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CHAPITRE XIV

Bateaux à la côte — Un ordre péremptoire. — A la mer! — Je m'en tire à bon compte. — AI. de Saizieu. — Vattier. — Installation à San Lucar.

— Mon liôte et sa fille. — La vie de famille en p]spagne. — Ténacité de la nation. — La Vieille-Castille à la côle. — Le sauvetage. — h' Argonaute vient aussi échouer. — Je retourne à Rota. — Alargarita. — Gatalina de Xérès. — Une aubaine de 10 000 francs. — .^négation des officiers.

— Traversée de la rade. — Dîner chez le duc de Dalmatie. — Le camp devant le Trocadéro. — Projets audacieux. — L'escadre invisible. — Un peu trop de circonspection.

L'investissement de Cadix ne pouvait être complet, puisque nous nous arrêtions forcément au pont de Suazo, c'est-à-dire à l'île de Léon. Nous nous bornions pour le moment à occuper Puerto Real et à parcourir la plage avec des pal rouilles, en attendant qu'on eût pu établir des postes à demeure et former un camp. C'était le commencement d'une opération capitale et qui devait durer longtemps, si heureuses que fussent pour nous les chances de la guerre; car Cadix n'est plus attaquable par terre, lorsqu'on n'est pas maître de la mer depuis la coupure de San Fernando.

Pendant qu'on prenait les premières dispositions, et autant qu'il m'en souvient vers le 8 mars, un coup de vent d'ouest, comme on n'en avait pas vu depuis longtemps, poussa à la côte une foule de bâtiments dans la baie même. \ous vîmes arriver deux vaisseaux de ligne espagnols et un portugais; de plus, une trentaine de navires de commerce de toutes nations ; enfin un gros transport anglais plein de soldats. On accueillit les naufragés avec la j)lns grande humanité, mais nous ne pûmes nous

emparer des vaisseaux de guerre. Ces derniers, au nombre desquels était la Sainte-Anne à trois ponts, avaient donné de bout à terre, à l'embouchure du rio San Pedro, et s'étant échoués sur une plage unie, à demi-marée, ils se tirèrent aisément de cette mauvaise position, quand le coup de vent cessa. Nous n'avions de notre côté aucun moyen de les empêcher de se sauver, car toutes nos ressources navales consistaient, pour le moment, dans deux ou trois bateaux de quatre à six avirons, transportés à la hâte de Sainte-Marie sur des charrettes. La mer était montée si haut à la faveur du vent que la plupart des bâtiments marchands restèrent à sec, ou peu s'en fallait. Ils étaient en général chargés de vin blanc et devinrent la proie des soldats, qui s'y portèrent par centaines. Il y eut un moment de désordre occasionné par le pillage, et ce n'est pas avec une trentaine de marins que j'avais alors que je pouvais m'y opposer.

Je m'occupai d'ailleurs principalement des vaisseaux de guerre et attendais que la mer me permit de communiquer avec eux, lorsque survint le général Daricau. Il m'ordonna brusquement d'aller à bord du trois-ponts sur-le-champ, pour le sommer de se rendre. Ln peu étonné de cette injonction qui me semblait intempestive, et surtout du ton dont elle m'était faite, je répondis qu'avant le revirement de marée, il n'était pas sage de traverser le ressac, que la mer était très grosse, et que, le vaisseau ne faisant aucune disposition pour se relever, nous ferions mieux d'attendre encore un peu. Cette observation fut mal accueillie, et je fus même rudoyé, jusqu'à un certain point, ce qui me révolta. Je m'embarquai sans balancer, en disant au général : « Vous allez voir qu'on ne peut pas y aller. » Je me suis souvent reproché depuis cette précipitation, mais eu ce moment elle me parut nécessaire, et je me lançai au travers des brisants, avec une colère concentrée, résolu d'aller à bord du vaisseau, ou de périr.

Ce qui devait arriver arriva. A peine avais-je quitté la plage

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depuis vingt minutes que mon embarcation fut matée "presque debout par la lame, et que, tombant sur le côté, elle se remplit eu un instant.

Je la quittai de suite, pour ne pas gêner deux pauvres diables qui se tenaient après. Je nageais comme un canard et ne conçus pas pour le moment la moindre inquiétude personnelle. Le patron, qui était un Breton des environs de Morlaix, flottait autour de moi ainsi que deux de ses hommes. Il avait plusieurs avirons près de lui et m'en donna un, ce qui m'aida beaucoup à me maintenir sur l'eau. Il m'avertit aussi d'ùter mon chapeau, qu'il eût été fort imprudent de garder sur la tète, à cause de l'état de la mer. Celle-ci se roulait en volutes énormes et charriait du sable qui n'eût pas manqué d'enfoncer ma coiffure jusque sur mes yeux, ce qui peut-être m'eût étouffé. Je suivis ce bon conseil, quoique je ne m'estimasse point en grand danger, à cause de la proximité du rivage. Lorsque la vague me soulevait, je voyais devant moi la foule des soldats et le soleil si brillant qu'aucune idée funeste ne me préoccupait. Cependant je vins à réfléchir qu'il y avait encore grand jusant, et cette pensée m'attrista, sans néanmoins me décourager. Je luttai ainsi pendant une grosse demi-heure sans gagner à cause de la marée, et je ne dus qu'à un caprice inespéré des flots d'être enfin jeté à terre.

Dès que je sentis le sable sous mes pieds, je m'évanouis complètement. Les matelots m'enlevèrent sans que je le sentisse, me dépouillèrent de mes habits et me roulèrent dans une couverture, puis on me mit sur une charrette de cantinier, et on me porta à Sain te- .Marie.

Je ne revins à moi que lorsque la charrette quitta le sable pour rouler sur le pavé.

