cliose nous préoccupait, celait de connaître notre sort; mais nous devions être promptement tirés de peine, et bientôt nous apprîmes de nos guides que nous allions être mis à bord des pontons mouillés dans la baie de Cadix.

Effectivement, uu ofllcierde marine vint nous prendre à bout de notre course avec un canot et nous conduisit sur le vaisseau la Vieille-Cas tille, où étaient déjà bon nombre de prisonniers venus de toutes les parties de la Péninsule, occupées ou non par nos soldats. Une circonstance me frappa vivement durant le trajet, parce qu'elle nous démontra que l'ou nous avait conservés à Rota autant que cela avait été possible, et (|ue ce n'était qu'au dernier moment qu'on s'était décidé à nous mettre sur les pontons. Xous rencontrâmes, pendant qu'on nous menait en bateau, une autre embarcation (|ui était remplie de moines blancs, pour la plupart fort avancés en âge. Ils venaient d'être arracbés de leur couvent par l'imminence de l'arrivée des Français, comme nous l'avions été nous-mêmes de notre prison, pour le même motif. Je ne sais s'ils nous maudirent eu passant, ou s'ils nous bénirent, car ils nous reconnurent parfaitement et levèrent les mains au ciel : nous déplorâmes les maux de la guerre qui tombaient ainsi sur des vieillards, et nous les plaignîmes de tout notre cœur.

Xos troupes n'étaient pas loin; tout le faisait pressentir, et, comme la Vieille-Cas tille était atfectée spécialement aux officiers, non seulement nous nous y trouvâmes en grande compagnie, mais il nous survenait journellement des prisonniers nouveaux, (|ui nous mettaient au fait de la marclie de nos

LA CAPTIVITE 193

colonnes. D'ailleurs, les mouvements, qui avaient lieu autour de nous, nous indiquaient assez que ce que nous regardions comme une solution approchait. Il n'en était rien cependant, et nous avions encore le temps de souffrir. Après les premiers arrangements que nous fûmes obligés de prendre pour être certains de manger, d'avoir une place pour pendre nos hamacs et de nous faire blanchir — tant que nous conserverions des chemises — nous commençâmes à regarder autour de nous. On croira peut-être que nous étions un peu émus de ce qui nous arrivait, et que, tombant du séjour d'une prison dans laquelle nous avions nos aises, et où nous faisions relativement bonne chère, à bord d'un ponton où tout nous manquait, et où nous étions réduits aux deux piécettes journalières que nous accordaient les Espagnols, nous devions éprouver quelque chagrin; mais, pas du tout; nous étions à un âge où l'espérance est encore permise. IVous nous voyions sur un vaisseau où nous n'avions plus à craindre les algarades de la populace, ni aucune vexation particulière. Le spectacle d'une rade animée que nous n'avions pas eu depuis longtemps; le plaisir d'entendre raconter une foule d'aventures plus périlleuses les unes que les autres, qui étaient rarement, néanmoins, sans avoir un côté comique; tout nous faisait prendre notre nouvelle position en patience. Toutefois, nous ne tardâmes pas à en voir les inconvénients.

Il est vrai de dire que les Espagnols, quoique bien barbares sous quelques rapports, n'avaient pas eu la pensée d'adopter, pour la garde de leurs prisonniers, ni pour le régime de leurs pontons, les rigueurs excessives de l'Angleterre; que nous étions à bord de la Vieille- Cas tille parfaitement libres de monter sur le pont pour respirer le grand air et que, dans ce beau climat de l'Andalousie, la vie flottante n'était nullement insupportable. Nous avions été exposés à bien des avanies à terre, et même à être massacrés en masse, chance que nous n'eussions jamais courue chez d'autres ennemis européens;

