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CHAPITRE XV

Séville. — Maître Hoyon. — L'éducation moderne. — Le moral. — Les caractères s'effacent de jour en jour. — Mariage de Napoléon. — Xos affaires n'avancent guère. — l^e maréchal Victor. — Rappel en France. — Séville. — jVotre convoi. — L'arrière-garde. — Le bivouac d'alerte. — Illescas. — Madrid. — Le défdé de Pancorbo et Mina. — Pas de traînards. — Je baise la terre de France. — J'ai perdu les illusions du jeune âge, mais je suis prêt à tout entreprendre.

Je ne m'occupe pas, comme on voit, de suivie, pas à pas, les incidents du siège, ni ce qui arriva à cette époque à nos divers corps d'armée. Je ne puis passer sous silence la bataille d'Albuera, à la suite de laquelle chacun reprit ses quartiers.

Je me rendis à Séville peu après, en compagnie de mon ami iVIasquelez du génie. C'est là que je fis plus ample connaissance avec l'état-major du maréchal Soult. Nous trouvâmes auprès de lui un autre ingénieur de la marine qui avait nom Royon. Ce dernier était une sorte de bel esprit, faisait des vers au besoin et avait des prétentions en conséquence. Il était neveu d'un homme de lettres plus connu par sa parenté avec Fréron que par ses ouvrages, quoiqu'il en eût produit d'estimables. Comme, malgré ses ridicules, maître Royon était fort amusant, nous le fréquentions beaucoup pendant la huitaine que nous passâmes à Séville.

Je revis là Nathan le Tanneur et en fus reçu avec cordialité. Cet Anglais, établi dans le pays avant notre arrivée, n'était nullement inquiété par nous et poursuivait ses opérations tranquillement, à ce qu'il paraissait. Il avait un neveu, fort

brave garçon et très alerle, qui, trouvant une de ses compatriotes égrainée dans noire armée, je ne sais comment, où elle était devenue veuve, l'épousa sans balancer. Il faut convenir, à la décharge du susdit, (|ue la jeune femme était charmante. J'ai eu l'honneur de prendre le thé avec elle, peu après qu'elle eut convolé, et je fus enchanté de ses manières, aussi gracieuses que réservées. Ce qu'il y a de plaisant, c'est l'opinion que maitre Royon avança en cette circonstance. Il prétendait que le thé était la véritable cause de la tenue des dames anglaises et qu'elles devaient aux préparatifs qu'exige cette boisson une grande partie de leurs grâces. Comme le pauvre garçon n'était pas autrement bien doué sous le rapport de la taille et de la figure, il n'avait guère été à même de pratiquer les dames dans aucun pays, et ce n'était pas avec des bons mots, tirés par les cheveux et qui n'étaient pas toujours orthodoxes, qu'il pouvait se mettre bien avec elles et les ramener à lui, malgré ses désavantages physiques et son ignorance des langues étrangères. Il passait néanmoins pour un garçon d'esprit, mais il manquait de mesure et de véritable savoir-vivre. En somme, il annonçait cette étroitesse d'idées, si commune parmi les jeunes gens qui, façonnés par l'école moderne, et une fois hors des bancs, n'étaient remarquables que par une absence totale de caractère. Plusieurs étaient bien doués et surmontèrent leur défaut d'éducation et devinrent des hommes recommandables ; mais combien restèrent médiocres, toute leur vie, parce qu'on avait négligé de cultiver leur cœur en même temps que leur intelligence.

