CHAPITRE Xm
Projets hasardeux. — Les troupes françaises en Andalousie. — Retour au ponton. — Conciliabules. — Dispositions prises. — Le 22 février. — « Allons! coupe. » — Un instant de désordre. — A travers la ligne des vaisseaux anglais et espagnols. — « Navire sur nous. » — Sauvés. — Débarquement sur le sable. — Transports de joie. — Le maréchal Soult. — Je reforme une compagnie très solide. — Le maréchal duc de Bellune.
II n'y avait personne à bord qui ignorât mon dessein, et, ayant été plusieurs fois interpellé à ce sujet par des officiers supérieurs, je n'en avais pas décliné la responsabilité. " Nous pouvons nous en aller tous, leur dis-je un jour, et lorsque le vent du large soufflera en grande brise, il nous sera facile de couper nos câbles et d'aller faire côte au fond de la rade, à portée des nôtres. ^ En effet les Espagnols avaient laissé aux pontons sur lesquels nous étions détenus leurs bas mâts et leur gouvernail. Nous n'avions point de voile, mais il était possible d'en faire une avec nos bamacs et de nous en servir aussitôt. Nous manquions d'armes, mais il y avait dans la cale beaucoup de boulets, (|ui nous permettraient de repousser les petites embarcations qu'on détacherait après nous. Somme toute, l'opération, quoique bien chanceuse, n'était nullement inexécutable, comme on en eut la preuve quelques mois plus tard. Je ne sais si les explications que je donnai à cet égard furent assez claires ; mais j'ai lieu de croire qu'elles ne persuadèrent personne, lorsque je les fournis, et qu'il ne fallait pas moins que ce qui arriva par la suite pour convaincre les hommes dont je parle que je n'étais pas décidément fou.
Il y avait pourtant parmi eux des militaires très éclairés, et tous étaient accoutumés à braver, sans sourciller, les chances ordinaires de la guerre; mais le danger, qu'il fallait braver ici, sortait de la règle commune. Il ne s'agissait pas seulement de s'exposer à une mort certaine en cas de non-réussite, mais d'assumer sur sa tête une responsabilité effrayante, puisqu'on eût entraîné après soi, en cas de malheur, l'inévitable ruine de quelques milliers de nos soldats et qu'il n'y avait point à craindre que ceux-ci reculassent devant un péril quelconque pour se sauver, avec ce bon sens pratique qui semble être leur apanage. En beaucoup de circonstances, ils jugeaient leur position ce qu'elle était réellement, c'est-à-dire assez mauvaise pour qu'il fallût la changer à tout prix, dès qu'on en aurait l'occasion. On était donc certain de leur concours; mais, par cette raison même, on n'en devait être (|ue plus ménager de leur sang et ne pas risquer légèrement d'empirer leur sort par une entreprise mal dirigée. Cette considération était très puissante auprès de certains esprits timorés et les empêchait de prendre une résolution qui était évidemment très hasardeuse.
J'eus, à ce sujet, plusieurs entretiens avec un officier supérieur dont je connaissais le courage froid et l'in-telligence, et j'avoue qu'il ébranla parfois mes convictions. Ses arguments ne furent pas pour peu de chose dans le parti moyen que je pris plus lard; car, si je voulais bien m'exposer à lout moimême pour obtenir ma liberté, je n'entendais entraîner avec moi que ceux qui, ayant bien pesé le pour et le contre, se résoudraient à me suivre de leur plein gré.
Cependant la réputation que j'avais à bord de chercher à m'évader, réputation qui m'avait valu beaucoup de mauvaises plaisanteries indirectes, de la part des indifférents, m'attira en revanche l'estime de quelques braves gens, dont je ne soupçonnais pas les inclinations le moins du monde, et qui nourrissaient la même idée que moi. Ils m'entourèrent, et, peu à peu, je me vis à la tête de vingt-cinq officiers décidés à tout pour
conquérir leur liberté. Mon intention était de ne leur dissimuler aucun des dangers que nous aurions à courir, car, ces dangers étant extrêmes autant qu'inévitables, je n'eusse pas voulu leur en cacher la gravité. Certain de n'encourir ainsi aucun reproche, quel que fût le résultat, c'est entièrement exempt de tout souci à cet égard et le cœur joyeux que j'allais me livrer aux événements.