194 MÉMOIRES Dl VICE-AMIKAL BAUOX GRIVEL

mais, en revanche, une fois à bord, nous étions entièrement maîtres de nos personnes, et nous ne suivions d'autres lois que celles que nous faisions nous-mêmes. Un munitionnaire patenté venait nous vendre régulièrement de la viande, du pain, des légumes et des fruits, moyennant uu prix débattu, et, bien que cet homme exerçât un monopole, ses fournitures n'étaient pas de mauvaise qualité. Les ofliciers s'étaient divisés en escouades ou eu plats de sept. Un d'eux, proclamé caporal à la majorité des voix, prenait le gouvernement de la gamelle, et nous faisions tant bien que mal des repas réguliers. On avait, en général, la sagesse de n'engager qu'une piécette par jour dans cette association. L'autre servait pour acheter du vin et des fruits, ainsi que du fil et des aiguilles ot pour se faire blanchir. Lorsqu'on tombait malade, on était conduit à l'hùpital, soit à San-Carlos, soit à l'Aguada. On était bien mal dans le premier, à cause de l'encombrement; mais encore cela valait mieux que de mourir. sans secours à bord d'un ponton. On peut bien penser que les journées étaient longues néanmoins, et c'est pour les abréger que l'on s'industriait de son mieux. De là toutes sortes de jeux, depuis le bouchon jusqu'aux échecs, et toutes sortes de parades. C'étaient des travestissements, des chasses à courre et des concerts improvisés qui ne laissaient pas que d'avoir leur prix. Mais ce qu'il y avait de plus intéressant, c'était le récit des aventures de chacun, car il y avait là, en outre des militaires, beaucoup d'employés civils et jusqu'à des courriers de la malle enlevés avec leurs dépèches. La manière dont chacun avait été pris différait, comme on le pense bien, selon les situations et les occurrences, mais, en général, tous avaient passé par les mains des Guérillas, ce qui laissait deviner dans quel pauvre état ils arrivaient à bord. Je vois encore hisser un misérable, couvert d'une mauvaise capote de soldat du train ; il paraissait miné par la fièvre et pouvait à peine se soutenir. Ou le questionna, mais il pria (|u'on le laissât respirer un jour ou deux, avant de conter ses aventures, annonçant

LA CAPTIVITE 195

seulement qu'il était chef d'escadron et de l'état-major du prince de Xeufchàtel, et prisonnier depuis quelques mois.

Il faut comprendre la sensation que faisaient parmi nous des survenances de cette espèce, et combien nous attendions avec impatience que les malheureux arrivant sous de si tristes auspices puissent s'expliquer. Il faut savoir qu'il ne manquait pas à bord de gens assez simples pour s'imaginer qu'à l'arrivée de nos troupes ils seraient libérés immédiatement, que l'Empereur pensait à eux et qu'ils étaient l'objet de sa continuelle sollicitude. L'arrivée parmi nous des officiers de marque, qui étaient tombés aux mains de l'ennemi, prouvait que nos armées n'étaient pas loin, et confirmait les bruits favorables que l'on se plaisait à faire courir. D'ailleurs, le cœur humain est si singulièrement fait que, pour beaucoup de cerveaux faibles ou malades, la présence des nouveaux venus dont il s'agit était comme une consolation.

Malgré l'augmentation quotidienne des prisonniers, le fond des détenus, tant à terre qu'à bord, se composait principalement des provenances des deux divisions Dupont et Vedel et des équipages des vaisseaux de l'amiral Rosily, qui durent se rendre aux Espagnols. Ces marins occupaient le grand quartier de San-Carlos, dans l'ile de Léon, et vivaient à peu près comme à leur bord; ils n'étaient point odieux aux habitants avec lesquels une longue habitude les avait familiarisés, et ils avaient conservé avec eux des relations amicales qui leur senirent dans l'occasion. Un traitement uniforme, mais assez doux, leur faisait prendre patience plus aisément qu'aux soldats, à qui la vie des pontons répugnait et qui tombaient malades par centaines. On les conduisait à l'hôpital, mais, soit que leur nombre ne permit pas de leur donner tous les soins nécessaires, soit que leur grande jeunesse les exposât à plus d'infirmités que les matelots, il en mourait comparativement davantage, surtout dans le commencement. Avec le temps ils s'habituèrent au régime du bord et, l'espérance d'une prompte

délivrance aidant, on on perdit un peu moins; mais jamais ils ne s'accommodèrent de la prison. Il n'en était pas de même des vieux et principalement des hommes gradés. Ceux-ci, conservant plus de force morale, s'inquiétaient moins, et il n'était pas rare d'entendre dire, dans les causeries du soir, qu'après tout la captivité n'était point insupportable, que le temps n'en comptait pas moins pour la retraite, et que, puisqu'on avait du vin et du soleil, on pouvait attendre le jour où tout cela finirait, sans se désoler. Je ne sais si l'organisation récente des légions ou des régiments de marche n'entrait pas pour quelque chose dans cette résignation; mais dès qu'on eut séparé les officiers de leurs soldats, c'en fut fait de tout esprit de corps, parmi les prisonniers qui provenaient des divisions prises à Baylen, et il n'exista plus de lien militaire entre les individus.