Je ne sais comment Napoléon, dont le coup d'oeil était si sûr et les appréciations si parfaites, qui possédait lui-même les sentiments de famille à un haut degré, et qui était un exemple vivant des vertus domestiques, ne s'aperçut pas de l'altération des mœurs nationales à cette époque et de l'abaissement que ne pouvait manquer de produire le système des lycées. Ceux-ci étaient, en général, livrés à des professeurs

plus jaloux de développer riustruclion de leurs élèves (|ue de leur inspirer des notions justes du bien et du mal, et d'en faire des hommes instruits plus (|ue d'en faire des hommes généreux et dévoués. La philosophie voltairienne, un peu passée de mode dans le monde éclairé, régnait encore dans les établissements scolaires à côté des sciences positives. Elle avait depuis longtemps gagné les provinces et y avait produit ses fruits accoutumés. L'enfance, naturellement portée au bien dans la maison, tombait, dès (|u'elle échappait à l'œil maternel, sous des maîtres d'étude mercenaires et, en général, incrédules. De là la mauvaise direction que prenait notre jeunesse et son infériorité relative avec celle des pays où les croyances s'étaient conservées. Elle était toujours généreuse et courageuse, par tempérament; mais on sait que ces qualités ne suffisent pas pour former les hommes el les citoyens. On voyait naître et surgir chaque jour de ces ambitions fougueuses, décidées à avancer, per fas et ne/as, vers une élévation soudaine et peu justifiée. Les exemples étaient là, disait-on, et on pouvait rester en arrière; lors<|u'on voyait de près les grands du jour, on ne regardait pas sur ([uelles bases s'étaient échafaudées ces fortunes merveilleuses et de (|uelle série de sacrifices elles étaient le prix.

Je demande pardon de ces sorties contre la marche que nous commencions à prendre alors et contre l'invasion des idées d'avancement exagéré, qui s'introduisait dans notre armée, jusque-là si dévouée et si exempte de toutes convoitises, hors celle de l'honneur. De plus en plus je reconnaissais combien le peu de soins donnés à l'éducation était regrettable et allait devenir pernicieux à la chose publique. C'est principalement au sein des états-majors que se faisait sentir cette influence délétère, et, malgré l'instruction (|u'on y trouvait souvent à un haut degré, les esprits prévoyants ne pouvaient s'empêcher de voir ([ue le moral baissait chaque jour. Il se soutenait mieux dans les corps, parce que les corps étaient, en quelque sorte,

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une image de la famille; mais, en somme, nous commencions à perdre, et, quoique nous fussions toujours estimables sous plusieurs rapports, nous ne pouvions plus nous comparer pour l'abnégation à ceux qui nous avaient précédés dans la carrière. « Nous ne sommes pas les mêmes hommes, s'écriait un brave officier qui, quoique jeune encore, avait eu le bonheur d'échapper à l'influence des écoles modernes : on nous apprend des formules à satiété et on cultive notre intelligence, avant d'avoir fait de nous des enfants obéissants, religieux et pleins d'amour 2)our leurs parents. On nous demande, dans les examens, des connaissances positives, mais on ne s'informe pas si nous avons la crainte de Dieu, si nous sommes bons fils, amis dévoués et fidèles à notre parole. Comment pourrons-nous égaler nos devanciers, élevés dans d'autres principes? i> On ne s'attend guère à trouver dans un camp et parmi des militaires, ordinairement fort tolérants en fait de morale, des sentiments pareils à ceux qu'exprimait l'officier dont je parle; mais sa manière de voir, quoique peu commune, ne semblait point étrange encore, et les défenseurs des maximes nouvelles n'osaient le réfuter, chacun avouant, au fond de l'âme, (|u'il avait raison et que le moment de la décadence arrivait à grands pas, si déjà il n'était venu.

Je ne veux pas m'étendre davantage sur ce sujet douloureux. Les événements ne prouvèrent que trop, par la suite, combien les caractères allaient s'efTaçant de jour en jour. Le temps des épreuves n'était pas loin, au surplus. Xous verrons plus tard comment elles furent soutenues. Kn attendant, revenons à Puerto Real.

Le siège continuait, mais sans que nous fissions aucun progrès. Xous connaissions depuis longtemps la paix avec l'Autriche et le mariage de Napoléon avec une archiduchesse à la suite de la victoire de Uagram; mais nous étions si accoutumés aux succès, en ce temps-là, (|ue nous ne fûmes pas surpris d'un pareil dénonenient. Beaucoup cependant, parmi

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nous, donnèrent de vifs letjrets aux malheurs de Tlmpératrice Joséphine, si universellement aimée dans l'armée française et qu'on associait si cordialement aux destinées de l'Empereur. Cependant ces destinées semblaient encore dans leur période ascendante, et bientôt cent et un coups de canon tirés par nos batteries nous en apprirent l'heureux complément, en nous annonçant la naissance du roi de Rome.