Je fus fort visité dans la soirée, et j'appris plus tard que le général Daricau témoigna beaucoup de regrets du ton qu'il avait pris avec moi; il avait cru parler à un simple marin, disait-il, et il faut avouer que, n'ayant pu encore me faire

habiller, j'avais une mise fort peu respectable et que Tou pouvait aisément s'y tromper.

Au reste, quel résultat devait-on raisonnablement attendre d'une sommation faite à un vaisseau à trois ponts, échoué, il est vrai, le i»out à terre, mais parfaitement droit et qui était hors de portée? Il est clair que ce bâtiment n'attendait que la cessation du mauvais temps pour se renflouer et que nous n'avions aucun moyeu de le contrarier dans son opération. Il se leva effectivement, ainsi que les deux autres, sans avarie notable.

Xous ne gardâmes en notre possession que les navires de commerce, parce que ceux-ci, ayant fait côte de pleine mer, étaient à sec à marée basse. On en enleva des quantités de marchandises, ce qui fit donner par les soldats aux vents d'Ouest le nom de coup de vent de pactole.

On essaya d'établir un magasin de ces diverses épaves, mais on ne put empêcher que la majeure partie ne fût pillée. C'est pour mettre fin à ce désordre que je pris sur moi, le lendemain, de faire brûler quatre bâtiments qui étaient au plein et dont les coques ne pouvaient nous être d'aucune utilité. Le Maréchal, duc de liellune, approuva la mesure, parce qu'elle terminait tout.

J'ai souvent pensé à cet événement de la culbute de mon bateau, parce qu'il coûta la vie à quelques hommes, et je me suis quelquefois reproché de les avoir exposés inconsidérément: mais, outre que je marchais avec eux, je marchais par ordre supérieur et je ne me crois pas responsable de leur perte. En tout cas, j'espère qu'elle me sera pardonnée au dernier jour, car la guerre a des nécessités cruelles et auxquelles on ne peut se soustraire, sans altérer la discipline; ce qui serait un mal infiniment plus dommageable.

L'établissement du 1" corps se régularisa bientôt. Des batteries s'établirent, et on commença à se canonner, mais sans grand résultat. Nous n'étions pas encore maîtres du Tro-

cadéro, mais nous occupions lUierto Real, Cliiclana et l'embouchure du rio San Pedro.

Sur ces entrefaites, un régiment de marins était arrivé de France et avait été placé à San I^ucar, afin d'y organiser une flottille avec les bâtiments du pays. Il était commandé par M. de Saizieu, un de mes anciens camarades, devenu depuis peu capitaine de vaisseau. Je ne tardai pas à le joindre, car mou ami Vattier, revenu de Tanger heureusement, me fit appeler. Il avait pourvu à mou logement d'avance et je me trouvai promptement installé chez un vieux ^ameiigo, ancien colonel de cavalerie au service de l'Espagne.

Ce brave homme n'avait pour toute famille (ju'une fille de vingt-quatre ans, qu'on appelait la monja, parce que, disait-on, elle ne voulait pas se marier. Le logis était petit, mais commode, et j'y fus bientôt comme chez moi. Nous avions en face Don Francisco Theron, riche particulier, ami du Prince de la Paix et afrancezado, c'est-à-dire notre partisan. Je dînais là souvent avec Vattier qui y logeait et qui s'y faisait aimer de tout le monde. Il se louait beaucoup des attentions de Don Francisco, et c'était avec justice, car il était traité en liijo de casa par la vieille dame et par tous ses parents. Jamais je n'oublierai ces dîners délicieux de San Lucar, mi-partie de viandes de diverses espèces et de fruits délicieux. Je n'avais point été gâté sous le rapport de la nourriture depuis vingt-deux mois, et j'avais à peu près désap|)ris le confort. Je me voyais maintenant à table, parmi des gens bien élevés, avec une nappe blanche, des serviettes, en un mot, tout l'attirail ordinaire d'un dîner de bonne maison.

Je profitai de la circonstance pour me refaire et pour reprendre un peu les allures du monde civilisé. J'avais aussi chez mon hôte. Don Juan INmcz, une cuisine fort bonne, quoi(|ue simple, et tout à fait appropriée à mes goûts. .\Ille .Marie- Johanna était aux petits soins pour moi, et disait quelquefois en riant : " Il faut bien <|ue je remplume mon hôte, puisqu'il

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vient de jeûner en prison. " Espagnole des pieds à la tête, et aimant son pays avec ardeur, cela n'empêchait pas la bonne Marie-Johanna d'être gracieuse et polie, seulement il ne fallait pas devant elle entamer le chapitre de la guerre actuelle. Elle maudissait ceux qui l'avaient suscitée et espérait que Dieu aiderait la bonne cause. En attendant, elle faisait contre fortune bon cœur, mais elle n'en pensait pas moins. Le colonel qui était un honnête Flamand, déjà fort âgé, prenait les choses beaucoup plus tranquillement et n'avait pas l'air de s'occuper autrement de polili(|ue. J'étais au mieux avec lui, et il disait volontiers qu'il avait un enfant de plus à la maison. J'eus l'occasion plus tard de lui prouver qu'il ne se trompait pas, en rendant service à un de ses amis dans une occasion difficile et où il allait pour celui-ci d'une longue prison à Séville, sinon de la vie. Ce n'est pas la seule fois que les officiers français vinrent au secours de leurs hôtes espagnols et adoucirent par leur entremise les rigueurs de l'état de guerre. Il arriva même assez souvent que des jeunes gens évidemment compromis, soit par leurs accointances avec les Guérillas, soit parce qu'ils en faisaient euxmêmes partie, furent sauvés d'une mort certaine par les liaisons de leurs familles avec leurs ennemis du moment. On peut penser ce qu'on voudra de ces actes de générosité, mais ils contribuaient à rapprocher plus qu'on ne pense ce qu'il y avait d'honnête dans les deux nations.

