CHAPITRE XVII
CAMPAGNE d'aLLEMAGNE
Mayonce. — Les débris de la Grande Armée. — Francfort. — Leçons d'allemand. — Presti;{p de Napoléon sur ses soldats. — Les sapeurs de la Garde. — Mon ami Ghristin. — Lntzru. — Le maréchal Soult me fait nommer capitaine de frégate. — Ma grosse épaiilelte. — Les ouvriers de marine. — Corner et Pasca. — Un ricochet. — Biutzen. — Dresde. — Il ne s'iigil pas de souper, mais de partir. — Mort de Moreau. — Bataille de Leipzig. — Poniatowski. — Evacuation de l'Allemagne. — Les Tricoteurs. — iVos ci-devant alliés, les Bavarois. — Sur le Rhin. — Il faut détendre le sol de la Patrie.
Je trouvai un accueil aussi cordial que je pouvais le désirer en arrivant à Mayence. Je ne passai là que le temps nécessaire pour recueillir les débris arrivant de Russie, débris parmi lesquels je fus moins étonné que charmé de retrouver un de mes compagnons de captivité, nommé Vernerey, capitaine de cuirassiers, que j'affectionnais particulièrement, à cause de sa franche bonhomie. « J'ai rapporté ma cuirasse, disait-il, et c'est tout; mais enfin je la pendrai en face de mou lit, quand je regagnerai mes pénates, et elle me rappellera que je me suis tiré d'un fameux gâchis ; c'est la seconde fois, gare à la troisième! »
Je vis là aussi pour la première fois un officier de marine, Gueydan, qui avait été admis dans la Garde en mon absence et qui commandait un petit nombre de nos marins qui repassaient le Rhin, en revenant de Russie. Il n'était pas question des autres officiers, mes anciens camarades, tous plus ou moins fourbus, et qui, ayant besoin de se reposer à la suite de cette terrible campagne, avaient devancé le détachement et étaient,
pour le moment, dans leurs familles. Enfin je recueillis tout ce que je pus recueillir, et Gueydan, quoique bien fatigué, voulut continuer avec moi, voyant que j'étais seul, ou à peu près. Il m'accompagna à Francfort, où je fus envoyé bientôt après, pendant que l'armée se réorganisait. Je ne connaissais pas encore cette gracieuse ville, qui, récemment démantelée, avait converti ses fossés en jardins et qui avait au printemps l'air d'être entourée d'une ceinture de fleurs. Je fus logé chez de braves gens fort peu accueillants, qui me séquestrèrent dans mon appartement, tout en m'y faisant bien servir.
Je m'accommodai assez bien de cette séquestration, car j'avais fait connaissance avec quelques personnes aimables qui ne me laissaient pas le temps de m'ennuyer. J'avais d'ailleurs beaucoup à faire pour ma troupe et je l'exerçais chaque jour avec soin, car je commençais à croire que nous serions fort occupés avant peu et qu'il y en aurait pour tout le monde. C'est pendant le peu de loisir que j'avais à Francfort qu'il me passa par la tête de vouloir apprendre l'allemand. J'allais souvent chez un honnête libraire fort érudit et qui m'avait inculqué, je ne sais comment, cette fantaisie. Il m'avait proposé un maître si capable, que cela, disait-il, devait aller tout seul. Il n'en fut rien, néanmoins, et, après un mois de travail, je ne me sentis pas plus avancé que le premier jour. Je réussis assez bien à lire et à écrire les lettres gothiques; mais, mon intelligence ne me servant pas, ou mon maître ne s'y prenant pas bien, je ne fis aucun progrès. Il est juste de dire, à la décharge de ce pauvre diable, que je le recevais toujours avec une bouteille de vin du Rhin, et que je philosophais avec lui à perte de vue, au lieu de nous occuper de la leçon, car il ne manquait ni d'instruction, ni de complaisance. C'était un ancien pasteur, pour le moment sans troupeau, qui, habitué à raisonner in verbo magislri, ne sortait pas d'un certain cercle. Je crois que, pour peu qu'un plaisant nous eut regardés, l'un et l'autre argumentant avec chaleur, en présence de la bouteille, tantôt en français.