Enfin ! le moment si désiré, si impatiemment attendu, arriva. Les troupes françaises descendirent en Andalousie et leurs progrès furent si rapides qu'elles parurent presque immédiatement au bord de la mer. Rota fut occupé, ainsi que Sainte-AIarie et Puerto Real.
J'étais encore à l'hôpital de San-Carlos, et cet hôpital tenait au quartier de ce nom, comme je l'ai dit. Je pus voir arriver, parmi les nombreux prisonniers que l'on faisait refluer des divers cantonnements, bon nombre de marins de la Garde, qu'on avait, je ne sais comment, conservés à Rota. Ces braves gens me croyaient mort, d'après un bruit qui s'était répandu, ou au moins colporté. Ils furent très joyeux de me retrouver et témoignèrent leur allégresse si bruyamment qu'elle fut remarquée des Espagnols. Ceux-ci très inquiets par rapport aux événements qui se pressaient, et un peu embarrassés du nombre toujours croissant des prisonniers arrivant de l'intérieur, voulurent en débarrasser le quartier et mettre en sûreté ces hôtes dangereux. Ils commencèrent naturellement par ceux qui leur parurent le plus en état de concevoir un coup de main, et mes pauvres matelots furent notés en première ligne. Ils furent enlevés le soir même de leur arrivée et mis sur un ponton, eu attendant qu'on pût les exporter à Cabrera, ce qui ne manqua pas. Je n'échappai pas cette fois à la prudente mesure des autorités, et je dus me rendre aussitôt à bord de la Vieille- Cas tille, heureux encore qu'on ne songeât point à me placer plus mal.
C'est que les bruits qu'on faisait courir sur mon compte avaient
fini par influencer les Espagnols eux-mêmes. Ils me regardaient comme une mauvaise tète, ou, tout au moins, comme un homme capable de mettre à profit la première occasion qui se présenterait de leur jouer un mauvais tour. C'est ce que ne me dissimula pas un des apothicaires de l'hôpital qui me voulait du bien :« Partez, don Juan, me dit-il, il est temps que vous changiez d'air, celui de San-Carlos ne vous vaut rien. » Le bonhomme ne s'expliqua pas davantage, mais je connaissais ses façons de faire et demandai à retourner sur-le-champ à bord de mon ponton. Bien m'en prit, car j'évitai par ce retour subit d'être envoyé à Cabrera avec les malheureux qui furent peu de jours après enlevés eu masse de San-Carlos. Que Dieu rende à cet honnête débitant de pilules le service qu'il me rendit par son avis amical !
Me voilà donc réintégré sur la Vieille-Cas tille, à même maintenant de tirer un plan d'évasion définitif, car nos troupes bordaient une partie de la baie, et il ne s'agissait plus que de les joindre. C'était une véritable partie de barres à jouer, seulement il ne fallait pas se laisser prendre. J'avais sous les yeux toutes les données du problème; à moi d'en tirer la solution. Il faut avouer que la chose n'était pas facile, mais il suffisait qu'elle fût possible pour que je me déterminasse, sans balancer, à 1 entreprendre. Il n'y avait que deux termes à la tentative que j'allais faire, et c'était la mort immédiate, ou la liberté également immédiate. La question serait décidée en moins d'une heure, et rien n'était plus certain que cette prompte solution. De dessus la dunette du ponton, nous voyions notre drapeau sur le fort Sainte-Catherine et nous ne doutions pas qu'il ne régnât sur tout ce côté de la rade. On comprend l'effet d'une pareille apparition sur le marin qui ne voyait entre lui et la cessation de son esclavage qu'un espace d'eau salée plus ou moins difficile à franchir. La tentation était irrésistible. Il en était de même pour le soldat aventureux et pour plusieurs officiers de terre fort ennuyés de la prison, et
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qui ne demandaient pas mieux que de jouer le tout pour le tout, pouinru qu'il existât une chance de rejoindre ce signe vénéré. Us s'ordonnèrent autour de moi, pour ainsi dire, et comme si j'avais eu seul le secret de les tirer d'affaire; mais il nous fallut encore bien du temps avant de nous entendre. Chacun d'eux arrivait, comme cela se pratique, avec ses idées et ses plans. Heureusement il était facile de faire toucher au doigt les inconvénients de la plupart de leurs projets, et ils étaient aussitôt abandonnés.
Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que personne n'avait songé au moyen le plus simple, qui était de nous en aller en plein jour, et, lorsque je le proposai, tout le monde tomba des nues. Je vis même le moment où il allait être repoussé comme les autres, traité d'impraticable. A la réflexion néanmoins, on en jugea différemment, et on finit par l'adopter et en jurer l'exécution, tout périlleux qu'il était aux yeux de mes coopéra te urs.
Pour bien concevoir notre situation et pour apprécier les difficultés que nous avions à vaincre, il faut savoir que nous étions mouillés près des forts de Puntalès, en dedans de la ligne des vaisseaux espagnols et des vaisseaux anglais, que des chaloupes canonnières armées stationnaient autour de nous, avec ordre de surveiller tous nos mouvements, et que nous avions à bord une garde de cinquante hommes toujours prête, avec ses fusils chargés; que, lorsque nous nous déciderions à agir, nous ne pourrions le faire sans exciter aussitôt un véritable tumulte, pendant lequel nous devions nous défier, non seulement des Espagnols, mais encore de l'empressement indiscret de ceux de nos compatriotes qui, ne sachant pas quel était notre dessein, y mettraient probablement obstacle par cet empressement même ; que nous aurions aussitôt sur les bras toutes les forces de la rade, tandis que nous ne possédions aucun moyen de résistance, soit en armes, soit en munitions. Il n'y avait pas à compter sur le secret pour une opération de ce genre, c'était
évident, car tout le monde à bord connaissait nos projets, et on en attendait l'exécution d'un jour à l'autre. On était même très impatient, ne fût-ce que pour avoir du nouveau, de nous voir nous jeter dans les aventures à corps perdu. On jugeait en général que nous allions faire une folie, et il ne manquait pas de gens disposés à nous accabler de sarcasmes, si nous reculions au momeut de l'entreprise, comme ils rapportaient que cela arriverait infailliblement. D'autres, moins péremptoires, s'apprêtaient à nous suivre s'ils trouvaient que la chose tournât bien; la masse ne nous était pas hostile, sans doute, mais elle avait peu de foi en nos reli(|ues et ne nous approuvait qu'à demi. Pourtant elle ne partageait pas l'injustice de ceux qui nous blâmaient d'avance, sans savoir ce que nous projetions et comment nous nous proposions d'opérer. On trouvera peut-être que je rapporte bien minutieusement l'état des esprits et que je m'appesantis trop sur des choses d'un intérêt secondaire, mais si l'on veut bien considérer la difficulté de l'entreprise, on comprendra que, sous peine d échouer misérablement, on devait faire état des moindres circonstances, qu'il nous importait, on ne peut davantage, de connaître, aussi bien que possible, les dispositions de ceux qui pouvaient en faire manquer l'exécution, rien que par leur force d'inertie; nous vivions au milieu de huit cents officiers, dont nous ne pouvions nous écarter une seule minute, s'il leur plaisait de nous suivre pour voir ce que nous allions faire.
Il était présumable qu'au premier mouvement que nous tenterions, ils se porteraient sur le lieu de l'action, poussés par la curiosité, et nous embarrasseraient par leur nombre et le bruit qu'ils ne manqueraient pas de faire; car il faut se souvenir (jue nous voulions opérer au grand soleil ei k force ouverte. I*eu d'entre ceux dont nous redoutions ainsi l'intervention ne croyaient pas à ce qu'ils appelaient notre folie ; mais, dès (ju'ils verraient un commencement d'exécution, il était à craindre qu'ils ne nous gênassent en voulant se mêler de raflfaire, hors de
propos, dans un sens ou dans un autre. Pour bien comprendre ceci, il faut savoir qu'il y avait à bord pas mal de personnes disposées à contrarier toute tentative d'évasion, parce qu'elles la jugeaient, non seulement insensée, mais encore dangereuse pour elles-mêmes. De là un mauvais vouloir déclaré pour ceux qui étaient entreprenants, ou passaient pour l'être, et l'intention formelle de contrecarrer leurs desseins, le cas échéant. On peut se faire une idée exacte de notre position et de ce qu'il nous fallait faire pour en sortir. Depuis que nos troupes bordaient une partie de la baie, les précautions avaient redoublé partout, comme il était juste de s'y attendre, et les canots spécialement affectés à notre surveillance couraient la grande bordée et se hélaient de l'un à l'autre dans la nuit; seulement ils s'occupaient beaucoup moins de nous pendant le jour, n'imaginant pas que nous pussions jamais rien tenter autrement qu'à l'aide de l'obscurité. Il en était de même de la garde que nous avions à bord, et en général de tous les vaisseaux extérieurs. Ces derniers se défiaient, il est vrai, du mauvais temps et de la facilité qu'une bourrasque pouvait nous donner, si nous avions l'esprit de couper nos câbles et d'aller faire côte près des nôtres, mais ils ne s'occupaient pas autrement de nous que de venir parer nos amarres, lorsque celles-ci avaient pris des tours.