Nous étions aux prises avec de graves difficultés néanmoins, et nos affaires, loin d'avancer dans la Péninsule, étaient dans un état peu satisfaisant. Bien que nous fussions en force sur plusieurs points, nous avions toujours le Portugal sur nos flancs, et l'armée anglaise trouvait là une base certaine d'opérations. Nos communications n'avaient lieu qu'au moyen de grands mouvements de troupes, et nous voyions se vérifier cette ancienne remarque des Espagnols : « Vous êtes maîtres de la terre que vous avez sous la semelle de vos souliers, mais de l'Espagne, jamais! »

Cependant nous semblions nous accoutumer facilement à l'Andalousie, dont le climat délicieux nous séduisait, non moins (|ue l'abondance relative dans laquelle nous y vivious. Accoutumés, au siège, à une sorte de service toujours le même, nous avions pris des habitudes en conséquence, et chacun s'était installé, pour ainsi dire, cà demeure. Comme il était peu sur de conduire nos barques par mer au Trocadéro, nous préférâmes leur faire franchir un mille en passant par-dessus une pointe, à force de bras. Cette opération, imitée de celle que Mahomet II fit à Constantinople, nous occupa (|Uf'lques semaines et réussit complètement. Elle servit d'amusement au corps d'armée.

Je ne parle que pour mémoire du siège de Tarifa, décembre 1811-4! janvier 1812, et de la pointe (|ue firent les Anglais et les p]spagnols pour venir attaquer notre droite. Le maréchal Victor se porta au-devant d'eux et les arrêta. Bien que la bataille fût indécise, il put rentrer dans ses lignes, comme si de rien n'était.

Nous occupâmes le Tiocadéro pendant cette absence du Maréchal, et AI. de Saizieu fut chargé du commandement général. C'était en bonnes mains. Il arriva, pendant une des nuits que nous passâmes là, sous les armes, des nouvelles fort alarmantes. Nous avions, disait-on, été complètement battus, et on assurait avoir vu le corps du .Maréchal étendu mort sur le champ de bataille. Tout cela était exagéré. Le Maréchal était rentré paisiblement dans ses lignes, et c'est le corps du général Ruifîn qu'on avait pris pour le sien. Ce général avait été effectivement porté par terre et si grièvement blessé qu'il en mourut.

Xous fûmes fort soulagés, lorsque nous apprîmes la vérité, bien que nous regrettions les braves (|ui avaient succombé dans cette lutle indécise; mais nous reprimes notre siège, comme à l'ordinaire, ainsi que nos habitudes. Celles-ci étaient devenues à peu près sédentaires. Nous avions planté un enclos considérable en légumes, dont on faisait d'abondantes distributions, et, d'autre part, mes hommes se livraient à la pèche, au moyen d'une seine <|ue j'avais achetée exprès. Nous vivions par conséquent assez bien au camp, mais sans grande variété.

C'est au milieu de ce calme momentané que je reçus, au moment oii je m'y attendais le moins, Tordre de rallier Séville, avec mon détachement. On me faisait connaître en même temps que nous étions rappelés en France, dont nous étions absents depuis plus de cinq ans !

Comprenne qui pourra notre joie! Elle fut grande, mais non sans mélange, car ce n'est pas sans regret qu'on peut sortir de l'Andalousie.