CAMPAGNE DALLEXIAGXE 279
tantôt en tudesque, tantôt en latin barbare, il eût trouvé matière à s'égayer sur notre compte. La pipe était de la partie, on s'imagine bien, et les nuages qu'elle répandait n'aidaient point à éclaircir la discussion; mais je reconnus là combien les repos, qu'exige l'aspiration de la fumée, servent l'amourpropre des personnes qui n'ont pas la repartie prompte, donnant un air penseur même à ceux qui ne pensent point. Ce n'était pas le cas de mon homme, qui était une sorte de docteur, véiitablement savant et très au-dessus des maîtres de langue ordinaires.
Nous parlions aussi politique, et en considérant les énormes charges que la guerre imposait, en ce temps-là, à son pays, le pauvre homme s'écriait souvent : u l'œ victis! ri II ne se croyait pas si près d'une revanche.
Je fus bientôt entièrement pris par mon service. Il nous arrivait de France beaucoup d'hommes égrenés, qui rejoignaient les divers corps auxquels ils avaient appartenu, et aussi beaucoup de recrues. J'eus pour ma part des premiers, et bientôt mon détachement fut porté à environ 150 marins. Xous ne tardâmes pas à être passés en revue par un général hollandais à notre service, qu'on appelait le général des Sacs. J'appris bientôt pourquoi on le distinguait ainsi, car, après nous avoir adressé toutes sortes de compliments, il nous reprocha notre mauvaise tenue pour cet article essentiel. Il ne fut pas difficile de nous amender au surplus, mais je ne pus m'empêcher de remarquer combien on peut longtemps et sérieusement faire la guerre sans s'apercevoir des petites défectuosités.
Je ne me rappelle jamais cette époque de mon séjour à Francfort, sans m'étonner du peu d'effet que faisait sur moi la situation dans laquelle nous allions bientôt nous trouver. En réfléchissant un peu néanmoins, il y avait vraiment lieu de s'alarmer du peu que nous avions à mettre en ligne et de la masse d'ennemis qui s'avançait contre nous. Je n'ignorais pas que la composition de la plupart des régiments laissait beau-
280 MEMOIRES DL VICE-AMIBAL BAROX GRIVEL
coup à désirer, et que les \ieux soldats manquaient partout; mais je savais que, si nous prenions le parti d'abandonner nos conquêtes, nous trouverions des ressources considérables dans l'armée qui les occupait et qu'il était facile de verser en Allemagne cent mille vétérans très aguerris, tout en gardant les Alpes et les Pyrénées.
Je ne pensais pas, d'ailleurs, que nous pouvions être vaincus, si Xapoléon combattait à notre tête; car, malgré la faute de la guerre de la Péninsule et en dépit de la campagne de Russie, son prestige était encore tout entier par rapport à nous; en vain beaucoup de ses instruments politiques s'étaient séparés de lui dans leur àme et commençaient à douter de son étoile; il n'en était pas de même des militaires, plus dévoués et moins prévoyants. Sa présence les électrisait encore, et il pouvait leur demander ce qui leur restait de force et de sang, sans crainte d'éprouver ni liésitation, ni refus. On dira ce qu'on voudra de la liaison mystérieuse qui existait entre ces liommes tout d'une pièce et ce génie extraordinaire, mais il est certain que cette liaison, qui avait sa racine dans le cœur de ses soldats, n'avait pas moins germé dans le sien. Avait-il découvert ce secret que, pour se faire aimer des compagnons de ses travaux, il fallait commencer par les aimer? Je ne sais, mais il se conduisait en vertu de ce principe. Je crois sincèrement qu'il ne faisait en cela que suivre son naturel.
On a beaucoup parlé du dévouement des vétérans de César; mais je doute qu'il égalât celui que nous avions pour X^apoléon, ou du moins qu'il fût aussi désintéressé. Ce dévouement ne fut point d'ailleurs misa l'épreuve par la mauvaise fortune, comme le nôtre, et c'est là une différence dont il est juste de tenir compte. Quoi qu'il en soit, on ne peut refuser à ces grands fascinateurs de notre espèce un tribut d'admiration pour leurs qualités éminentes. Quand on vaut soi-même quelque chose, et lorsqu'ils joignent à la vigueur de l'esprit un cœur sensible à l'attachement qu'on leur montre, il est difficile qu'ils ne soient
pas adorés. La coufiance de l'armée élail donc encore tout entière en Mapoléon, et si, parmi les officiers éclairés, il s'en trouvait bon nombre qui n'approuvaient pas sa politique, il n'y en avait pas, en revanche, un seul qui doutât de sa supériorité militaire dont il avait donné tant de preuves. Il était toujours à leurs yeux le dieu de la guerre et l'espérance du pays. On le savait à Paris, s'occupant de nous envoyer des recrues et des moyens de toutes sortes, et nous nous organisions à force, en l'attendant.