Voilà où nous étions, quand commencèrent les beaux jours de février 1810. Motre affaire parfaitement concertée entre nous, vingt-cinq, et bien entendue, il ne restait plus qu'à exécuter, lorsque arriverait le moment opportun; c'est-à-dire lorsque se présenterait l'occasion d'enlever un bateau quelconque de ceux qui venaient de temps à autre à bord du ponton, de fairevoile avec ce bateau et de rallier l'armée française par sou moyen, en dépit des obstacles que nous ne manquerions pas de rencontrer. Ces obstacles étaient divers, et tous très grands, mais ils n'étaient point insurmontables, et pleins de foi en nous-mêmes, nous pouvions espérer de les vaincre, à force
de présence d'esprit ef de résolution. Il n'était pas question de subterfuge d'aucune espèce, c'était ouvertementque nous devions agir, ce qui aggravait les difficultés. Une fois l'entreprise commencée, il n'y avait ni à l'abandonner, ni à la nier, et si elle ne réussissait pas, nous étions assurés d'une mort soudaine.
Nous n'ignorions pas que les Espagnols, après avoir accosté la Vieille-Cnstille, avaient soin ào frapper (J) les manœuvres courantes de leurs voiles, afin qu'il fût impossible de s'en servir immédiatement; nous savions aussi que, si nous avions le bonheur d'appareiller le bateau malgré le feu des canonnières et celui de notre propre garnison, nous aurions à traverser la ligne des vaisseaux espagnols et anglais, et que nous serions vivement poursuivis jusqu'à terre, si même ils ne nous coupaient la route; nous avions enfin à considérer l'état de l'atmosphère et à nous défier de l'inconstance de la brise, qui devait être favorable et bien envoyée, afin d'assurer notre trajet, autant que cela était possible. Tout cela fut nettement exposé dans un dernier entretien que nous eûmes ensemble et développé pour ceux d'entre nous qui n'étaient pas marins. Nous nous donnâmes réciproquement notre parole, et dès lors nous n'attendîmes plus que l'occasion.
Notre petite bande active se composait d'un enseigne, de quatre aspirants de la flotte de l'amiral de Rosily, d'un capitaine marchand de Nantes et de deux marins de la Garde, f.eux-là devaient regréer promptement le bateau et l'appareiller, sans s'inquiéter des Espagnols, que nos camarades de terre se chargeaient de contenir pendant le travail préparatoire, puis on livrerait la voile aux vents, et vogue la galère!
Les choses ainsi arrêtées, nous attendîmes impatiemment la réunion de circonstances qui pouvait seule nous donner quelque espoir de réussite. Plusieurs fois déjà nous avions été sur le point de tenter l'aventure, mais nous avions été arrêtés par
(1) Frapper signifie immobiliser.
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le vent contraire ou par le calme. Ces contrariétés nous tenaient dans un état inolent, et ce n'était pas sans peine que nous supportions les insinuations malignes et les moqueries auxquelles nos hésitations donnaient lieu. Il faut véritablement de la force d'àme pour mépriser les attaques des railleurs en pareil cas, pour ne pas compromettre le sort de l'entreprise pour le malin plaisir de les réfuter victorieusement un peu plus tôt. Nous sûmes attendre et nous en fûmes récompensés, comme on va le voir.