II ne faut pas croire néanmoins qu'on vécût en désordre à bord des pontons; tant s'en fallait, et il s'établit partout, comme par un accord tacite, une suite de règles dont on s'écartait rarement. Les soins hygiéniques d'abord étaient généralement observés; puis on se divisait en escouades, ce qui nécessitait une sorte de subordination. IVous avions en outre sur notre vaisseau plusieurs colonels et officiers supérieurs, mis aux mêmes plats, d'abord, à cause de leur rang, et ensuite parce que, recevant une piastre par jour, ils pouvaient se procurer plus de douceurs que les officiers subalternes. Ces messieurs s'étaient logés dans la dunette, et ils y vivaient dans une espèce d'aparté, bien qu'ils communiquassent à chaque instant avec nous. C'était par leur intermédiaire que nous nous faisions rendre justice, lorsque nous avions (juelque plainte à faire, soit par rapport aux vivres, soit pour quelque autre motif. Bref, ils formaient un véritable état-major parmi nous, et comme notre obéissance était volontaire, on se conformait sans murmure à leurs décisions.

Il en était à peu près de même à bord des bâtiments qui contenaient des soldats. Il s'était formé sur chacun d'eux un

LA CAI'TIVITE 197

petit noyau de vieux troupiers qui gouvernaient les autres, d'accord avec les marins. Lorsqu'on embarqua ces derniers, ils prirent la haute main, à cause de leur expérience. Personne ne s'en plaignit, et, grâce à leurs habitudes du bord, les pontons furent tenus moins salement qu'ils ne l'étaient dans le principe.

Somme toute, la vie qu'on menait n'était point insupportable. Nous eussions été pis, si notre destin nous eût conduit sur les pontons de l'Angleterre, ou dans ses dépôts de mille prisons et de Glocester. Il est vrai que nous n'aurions pas couru la chance d'être massacrés, comme en Andalousie; mais nous eussions risqué de nous voir mourir en détail, faute d'air et d'exercice. C'est ici le lieu de rendre justice aux Espagnols. Ils sont cruels, sans aucun doute, mais non de cette cruauté froide et systématique dont les Anglais nous ont donné tant de preuves, et qui est bien autrement odieuse, parce qu'elle paraît calculée. On ne comprendra pas comment une nation qui se croit la première du monde, et qui est parvenue quelquefois à persuader aux autres qu'elle mérite cette suprématie, a pu persévérer jusqu'à nos jours dans une pratique si barbare. Il n'y a point ici l'excuse d'une nécessité qu'on peut raisonnablement admettre dans une forteresse, dans un vaisseau ou dans une société réduite, au point d'avoir à craindre, matériellement, l'agglomération des prisonniers de guerre. Ce n'est ni 50, ni 100 000 de ces prisonniers qui peuvent compromettre la tranquillité et encore moins la sûreté de la Grande-Bretagne, et quand elle traiterait ses ennemis désarmés moins rigoureusement, il est impossible de s'imaginer que son humanité lui fît courir le moindre risque. Il ne peut être question ni des douceurs de la vie ni du confort d'aucune espèce qu'elle pourrait accorder aux malheureux tombés entre ses mains, mais simplement de l'air indispensable et de la liberté des mouvements dans un espace circonscrit : est-ce trop demander que demander de l'air? Je ne veux point entrer dans les détails et faire

ressortir les conséquences funestes de raggloméralion forcée de tant d'hommes sur des vaisseaux, durant des années. A Dieu ne plaise que je soulève le voile qui couvre tant de hideuses misères ; mais que l'Angleterre le sache bien : taut qu'elle persévérera dans sa manière d'empiler ainsi les prisonniers de guerre, elle restera justement au ban de l'Europe civilisée. Qu'elle compare sa manière d'agir avec ce (jue pratiquent en pareil cas la France, lAllemagne tout entière et la sauvage Russie, et qu'elle se juge elle-même! Si Dieu ne lui a pas refusé tout esprit de modération et de justice, on ne peut lui souhaiter une punition plus sévère.

Les pontons étaient mouillés en rade de Punlalès et étaient surveillés par des chaloupes canonnières, et en dedans de la ligne des vaisseaux de guerre, mais assez près des bâtiments de commerce (jui stationnaient dans la baie. Ils ne communiquaient avec la terre que par le munitionnaire qui leur apportait des vivres et par les bateaux qui, d'après l'examen du chirurgien, conduisaient les malades à l'hôpital. Les maîtres de ces embarcations se chargeaient volontiers du blanchissage et rendaient un compte assez fidèle de ce qu'on leur confiait. L'eau était envoyée par des mulets à Sainte-AIarie, et, lorsqu'on en manquait, — ce qui arrivait quelquefois, — on suspendait une barrique vide entre les mâts. Il était rare que ce signal ne produisit j)as immédiatement son etfet.

