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CHAPITRE XVI

LA COKSPIRATIO.'V MALET

J'apprends le passajje du Xiémeii sans surprise. — Rayonne. — Je dîne avec mes mitelots. — Arrivée à Paris. — Vie dn repos et d'acjrément. — L'opinion s'alarme. — Ln événement extraordinaire. — Le plan de Malet. — Le tjénéral Laliorie. — Le jiénéral Hullin. — Le commandant Laborde. — L'ordre est vite rétabli. — A quoi tient un Empire! — Retour de l'Empereur. — Jujjement et exécution des conspirateurs. — Vincennes, — Le jjénéral Daiimesnil.

J'appris le passage du Miémen peu après avoir franchi moimême la Bidassoa, et successivemenl les marches vers Wilna et Smolensk. Je ne fus nullement surpris par les premiers hulletins, ni par nos progrès, et je me rappelai involontairement les Scythes, lorsque je vis que les Russes nous ahandonnaient si facilement le terrain. J'étais loin, néanmoins, de prévoir l'issue malheureuse de la campagne, et ma confiance dans la supériorité militaire de l'Empereur était encore entière, quoique un moment ébranlée. Je supposais toujours qu'il s'arrêterait à temps et ne se séparerait pas de sa base d'opérations par de trop grandes dislances.

J'étais bien un peu étourdi de ce que je venais de voir en Espagne, et, quelque bonne opinion que j'eusse de la sagacité de Napoléon, je ne pouvais me cacher à moi-même l'échec que venait d'éprouver sa politique au delà des Pyrénées. Mais à part les moyens dont il s'était senfi, et que je réprouvais de toutes mes forces, je ne blâmais pas autrement son désir de donner la Péninsule, ou du moins de l'attacher invariablement à la France, comme un appendice indispensable. Je comprenais

que c'était continuer l'œuvre de Louis XIV et assurer une de nos principales frontières contre toute invasion, sans aucune dépense d'argent, ni de soldais; qu'en un mot, nous avions par l'alliance de l'Espagne ce que ceux-ci appelaient avec raison les épaules gardées et que c'était un avantage énorme. Je convenais aussi que la décadence de la maison royale était tellement manifeste qu'il n'y avait pas à compter sur elle, et, malgré mon respect pour le malheur, je faisais bon marché d'une race qui ne semblait plus à la hauteur de sa position. Napoléon était donc justifié dans mon esprit quant au but qu'il se proposait, et je suis encore persuadé que, s'il eût déclaré la guerre franchement à l'Espagne, au lieu de l'envahir en traître, comme il le fit, les choses eussent pris une tout autre tournure. C'est ce que m'ont dit bien des fois des Espagnols, fort amis de leur pays et assez éclairés pour concevoir ce qu'il y avait à gagner à un changement de régime. Assez là-dessus !

Laissant la conduite de ma compagnie à mon sergent-major, car on se rappelle que je n'avais pas d'officier, je me proposai d'aller, aussitôt que possible, embrasser mon vieux père et, de là, revenir immédiatement à Paris. Mais, avant de me séparer de mes matelots, je voulus, ainsi que je le leur avais promis, que nous dînassions tous ensemble, et c'est sur les allées marines de Bayonne que nous célébrâmes, le verre à la main, notre heureux retour dans la patrie, mon tambour Vincent au bout de la table, et moi à l'autre bout. Mon domestique polonais ne fut pas excepté, en celte occasion solennelle. Les marins vinrent me prier en masse de l'admettre parmi les convives, car il se battait fort bien dans l'occasion, et il était juste, disaient-ils, qu'il partageât nos plaisirs, comme il avait partagé nos périls et nos fatigues. Je n'avais rien à répondre à cette logique, et j'acquiesçai de tout cœur.