Le renouvellement des hostilités devait avoir lieu aux premiers beaux jours, et nous nous mimes en mouvement de bonne heure. J'eus la chance d'être directement attaché cette fois au génie et de me réunir aux sapeurs. Ce corps, qui n'existait point anciennement dans la Garde, était magnifique et véritablement excellent. Mous étions commandés supérieurement par le général Kirgener et, sous lui, par le colonel Boissonet. Il y avait, en outre de ces messieurs, un ancien officier d'ordonnance de l'Empereur, nommé Christin, et qui venait d'être fait chef de bataillon. Je me liai avec ce dernier, parce qu'il y avait entre nous des rapports d'âge et qu'il était de la meilleure compagnie. La guerre l'ennuyait, comme elle en ennuyait beaucoup d'autres, et il soupirait après le repos, mais il n'en sei-vait pas moins bien pour cela. Seulement nous nous entretenions volontiers, en cheminant côte à côte, d'une villa bâtie près de Nice où j'avais le projet de me retirer un jour, et de la douce vie que l'on pourrait mener dans ce séjour paisible avec 1 500 francs de rente. J'étais loin de posséder cette aurea mediocritas, mais enfin j'avais rapporté d'Espagne de quoi acheter une inscription, qui, ma croix aidant, produirait à peu près cette somme. Que de bonheur alors, au milieu d'une campagne riante et avec un avenir assuré! Des livres, du silence, de l'ombre et un farniente absolu. Que de biens à la fois, comparés avec l'existence nomade que nous menions depuis si longtemps!
282 MEMOIRES DU VICE-AMIRAL BARO\ f. RIVEL
Nous nous livrions à ces visions agréables avec un plaisir réel. Elles charmaient nos ennuis, et le singulier de Taflaire, c'est que mon ami Cliristin, tout autrement partagé que moi des dons de la nature et de la fortune, n'en était pas moins touché que s'il eût été un pauvre diable comme je l'étais moimême. Il me faisait même l'honneur de me porter envie, par rapport aux facilites que j'avais, disait-il, de mener une vie à ma guise, tandis qu'il était enchaîné, lui, aux gras domaines dont il devait hériter de ses parents, et aux plans que l'on faisait pour son bonheur, sans le consulter. Il était jeune, riche, fort avancé pour son âge et, par-dessus tout cela, très beau garçon; eh bien! il s'en fallait qu'il fût heureux! Je l'ai revu plus tard, lorsqu'il fut marié et père de famille, et j'eus le chagrin de ne pas le trouver corrigé d'une sorte de misanthropie, qui, augmentant avec l'âge, finit par l'emporter.
Nous marchions en avant depuis quelques jours, lorsque l'Empereur nous apparut tout à coup et nous mena sur-lechamp à l'ennemi, et nous remportâmes à Lutzen une première victoire. La veille de cette journée mémorable, qui ne commença que vers midi, il avait fait une pluie battante, et Sa Majesté passa près de nous trempée jusqu'aux os. Son célèbre petit chapeau était si déformé et avait pris une forme tellement bizarre que nous ne pûmes nous empêcher de rire aux éclats et que l'Empereur partagea notre gaieté. Peu après, on vint lui annoncer la mort du maréchal Bessières, duc d'Istrie, tué dans une reconnaissance par un boulet de canon. Cette perte d'un vieux compagnon l'affligea et excita dans la Garde et dans l'armée des regrets universels, car le Maréchal était fort aimé et fort estimé.
Les marins, ni les sapeurs ne furent point mis en ligne, ils furent occupés à construire des ponceaux pendant l'action, qui ne se termina qu'à la nuit. Il faisait déjà très brun, lorsque je vis venir le groupe impérial. J'étais assis sur le bord d'un fossé de la route. Je m'avançai aussitôt à la rencontre de mon ami
CAMPAGNE D'ALLEMAGME 283
Fain qui m'annonça la victoire que nous venions de remporter. «Elle était complète, n disait-il, mais le manque de cavalerie ne nous permit pas d'en recueillir largement les fruits. Cependant nous avançâmes vers la capitale de la Saxe et entrâmes à Dresde, l'épée à la main, bientôt après.