Les bùpilaux différaient beaucoup entre eux, tant par la tenue que par la manière dont on y était traité. Il s'en fallait que le plus grand, c'est-à-dire celui de San-Carlos qui était dans l'ile de Léon, fût aussi bien que l'hùpilal de l'Aguada. Je fus dans le cas d'user de tous deux, et je manquai je ne sais comment de laisser mes os à San-Carlos la première fois que j'y lis une apparition. C'était peu après notre arrivée, et certes, si j'eusse connu d avance la pénurie dans la(|uelle j'allais me trouver, j'eusse dilléré de m'y rendre jusqu'à la dernière extrémité. Je n'avais pas un centime en ma possession depuis

LA CAPTIVITE 199

qu'on m'avait dépouillé à Rota, et je m'embarcjuai sans trop savoir comment je me débrouillerais. Heuieusement que je rencontrai là quelques compatiiotes un peu moins dénués que moi et qui m'accueillirent. Dans le nombre était le jeune chevalier de Lostende, que j'ai revu plusieurs fois en meilleure situation, et(|ui est mort général de brigade. Il y avait au quartier, dont riiôpital était une annexe, beaucoup de marins de l'escadre de l'amiral Rosily, et, parmi eux, s'étaient faufilés quelques officiers venus des divers cantonnements et qu'on y laissait par oubli ou par insouciance. En bonne règle, personne n'avait ainsi le droit de rester à terre, s'il n'était marié, et c'est ce qui faisait que les hommes de cette catégorie pouvaient trépasser tant qu'ils voulaient, assurés qu'ils étaient de ne pas laisser leurs femmes dans l'embarras. Une fois la succession ouverte, c'élait à (|ui consolerait la veuve du défunt et la prendrait pour sienne sur le contrôle des Espagnols, à défaut d'état civil plus convenable. Comme on était certain d'esquiver les pontons lors(|u'on avait une femme, aucune de ces dames ne pouvait s'empêcher de convoler dans les vingt-quatre heures, eût-elle été une seconde Arthémise. Les unions singulières, auxquelles cette prali([ue donnait lieu, amusaient les prisonniers et faisaient sourire les Espagnols eux-mêmes, car ceuxci, quand il s'agissait de femmes, n'étaient jamais rigoureux. On ne pouvait courir les champs dans ce quartier de San-Carlos; mais, comme il était fort étendu, on n'y était point mal à l'aise. IjCS officiers s'y trouvaient à peu près sur le même pied que nous à Rota, avec cette différence que le grand nombre de Français réunis là excluait toute crainte de guetapens. On n'avait peur que d'une seule chose, lorsqu'on avait eu la chance d'être placé dans ce bienheureux quartier, c'était de l'embarquement. L'hôpital et le quartier communiquant journellement l'un avec l'autre, les malades ne manquaient pas d'être visités par leurs camarades bien portants. Seulement cela n'empêchait pas les pauvres gisants de s'en aller par fournées

dans l'autre monde. Un moment la mortalité fut effrayante; mais avec le temps elle diminua beaucoup, et (juand les plus faibles furent partis, les autres résisl('rent assez bien. C'est durant cette période décroissante que je vins à San-Carlos. Je n'en tombai j)as moins malade sérieusement, et si sérieusement (|ue l'infirmier, me tenant pour trépassé, allait me jeter le drap sur la tète. Un officier suisse, <|ui était mon voisin, remarqua que je respirais encore. 11 avait conservé un peu de cbocolat et le partagea généreusement avec moi, lors(]n'il m'eut, par les soins qu'il me donna, rappelé à la vie. Je ne sais si ce brave liomme existe encore, mais le ciel n'a pas permis que je pusse m'acquitter envers lui au moment même, et, depuis, je ne l'ai pas revu. J'ai tâché de rendre à ses compatriotes, en toute occasion, ce qu'il avait fait pour moi, et je suis persuadé ([ue, si quelquesuns de ceux qui furent prisonniers avec moi à cette époque lisent jamais ces mémoires, ils conviendront que j'ai fait mon possible pour m'acqiiitter.