Le 22 février, nous nous étions levés dès le matin et nous avions remarqué que le vent d'Est, qu'on appelle à Cadix le vent de Médine, était sur le point de s'établir et de souffler vigoureusement. IVous pensâmes aussitôt à en profiter, si quelque bateau nous arrivait dans la journée, et nous nous tînmes prêts à tout événement. L'heure du déjeuner sonna sans que rien parût, mais vers dix heures un quart un des gros mulets de Sainte-Marie porta sur nous et nous aborda, comme à l'ordinaire, pour nous donner de l'eau. Il amena sa voile, selon la coutume, défrappa l'écoute et la drisse, puis les matelots espagnols se mirent à couper du tabac pour leurs cigarettes, s'en rapportant aux matelots français pour élinguer les futailles et les hisser. Ces derniers descendirent donc et avec eux les officiers de terre qui étaient dans notre complot, sous prétexte d'acheter du fil, des aiguilles, car les patrons des mulets faisaient ce petit commerce. On commença par travailler avec un empressement simulé et à faire quelques achats, pendant que je me promenais tranquillement sur le pont, comme si je ne me mêlais en rien de l'affaire. Je venais pourtant de déclarer à deux colonels, devenus généraux depuis, mon intention, et, après ce colloque qui fut, on le pense bien, très rapide, je m'acheminai vers le lieu de la scène paisiblement, mais j'eus quelque difficulté d'y arriver, à cause de la foule des curieux qui, se doutant qu'il allait se passer quelque chose, était rassemblée pour juger des coups. Comme j'étais censé le grand
boute-eii-train du spectacle qu'on attendait, on criait déjà après moi, et j'entendais dislinctement ces mots : " Oh! il les a fait s'embarquer, mais il ne les suivra pas. — Pardonnez-moi, messieurs, 1) dis-je en me présentant à l'échelle. Arrivé là, j'ouvris les bras : c'était le signal convenu. Aussitôt ou sauta à la gorge des matelots espagnols, qui, surpris de cette attaque soudaine, ne résistèrent pas et se jetèrent à la mer, tandis que je descendais et m'allais mettre au gouvernail. Je gagnai ce poste à travers la bagarre et dis aussitôt : «Allons, coupe! « Il s'agissait de l'amarre qui nous tenait au ponton et qui était en bastin (1). L'amarre ne fut point coupée, car elle était très forte et nous n'avions point de hache; mais uu des aspirants qui était avec nous, M. Dumoustier, prévoyant la difficulté, remonta sur le ponton et, saisissant l'instant favorable, fit sauter la boucle qui nous retenait à un des patins du gaillard d'avant. Nous dérivâmes de suite, et pendant que nous dérivions, on s'efforça de hisser la voile. Nous avions compté sur un moment de stupéfaction qui eut lieu, en effet, et les canonnières qui voyaient notre action, à moins d'une encablure, n'en croyaient pas leurs yeux. Mais leur hésitation ne dura pas. Elle nous eut suffi, néanmoins, pour échapper à leur feu, sans un accident causé par l'intervention de la garde que nous avions à bord, et qui, avertie par les cris du factionnaire, monta en toute hâte et nous envoya des balles presque à bout portant. Cette décharge porta sur le matelot Francisque, de la Garde impériale, qui tenait le point, dans lequel on n'avait pas encore pu passer l'écoute, et le tua raide. La voile se mit alors à battre avec force et il devint difficile de s'en rendre maître. Heureusement un brave aspirant, Belleguic, de Douarnenez, réussit à la saisir et ne la lâcha plus, bien qu'emporté par elle hors du bateau. Sa ténacité bretonne nous sauva; on finit par frapper l'écoute et dès lors nous respirâmes.
(1) Cordage fait eu pitre ou en bourre de coco.
Mais ce n'était là qu'un premier succès, et ce que nous avions prévu, en cas d'un commencement de succès, se vérifia à la lettre- A peine étions-nous débarrassés des matelots espagnols que beaucoup de prisonniers s'élancèrent par les sabords et vinrent tomber dans le bateau, à croix ou pile pour se sauver avec nous. Cette intrusion intempestive faillit nous perdre, car les nouveaux venus, ne sacbant pas qu'il fallait regréer notre voile, ne comprenaient pas pourquoi nous ne nous éloignions pas sur-le-champ. Voyant de plus le feu des canonnières établi, ils s'imaginèrent que le coup était manqué et s'empressèrent pour la plupart de remonter sur le ponton ; ce en quoi ils furent charitablement aidés par ceux de leurs camarades qui n'avaient pris aucune part à l'affaire. Il j eut donc un instant débâcle, qui fût devenue générale, si les officiers qui m'avaient donné leur parole eussent été moins résolus. Aucun d'eux ne broncha par bonheur, et leur dévouement héroïque nous permit de rétablir l'ordre dans notre opération. La voile hissée et bordée, nous nous séparâmes de la Vieille-Cas tille et commençâmes notre course aventureuse, en nous jetant parmi les bâtiments de commerce qui étaient tout près de nous sur notre route.