Je ne sais ce qui se passait dans les autres parties de l'Espagne, mais il est constant qu'aux lieux où je me trouvais, et en dépit de la haine prononcée qu'on avait contre nous, on entendait les signoritas dire entre elles, lors(|u'elles parlaient de ces diables de Français : ^ Celui que nous avons chez nous est un excellent homme, es un angel. i II est possible que ce sentiment de préférence ne fût pas uniquement fondé sur les qualités morales de l'individu ainsi magnifié et que des motifs moins avouables entrassent pour (juelque chose dans cette appréciation des dames; mais cette appréciation était par-

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tagée par leurs parents. J'ai eu cent occasions de faire cette remar(|ue, ainsi que mes camarades, et les choses en étaient au point que, si un officier n'était pas bien avec ses hôtes, sa réputation de savoir-vivre en souffrait parmi nous, à moins qu'il ne fût démontré qu'il avait affaire à des butors.

Je vis qu'il était difficile, lorsqu'on portait un cœur d'homme, de n'être pas touché de l'union bienveillante (jue présentait l'intérieur des maisons espagnoles. Là, le frère était véritablement un frère, et la sœur une sœur. Le respect pour les vieux parents était universel et se manifestait chaque jour par les attentions les plus délicates, comme par le langage et l'attitude. Rien de faux, rien d'apprêté ne choquait les yeux de l'observateur, et c'était la simple nature dans son expression la plus naïve. Xous étions étonnés et en même temps charmés de ces tableaux de bonheur intime, nous qui, roulant d'une extrémité k l'autre de l'Europe, étions depuis si longtemps sevrés des joies de la famille et des émotions sacrées du foyer.

J'étais, quant à moi, plein encore de mes prédilections germaniques, et, pourtant, je ne pouvais nier, d'après ce que je voyais, qu'en fait de vertus domestiques, les Espagnols ne valussent au moins les Allemands. La simplicité et la sincérité dans le trato, c'est-à-dire, dans le commerce journalier de la vie, étaient habituels chez les Espagnols et brillaient d'autant plus qu'on s'attendait peu à les trouver chez un peuple formaliste et souvent qualifié de traître par ceux qui ne le connaissent pas. Je dois protester ici contre cette odieuse qualification, non seulement parce qu'elle est souverainement injuste, mais aussi pour rechercher ce qui, dans la conduite générale des Espagnols, a pu y donner lieu. Il est maintenant clair pour moi que c'est à leur manière de combattre que se rapporte cette injure. On sait qu'un pays fortement accidenté, comme la Péninsule, est éminemment propre aux embuscades, aux surprises et enfin à tous les artifices de la guerre sertorieune, que nos meilleures troupes ont souvent éprouvé à leurs dépens combien ce genre

de guerre était dangereux et qu'elles se sont souvent indignées d'être tenues en échec par un ennemi qui ne pouvait jamais leur faire tête en rase campagne. De là ce reproche banal que cet ennemi les prenait en traître j reproche fondé seulement eu ce qu'on les attaquait à l'improviste. Il serait superflu d'en dire plus long là-dessus. Les Espagnols, loin d'être des traîtres, sont, à mon avis, le peuple de l'Europe qui fait le moins de concessions à ses vainqueurs sous le rapport social. Il le supporte tant qu'il ne peut s'en affranchir, mais il ne le flatte jamais et ne dissimule, ni son ressentiment, ni ses espérances dans les moments les plus difficiles. Honneur à cette ténacité qui a sauvé la Péninsule de nos jours, et qui mérite le respect de tout ce qui aime la vertu, chez quelque nation qu'elle se manifeste!

Je me suis laissé aller au plaisir de rappeler le bonheur réel que me donnaient ces premiers moments de liberté, après vingt-deux mois de prison, et l'impression que fît sur moi le séjour de San Lucar, et j'oublie un épisode intéressant de cette époque. Il s'agit de la venue à la cote du ponton la Vieille-CastillCj à bord duquel j'avais été détenu et qui se décida à couper ses câbles un beau soir, par un fort vent de l'Ouest, opération qui rendit à nos drapeaux près de neuf cents hommes, la plupart officiers. Ce coup de main, entrepris selon la marche que j'avais indiquée dans le temps, réussit à souhait et on ne perdit qu'une trentaine de prisonniers, encore cette perte fut-elle due à la précipitation inconsidérée des victimes, trop pressées de se voir à terre, et dont la plupart furent noyées avant d'avoir pu atteindre le sable. Le reste fut retiré de l'eau par le secours des embarcations apportées de Sainte-Marie et armées tant par les pontonniers que par les marins de la Garde.

Je me trouvais, la veille de l'événement, à Xérès, où j'avais été voir un de mes compagnons d'infortune qui y était commissaiie des guerres et avec lequel j'avais eu de fréquents entretiens durant notre captivité. Ce personnage, fort connu

depuis, sous le nom de Williams, était remarquable à plusieurs égards, et il était difficile qu'il passât inaperçu. Il joignait à beaucoup de résolution un esprit cultivé et des manières engageantes. Bien qu'il fut estropié d'une main, on le regardait comme un homme entreprenaut, et capable de mener à bonne fin une opération décisive. C'est par cette raison (ju'il partageait avec moi l'espèce de réprobation qui s'attachait, sur les pontons, à tout ce qui paraissait décidé à se tirer per fas et nefas des mains des Espagnols. Cette communauté de sentiments nous rapprocha et donna lieu, par la suite, à notre liaison.

Dès que je me fus sauvé, il ne supporta pas longtemps la prison et se sauva lui-même, avec quelques hommes de bonne volonté, d'un ponton de soldats dans lequel on l'avait relégué par punition. Son vrai nom était \.e. Breton des Chapelles. Il passait pour un des meilleurs joueurs d'échecs connus. Il était d'ailleurs bon compagnon et nous trouvions cliez lui un accueil cordial avec bonne compagnie.