Je ne restai point à l'hôpital, dès que j'eus recouvré mes forces, et je revins à bord de la Vieille-Castille, où tout allait comme à l'ordinaire. Un événement tout simple changea néanmoins ma manière d'être, jusqu'à un certain point. Ce fut le rétablissement du pauvre diable qui était arrivé naguère, et qui s'était auuoncé comme chef d'escadron attaché au prince de Neufchàtcl. On avait douté, dans les premiers moments, de ses assertions à cet égard, tant il avait mauvaise mine; mais dès qu'il eut prit le dessus, et que ses forces lui permirent de faire l'historitiue de sa captivité, on le reconnut pour ce qu'il était, sans plus de difficulté. Il se nommait Adolphe Marbot et était fils du général de ce nom. Or, ce général Marbot était un ancien ami de mon père, et cette circonstance nous rapprocha naturellement, le nouveau venu et moi (]). Mous appartenions

(1) Adolplic (le .Marbot, fils aîné du baron de iVIarbot, ancien capitaine de dragons sons Louis XVI, (jni devint général de division sous la République, à l'armée des Pyrénées, et mourut au sièye de Gènes. Ad(dphe de Marbot

LA CAPTIVITE 201

d'ailleurs à la même province, et c'était une double raison; mais ce qui ne tarda pas à nous lier intimement, ce fut une communauté de sentiments complète relativement à la situation dans laquelle nous nous trouvions. Depuis longtemps déjà je ne supportais plus la captivité (|u'avec impatience, et j'avais au cœur le vif désir d'en sortir, à la première occasion. Sans donner, à Rota, dans les projets de quelques-uns de mes camarades, parce que je les jugeais inexécutables, je ne désirais pas moins qu'eux me tirer des mains des Fspagnols, à la première occasion favorable. Je savais (|ue je perdais mon temps en prison et le peu de fond qu'il y avait à faire sur l'intervention de celui dont plusieurs attendaient leur délivrance. Comment supposer que, contrairement à la prati(jue usuelle des conquérants, l'Empereur se préoccnptàt des restes infortunés de deux divisions dont la capitulation inconcevable venait de dissiper le prestige de ses armées? Il pouvait compatir, comme homme, au malheur de ses jeunes soldats, parce que ceux-ci n'étaient pas responsables ou accusables de ce qui était arrivé; mais il ne pouvait pardonner, comme souverain, à ce qu'il appelait la faiblesse de leurs chefs, ni s'occuper d'eux en aucune manière. Nous étions d'ailleurs hors de sou pouvoir, en supposant même qu'il réussit à compléter la conquête de la Péninsule, les Anglais pouvant nous enlever d'un moment à l'autre. Ces considérations toutes simples frappaient les esprits droits, mais elles n'empêchaient nullement la masse des prisonniers d'espérer que le grand Empereur les tirerait tôt ou tard de peine; et leur confiance naïve à cet égard était touchante, malgré son côté ridicule. Mous nous gardions de la dissiper, mon ami Marbot et moi, mais nous ne pouvions la partager, et une fois que nous nous connûmes l'un et l'autre, nous ne songeâmes plus qu'à nous sauver, au ris(|ue de tout ce qui pourrait en arriver.

fit sa carrière dans les états-major.s, il devint général d(' brigade sous la Monarchie de Juillet et mourut en 1844 II était le l'rère du célèbre général Alarcellin de Marbot, l'auteur des Mémoires si connus.

202 Mr. MOIRES DU VICE-AMIRAL BARO.V G R IV EL

On sait que nous avions du temps de reste pour niùiir nos plans d'évasion, et (|ue nos colloques étaient sans fin sur ce chapitre. Xous passions successivement eu revue les voies et moyens de celte opération capitale et qui ne pouvait avoir pour issue que la liberté ou la mort. Xous pensâmes d'abord à nous saisir du petit bateau (|ui conduisait les malades du ponton à riiôpital et ramenait les convalescents de l'hôpital au ponton. Il était monté par trois hommes seulement et nous projetions de l'enlever et de nous hasarder avec, à travers le détroit. La chose n'était nullement impossible quant à la première partie de ce plan; mais la seconde était d'une grande témérité, pour ne pas dire plus. En efTet le susdit bateau n'était point ponté; et il ne pouvait guère porter au delà d'une douzaine d'hommes, et nous n'avions pas de vivres, pas une arme, pas le moindre secours à espérer, si ce n'est celui de la Providence. Il eût fallu d'abord terrasser les bateliers, les coucher dans le fond de l'embarcation, prendre leurs vestes et leurs chapeaux, puis traverser ainsi une rade ennemie, remplie de bâtiments également ennemis; tout cela au grand soleil et sans être découverts. En supposant que ce premier acte eût réussi, nous nous serions trouvés en dehors de la baie, mais Dieu sait comment, et nous aurions traversé le détroit. C'était par trop hasardeux, et sans l'ardeur qui nous maîtrisait, nous eussions reconnu (|ue nous allions faire une véritable folie. Xous fûmes à la veille, néanmoins, de tenter l'aventure, mais beaucoup plus tard comme on le verra en son lieu.