La fête fut complète, et il va sans dire qu'on n'y alla pas de main morte pour les santés de toute espèce; aussi étions-nous,

comme cela s'appelait encore, bien pansés en sorlaut de table. J'avais eu soin d'égayer tout ce qui appartenait à la Garde, ou allait lui appartenir, et peut-être existe-t-il encore plus d'un vieux soldat de ce corps d'élite qui se souvient de la joyeuse allocution par laquelle je terminai la cérémonie. C'est qu'en dépit de tous les malheurs qui nous étaient arrivés en Espagne, nous conservions encore toute notre gaieté militaire, toute notre fierté. Nous n'admettions pas encore que nous pouvions être vaincus, tant que nous serions bien conduits. Si noiis ne pouvions nier les désastres partiels que nous avions éprouvés, nous en accusions la mauvaise direction qu'on nous avait donnée, ou l'insuffisance de nos forces, et non notre aptitude. Nous nous esUmions toujours les premiers soldats de l'Europe, et, sans mépriser nos ennemis, nous nous accordions sur eux une supériorité (ju'on ne pouvait, selon nous, contester sans impertinence. Nous convenions volontiers de la bravoure espagnole, du courage des Allemands et de la ténacité des Russes; mais nous nous mettions sans cérémonie au-dessus de ces diffél'ents peuples, pour l'intelligence de la guerre. Quant aux Anglais, nous reconnaissions volontiers leur mérite et, comme ils nous avaient souvent battus sur mer, nous les tenions sans difficulté pour nos égaux. Nous finissions toujours par dire, quand il s'agissait d'eux, que si jamais nous nous donnions la main, eux et nous, nous serions capables de tenir tête au reste du monde. Voilà où nous étions, dans nos appréciations soldatesques. Qu'on ne pense pas qu'il entrât la moindre jactance personnelle dans cette bonne opinion de nous-mêmes! Loin de là; c'était, si l'on veut, un sentiment outré de ce que nous valions, mais ce sentiment, il était purement national, et par là même respectable.

Une fois mes marins acheminés vers Paris, où ils ne devaient arriver qu'après plus d'un mois de marche, je voulus faire une courte apparition en Limousin, mais les nouvelles que je reçus à Bayonne me décidèrent à remettre à plus tard le plaisir de

revoir ma famille. Je craignis de ne pouvoir lui donner que quelques jours, au lieu qu'eu difierant un peu, j'avais l'espérance de lui donner quel(|ues mois. Je me rendis en conséquence à Paris, où je devançai mon détachement. Celui-ci fut caserne à Clichy, aussitôt son arrivée.

Je trouvai au débotté mon camarade Tissier de Marguerittes et sou aimable femme, mes parents Arison, Richild et plusieurs autres, qui m'accueillirent comme un ressuscité. On était fort tranquille à Paris, et je confesse que, pendant les premiers mois de mon séjour, je ne songeai qu'à vivre un peu de la vie civile et à m'amuser. Mon vieux parent recevait bonne compagnie, et je fis chez lui plusieurs connaissances, qui me furent fort agréables par la suite. C'est là que je vis, pour la première fois, un de nos Limousins fort instruit qui avait nom Crozat, et qui avait fait ses premières armes dans un de nos bataillons corréziens. Seulement sa ferveur guerrière n'avait pas été au delà d'une campagne, et il n'avait pas tardé à s'accrocher à une administration quelconque , le tout pour s'exempter de porter le sac et le fusil. Comme c'était un garçon d'entendement, il avait été promptement apprécié. Lorsqu'il m'arriva de le rencontrer, il était je ne sais quoi dans l'octroi de la ville. Il avait la passion des livres rares et possédait une bibliothèque choisie. Nous avions de temps eu temps des colloques fort animés sur toutes sortes de sujets, et particulièrement sur la littérature ancienne. Je dois beaucoup à ces entrevues, car j'avais un peu perdu en Espagne la trace du latin, qu'au reste je n'avais jamais su parfaitement.

Dans le salon où je me liai avec M. Crozat, se trouvait un jeune homme nouvellement marié et qui était dans l'intimité de mes parents. C'était mon cher Delamotte, encore aujourd'hui vivant, et avec le(]uel je compte bien rester lié jusqu'à ma mort par une sincère amitié. Je fus présenté à sa femme, qui, blonde comme l'or et très avenante, avait encore toutes les grâces d'un enfant. On se livrait à nue douce causerie, dans

ce petit cercle où se montraient aussi quelques politiques (|ui parlaient de nos progrès en Russie. J'avoue que je prenais peu de part à ce qu'ils disaient, et que, sans inquiétude sur l'issue de cette guerre, je laissais reposer mon esprit, eu même temps que mon corps, des fatigues passées.