Après un joyeux dîner que nous venions de finir, je vis le temps se mal disposer et je m'écriai tout à coup .- qu'assurément il y aurait du nouveau le lendemain, (|u'il n'était pas possible que (|nel{|ii'un des ponlous ne saisit cette bonne occasion de venir à la côte r. . Je montai immédiatement, malgré tout ce qu'on put me dire, et pi(|uai vers Sainte-.\Jarie, où j'arrivai à onze heures du soir.

A peine le jour se fit-il que l'on vit la Vieille-Castille échouée à demi-portée de canon de l'embouchure du lio San Pedro.

Cette intuition que j'avais eue si à propos me permit d'arriver de suite sur le lieu de l'échouage, mais déjà quelques prisonniers impatients étaient venus à la nage demander des secours et avaient communi(|ué.

Le sauvetage fut facile et organisé en un clin d'<cil. Les hommes furent mis à terre jus(ju'au dernier par les pontonniers et les marins, et il ne péril (|ue (jiiel(|ues malheureux

qui, en voyant la terre si près, crurent pouvoir l'atteindre seuls. C'est là que j'ai eu le plaisir de tendre la main à plusieurs de ceux qui m'avaient si aveuglément critiqué dans le temps et de les tirer de l'eau pour toute vengeance. Il fallait voir leur jubilation et leurs exclamations involontaires! C'était une scène touchante assurément, mais qui ne laissait pas d'être burlesque.

Nous apprîmes plus tard comment les choses s'étaient passées, et comme quoi on s'était presque battu à bord au moment de couper les câbles, les uns voulant et les autres ne voulant pas en venir à cette extrémité. Enfin les fous, comme on les appelait, l'avaient heureusement emporté sur les sages, et tout le monde était libre désormais. Quelle leçon pour les esprils trop rassis, qui ne veulent pas comprendre qu'il y a, dans la vie militaire surtout, des moments où il faut jeter la prudence par-dessus le bord.

On ne savait que faire au 1" corps de ce flot d'officiers tombés du ciel, et on les achemina sur-le-champ vers la France. Je recouvrai là quelques marins que j'adjoignis à ma compagnie, après qu'ils eurent mis le feu à la Vieille-Cas tille, dont la présence à la côte ne pouvait qu'altirer l'ennemi, sans aucun fruit pour nous.

A quelque temps de là, et pour en finir avec les pontons, y Argonaute, sur lequel il y avait près de 1 200 prisonniers, imita ce qu'avait fait la Vieille-C'istille et vint également à la côte, mais il eut le malheur d'échouer fort loin du rivage pai* une brise modérée, qui permit aux chaloupes canonnières de le cribler de boulets, et par suite de l'incendier avec des obus. Nous en tirâmes néanmoins plus de 600 soldats sains et saufs, et parmi eux mon domestique polonais dont j'avais été violemment séparé depuis Rota. Les matelots qui le reconnurent lui ciièrent de se jeter à la mer; ce (ju'il fit sans délibérer, car déjà le bateau brûlait et on ne pouvait plus s'en approcher. Le soir même, il fut réintégré dans ses fonctions, comme si

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de rien nVn était. Il nous semblait à l'un et à l'autre, en reprenant notre ancienne vie, que notre prison n'avait été qu'un caurliemar, et nous l'eûmes bientôt oubliée.

Je ne résistai cependant pas au plaisir de retourner à Rota et à reparaître bien monté sur le même terrain où Ton nous avait enlevé nos chevaux et nos armes vingt-deux mois auparavant. Mon arrivée fit sensation, car en ma qualité d'interprète forcé, comme je l'avais été tout le temps de ma prison, j'étais connu de beaucoup de monde. On vint à moi en conséquence avec moins d'empressement que de crainte, mais je dis au seigneur Alcade que je ne me rappelais pas être venu dans son port, et que ce qui était passé était bien passé. Alors on se rassura.

Je me conduisis en conséquence de ce principe plus tard, lorsque les événements m'eurent conduit avec mon détachement à tenir garnison à Rota, comme cela arriva peu de temps après. Il en fut de même pour mes marins, dont la plupart, comme je l'ai déjà fait entendre, avaient de nombreuses liaisons en ville parmi les pêcheurs et autres gens de même farine. Je revis là mon docteur Gallego déjà converti et devenu une espèce à'afrancezado depuis ([ue nous étions évidemment les plus forts. Ce véritable Andalou avait passé d'un extrême à l'autre et était enthousiaste du roi Joseph. A la bonne heure! Il ne tarissait pas sur ce chapitre, et on pense bien que je le laissai dire tout ce qu'il voulut. Au surplus, la douceur du nouveau souverain, la marche rapide en Andalousie et la protection visible qu'il accordait aux Espagnols, lui avaient effectivement gagné beaucoup de cœurs. Malheureusement il était court en deniers, et son auguste Frère, (|ui ne lui épargnait ni les bons conseils, ni les remontrances, ne lui donnait pas avec la même libéralité les moyens sonnants nécessaires pour soutenir sa dignité. Fidèle au principe que la guerre doit nourrir la guerre, l'empereur Xapoléon n'entendait pas que la France dépensât, eu même temps, ses trésors et ses soldats pour dorer les trônes de ses frères, et, sous ce rapport, il était, comme on

le disait dans notre armée, dur à la détente. Nous nous ressentions, nous autres prisonniers évadés, de cette pénurie royale, et quoique fort bien accueillis par Sa Majesé catholique, nous n'en eûmes que des compliments. Joseph était bien entouré. Nous eûmes l'honneur de lui être présentés à Xérès, et il nous accueillit cordialement. Je trouvai près de lui, entre autres Français de marque, M. de Clermont-Tonnerre, qui 6gurait, comme colonel, dans la maison militaire du Roi. C'est le même qui fut depuis ministre de la Marine et successivement de la Guerre, en France, sous la Restauration.