Avant d'aller plus loin, il faut (|ue je raconte la manière dont Alarbot était tombé aux mains des Espagnols, au moment où il s'y attendait le moins. Un jour qu'il était de service chez le prince de Xeuchàtel — prés de Xladrid, — on dut expédier un ordre qui ne souffrait pas de retard. L'officier mis en réserve pour courir, s'étant un moment absenté, ou peut-être employé ailleurs, ne se trouvait plus sous la main ; le prince s'impatientait et on coupa au plus court en ordonnant à l'aide de camp.

LA CAPTIVITE 203

qui était tout prêt, de partir sur le champ avec la dépêche. Il n'y avait ni à refuser, ni à répliquer un seul mot.

Le pauvre Alarbot, sans avoir un moment pour quitter son bel uniforme, dut enfourcher un cheval de poste et s'élancer sur la route, avec son postillon espagnol, au hasard de tout ce qui pourrait en arriver. Comme il était venu jus(|ue-Iii avec le Quartier général et qu'il n'avait pas eu occasion de connaître le pays, il s'en allait gaillardement en faisant claquer son fouet, un peu fâché, peut-être, de marcher pour un autre, mais se consolant dans l'espoir de reveuir hientùt et de revoir de près les belles de Aladrid. Comme la campagne n'avait rien d'attrayant dans les environs de la capitale, et que le costume du brillant aide de camp n'était pas précisément commode pour courir la poste, toute son attention se bornait à se tenir sur sa monture, de manière à ne pas blesser les parties de sou individu qui étaient en contact immédiat avec la selle. Au reste, il ne concevait aucune inquiétude pour sa sûreté personnelle durant la route, n'étant point encore sorti de ce qu'on pouvait appeler le pourtour de l'armée. Il alla donc devant lui sans regarder en arrière et songer à autre chose qu'à exécuter fldèlement sa mission, lorsque, arrivé à je ne sais quelle bourgade, vers dix heures du soir, il trouva les premières difficultés. Ou ne lui avait pas refusé de chevaux à la poste, mais on lui avait amené deux rosses inacceptables, et, comme il avait voulu recourir à l'argument ordinaire et meuacer pour être mieux servi, le vide s'était fait autour de lui en un clin d'oeil, si bien qu'il demeurait au milieu du chemin sans voir àme qui vive autour de lui, passablement empêtré de son grand sabre et de sa sabretache, et ne sachant véritablement à (juel saint se vouer. Son incertitude ne dura guère, il entendit bientôt qu'on revenait vers lui en grande hâte, avec un bon noml)re de chevaux, ce qui lui fît espérer que le maitre de poste avait entendu raison. Comme la nuit était fort obscure, les survenants ne l'eussent pas trouvé, s'il n'avait pris le parti de leur

crier sus et de les arrêter lui-même. Mais comme il avait compté sans son hôte! Loin que les chevaux dont il s'agit fussent envoyés pour son service, il reconnut, à sa grande stupéfaction, qu'ils appartenaient à un poste de Guérillas qui s'était fourvoyé parmi nos colonnes et qui cherchait lui-même à se sauver au moyen des renseignements que les paysans ne mancjuaient jamais de donner aux leurs en pareil cas. L'éhahissement de ces braves Guérillas ne fut pas moindre que celui de l'aide de camp; mais comme il était seul et démonté, ils l'eurent bientôt entouré, bousculé, déshabillé et attaché à la queue d'un cheval. Toutes ces opérations ne durèrent que quelques minutes, et jamais, disait plaisamment Marbot, on n'avait vu des valets de chambre si diligents. Lorsque le pauvre diable eut compris sa position, il put, la uuit aidant, lacérer sa dépêche et en jeter les débris dans un lieu où il n'était pas probable qu'on les découvrirait. Ce soin rempli, il se soumit à son destin.

La partida sortit immédiatement du village et prit un chemin qui longeait une rivière et qui s'éloignait de la route royale. On marchait au pas, heureusement pour le prisonnier — qui avait des bottes neuves — (|ui, ayant constamment servi dans la cavalerie, était assez mauvais piéton. Il piquait des deux, néanmoins, dans la poussière, car, jugeant de l'humeur de ces cavaliers par la manière expéditive dont ils l'avaient dévalisé et les bourrades dont ils l'avaient gratifié, il ne voulait pas faire le récalcitrant, au hasard de bourrades nouvelles ou même de quelque chose de pis. Comme il avait arrêté les Guérillas en leur parlant espagnol, ceux-ci ne pouvaient douter qu'il ne les comprit facilement et ils n'étaient pas éloignés de croire qu'il ne fût en Espagne depuis longtemps. Ils ne pouvaient revenir de la richesse de ses vêtements et de sa tournure. Ils s'imaginèrent, fort heureusement pour lui, (|u'ils avaient pris au moins un général, ce qui lui valut de n'être pas immédiatement assommé. C'était quelque chose, en ce temps-lk; et ce qui a temps, a vie.