Les équipages de ces bâtiments, presque tous anglais ou américains, qui avaient vu notre entreprise, loin de tenter d'entraver notre marche, nous saluèrent de leurs cris et de hourras en jetant leurs chapeaux en l'air, et applaudissaient évidemment à notre audace. Cela nous mit du cœur au ventre et nous réconforta réellement. Nous n'en avions pas moins à traverser la ligne des vaisseaux de guerre anglais et espagnols, et à prendre chasse devant une nuée d'embarcations qu'on détacha après nous et qui nous canonnèrent vigoureusement, mais ne nous gagnaient pas, car nous allions bon train, et, si la brise ne mollissait pas, nous avions chance d'échapper, pourvu que le mât ne tombât pas sous quelque boulet. C'était là ma seule préoccupation, car je n'avais pas pris garde à quelques goélettes armées qui entraient en baie en louvoyant, et qui,
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par conséquent, nous coupaient la route. Je m'occupais à mettre de l'ordre à bord et à faire coucher les officiers de terre à plat pont, afin de ne pas les faire tuer inutilement, lorsqu'on cria de devant : a Navire sur nous! v Comme nous courions presque vent arrière, la voile me cachait le bâtiment signalé, mais je l'aperçus à l'instant. C'était une des goélettes qui amenait son pic; ce qui me porta à penser que, nous ayant reconnus, elle voulait nous ari'èter. La circonstance était critique et il n'y avait pas à hésiter. Nous élions sans armes d'aucune espèce, et si nous étions joints, nous étions pris et égorgés juqu'au dernier. Je suivis alors une inspiration et gouvernai droit sur la goélette, comme si je voulais la couler. Elle évita l'abordage instinctivement et sans se douter de ce que nous étions. Ce n'est que lorsque nous fûmes sur elle qu'elle vit à qui elle avait affaire. Nous en étions alors si près qu'un de ses matelots nous jeta une bûche; mais déjà l'obstacle était franchi, car elle ne pouvait songer à nous poursuivre à cause de son tirant d'eau.
Nous échappions à ce grave danger, et, quoique plusieurs boulets eussent troué notre voile, nous pouvions concevoir désormais un espoir raisonnable de nous sauver. Effectivement, une heure après, nous lançâmes le bateau sur le sable, un peu au nord du port Sainte-Catherine, et nous débarquâmes parmi les nôtres !
Je ne puis dire si j'avais invoqué Dieu, au moment de mon départ, comme j'aurais dû le faire, mais mon premier mouvement en touchant la terre fut de me prosterner et de le remercier avec la plus vive gratitude. Il m'avait, en effet, couvert d'une protecfion visible, sans (juoi je n'eusse pu mener à bien une tentative si extraordinaire. Les cœurs de mes compagnons n'étaient pas moins touchés (|ue le mien, et tous rendirent grâces au Ciel qui venait de les sauver, après quoi ils me lémoi gnèrent hautement leur reconnaissance, en m'assurant d'une amitié sans fin. Ces premiers transports bien naturels, en pareil
cas, eurent pour témoins un caporal du 24-' de ligne et ses quatre hommes, qui étaient accourus pour nous reconnaître et nous repousser au besoin, plus un officier du génie (|ui faisait sa tournée et qui n'était autre que AI. Lafond-Blaguac, depuis général. \ous l'embrassâmes et même, je crois, le roulâmes un peu dans le sable, lui et son cheval, car notre joie était tellement grande qu'elle ne pouvait se modérer. Cependant nous nous acheminâmes vers Sainte-AIaiie, moitié guidés et moitié conduits par un sergent, qui ne comprenait pas facilement comment nous tombions ainsi du ciel, \otre mise hétéroclite ne lui permettait guère de nous croire sur parole, quand nous lui annoncions (|ue nous étions des officiers. Il nous jugeait peu favorablement, en conséquence, et nous prenait pour des fous ou (|uelque chose d'approchant. Enfin il nous conduisit chez le commandant de la place, où nous fûmes reconnus et où nous reçûmes des billets de logement.