Sur ces entrefaites il m'arriva d'être rappelé à la mémoire du maréchal Soult; les hasard m'ayant fait passer devant le petit logement qu'il occupait, il m'appela et me dit assez rudement ces propres mots : ;-- Eh ! bien, capitaine, il faut songer à votre troupe. — Monseigneur, répondis-je, un peu étonné et prenant sa recommandation pour un reproche, ma troupe est prête à exécuter vos ordres. » Et là-dessus je commence à entrer dans les détails, mais il ne m'en laisse pas le temps, u Vous n'y êtes pas, capitaine. L'Empereur a une dette envers vous et vos gens, et il faut qu'il la paye. Faites une liste d'avancement et ayez soin de vous porter en tête. Faites-en une seconde de croix; vous me les soumettrez et j'en fais mon affaire. " On pense bien que je n'avais rien à répliquer à un ordre si précis. Je l'exécutai et, quarante-huit heures après, j'étais capitaine de frégate et l'enseigne Gueydan lieutenant de vaisseau. J'obtins de plus dixhuit croix de la Légion d'honneur.
Comme notre organisation nouvelle ne comportait pas de capitaine de frégate, je ne savais trop que penser de cet avancement, par rapport à moi, et pensai un moment qu'on allait me faire quitter la Garde; mais le Maréchal avait prévu le cas, et le décret qui me nommait ajoutait que je n'en conserverais pas moins ma position; ce qui fut regardé comme une double faveur.
Cet avancement au surplus n'excita point la jalousie. Il parut à tout le monde une justice rendue, et rien de plus. J'en eus la preuve dans l'empressement qu'on mit à me féliciter. Les chasseurs à pied que nous précédions immédiatement dans notre ordre de marche l'apprirent au moment d'une halte, et sur-le-champ ils coururent à la droite, leurs officiers supé-
rieurs en tête, se disputant à qui m'offrirait une grosse épaulette. J'acceptai celle du brave commandant Puech, qui me passa la sienne, et je n'en ai pas porté d'autre du reste de la campagne.
Pour concevoir cette galanterie des officiers de chasseurs, il faut savoir que la plupart de ceux qui accouraient ainsi vers moi me connaissaient depuis longtemps, que la plupart d'entre eux avaient fait un grand chemin, tandis que j'étais resté stationnaire et que, voyant ma manière de servir, ils avaient une sorte de vergogne de m'avoir dépassé si complètement. Ils savaient d'ailleurs que, peu désireux d'avancement, je ne m'étais donné aucun mouvement pour en obtenir, et c'était une raison pour qu'ils me souhaitassent toute sorte de prospérités. Les hommes sont ainsi faits.
Je ne changeai pas mes allures et continuai à sen/ir de tout mon cœur, comme par le passé; car, hormis un peu d'appointements que j'eus de plus, mes fonctions n'étaient pas changées.
Je retrouvai à Dresde mou cher camarade Masquelez, et je vis avec joie qu'il avait avancé comme les autres. Il avait sous ses ordres le même bataillon d'ouvriers de marine avec lequel nous avions servi devant Cadix et qui nous avait été si utile. Il le commandait en chef et en tirait un grand parli, car il était un véritable homme de guerre et de plus un habile ingénieur. Nous renouvelâmes connaissance avec un plaisir réciproque, et nous nous contâmes nos faits et gestes depuis notre séparation à San Lucar de Barrameda. Sa troupe était fort belle et l'Empereur, frappé de sa bonne mine, demanda ce qu'il pouvait faire avec elle. « Sire, répondit-il, depuis une pendule jusqu'à un vaisseau de cent canons, n El certainement le jeune chef ne disait rien de trop, car il est peu de travaux d'art qu'il ne pût exécuter avec ces braves ouvriers et peu de postes dont il n'eût assuré la défense. Il était fort aimé, comme de raison, et très digne d'avoir des amis. Malheureusement il ne devait pas repasser le Rhin Hlessé à mort dans une sortie faite à Torgau, il
succomba, comme il l'avait désiré souvent, en faisant face à l'ennemi. Je le regrettai amèrement.
Je ne veux pas faire ressortir ici ce qu'avait d'excellent l'organisation de ces ouvriers de marine, enrégimentés au temps de l'Empire. J'en ai parlé ailleurs suffisamment, lorsque, appelé par mes fonctions à dire mon avis sur plusieurs parties de notre service, j'ai dû m'expliquer catégori(|uement. Je ne conçois guère comment on n'est pas revenu à cette forme si bonne, si simple, si commode, en même temps qu'elle présente plus de garanties qu'aucune autre, pour le bon ordre des arsenaux.