Cependant tout se régularisait au 1" corps, et on se préparait à attaquer le Trocadéro. D'autre part, le régiment de marins cantonnés à San Lucar rassemblait les moyens nécessaires pour transformer les banjues côtières du pays en chaloupes canonnières. On fondait des ateliers, et tout s'animait à vue d'oeil, sous la direction du colonel de Saizieu et de sou brave ingénieur Masquelez. En peu de temps, on rassembla plus de cinquante bâtiments, armés d'une pièce de 24 sur l'avant et de deux obusiers derrière, en outre de plusieurs embarcations légères. On travaillait d'arrache-pied, et avec connaissance de cause, car aux marins proprement dits était joint un bataillon d'ouvriers excellents et portés delà meilleure volonté. Je courus beaucoup, pendant ces préparatifs, de côté et d'autre, et fis de nombreuses connaissances dans le corps d'armée; enfin, je fus envoyé à Rota avec mes hommes et y passai quelques mois. C'est là que je vis Margarita, femme du consul d'Amérique, et alors réputée, à juste titre, une des plus belles personnes de l'Andalousie. Elle habitait une maison riante à l'entrée de la ville et recevait beaucoup. Les officiers français du plus haut rang se faisaient un devoir de fréquenter chez elle et de l'entourer d'hommages. De race française elle-même, elle voyait en eux presque des compatriotes et les accueillait en conséquence.

Je fus quelque temps avant de me décider à suivre le tor-

rent. Elle avait de l'esprit comme quatre et elle était tellement séduisante que plusieurs beaux du corps d'armée s'y étaient laissé prendre, sans en être pour cela plus avancés. Mariée de bonne heure à un oncle fort à<j[é et qui eût pu être son grandpère, Alargarita n'en menait pas moins une vie régulière et exempte de tout reproche. Seulement elle se laissait volontiers aller à la gaieté de ses vingt ans et ne faisait pas mystère de ses prédilections pour les hommes aimables et distingués qui foisonnaient autour d'elle. Pourtant on ne lui connaissait aucun goût particulier, et ce n'est (|u'en général (ju'elle paraissait sensible au mérite de son entourage. Lorsqu'on se rendait chez elle, on la trouvait constamment avec sa mère ou sa cousine, jeune fille fort jolie, mais insignifiante, et on voyait rarement sou vieil époux. Les portraits de Alouroë et de .Aladdison et de quelques autres présidents des Etats-Lnis, pendus à la muraille, étaient les seuls gardiens du lieu, et il i en fallait réellement pas d'autres selon la chronique.

On m'avait logé chez un vieil escrivano, assez pauvre homme, mais dont je ne voyais guère la face, aimant mieux avoir affciire à sa famille qu'à lui. Je causais souvent avec sa femme et sa grande fille, qui n'était point remarquable par ses agréments, mais qui était ce qu'on appelle chez nous une bonne pâte. Ces dames me faisaient force compliments sur la beauté de ma troupe, lorsque j'en passais la revue, le dimanche, au sortir de la messe. En cela, au reste, elles n'étaient que l'écho de tout le peuple féminin de Rota, et c'était parmi les fillettes de medio pelo à qui aurait un queiido parmi les marins de la Garde, qui, récemment habillés à neuf et parfaitement équipés, étaient d'un aspect, en effet, irrésistible.

C'est en causant sur ce chapitre (|ue j'appris combien Margarita était étonnée que le commandant de cette belle troupe ne se fût pas présenté chez elle. Je m'y rendis donc un beau jour, et j'y fus accueilli de telle sorte que bientôt je n'en sortis plus. Il va sans dire que je fus immédiatement sous le

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charme, mais plus j'avançais dans cette intimité dangereuse, plus je me montrais circonspect. J'avais cependant de fréquentes conversations avec la dame, et je découvrais chaque jour comhien elle avait au fond de solidité dans le caractère et de ressources dans l'esprit.

C'était réellement une femme à part, et ses avantages physiques n'étaient rien auprès des (|ualités viriles qu'elle montrait de temps à au're, lorsqu'on traitait quehjue sujet relevé. Il fallait voir avec quelle lucidité elle envisageait les événements et avec quel sang-froid elle appréciait sa position personnelle! Je doute qu'on puisse jamais montrer plus de désintéressement et de délicatesse. Klle ne s'ahusait point sur les avantages dont elle jouissait, et savait qu'ils étaient aussi précaires que hrillants. Klle n'avait aucune fortune personnelle et dépendait entièrement, ainsi que sa mère, de sou vieil époux, ti II m'a prise, disait-elle, par amitié et pour me faire un sort; j'en suis infiniment reconnaissante et ne dois lien demander de plus. Peut-être s'occupera-t-il d'assurer mon existence après lui, mais j'aimerais mieux mourir tout de suite que de lui dire un mot là-dessus. « En vain sa mère la tourmentait pour qu'elle ahordàt cette matière; sa réponse était toujours un won formel, et la vieille dame avait fini par ne plus insister. Le mari, comme tous les vieillards, parlait sans cesse de faii-e son testament et ne le faisait jamais. Du reste, il était vert encore, autant (ju'on peut l'être à près de quatrevingts ans. Je me souviens d'avoir moi-même traité cette affaire avec elle, à la prière de sa mère, sans avoir pu éhranler sa détermination. Je l'admirais sincèrement, mais je la plaignais, car les suites de son ahnégation étaient faciles à prévoir.