Nous nous rendîmes d'abord à San Lucar, en attendant que nous pussions remonter le Guadalquivir; de là nous allâmes à Séville. C'est de là que nous devions prendre notre point de départ pour traverser la Péninsule, du sud au nord, ce qui n'était pas une petite affaire. Je crus bonnement d'abord qu'on allait me laisser maître de ma route, et j'eusse, ainsi que tout mon

monde, préféré de beaucoup ma liberté d'allures au désagrément d'être encadré dans un convoi quelconque. Maison répondit à mes instances un peu téméraires : « Si vous n'avez pas besoin de convoi, il a besoin de vous. « Je ne fus plus surpris de cette réponse quand je vis le nombre d'officiers, d'employés de toute sorte, la plupart sortant des hôpitaux, que nous devions accompagner. H y en avait des centaines, sans compter les femmes, les amputés et les convalescents. On savait d'ailleurs qu'il fallait être en nombre pour repousser les Guérillas, devenus très hardis et dont quelques-uns pouvaient mettre en travers de la route des milliers d'hommes. Traverser l'Espagne était devenu une opération militaire, et notre convoi, lorsqu'il fut organisé, ne se composait pas moins de douze cents baïonnettes. Il était commandé par un lieutenant-colonel, qui en avait le détail, mais sous les ordres d'un général qui devait bientôt le rejoindre, et que nous sûmes plus tard être le brave Dombrouski, vieux Polonais de nos guerres d'Italie.

Nous primes congé de nos amis de Séville, et j'eus pour ma part à faire une exécution assez désagréable, à la première halte, après que nous eûmes perdu la Giralda de vue. Mes hommes avaient, ainsi que je l'ai déjà fait connaitre, beaucoup de quéndas au bord de la mer, et dans le nombre plusieurs les avaient suivis jusqu'à ce moment. Mais, arrivés là, une revue sévère du convoi fut passée, et il y eut ordre formel d'évincer toutes les femmes qui n'étaient mariées que devant Dieu. Cette séparation douloureuse, mais prévue, ne soufliit aucune difficulté apparente, et je me félicitai de l'avoir accomplie résolument. Je vis même avec plaisir que les matelots ne s'en félicitaient pas moins que moi. Tous n'en furent pas quittes, ainsi qu'ils l'espéraient, et nous découvrîmes plus tard deux ou trois belles opiniâtres qui avaient suivi leurs amoureux malgré vent et marée, et qui arrivèrent fort bien jusqu'à Paris, où je fis régler leur situation par-devant le magistrat et l'église.

Nous nous acheminâmes assez tard le premier jour, à

cause de l'ordre qu'il fallait mettre avant tout dans le convoi. Il était composé, ainsi que je l'ai dit, de débris de toutes sortes et d'une foule d'officiers isolés, destinés à former en France les cadres de corps nouveaux. Il fut arrêté que j'en ferais alternativement l'avant et l'ariière-garde. Ce dernier poste imposait beaucoup de devoirs et surtout une attention rigoureuse de ne laisser personne en arrière, car il y allait de la liberté au moins, sinon de la vie, pour quiconque se fût attardé sur la route. La consigne à cet égard était sévère et devait être exécutée avec autant de fermeté que d'intelligence. Il fallait, en outre, veiller sans cesse et se garder militairement comme dans une retraite, les Espagnols attaquant d'ordinaire plutôt la queue que la tête des troupes eu marche. Comme nous étions en nombre, nous pouvions sans danger braver les Guérillas ordinaires, et nous cheminions assez paisiblement dans le principe. Nous traversâmes la Sierra Alorena au cœur de juillet, et à peu près à la même époque où j'avais si malheureusement été prisa Baylen. Je revis ce défilé funeste et donnai un souvenir attristé à ceux de nos infortunés compagnons qui y avaient succombé. Il se trouvait parmi nous peu d'officiers qui eussent assisté à cette cruelle affaire et je fus obligé d'en faire souvent l'historique; ce qui me causait toujours une sorte de dépit.