J'ai oublié de dire que nous avions été rejoints depuis Lutzen par deux compagnies ou plutôt deux demi-compagnies de marins de la Garde du vice-roi d'Italie et du roi de Xaples, car ces petites gardes étaient composées à l'instar de la nôtre. Il y avait là quelques officiers fort aimables et, entre autres, un Comer de Venise de race patricienne et un Pasca napolitain. Ces messieurs étaient bons à fréquenter et cbarmaient souvent les loisirs du bivouac, par les drôleries qu'ils débitaient à l'envi l'un de l'autre. Leurs liommes étaient sobres et obéissants; c'était tout ce qu'il fallait. Ils faisaient nombre d'ailleurs, et nous pouvions à tout moment avoir besoin de leurs services.
Je connaissais déjà M. Comer que j'avais vu à Venise, mais sans l'apprécier. Quanta M. Pasca, il était bourré des meilleurs tirades des tragédies modernes, et particulièrement de celles de l'homme qu'il appelait notre grand Alfieri. Il fallait voir comme il prononçait ce morceau si connu : Schiavi sianisi; ma schiari agnor pementi! t- C'est du pur latin, disait-il, et Alfieri nous a rendu le service de rappeler la langue vers son origine, afin de la rendre plus mâle et plus propre à représenter les grandes pensées. « Ces élans de l'officier napolitain n'avaient-ils pas quelque cbose de singulier pour le temps et le lieu? Qu'on songe que nous étions en 1813 et dans le camp de Napoléon.
Il ne faut pas croire, malgré cela, que nous fussions aussi
assouplis au despotisme qu'on l'a prétendu depuis. Nous observions scrupuleusement la subordination militaire et nous faisions assez bon marolié du reste, il est vrai, mais nous ne nous sentions nullement humiliés pour cela, et si le grand homme que nous servions de tout notre cœur, sans discuter ses actes, pouvait compter sur notre obéissance empressée, c'était à de certaines conditions, qui, bien que tacites, n'en avaient pas moins d'empire sur ses volontés. Plus on était éloigné de lui dans l'échelle des grades et des distinctions, moins on était exposé à ses boutades, et il ne parlait guère aux soldats ou même aux officiers inférieurs qu'avec ménagement. Il n'avait que bieff rarement de ces moments d'impatience ou de brusquerie qu'on lui a tant et si durement reprochés. S'il se plaignait quelquefois avec amertune de la non-exécution de ses ordres, ou de ce qu'on ne les avait pas compris, il n'accusa jamais ses soldats, mais bien ses serviteurs les plus intimes, et c'est, en quelque sorte, en famille, qu'il se plaignait de leur nonchalance et de leur défaut de capacité. Il sentait, en un mot, et nous sentions aussi de notre côté, que ce n'était pas pour lui seul qu'il avait fait sa prodigieuse fortune et que le dernier homme de l'armée y était intéressé comme lui-même. C'est ce que tout le monde comprenait, non seulement parmi nous, mais encore dans le pays; car derrière cette omnipotence impériale qu'on lui accordait volontiers, comme au plus digne, c'était le grand intérêt national de 89 dont nul ne méconnaissait l'importance et dont il était le représentant.
J'avais été blessé à Dresde, un peu en avant du pont, mais blessé légèrement, ce qui n'interrompit mon service que vingtquatre heures. Nous cherchions à établir un passage au moyen d'un bac, et mes matelots y parvinrent facilement, tandis qu'on se fusillait d'un bord à l'autre. Nous eûmes bientôt jeté quelques compagnies d'infanterie au delà de l'Klbe. Les tirailleurs ennemis s'éloignèrent, mais dans l'intervalle je reçus, pendant que je causais avec le général Rogniat, du génie, une
balle sur la clavicule gauche. Cette balle était sans force, car elle avait frappé la terre avant de m'atteindre, et je ne l'eus que par ricochet; ce qui ne l'empêcha pas de percer ma capote à grand collet et tous mes vêtements de dessous, ni de m'égraiiguer la peau, de manière à la faire saigner abondamment. C'était une bagatelle qui me fit enfler Je cou sur le moment, mais qui u'eut aucune conséquence, et j'étais au travail le lendemain au point du jour, comme si rien n'était.