On me croyait très heureux, car j'étais évidemment favorisé, et peu de personnes se doutaient des sujets que nous traitions durant nos longues conversations. Elle m'accordait, sans doute, des marques de prédilection très flatteuses, mais elle me les accordait ouvertement et sans le moindre souci de ce qu'on

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en pourrait penser. Il était impossible (]ue je ne répondisse pas de tout cœur à ses attentions et que je ne fusse pas entraîné par un pareil caractère; mais jamais il ne me vint à l'idée d'exposer une liaison aussi douce qu'elle était pure à une catastrophe par des empressements inconsidérés. Ceux (jui jugeaient Alargarita légèrement ne la connaissaient pas, et la plupart ne lalaient pas la peine d'être détrompés. Mais le gros du public lui rendait plus de justice, et quand commencèrent pour elle les épreuves de l'adversité, elle trouva parmi ses compatriotes toutes les consolations auxquelles donne droit une conduite sans reproche.

J'allais souvent à Xérès voir l'ordonnateur Denniée, qui m'avait fort accueilli à ma sortie de prison, et je gîtais chez l'ami des Chapelles.

J'eus l'occasion de voir là une autre Andalouse fort en renom, et qui, comme Margarita, était d'origine à demi-française. Elle se nommait Catalina et elle était déjà célèbre par sa beauté, lorsque nous entrâmes dans la province. Elle avait en outre beaucoup d'esprit et de manières. Je cultivai sa connaissance plus tard, lorsqu'elle fut devenue .Mme D...,et je ne m'étonnai pas, quand je fus admis dans son intimité, qu'elle eût charmé son mari du premier coup. Celui-ci était créole de nos Antilles et assurément de bonne maison. Il servait en qualité de commissaire des guerres et avait reçu, comme presque tous ces messieurs, une éducation distinguée. Il a péri plus tard en Saxe, je crois, et je me suis associé aux regrets de sa veuve, en la retrouvant à Paris, en 1813.

Dans la position où je me trouvais alors, je pouvais mener de front beaucoup de choses, et c'est ce (|ue je faisais ellectivement de mon mieux. J'avais maintenant, dans la main, une compagnie de matelots excellente et fort bien équipée. Je ne tardai j)as à les faire participer à la course (|u'on organisait à la pointe de Chipiona, course assez fructueuse dans le principe, puisque nous réussîmes à faire entrer dans le Guadalquivir une

douzaine de bâtiments marchands ennemis en peu de temps. La plupart de ces navires étaient chargés d'équipements pour l'armée anglaise et d'orge. Dans le nombre il s'en trouva un qui venait de Terre-IVeuve et qui avait une cargaison de morues. C'est le seul dont la répartition immédiate fut faite par l'ordre du Maréchal; il nous valut quelque argent.

Je touchai, pour mon compte, environ 10 000 francs, et comme cette aubaine m'arriva dans un moment où on ne payait pas les officiers régulièrement, il ne fut bruit dans le corps d'armée (|ue de mon bonheur. Étonné moi-même de me voir si riche, je déclarai à mes nombreuses connaissances que je ne demandais pas mieux que de prêter à ceux qui avaient besoin. Personne ne fut sourd à cette offre cordiale et en un instant ma somme fut dispersée à droite et à gauche. Ce n'est pas là l'extraordinaire; mais ce que je ne puis m'empêcher de faire remarquer, c'est que cet argent, si légèrement avancé, me rentra plus tard, sans qu'il y manquât un centime.

Ceci soit dit à la louange des officiers d'alors et à celle de leurs familles, car, quelques uns de mes débiteurs ayant été tués, leurs parents n'en acquittèrent pas moins leurs billets, et je fus bien étonné de trouver, chez mon père, des valeurs sur lesquelles je ne comptais plus. Il arriva même que, parmi les emprunteurs, il se trouva un jeune homme adonné au jeu, dont je no connaissais nullement les allures, mais dont tous les officiers de son régiment craignaient l'inexactitude et que par cette raison ils surveillèrent. C'est par l'adjudant-major de ce corps que je reçus en Saxe les 2 ou 800 francs que je lui avais avancés. Je rapporte cette circonstance, minime en elle-même, mais caractéristique, parce qu'elle montre quel esprit régnait en ce temps-là dans nos troupes et à quel point on y avait soin de l'honneur du numéro.

L'armée française, qu'on a systématiquement dénigrée durant une assez longue période, était, en effet, beaucoup plus morale que ses détracteurs n'étaient capables de le comprendre. A part

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quel(|ues exemples de rapiue peu communs, et d'autant plus remarqués qu'ils étaient plus rares, il y régnait un esprit de droiture et de loyauté à peu près universel. C'était surtout parmi les capilaines (|u'on trouvait, à ccMé d'une grande expérience de la guerre, une fermeté de principes tout à fait recommandahle et une véritable affection j)oiir leurs soldats.

La iièvre de ravancemeut, si intense dans (|uelques étatsmajors, semblait respecter ces simples épaulettes, et le devoir passait encore, parmi ces organisations vigoureuses, avant l'ambition. Je suis fier de rendre justice à ces vertus ignorées et, plus tard, méconnues, parce qu'elles étaient réelles et que j'ai eu cent occasions de les admirer.