LA CAPTIVITE 205

Il put aller jusqu'au jour sans explication; mais quand le soleil commença à chauffer et que la partida se crut en sûreté, elle fit halte, et alors il fallut que le prisonnier fit minutieusement son historique : «Caraniba, vous parlez espagnol comme nous-mêmes. — Ce n'est pas étonnant, je suis Italien. — Et de quel pays? — De Rome. — Pourtant vous êtes bien jeune pour être si avancé, n'étant pas Français. — C'est que je suis enfant de famille. — De ceux qu'on fit marcher par force, apparemment? — Tout juste! " Les cavaliers, pendant cette conversation, étalèrent quelques vivres et se mirent à les manger, à la barbe du prisonnier, qui n'ayant point diné la veille, et ayant cheminé une partie de la nuit, avait grand appétit malgré sou infortune et la douleur que lui causaient «es pieds. Il est vrai qu'on l'avait mis à l'aise quant à ses bottes, qu'on lui avait arrachées dès qu'on s'était aperçu qu'elles étaient neuves et garnies de glands d'or. Enfin il était très fatigué et d'assez méchante humeur. Cependant la faim le talonnait et l'air frais du matin ajoutait à la bonne disposition de son estomac. Il s'aventura à demander un morceau de pain. La demande lui fut sur-lechamp accordée, et on partagea généreusement avec lui un morceau de fromage et les quelques oignons dont les Guérillas étaient pourvus. On lui passa même la peau de bouc, à laquelle il appliqua ses lèvres sans balancer, bien qu'en toute autre circonstance il n'eût pas voulu toucher un de ces sales cavaliers du bout du doigt. Il but après eux, sans témoigner, ni même sans éprouver de répugnance, tant l'élégant favori des salons de Paris s'était converti en quelques heures à la simplicité primitive. Il soutenait depuis fort plaisamment que nul cours de philosophie ne valait la méthode espagnole pour redresser les molles inclinations de la jeunesse, et qu'il en avait plus appris en dix jours passés avec les Guérillas qu'en suivant les cours des moralistes pendant des années. Il est certain que sa métamorphose était complète, pour le moment, et qu'il eût donné toutes les mignonnes chaussures du temps passé pour une paire

de souliers de soldat ou de muletier. Malheureusement il dut se contenter de deux vieilles savates qu'on lui donna par bonté d'ànie, et (|ui ne tenaient qu'à demi à ses pieds. Il fallut marcher cependant quand l'heure vint de se remettre en route, et il marcha de si bonne volonté qu'on lui fit la grâce de ne plus l'attacher.

Tout allait donc bien relativement, et il rendait grâces au ciel de n'avoir pas encore été plus maltraité, comme cela avait lieu souvent en cas semblable, lorsqu'il vint à l'idée du chef de faire chanter son prisonnier pour charmer les ennuis du chemin. Le jeune officier devait cetle aubaine à son origine supposée. " Vous êtes Italien, lui dit le capitaine, et vous devez chanter! n Cette intimation faite au moment oii le pauvre diable souffrait encore beaucoup, malgré les réflexions consolantes qu'il venait de faire, le prit au dépourvu. C'était la goutte d'eau qui fait déborder le vase, et Marbot, n'y pouvant plus tenir, s'écria en bon français : « Tas de J...-F..., je n'ai pas plus envie de chanter que de m'aller pendre, n L'Espagnol là-dessus tira sans aucune émotion plusieurs bouffées de son cigarrito, puis il reprit avec beaucoup de flegme : " Ah ! c'est l'envie qui te manque, eh bien, je vais la faire venir n , et dégageant à l'instant même le canon de son escopette, il l'appliqua tellement bien sur la tête de son interlocuteur que, si celui-ci, voyant venir le coup, ne s'était pas arrangé pour le recevoir en partie sur les épaules, il en eût eu le crâne brisé. Cette leçon ne fut pas perdue, et, bien qu'à demi assommé, maitre Marbot se mit à chanter immédiatement, surtout qu'il y allait pour lui de la vie, s'il mécontentait le seigneur capitan.