Nous avions passé le commencement d'août assez tranquillement, car une sorte d'armistice s'était établie, et on croyait que la paix pourrait se faire, mais si ou conçut cette espérance de notre côté, on ne tarda pas à être détrompé, et les hostilités reprirent de plus belle, vers la fin de ce mois. Nous fûmes tout à coup forcés à de brusques mouvements, et nous eûmes à faire, avec une rapidité extraordinaire, plusieurs marches et contremarches fort pénibles.
A peine eûmes-nous occupé Dresde que nous poursuivîmes l'ennemi et livrâmes successivement les batailles de Wurtzen et de Bautzen. Cette dernière, de beaucoup la plus importante, nous permit de reprendre nos quartiers à Dresde, bien qu'elle fut sans autre résultat, à cause de no-tre manque de cavalerie. C'est à Dresde que nous célébrâmes la fête du 15 août, à laquelle je n'avais pas assisté depuis plusieurs années, et que j'étais loin de penser que je voyais alors pour la dernière fois. L'activité que l'Empereur déploya dans ces marches perpétuelles que nous fîmes en Saxe à cette époque fut prodigieuse.
Sa Garde n'avait par conséquent point de repos; et je me rappelle que, lorsque enfin nous fûmes obligés de rester sur place, à Dresde, nous n'en n'eûmes pas beaucoup plus à cause des alertes. Combien de fois, rendu chez mon hôte et prêt à me déshabiller pour tâcher de sécher mes vêtements, je dus bien vite remettre mes bottes mouillées et courir avec ma troupe pour me rendre à telle ou telle porte. Mou lieutenant Gueydan, qui était très ami du confort et qui regrettait surtout le souper.
jurait à faire trembler les vitres, dans ces moments de presse, envoyait le tambour à tons les diables, et ses emportements comiques jetaient quelque gaieté dans ces scènes, au fond peu divertissantes. Qu'on se représente deux paillards de fort appétit qui, à la fin d'une journée très rude, tombent raisonnablement mouillés et croltés dans un appartement bien cliaud où les attend un bon repas. Ils entrent, ils respirent et sourient : ils commencent à se débotter et à étendre çà et là leurs casaq'ies imbibées de pluie, et s'apprêtent à venir se prélasser auprès du poêle, jusqu'à l'arrivée de la SQiupe! Mais tout à coup la grenadière se fait entendre, et les trois coups espacés leur vont au cœur, car il faut sur-Ie-cliamp prendre les armes. " Il ne s'agit pas de souper, mais de partir, « s'écriait Gueydan, en rappelant le mot du marécbal de Saxe. Ces prises d'armes subites furent très fréquentes à cette époque, car nous étions en face d'ennemis nombreux, tandis que nous en avions derrière nous une grande armée. Nous attaquâmes les premiers vigoureusement, si vigoureusement qu'en dépit de notre petit nombre nous les battîmes à plate couture. L'empereur Alexandre était présent à cette action si disputée, et nous apprîmes bientôt qu'une de nos premières illustrations militaires, le général Moreau, avait eu les deux mollets emportés auprès de lui. Je ne sais comment le bruit de cette apparition étrange se répandit parmi nous le jour même; mais le fait est qu'on en parla dans la Garde peu d'heures après l'événement. Dire quels sentiments excita cette incroyable nouvelle, n'est pas facile, car ces sentiments furent très divers, quoique presque également passionnés. Les uns, en effet, anciens admirateurs du célèbre proscrit, soutenaient que c'était une calomnie gratuite, qu'un homme tel que Moreau ne pouvait à aucun prix se trouver parmi les ennemis de la patrie, tandis que d'autres affirmaient, par suite de l'ancien esprit de rivalité entre les armées d'Italie et du Rhin, que la chose était certaine. Il y eut à ce sujet beaucoup de raisons alléguées pour et contre
CAMPAGNE DALLEMAG\E 289
et même de gros mots échangés. Ces gros mots n'eurent pas de suite; les circonstances étaient tellement pressantes que nul n'eût osé tirer l'épée pour son propre compte en un moment comme celui où nous nous trouvions. Mais rien de pareil à la confusion que nous éprouvâmes tous, lorsque nous ne pûmes plus douter de la vérité. Il fut bientôt avéré que Moreau avait été frappé dans le groupe même de l'empereur de Russie et qu'on lui avait fait l'amputation des deux jambes à Pyrna, le lendemain, opération qui avait amené la mort. Paix à sa mémoire, mais qu'on ne parle plus de lui! Car il n'est pas de services passés, ni de gloire acquise qui puissent faire absoudre une semblable fin !