Enfin nous arrivâmes à Val-de-Penas. Le vin de cette localité est célèbre dans la Péninsule. C'est un véritable bourgogne délicieux, quoique un peu plus chargé d'alcool que son homonyme. Il est recueilli dans des caves creusées dans le roc, qui sont d'une fraîcheur parfaite, et de là transporté, à dos de mulets, dans les autres provinces. On pense bien que nous n'étions pas gens à passer impunément devant ces caves bienheureuses, et que nous nous en donnâmes à cœur joie, pendant la soirée. J'étais d'arrière-garde ce jour-là et j'avais, comme de raison, redoublé la surveillance. Déjà j'avais fait dire plusieurs fois au commandant du convoi que la tète allait

trop vite, et, fatigué de voir que la marche ne se ralentissait pas pour cela, je fus au moment d'aller l'instruire moi-même de la difficulté que j'avais à suivre. Je demandai même mon cheval pendant une courte halte que nous fîmes, mais, heureusement pour moi, je ne cédai point à ce moment d'impatience.

Je réfléchis que je ne devais sous aucun prétexte abandonner mon poste, car tout pouvait arriver d'un moment à l'autre. Que serais-je devenu, si notre queue avait été attaquée pendant mon absence? Cette réflexion me sauva d'une imprudence, et je continuai à ronger mon frein, jusqu'à ce que nous prissions position pour la nuit. Il faut dire que nous logions d'ordinaire dans les bourgades que nous traversions, et qu'une fois arrivé, chacun s'établissait dans les maisons, comme il pouvait. Je ne voulus point suivre cette marche et, dès le premier jour, je résolus de bivouaquer constamment au milieu de ma troupe. Le soir venu, et la position que nous devions occuper reconnue, nous nous installions, mon brave médecin Bouret — un de mes camarades d'évasion — et moi, au moyen de l'appareil de nos chevaux, sur la terre, où nous dormions de tout cœur, sans avoir jamais la puce à l'oreille pour les heures de départ ni pour aucune surprise qui pourrait arriver durant la nuit. Je n'ai eu qu'à m'applaudir de ma résolution, et je lui ai dû probablement l'avantage d'avoir marché sans avoir été un seul jour malade, depuis Séville jusqu'à la Bidassoa.

La coutume que j'avais prise était d'ailleurs fort commode pour tout le monde, car on savait où trouver, en cas d'alerte, one troupe tout assemblée sous la main et qui couchait sur ses fusils; or ceci était précieux en Espagne, en ce temps-là. Il ne faut pas croire que nous fussions bien à plaindre au bivouac, dans cette chaude saison de l'année, pourvus de bons vivres et visités d'ordinaire, le soir, par les aimables compagnons du convoi. Je trouvais, quant à moi, cette vie assez douce. Je la préférais de beaucoup à celle que l'on menait dans les villes,

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et, à pari quelques agréments qu'on pouvait, par occasion, trouver dans celles-ci, la tranquillité d'esprit et la sûreté comparative dont on jouissait en plein air rendaient notre situation préférable, sans compter qu'étant toujours prêts à combattre, nous offrions en tout temps à nos compatriotes un point de ralliement assuré.

Nous arrivâmes ainsi sans encombre jusqu'à Illescas, mais là nous fûmes arrêtés par la bande del Medico, partisan célèbre et qui comptait près de quatre mille bommes, dont un tiers en cavalerie bien montée et équipée. Conire la tactique de ses pareils, El Aledico nous attendait en bataille et se croyait assez fort pour nous attaquer dans les règles. Nous primes position à la gaucbe de la route, dès que nous eûmes reconnu de quoi il s'agissait, et, faisant filer toujours le convoi, nous nous préparâmes à le soutenir par échelons. Je formais le dernier et tenais, par conséquent, l'extrême gauche. Couvert de tirailleurs, je restai serré en masse, avec mes cent marins et cent grenadiers français de la Garde du roi Joseph, qui nous accompagnaient depuis le départ pour regagner Madrid. J'adossai mes deux pelotons l'un à l'autre et, faisant faire volte-face au second, je formai une masse compacte qui, conservant l'arme au bras, en imposait à l'ennemi. Ce n'était pas sans raison que je m'étais ainsi placé, en attendant que le moment fût venu de m'ébranler pour suivre le convoi. On avait replié les tirailleurs et je demeurais à découvert en face de la cavalerie, qui tourna à plusieurs reprises autour de moi, sans toutefois oser me charger. J'avais été joint dans l'intervalle par un de mes officiers supérieurs qui rentrait en France avec nous et que j'avais particulièrement connu au 1" corps, où il commandait le 24' régiment de ligne. C'était le colonel Jeannin, depuis lieutenant général. Il m'aborda avec beaucoup de politesse et me dit en souriant : "Je viens vous servir d'aide de camp. — C'est bien de l'honneur pour moi, m'écriai-je; mais, comme ceci n'est pas précisément mon métier, je vous prie.