J'avais été, dès mon arrivée, au courant des changements successifs qu'avaient éprouvés les bataillons des marins de la Garde. M. Augier, notre ancien colonel, avait disparu, pour faire place au commandant Baste, le même capitaine de frégate dont j'ai fait mention en parlant de la capitulation de Bnylen. Celui-ci s'était rendu si utile dans la campagne de Wagram, qu'il fut bientôt fait comte, capitaine de vaisseau, et plus tard contre-amiral. C'est pour les services rendus dans cette lutte contre l'Autriche, que plusieurs de mes camarades furent dotés et, entre ceux-là, mon ami Leroy. Quant à moi, j'avais été oublié, et c'était tout simple, puisque j'avais été absent. J'étais loin de m'en plaindre, et ma croix d'or me semblait alors très au-dessus des dotations et des titres. Je me tenais donc pour bien récompensé et ne songeais point à l'avancement. Je me trouvais dans un de ces moments de quiétude d'esprit qui rend indifférent aux succès personnels de l'ambition, et me laissais vivre, sans demander de plus que la continuation de cet heureux état de choses.

Pourtant nos destinées marchaient grand train en ce tempslà, et, notre armée avançant toujours en Russie, l'opinion commençait à s'alarmer un peu de la distance qui la séparait du pays. liCs militaires expérimentés, sans aller jusqu'à prédire des malheurs, faisaient entrevoir le danger d'une guerre de pointes, où était engagée la masse de nos forces. Ils comptaient pour rien nos auxiliaires, ou, s'ils les comptaient, c'était comme un danger de plus, en cas de revers. Quant aux hommes d'Etat ou à ceux qu'on a appelés depuis des hommes politiques, leurs prévisions allaient plus loin, et quelques-uns ne craignaient pas de montrer un avenir menaçant pour l'ordre établi.

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C'pst sur ces entrefaites que surgit un événement extraordinaire, et dont chacun était à mille lieues dans le pays. Je veux parler de la conspiration du général Malet, qui, éclatant le 23 octobre 181ï2 à cinq heures du matin, était comprimée à huit, sans que Paris se doutât, le moins du monde, du danger qu'il avait couru. Je ne l'appris moi-même que lorsque tout fut heureusement terminé, car j'étais absent en ce moment, et quand même j'eusse été présent, je n'en aurais pas su davantage. Quoi qu'il en soit, mes hommes allèrent occuper le Sénat conservateur, sous le commandement du lieutenant de vaisseau Gobert de Meufmoulins, mais ils ne firent aucun mouvement, ainsi que plusieurs autres troupes de la Garde, que loisque Malet fut arrêté. Plus on avait été surpris, et plus on prit de précautions, comme c'est l'usage, pour faire acte de vigilance et pour obvier aux suites que pouvait avoir le coup de main avorté. Le fait est que tout le monde fut pris sans ver, comme on dit, et on peut se figurer à quel point, lorsqu'on saura que le préfet de la Seine et le Ministre de la Police lui-même avaient complètement donné dans le panneau. Le premier fit préparer, sans hésitation, à l'Hôtel de ville, une salle pour la première séance que devait tenir le Gouvernement nouveau, et le second trop heureux d'être mis sous les verrous immédiatement.

11 est curieux de remonter à l'origine d'un coup de tête qui, dans moins de trois heures, avait pu produire de tels effets, malgré la présence de l'Impératrice, du grand Chancelier et de tous les membres de l'administration, malgré les dépôts nombreux des corps de la Garde qui se trouvaient à Paris et aux environs, et enfin malgré l'habitude d'obéissance qui paraissait si bien établie dans la nation.

On commençait, il est vrai, à craindre pour notre armée en ce moment, et l'opinion s'inquiétait, comme je l'ai dit, mais personne ne pensait à renverser les institutions impériales, et on eût traité de fou celui qui eût énoncé une semblable idée.