Cependant notre aventure, bientôt connue, nous valut d'être présentés presque immédiatement au maréchal Soult, qui se trouvait à Sainte-.Alarie. Il nous complimenta lieaucoup sur le coup de main que nous venions de faire, et m'adressa particulièrement des éloges très flatteurs. Il me demanda un rapport que je lui remis aussitôt et qui consistait en un récit de l'événement fait en quatre lignes. Celte sobriété de paroles frappa le Maréchal; il ne s'en contenta pas, néanmoins, et jugeant que j'étais à même de lui donner des éclaircissements utiles, il m'engagea à lui communiquer amplement tout ce (|ue je pouvais savoir sur l'état des choses à Cadix, au moment de mon départ. Je passai aussitôt à son secrétariat et lui rendis un compte détaillé de tout ce (|ui était venu à ma connaissance. Ce devoir rempli, je me retirai. .Aies camarades s'étaient dispersés dans leurs logements, mais, avant de se séparer, ils avaient rassemblé le peu d'argent qu'ils possédaient et arrêté (|ue nous dînerions tous ensemble à la première auberge venue, sans avoir égard au rang. \ous avons couru des dan-
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gers ensemble, nous devons célébrer notre réussite de même; aussi nous nous installâmes le soir, officiers et soldats et marins, et nous la fêtâmes le verre à la main. Nous fûmes accompagnés par une foule d'officiers du J"' corps, parmi lesquels il y avait des colonels et des généraux. Cet empressement cordial nous toucba vivement et compléta notre bonlieur. Je ne dois pas oublier que dans Tintervaile, et à peine entré dans mon logement, je remerciai Dieu de nouveau, et me mis à écrire à mou père, encore tout mouillé d'eau salée : " Alon père, je sors de sous les balles et je suis libre... ii Tel fut le début de ma lettre, qui était courte et ne contenait pas autrement d'explications, mais elle était remplie d'affection et de respect (1). J'étais certain de causer une vive joie au vieux Président, non seulement parce qu'il était père, mais encore parce qu'ayant été militaire lui-même, il ne pouvait qu'être bien beureux de la manière dont son fils s'était tiré de prison.
Ma position était incertaine toutefois, et j'ignorais comment je devais me considérer avant d'être mandé chez le Marécbal. En effet, le corps presque entier des marins de la Garde ayant été pris à Bayleu, je ne savais pas si on l'avait rétabli, ou si j'en faisais encore partie. Le Maréchal me i-assura. t Tâchez de refaire votre compagnie, me dit-il, et sachez que vous êtes toujours capitaine de la Garde impériale, quoi qu'il arrive. « Ces paroles bienveillantes me rassurèrent complètement, et je ne songeai plus qu'à rassembler le plus de marins possible.
Il m'en vint d'abord quelques-uns, qu'on avait cachés à Rota même ou à Xérès, eu pressentant l'arrivée de nos troupes. J'en reçus bientôt d'autres, arrivés par désertion le surlendemain, et me trouvai en peu de temps à la tête d'une centaine d'hommes résolus. Je les organisai de mon mieux et me tins
(1) De respect surtout, car l'auteur de ces Mémoires, alors étant capilaine de vaisseau, s'étant oublié un jour chez le Président jusqu'à tanobouriner des doigts sur la table, celui-ci dit devant tout le monde : « Monsieur, est-ce que vous vous croyez à la caserne? » Réprimande qui fut acceptée avec soumission, comme c'était l'usage alors. (Note dk l'aitkur.)