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mon brave colonel, de prendre le commandement. — Mais il n'y a rien à faire, répondit-il ; le convoi entre dans lllescas et est bientôt à Tabri, seulement nous aurons à prendre garde à la retraite. Je vous trouve fort bien établi, et si la cavalerie en veut tàter, nous l'attendrons jusque sur nos baïonnettes. « Cela dit, nous continuâmes à l'observer, mais elle ne jugea pas à propos de s'abandonner franchement, voyant que le convoi était en sûreté et ne se souciant point apparemment d'entreprendre une attaque dans laquelle elle n'avait à gagner que des coups de fusil. Pendant que ceci se passait, le colonel m'apprit que les fantassins du Medico avaient été facilement mis en déroute par notre escorte et que l'affaire n'avait pas été douteuse un seul instant. Il convenait, néanmoins, que si l'attaque eût eu lieu dans un défilé, il eût pu en être autrement, car l'ennemi était en force.

Le lendemain, nous arrivions à Madrid. Xous trouvâmes là un état-major considérable et la foule administrative qui l'accompagne d'ordinaire, puis tout le mouvement d'une capitale. Je ne pus voir mon ancien hôte, il était mort et enterré depuis longtemps.

Accueilli par la Garde du roi Josepb qui nous donna à dîner en arrivant, je dus répondre à beaucoup de politesses militaires qui prirent tous mes moments, et ne touchai, pour ainsi dire, presque point du pied à terre. Enfin, après un séjour d'une semaine, nous repartîmes pour continuer notre voyage avec une augmentation notable d'embarras. Heureusement ces embarras étaient surmontables, et, à force de fermeté et de patience, on pouvait en venir à bout.

Nous nous acheminâmes vers Tolède dans le meilleur ordre et nous vînmes successivement à Valladolid. Mous nous arrêtâmes forcément dans cette ville, située, comme chacun sait, sur une jolie rivière. Un certain désordre régnait dans la place, dont le général commandant était à peu près bloqué par l'effet des mouvements de l'armée de Portugal.

Plusieurs événements arrivèreut durant notre séjour. D'abord notre brave Dombrowski se pnt de querelle avec le général susdit et fut tué d'un coup de pistolet dans le duel qui s'ensuivit; secondement la bataille de Salamauque, 22 juillet 1812, eut lieu non loin de nous, et comme nous la perdimes, nous nous trouvâmes resserrés d'autant. Le maréchal Marmont eut un bras cassé dans l'affaire et le commandement passa momentanément en d'autres mains. Il eu fut de même de notre convoi, dont le général Meunier se chargea. X'ous repartîmes sous ses ordres et nous vînmes tout d'une traite jusqu'au défilé de Pancorbo, célèbre parla prise de deux convois qui nous avaient précédés. C'est que Mina se trouvait là avec sa bande de sept à huit mille hommes, à ce qu'on assurait. Mina, l'empereur des montagnes, comme on l'appelait et le plus fameux des partisans espagnols de cette époque. Il avait une influence considérable sur toutes les populations de la Navarre et de la Biscaye et donnait dans l'occasion des saufconduits respectés. Il exerçait une véritable souveraineté au nom de Ferdinand VII et disposait du pays en maître. Nous ne manquâmes pas de le rencontrer, comme il fallait bien nous y attendre; mais, soit qu'il eût été mal informé, soit que notre heureuse étoile nous protégeât, il ne put nous entamer. Il nous attaqua en queue dès que nous fûmes engagés dans le défilé, et nous prîmes aussitôt position pendant que nos impedimenta de toutes sortes filaient sur la route.