Elle germait pourtant, celte idée, dans les tètes ardentes qui se passionnent de sang-froid et qui, à certaines époques, apparaissent, ainsi que les orages soudains de l'été, au moment où on y pense le moins. Malet avait jugé, à la simple lecture des bulletins de la Grande Armée qu'un mauvais jour pouvait se rencontrer sur la route de ce vainqueur qui poursuivait son ennemi jusqu'au cœur des contrées les plus lointaines, hyperboréennes, sans s'inquiéter de laisser à une distance énorme sa base d'opérations. Le général avait, eu conséquence, arrêté son plan et, comme il ne l'avait communiqué à àme qui vive, il ne courait aucun risque d'être trahi. Ce plau était fort simple. Il s'agissait de persuader à quelques personnes que \apoléon était mort, et la suite prouva que c'était un moyen à peu près certain de renverser son Empire, autant que la nouvelle coincïdait avec un grand désastre. Or, le vingt-sixième Bulletin venait de paraître et il avait répandu une sorte de consternation dans Paris .Malet choisit ce moment, et le 23 octobre il sortit de grand matin pour commencer son œuvre.

Il faut dire, avant de raconter ses faits et gestes, qu'il était sous la surveillance de la police, comme ancien partisan de Moreau, à ce que ses amis prétendaient; mais, en tout cas, cette police, qui avait la réputation d'être si rigoureuse, le traitait fort doucement, puisqu'elle souffrait qu'il habitât une maison de santé, loin de le tenir en prison. Il n'eut donc aucune peine à sortir en fiacre, plusieurs heures avant le point du jour. Il avait eu la précaution de se procurer un uniforme complet qu'il endossa dans la voiture même, pendant qu'il se faisait conduire à la caserne de Popincourt où était logée la 10° cohorte. Arrivé là, il descend, costumé en général, et demande avec autorité qu'on le conduise au chef du corps. Celui-ci était dans son lit, où il dormait de tout son cœur, malgré qu'il eut la fièvre, comme cela fut allégué au procès. Éveillé en sursaut, il voit devant lui cette impassible figure de Malet, qui lui annonce froidement la mort de l'Empereur, la

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déroute de rarmée et le changement de gouvernement qui vient de s'opérer à l'instant même, u Levez-vous, colonel, ajoute Malet, et faites immédiatement prendre les armes à votre troupe, pour maintenir la tranquillité publique et proclamer le Gouvernement provisoire. « Cela dit, il prend un pi(|uet, qui l'accompagne volontairement, et va délivrer le général Lahorie, ancien aide de camp de Moreau, qui était détenu à la Force. Il annonce à ce dernier qu'il est nommé Ministre de la Police générale et qu'il faut qu'il aille prendre possession du ministère sur-le-champ. Lahorie ne manque pas de prendre la balle au bond. Il ne doute pas un instant qu'une révolution ne se soit opérée, et il va, en conséquence, à la police. Là il se fait ouvrir toutes les portes et parvient jusqu'au lit du général Savary, auquel il dit, après l'avoir brusquement réveillé : ;t Je suis iMinistre de la Police; mais ne crains rien, Savary, tu es tombé en des mains généreuses. « Savary, arraché à son sommeil d'une façon si étrange, ne sait ce que cela veut dire; mais, sous le coup de la première impression, il obéit à cet homme qui vient le chasser de son palais; non seulement il lui obéit, mais il se laisse écrouer à la Force, car il se défie du premier mouvement de Paris, où il sait qu'il a de nombreux ennemis. • Ceci est déjà pas mal fort, et on voit avec quelle miraculeuse facilité les appuis les plus fermes du système impérial prennent leur parti de sa chute. Ou voit aussi que les militaires ne sont pas seuls en défaut et que le Préfet du département s'empresse ^ — toujours par ordre de Malet, qui est à lui seul tout le Gouvernement — de faire préparer à l'Hôtel de ville la salle d'inauguration. Que faut-il déplus?