Je me rappelle une conversation sur ce sujet, (|ui avait lieu à Puerto Real, au commencement du siège, entre quelques officiers d'élite, et où un d'eux nous frappa beaucoup par ses appréciations. Il disait à un de ses camarades qui croyait avoir à se plaindre d'un passe-droit, mais (|ui n'avait pas voulu réclamer, et qui s'écriait en riant : t En attendant, je reste là et ne serai jamais sur les tables de marbre. — Combien tu t'abuses, mon cher, penses-tu que, parce que tu restes dans un rang subalterne, tu n'as pas ta part de gloire? Ce ne sont pas les panaches brillants, ni les épaulettes plus ou moins étoilées qui assignent à un soldat sa véritable place dans l'estime des hommes, ni qui tiennent uni le faisceau militaire. Ce sont, au contraire, ceux qui, comme toi, portent le poids du jour sans rien dire, (|ui ne reculent devant aucune fatigue obscure, et qui, toujours prêts à se sacrifier en silence, savent mourir sans éclat, qui sont l'honneur d'une armée et le rempart le plus sur de leur pays, v J'aurais volontiers embrassé ce brave capitaine qui ])rè(liait si i)i(Mi l'abnégation cl (|ui la j)rali(|iuiif lui-même. Il appartenait à l'artillerie. Kh bien! de pareils caractères n'étaient point rares, au temps dont je parle, et fasse le Ciel qu'on ne les trouve pas romanesques de nos jours!

Qu'on me pardonne ces digressions involontaires ; j'écris bien

plus pour communiquer mes impressions que pour rapporter les événements et m'attache davantage à faire connaître, à chaque moment de ma carrière, le cours des choses sous le rapport moral que sous le rapport matériel. Ainsi qu'on en prenne son parti et revenons à Rota.

A Rota, où je tenais garnison avant d'être appelé à SanLucar, à Chipiona, et successivement au camp devant l'ile de Léon, j'étais constamment en Tair et prêt à tout. Je n'avais point d'officiers avec moi, et je fus obligé de m'en adjoindre deux ou trois (jui provenaient de l'escadre Rosily.

Lu d'entre eux était remar(|ual)le par sa bonne éducation et la rondeur de ses manières. Il était créole de l'Ile de France et ne me resta pas longtemps. J'avais aussi un Toulonnais provenant des maîtres et assez bon marin, mais au-dessous évidemment des autres.

Nous poursuivions nos travaux à San Lucar, comme je l'ai dit, et la flottille avançant toujours finit par arriver au point oîi on en pouvait disposer. Restait la grande opération du passage. Il fallait, pour l'amener à Sainte-Marie et successivement au Trocadéro, dont nous venions de nous emparer, douhler la pointe de (Ihipiona et traverser ensuite la rade jusqu'à Sainte- Marie. C'est ce que nous exécutâmes avec bonheur. Réunis la veille dans le fleuve, nous naviguâmes de nuit autour de la pointe et gagnâmes Rota sans peine avec la petite brise de terre. Arrivés là, non sans avoir laissé, chemin faisant, quelquesunes de nos barques qui, pour avoir serré la terre de trop près, s'étaient mises au plein (1), nous nous trouvâmes ralliés en vingt-quatre heures; mais la plus grande difficulté restait à vaincre.

Nous avions à traverser 4- ou 5 milles de mer, dont l'ennemi était maître, et son opposition était inévitable. Nous l'entreprîmes avec résolution, favorisés par un vent modéré, le sur-

(1) Echouées.

lendemain vers deux heures de raprès-midi. Je commandais l'avant-garde sous les ordres du colonel de Saizieu et le major Picard Tarrière-garde.

Je me tenais dans une embarcation légère par le travers de la canonnière chef de file, et nous ne manquâmes pas d'être attaqués, comme nous nous y attendions, par la flottille ennemie. Elle venait vers nous sur le largue, en ligne de front et en faisant grand feu. Nous ne pouvions riposter, parce que nos barques ne battaient que par l'avant. Il put donc nous approcher de très près; mais quand il fut sur nous et qu'il voulut faire vent arrière, afin de nous poursuivre, nous lui envoyâmes une grêle de balles qui lui tua du monde et parut le déconcerter. Cependant nous ne nous étions point dérangés de notre route d'un seul degré et nous arrivâmes à Sainte-Marie, haut la main, sans aucune avarie apparente. Les voiles de plusieurs canonnières étaient néanmoins percées par les boulets et aussi les coques de quelques-unes; mais nous avions, somme toute, perdu peu de monde.

Ce petit combat fut un spectacle pour notre armée qui bordait le côté de la baie le long duquel nous filions. Les Maréchaux vinrent eux-mêmes au quai recevoir le colonel et le complimenter. Comme ils paraissaient, la première barque de mon avant-garde coulait presque à leurs pieds; malgré que mes marins eussent bouché les trous avec leurs vestes, ils ne purent empêcher l'eau de s'introduire, mais on la releva facilement le lendemain.

Je fus invité ainsi que le major Picard à accompagner M. de Saizieu à dîner chez le duc de Dalmatie (1), honneur assez rare pour qu'on le remarquât. Je fus traité là avec une bonté particulière et en vieille connaissance; ce qui me flatta beaucoup. C'est, qu'outre que le Maréchal n'était pas prodigue de ces sortes de faveurs, je l'aimais véritablement, et un mot de lui

(1) Alarécbal Soult.

m'eût fait voler vers u'importe quel péril. D'ailleurs la bienveillance qu'il me montrait me donnait une considération personnelle, dont j'ai toujours été plus jaloux que de l'avancement. Bien que simple capitaine, j'appartenais à la Garde impériale, et je me trouvais naturellement, par cette raison, un peu plus en vue que les autres officiers de mon grade. J'étais d'ailleurs seul de cette arme en Andalousie; ce qui me classait à part.