On sait que je n'ai jamais prétendu suivre pas à pas les événements de la guerre, ou m'assujettir à un ordre régulier. Je saute donc à pieds joints sur les suites de cette mémorable journée de Dresde, sur notre marche en Bohême et notre retour a Dresde, après la malheureuse issue de la pointe de Van- Jamme à Kulm. Bientôt nous dûmes évacuer et marcher sur Leipzig. C'est là qu'eut lieu la dernière grande bataille qui détermina notre relour sur le Rhin, et par conséquent l'évacuation définitive de l'Allemagne.
Mous y fûmes battus à plate couture, sans avoir reculé d'un pouce au moment même, mais nous y épuisâmes nos munitions, et, il faut bien en convenir, l'espérance de rétablir nos affaires. Pendant l'action, le corps saxon qui était à notre service déserta et passa à l'ennemi aussitôt. Cette défection peu honorable, quoique assez naturelle, ne nous fut pas aussi fatale qu'on le prélendit dans le temps, mais elle nous confirma dans l'opinion que nous devions avoir de nos alliés allemands. Ce fut vers ce temps-là, si je me le rappelle bien, que le prince Poniatowski fut fait maréchal de France. Il vint au fort du combat trouver l'Empereur, qui était en ce moment près d'un moulin sur une butte, et autour duquel nous étions rangés. Jamais on avait vu le brave Polonais si beau et d'un aspect si
290 MKMOIRES Dl VICE-nMIRAL BAROX GRIVEL
imposant; il avait l'air de Mars en personne. C'était sa dernière apparition sur la scène, cl il devait se noyer le lendemain dans l'ElsIer.
Comme les événements marchaient vite, et (juil n'y avait pas une minute à perdre, si nous voulions re<>agner les bords du Rhin avec (jiiel(|ue chance de ne pas sortir de l'Allemagne absolument en débris, l'évacuation de Leipzig, décidée à la fin de la bataille, commença à deux heures du malin, il serait impossible de faire comprendre à quiconque ne s'est pas trouvé dans de pareilles échauflburées ce que la retraite, à travers les ponts nombreux (|u'il fallait francbir, présentait de difficultés. Ces ponts bâtis sur la petite rivière de l'Elsler sont tous étroits et seulement garnis d'un garde-fou peu élevé. Us devenaient impraticables pour peu qu'il y eût accumulation d'hommes et de bagages à leur abord. C'est ce qui ne man(|ua pas d'arriver et ce qui donna lieu à des scènes de violence inévitables. Comme il n'y avait pas de raison de s'arrêter, lorsqu'on avait l'ordre de marcher et qu'on précédait la Garde impériale, je fus obligé de traiter sans cérémonie plusieurs voitures qui se disputaient pour avancer et de les mettre d'accord en les poussant sur les bas côtés de la roule, au ris(|ue de les faire tomber dans la rivi.re. Je fus apostrophé en français et en allemand par ceux qu'elles contenaient, mais je ne m'en souciais guère, en un pareil moment. Au reste, le désordre ne dura pas, et nous passâmes, comme on peut bien le supposer, sans nous en inquiéter. L'essentiel était de se retirer de ce pré et de s'en tirer sans perte de temps. Mous étions si pressés que, très peu après, on fit sauter le dernier pont, ce (|ui mettait une barrière en Ire nous et l'ennemi.
Cette explosion-nous surprit. Xous sa\ions bien que la Garde était passée, mais nous avions encore en arrière plus de vingt mille hommes, aux(|uels on ôtait ainsi la possibilité de nous rejoindre et qui devaient être pris forcément. C'est ce qui arriva.
On prétendit que Tordre de faire sauter le pont avait été mal compris, qu'il ne devait être exécuté qu'après le passage du dernier de nos soldats et qu'on avait mis dans cette action une précipitation blâmable; mais peu de personnes crurent à cette assertion et le cas resta douteux. Ce qui ne l'était pas, c'était le mauvais efTet que l'événement produisit sur l'armée, qui, après avoir si vaillamment combattu, se trouvait obligée, pour s'assurer sa retraite, de sacrifier un si grand nombre de soldats.
Les Russes et les Prussiens se précipitèrent en avalanches sur ces glorieux débris et les acculèrent à l'Elster devenu infranchissable. C'est là que périt l'héroïque Poniatouski avec beaucoup d'autres. Il avait espéré qu'en se précipitant dans l'Elster, il franchirait aisément ce cours d'eau, et certainement il y eût réussi si son cheval eût pu prendre pied au bord opposé, mais il n'y avait point de rampe, et c'est en vain que l'animal cherchait à s'élancer contre un terrain à pic. L'ennemi survenant, il fut criblé de balles avec son cavalier.