Et pendant que Paris dort encore, une incroyable insurrection est sur le point de s'accomplir. La troupe prend les armes, les premiers administrateurs et le ministre le plus redoutable sont dociles ou en prison; les ordres de Malet s'exécutent comme par enchantement. Lncore quelques succès de cette force, et le tour sera joué. Il est à peine jour!

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Cependant il reste encore à se débarrasser du général Hullin, ce vigoureux commandant de la place, qui est habitué à exercer l'autorité dans les grandes capitales et qu'il n'est pas facile d'abuser. Malet se rend chez lui, comme il s'est rendu chez les autres. II le trouve levé et lui débite le même conte de la mort de l'Empereur, de la destruction de l'armée, du Gouvernement provisoire, etc.. Le général l'écoute, mais, en l'écoutant, il recule, sans toutefois se détourner, vers une grande table encombrée de papiers. Il étend les mains en arrière pour fouiller en apparence dans les papiers susdits, mais en effet pour y chercher des pistolets, qu'il avait coutume d'y tenir tout chargés et prêts à faire feu. Malheureusement, Mme Hullin, craignant de voir les enfants se blesser avec ces armes, les avait enlevées la veille. Alalet, qui ne perd aucun des mouvements du général de vue, s'aperçoit que son interlocuteur n'est pas persuadé, et dès lors il cherche à lui casser la tête avec un pistolet tiré de sa poche. La balle frappe Hullin au visage et lui perce les deux joues. L'assassin, qui le voit tomber ensanglante, se retire aussitôt pour continuer son œuvre et descend l'escalier, comme si de rien n'était, mais avant qu'il ait pu le franchir et gagner la rue, il a eu la malchance de rencontrer le chef de bataillon Laborde, officier fort connu et chargé de la police militaire de Paris, qui, très étonné de voir Malet — qu'il savait sous le coup d'une sorte de prévention — en liberté, ne lui donne pas le temps de dire un mot et l'arrête brusquement.

Ici finit le danger. On entre en explication et on reconnaît, à l'immense confusion de ceux qui se sont laissé tromper si facilement par un seul homme, que tout ce que cet homme leur a débité est faux, que l'Empereur se porte bien et qu'ils sont dupes d'une mystification qui peut leur coûter la tête. L'ordre, qui, à part la prise d'armes (jue nous avons fait connaître et l'incarcération du général Savary, n'a pas été troublé un seul instant, n'a pas de peine à se rétablir, et chaque

membre du Gouvernement apprend, en faisant sa toilette du matin, combien l'Empire l'a échappé belle.

Alors c'est un empressement sans égal, une surabondance de mesures plus rigoureuses les unes que les autres et un luxe de précautions inouï. On rappelle de tous côtés, on met les troupes en mouvement sur tous les points et on s'efiforce de prouver qu'on est prêt à combattre contre tout venant. On prétend même qu'on a toujours été prêt, que l'échaulTourée de Malet n'est qu'une folie niépiisable et indigue d'attention. Seulement on veut bien convenir (ju'il a trompé la bonne foi du pauvre colonel de la Garde de Paris et celle du préfet Frocbot. On rit beaucoup, mais tout bas, de ce qui est arrivé au Ministre de la Police; on rit aussi de son remplaçant Lahorie, dont le premier soin a été d'envoyer chercher un tailleur pour se faire faire un habit de ministre. Enfin à midi on veut bien se rassurer, et tout est dit.

Ainsi se termina ce drame improvisé, quant à ses effets par rapport à l'ordre général; mais la tentative, bien qu'avortée, révéla aux esprits prévoyants la faiblesse trop réelle de la base sur laquelle reposait l'édifice impérial. On reconnut avec effroi que tout tenait à la personne du fondateur et que, si ce fondateur venait à disparaître par un événement quelconque, c'en serait fait incontinent de son système et peut-être de l'étonnante fortune de sa f<imille.