prêt à exécuter tout ce qu'on pourrait exiger de moi. Les occasions d'être utile ne man(|uaient pas, et elles se présentèrent en foule, car l'armée, occupant un littoral étendu, ne pouvait entreprendre aucune opération sans se créer une flottille qui lui vînt en aide. Ou avait senti de bonne heure cette nécessité, et déjà un régiment de marins, parti de France sous les ordres de mon ami, M de Saizieu, était annoncé. Il arriva promptemenl et s'établit à San Lucar de Barrameda, où je ne tardai pas à le joindre. Mais auparavant j'eus fort à faire, car mon expédition avait porté ses fruits et produit, parmi les prisonniers détenus sur les divers pontons, un effet extraordinaire. Ceux de mes matelots qui me rejoignirent les premiers me déclarèrent qu'ils étaient prêts eux-mêmes à enlever le bateau avec lequel je m'étais sauvé et que je n'avais fait que les primer de manœuvre. Ils s'échappèrent comme ils purent, moitié à la nage et moitié sur des planches. Animés par la vue de notre succès, ils ne purent se contenir et se livrèrent à leur ardeur sans balancer. Ils ne purent pas tous gagner la terre, et plusieurs payèrent leur témérité de leur vie, mais la plupart réussirent et qu'on juge de ma stupéfaction lorsqueje les accueillis à Sainte- Marie !
Ce n'est pas tout; l'exemple que nous avions donné, mes camarades et moi, à bord de la Vieille-Cas tille avait agi sur les imaginations des officiers. Les projets d'évasion en grand que nous avions présentés dans le temps comme réalisables, et dont on s'était tant moqué, cessèrent de paraître insensés, et on en vint de nouveau à les discuter chaleureusement Ce que nous venions d'exécuter était incomparablement plus difficile, c'était hors de doute, et pourtant nous avions accompli notre dessein. Les prisonniers nous avaient vus débarquer heureusement sur la plage, après une chasse de trois quarts d'heure, et nous n'avions perdu qu'un homme. Cette démonstration était irrécusable; aussi elle était admirée par tout ce qui conservait encore l'espoir de recouvrer la liberté. C'était le plus grand nombre^
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et, quoiqu'il y eût une opposition assez vive, le coup de main fui résolu, dès que le moment de le tenter paraîtrait opportun. L'équiuoxe de mars approchait, et ce moment ne pouvait se faire beaucoup attendre.
Je m'arrangeai, en espérant, comme disent les Bretons, d'un cheval de cuirassier, que je trouvai par hasard dans récurie de Vayuntamiento de Sainte-AIarie, ainsi que de quelques effets d'hahillement qu'on me procura de droite et de gauche, car j'étais fort dénué, comme ou pense, m'étant sauvé avec ce que j'avais sur le corps.
Les bonheurs se suivent ainsi que les malheurs. A peine étais-je en liberté que je vis arriver de Tanger mon ami .Vlarbot avec plusieurs officiers de marine de l'escadre Rosily. Il n'est pas facile de concevoir avec quelle joie nous nous embrassâmes. Il parlit soudainement pour rejoindre son patron et voulut m'emmener avec lui; mais je ne pouvais entendre de cette oreille, me regardant comme contaminé en quelque sorte parla capitulation de Baylen. Je ne voulais pas sortir d'Espagne sans m'étre remis bien avec moi-même et réhabilité à mes propres yeux par la guerre. Je trouvais une occasion de la faire bonne et active, sous les yeux du maréchal Soult, et me décidai à rester. J'étais un peu embarrassé de me trouver sans officiers, mais cela ne m'arrêta pas. J'eus bientôt formé, au moyen de plusieurs marins de l'escadre Rosily qui désertèrent, une compagnie très solide et avec laquelle on pouvait tout entreprendre. Je fus pour le moment cantonné à Sainte-Marie.
Je ne dois pas oublier une circonstance fort heureuse pour moi : c'est que le 1" corps, qui occupait les environs de Cadix et qui devait faire le siège de cette place, était sous les ordres du duc de Bellune. Je n'avais pas vu le Maréchal depuis ma première jeunesse, mais je ne l'avais pas oublié, car il commandait à l'attaque du fort de Rosas, dans la première guerre d'Espagne, sous le général Dugommier, et je servais là avec mon père qui était lié avec lui. Je rappelai cette liaison au Maréchal,
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en lui disant combien j'étais heureux, en recouvrant ma liberté, de tomber dans l'armée d'un chef sous lequel j'avais fait mes débuts. Le Maréchal se rappela fort bien du vieux colonel, m'en parla avec beaucoup d'amitié et m assura de sa protection. Il me présenta à son état-major, m'invita à sa table et m'accueillit, en un mot, de la façon la plus aimable. J'eus ainsi la facilité de disposer de mon monde comme je l'entendrais, et c'était beaucoup.