Comme j'étais arrêté, je vis arriver le général Meunier qui me fit connaître la situation, a S'il nous attend, dit-il, à l'ouvert de l'autre côté, nous aurons fort à faire. ■» Heureusement il n'en fut rien, et nous nous ralliâmes après deux heures d'une fusillade peu meurtrière, comme si de rien n'était. Le colonel Jeannin, qui se tint près de nous pendant l'alTaire, eut son cheval blessé; mais ce fut tout, et nous pûmes nous féliciter tous ensemble, le soir, de cette favorable issue. C'est qu'il y allait pour les convois ainsi attaqués, quand ils succora-

baient, du sort le plus affreux, et une captivité cruelle était la moindre des choses. Nous avions plus de six cents officiers ou employés de toute espèce, bon nombre de femmes et d'enfants, sans compter les malades et les amputés.

Il fallait, pour maintenir l'ordre dans celte foule, beaucoup d'activité et non moins de vigueur. On ne pouvait, comme je l'ai dit, laisser personne en arrière; c'était un devoir rigoureux, car tout homme attardé était perdu sans ressource. Cette obligation obligeait le commandant de l'arrière-garde à faire rallier chacun, qu'il le voulût ou ne le voulût pas, et à employer les procédés même violents sans balancer. Ceux qui étaient ainsi rudoyés jetaient les hauts cris; ils marchaient, néanmoins, parce qu'ils ne pouvaient faire autrement, mais en menaçant.

J'avais, pour ma part, je ne sais combien de défis sur le corps; mais, à notre arrivée sur la Bidassoa, toute cette rancune fut oubliée, et mes camarades et moi nous reçûmes les plus vifs remerciements de ceux mêmes dont nous avions excité le courroux.

Nous revimes enfin la France. Je baisai la terre, comme je me l'étais souvent promis, aussitôt que j'eus passé la Bidassoa.

II n'est pas difficile de concevoir l'état de mon àme en un pareil moment. J'aimais mon pays par-dessus tout; je venais de le servir de mon mieux, en traversant beaucoup de bons, mais aussi beaucoup de mauvais jours; je rentrais sain et sauf, quoique fort tanné par le soleil d'Kspagneet par la vie en plein air que je menais depuis plusieurs mois; mais, grâces au Ciel, j'étais robuste encore et accoutumé au dur régime des camps. Je sentais que je devais dire adieu aux jeunes années et qu'en quittant l'Andalousie, il était bien temps de renoncer aux illusions du bel âge.

J'étais loin cependant de songer à faire une fin, ni à aucun établissement avantageux. Xe comptant point sur la fortune paternelle et n'ayant jamais pensé à mettre un écu l'un sur

l'autre, je n'avais à offiir que mon geulil cœur en entrant en ménage, et c'était peu. u On ne va point au marché avec ça, » disait mon camarade Vallier, et personne plus que moi n'était convaincu de cette vérité. J'étais donc décidé à laisser courir, comme disent les marins, et à continuer de vivre au jour le jour. Les circonstances d'ailleurs n'étaient pas favorables. Quoique rien no péridilait aux yeux de la foule, il était aisé de voir que la fortune guerrière commençait à n'être plus aussi partiale en notre faveur, et qu'elle s'essayait à l'infidélité. Bien que notre insuccès en Espagne ne fût pas assez complet pour ébranler notre puissance, ou ne pouvait nier qu'il n'eût, iusqu'à un certain point, dissipé le prestige de nos armes et que notre renommée militaire n'en eut souffert.

Nous faisions au moment même cette fameuse pointe de Russie qui devait nous être si fatatale, et Napoléon allait vers Moscou suivi de la plus belle armée qui fut jamais, entraînant après lui les contingents des nations soumises.

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