On n'en était pas encore là. Les malheurs de la campagne se confirmèrent il est vrai, peu après, mais les effets ne s'en firent pas sentir immédiatement, et l'Empereur eut la prudence de les devancer à Paris. Il arriva aux Tuileries au milieu de la nuit et reçut tout le monde pres(|ue aussitôt. J'eus l'honneur de lui être présenté, comme les autres, par l'amiral Ganteaume, auquel on avait donné les marins de la Garde depuis peu. L'amiral voulut bien rappeler mon affaire des pontons, et l'Empereur répondit : a Oh ! je le connais, c'est lui qui m'avait préparé les baleaux à Vienne; qu'il se prépare à partir. »

Napoléon était très entouré, comme on le pense bien, et il avait l'air bien portant. On ne voyait sur sa figure aucune trace des préoccupations qu'on pouvait lui supposer, et cependant il en avait d'énormes.

La tentative de Malet l'avait fortement ému et lui avait ouvert les yeux sur bien des choses et sur bien des gens, mais il n'en témoigna rien en public. Malet ayant été jugé et exécuté, ainsi que Lahorie et quelques autres, Napoléon affecta de regarder son entreprise comme une folie; mais au fond il ne s'abusa pas sur ce qu'elle avait eu de dangereux.

Je ne dis rien du procès, parce qu'il fut ce qu'il devait être et qu'aucun incident ne troubla le cours ordinaire de la justice. La cour était présidée par le général Dejean, qui, à cette occasion, mais en d'autres termes, rappela l'ancien axiome monarchique : 'i Le roi est mort, vive le roi! i'

Le général Lahorie, qui n'avait réellement point conspiré, avait supposé qu'il était très légalement Ministre de la Police, et, au fond, disait-il, n'avait fait preuve que d'une crédulité extrême, voulut en appeler à sa vie passée pour prouver qu'il n'était nullement un conspirateur; mais le président l'arrêta en disant : <■<■ Accusé Lahorie, il ne s'agit que d'un fait et non de votre vie entière. Renfermez-vous dans le fait. »

Malet parla peu ; il se borna à innocenter ses coaccusés et termina par ces mots remarquables : a Quand on conspire pour rendre la liberté à sa patrie, on réussit, ou on sait mourir, u

J'ai tout d'un trait raconté cette affaire et ses suites, passant par-dessus plusieurs scènes intermédiaires qui me concernaient personnellement, mais qui sont de peu d'intérêt.

J'avais été envoyé à Vincennes avec mes hommes pour y tenir garnison, et j'y séjournai un certain temps, près de mon ancien camarade Daumesnil, des chasseurs à cheval, qui, ayant perdu une jambe en Allemagne, avait été fait successivement colonel et général de brigade. L'Empereur l'avait placé là,

comme un homme sur lequel il pouvait compter à la vie, à la mort, et certes il était difficile de mieux choisir. Il lui avait, en outre, fait épouser une demoiselle Garât, et par ce moyen avait établi, ou à peu près, la fortune de ce brave garçon. Daumesnil fut pour moi ce qu'il avait été au temps où il était embarqué sur ma canonnière, et où nous nous trouvions tous deux sur le même phare. Ses honneurs ne l'avaient point changé, et la perte de sa jambe n'avait point altéré sa bonne humeur. Je n'abusai pas, comme on pense bien, de sa familiarité et me tins à ma place sans affectation, mais je tirai bon parti des agréments de la société de M. le Gouverneur. Au reste, cette fréquentation ne dura que quelques mois, et un beau matin je reçus l'ordre de partir pour l'armée.

Je dirai à cette occasion que Daumesnil n'était pas le seul de mes anciens camarades qui eut avancé de plusieurs grades, pendant que j'étais resté stationnaire. Je rencontrais à chaque pas des officiers que j'avais connus dans des positions subalternes et qui étaient devenus des personnages. Plusieurs étaient comtes ou barons, d'autres colonels, ou même généraux, et les quelques années que j'avais passées dans la Péninsule m'avaient si bien arriéré que c'était à ne pas s'y reconnaître. Plusieurs aussi, et des plus distingués, avaient disparu de la scène; pourtant, le fond était resté le même, quant à l'esprit de corps et à la fusion des diverses armes. On était encore rempli d'égards les uns pour les autres, et même de bienveillance.

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