Je m'arrangeais fort bien avec le colonel deSaizieu, mon ancien camarade, et avec son major Picard. Nous nous étions amatelotés avec une grande cordialité, et je puis dire que j'obéissais, non seulement par position, mais encore avec empressement à leurs ordres. Nous passâmes plusieurs mois ensemble, tantôt au camp devant le Trocadéro, tantôt à Puerto Real où le colonel tenait un grand état, car il était fort généreux. Je faisais de temps à autre des excursions à San Lucar et à Rota, car j'avais des amis sincères parmi les Espagnols, et j'étais bien accueilli partout. Il est vrai qu'il fallait arriver, et que le trajet d'un lieu à l'autre n'était pas toujours sans danger. Comme je partais ordinairement le soir avec mon dômes tique polonais, je pouvais bien faire (|uelque mauvaise rencontre; car les guérilleros espagnols étaient parlout et se faufilaient facilement entre nos garnisons, comme entre nos colonnes. Un de nos amis, le commissaire des guerres de Castellan, éprouva, un jour, près de Xérès, combien il était dangereux quelquefois de faire une promenade à cheval après diner.^ Il fut arrêté non loin de la ville par une partida. Il montait heureusement une bête vigoureuse, et il s'en tira le pistolet au poing, sans autre avarie qu'un double trou fait à sa redingote par la décharge des assaillants. C'était un Breton, très bon cavalier et très brave. Sans sa présence d'esprit, il y restait, et il lui en eût coûté cher pour avoir pris ses aises, comme on le faisait en Allemagne.

Le siège avançait peu, bien qu'on eût fait fondre à Séville des

mortiers dits à la Villantroy, et qui devaient, disait-on, chasser des bombes de douze jiouces jusque sur Cadix. Malheureusement ces formidables machines ne répondirent pas aux espérances (ju'elles avaient fait concevoir. Les bombes arrivaient, mais ou avait été obligé de les remplir de plomb, pour les rendre plus pesantes. Je n'ai jamais bien su comment finit cet essai, ayant quitté l'armée avant la levée du siège. Mais ce n'était point avec de pareils moyens qu'on pouvait espérer réduire une place telle que Cadix.

C'est ici le lieu de parler d'un projet que nous avions enfanté dans nos causeries du soir, à l'ueito Real, et qui, certes, valait la peine d'être médité. Je vais l'exposer sans aucune prétention, comme il fut conçu, et les marins le jugeront.

Cadix, en ce moment occupé par une forte garnison, mipartie d'Anglais et d'Espagnols, avait en outre sur sa rade une escadre mi-partie, mais dont cinq ou six vaisseaux anglais faisaient le fond. Les frégates et les bâtiments légers abondaient, et une nombreuse flottille de canonnières et de bombardes complétait les moyens de défense.

L'attaque du pont de Suazo et surtout celle de la coupure de San Fernando étaient extrêmement difficiles, sinon impossibles, tant que l'ennemi serait maître de la mer. C'était évident, et ou ne pouvait ni affamer la place, ni compter sur un coup de main de notre armée pour s'en rendre maître. \ous admettions ces données, parce qu'elles étaient positives et irrécusables. Restait la ressource d'une tentative inopinée faite par mer et (|ui n'était point du tout irréalisable. Nous savions que les remparts de la ville n'étaient pas armés et qu'aucun canon ne battait le mouillage. Toutes ces circonstances bien pesées, voici ce que nous proposâmes. Il existait à Toulon une flotte de vingt vaisseaux, dont on pouvait détacher aisément une escadre de neuf, à bord de chacun desquels on embarquerait un bataillon de ligne; total : quatre mille hommes d'infanterie. Cette escadre se porterait en dehors du détroit à la suite du premier coup de

vent de Mord-Ouest qui éloignerait l'ennemi de la côte, et reviendrait sur Cadix avec un bon vent. Elle entrerait en haie sans tergiverser, et chacun de ses vaisseaux ahorderait un vaisseau anglais hord à hord. Si l'ahordage réussissait, comme c'était infiniment prohahle, l'infanterie serait à l'instant mise à terre, au cœur de la place, et une attaque simultanée de notre armée achèverait, peut-être, l'opération.

Xous ne nous dissimulions ni les dangers, ni les difficultés de l'entreprise. Mie pouvait manquer sans aucun doute, mais aussi elle pouvait réussir par sa hardiesse même, et le résultat eût été immense. Il va sans dire que nous demandions à marcher les premiers si on adoptait notre plan, et que jamais on se fût aventuré de meilleur cœur. Mous voyions là un moyen de relever notre marine aux yeux du j)ays et de l'armée.

On pensera ce qu'on voudra de ce projet en lui-même, mais il n'était point du tout insensé. Il fut dédaigné à Paris, ou au moins peu accueilli, car on ne répondit jamais, que je sache, du Ministère au brave colonel. Il faut dire qu'on avait à celte époque des plans généraux, que, peut-être, un détachement de l'escadre de Toulon eût contrariés; mais on perdait de vue que c'est par des coups hardis et répétés qu'on aguerrit les armées, et qu'on arrive à faire voir aux vaisseaux, comme aux régiments, toute leur valeur.

On ne peut pas assez déplorer le mauvais effet que produisait sur la flotte la circonspection imposée aux commandants des diverses expéditions qui eurent lieu vers le temps dont nous parlons. En général les instructions ministérielles prescrivaient d'éviter les engagements, et on savait bon gré à un amiral de ramener son escadre tout entière en la dérobant à l'ennemi. C'est au point que le nom à'escadre invisible donné à une de nos divisions devint pour son chef un titre à l'avancement. Il est possible que les circonstances exigeassent une certaine réserve, et que nos faibles ressources navales nous fissent la loi, mais ce système avait par ailleurs des inconvénients si

manifestes qu'on ne comprend guère comment un homme tel que Xapoléou put l'adopter. Outre l'aveu d'une infériorité absolue que ce système impliquait, il favorisait tellement la nonchalance et la couardise, qu'on a vu sous ce règne mémorable des hommes, connus par l'une ou l'autre de ces infirmités, n'eu pas moins conserver pendant de longues années des commandements importants. C'était pitoyable, autant que funeste. Que Dieu pardonne à ceux qui inspirèrent au grand Empereur une pareille marche, mais le pays ne saurait leur pardonner!

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