Il avait une voix naturellement juste et agréable; une fois décidé à s'exécuter, il charma les Guérillas par ses accents et les divertit le soir par des parades, de telle façon qu'ils le firent mettre à table avec eux, dans une pasada où ils soupèrent, absolument comme s'il avait eu l'honneur d'être un des leurs. L'hôtesse et deux grandes filles qu'elle avait s'attendrirent sur le

LA CAPTIVITE 207

sort du pobrecito, enlevé malgré lui à l'amour de ses parents par ces brigands de Français, et admirèrent les belles cboses que la partida lui avait enlevées. Marbot était jeune, fort joli garçon et d'humeur communicafive : et le C(Eur de ces belles Castillanes n'était ni de bronze ni de glace, ayant déjà été amolli par le récit de ses infortunes; mais il sentit bien que ce n'était pas le moment de faire le galant. Un regard sévère que le capitaine lança aux jeunes femmes, le fit souvenir du coup qu'il en avait reçu le matin et le rendit plus inébranlable qu'un saint Antoine... t- J'aurais, disait-il, tourné le dos à Vénus elle-même, tant j'étais convaincu que je serais frappé à mort à la première indiscrétion, v Le brave capitaine décampa au bout de vingt-quatre heures et emmena son prisonnier, à qui il fit passer les montagnes. Lue fois en Andalousie, Marbot fut déposé dans la prison deX... avec d'autres Français qu'on avait conduits au même lieu. Après une foule d'aventures dans lesquelles il courut souvent risque d'être occis, il arriva sur les pontons dans l'état que j'ai dit.

Nous passions notre temps en projets, et, quoique nous n'eussions pas l'imprudence de les afficher, nous en étions trop préoccupés pour qu'il n'en transpirât pas (juehjue chose. Comme il y avait parmi nous beaucoup de têtes ardentes, nous fûmes sondés plusieurs fois par nos camarades d'infortune, et reçûmes des offres de concours que nous dûmes tenir pour très sincères, sans nous dissimuler toutefois que, dans une opération de cette nature, il peut toujours arriver des déchets, et que tel, qui est tout feu pour entreprendre lorsqu'on projette, change souvent d'avis au moment de l'exécution. Xous n'étions, d'ailleurs, plus aussi pressés nous-mêmes, depuis que, mieux informés des mouvements de nos troupes, nous sûmes qu'elles n'avaient point encore passé les montagnes. Il était clair que nous renoncions à enlever le bateau de l'hôpital — enlèvement dont nous étions forcés, avec un peu de réflexion, de reconnaître la folie — Jious devions remettre notre évasion au

moment où nos troupes, arrivées en face de la haie de Cadix, pourraient nous accueillir sur un point quelconque de la partie qu'elles occupaient.

Ceci nous décida à revenir à San-Carlos et successivement à TAguada où nous restâmes pas mal de temps. Je retrouvai dans cet hôpital, qui était rapproché de la ville, mon camarade Barhieri, que je n'avais pas vu depuis ma première séparation à hord du ponton, et nous nous jetâmes dans les hras l'un de l'autre comme deux frères. C'est que nous restions seuls désormais; car, lors de la crise qu'avait amenée la crainte de l'invasion de l'Andalousie, quelques mois avant, et juste au moment où j'étais si malade, les Espagnols s'étaient décidés à faire une sorte de rafle sur les prisonniers accumulés à hord des pontons et à en déporter une nolahle partie à Cahrera. Or Gerdy, Boniface, Gérodias, Bouvier, Destouches, Nougueil et de Linois avaient quitté le ponton pour suivre cette destination fatale. Le commandant Vattier échappa pour cette fois et eut le bonheur de ne pas être enlevé avec les autres. J'appréciai pour mon compte, lorsque j'appris l'événement, la grâce que Dieu m'avait faite en m'iufligeant une maladie si à propos que celle qui m'avait conservé en Andalousie. Je me promis bien, à partir du jour où je reçus cette information, de me garer, autant que possible, d'une transportation et de ne quitter l'Espagne à aucun prix. Je ne doutais point que nos troupes n'arrivassent un jour ou l'autre dans les environs, et, décidé à tout pour les rejoindre, je ne désespérais nullement de ma liberté dès qu'elles paraîtraient. Or, si j'étais enlevé pour Cahrera ou pour l'Angleterre, c'en était fait de mes espérances. Je sentis ma position et mis tout en usage pour en tirer bon parti

Je m'étais fait quelques amis parmi les servants des hôpitaux, et j'étais à peu près sur d'être considéré comme malade tant que je le voudrais; je laissai donc couler l'eau en attendant qu'il plût aux circonstances de changer. Comme de l'hôpital San-Carlos on communiquait facilement avec le quartier.

Page 1