Une division entière fut prise, ainsi (jue les nombreux blessés et malades trouvés en ville. Enfin les suites de cette sanglante bataille de l^eipzig furent telles que nous dûmes songer dès lors à la totale évacuation de l'Allemagne et même nous préoccuper de ses difficultés.
En efl'et, la défection des Saxons durant le dernier conflit nous présageait des défections nouvelles et, on peut dire, universelles. Mous n'avions plus à compter sur les Allemands, quels qu'ils fussent, et nous en eûmes bientôt la preuve à Hanau, où les Bavarois osèrent se mettre en travers de notre route. Jusque-là, la Garde seule marchait réunie, mais autour d'elle flottaient des milliers de détachements de tous les corps ou de soldats isolés, qui, ne trouvant point de distributions, maraudaient toute la journée et ralliaient le soir au bivouac à volonté.
Il ne faut pas croire que ces pillards entendissent déserter,
ni se rendre pour cela; ils recevaient fort bien les coureurs ennemis à coups de fusil, (|uand il arrivait à ceux-ci de se présenter, et les recevaient même avec un certain aplomb. Ils n'étaient plus avec leurs officiers, il est vrai, mais il ne manquait jamais d'une vieille moustache, qui prenait le commandement au moment du danger et qui défendait le souper des camarades vigoureusement. On a peine à comprendre, quand on se représente une masse de troupes en dissolution, comment il s'établit, à cause des habitudes militaires, une sorte de discipline, acceptée de tous, dans ces rencontres. Il est certain, néanmoins, qu'il régnait toujours une sorte d'ordre dans le désordre général. On n'obéissait point aux chefs, il est vrai, parce qu'il n'y a pas de subordination qui tienne contre le défaut de distributions régulières; mais on ne les bravait point pour cela et souvent on les nourrissait. Il semble que chacun rentrât, par la force des choses, dans le droit naturel. Cette manière de marcher ensemble, malgré la dispersion générale et le mélange de tous les corps, s'appelait s'en aller en fricoteurs. C'était le mot reçu et si bien passé en usage qu'il n'était point étrange de voir des colonels et même des généraux, ayant perdu leurs régiments ou leurs brigades, s'en servir plaisamment en parlant d'eux-mêmes, a II n'y a que des Français, disait-on, pour offrir de pareilles scènes, sans qu'il en résulte d'affreux malheurs et des massacres même de plusieurs officiers, u Mais il faut considérer que nos soldats n'étaient pas, comme ceux de quelques autres pays, des mercenaires ou des goujats enrôlés à croix ou pile, qu'ils étaient le plus pur sang de la nation et qu'ils avaient généralement un grand fonds de moralité. Ils devenaient pillards, sans doute, dans l'occasion, et surtout quand on ne leur donnait pas de pain; mais rarement leur maraude était accompagnée de violences, ni surtout de révoltes envers leurs supérieurs. C'est que ces derniers étaient de même nature qu'eux, qu'ils sortaient de leurs rangs et qu'il n'y avait entre eux et le soldat aucune différence de
caste, différence qui, dans les armées étrangères, était encore à peu près universelle. On peut dire qu'en dépit des peines qu'on endurait, l'esprit de famille n'était nullement diminué parmi nous, et que nous n'avions pas à craindre la désertion. C'était beaucoup dans un pareil désarroi.
La retraite se continua sans obstacles sérieux jusqu'à Hanau. Là nous trouvâmes les Bavarois du général de Wrède en travers de la route, et nous fîmes halte dans de grands bois, non loin de la ville, pour prendre quelques dispositions. Le temps d'arrêt ne fut pas long, et il en coûta cher à nos ci-devant alliés, pour la vaine gloire qu'ils avaient ambitionnée. Leurs divisions furent culbutées, haut la main et sans la moindre hésitation. Ln bataillon de chasseurs de la vieille Garde, restée en colonne, donna avec tant d'impétuosité que la plupart de ses baïonnettes étaient tordues après l'affaire, et l'ennemi fut mis en pleine déroute par cette charge. Beaucoup de Bavarois se noyèrent dans le Mein, et nous arrivâmes à Francfort peu après.
Nous touchions au Rhin, à nos limites naturelles, à cette France vers laquelle nous étions refoulés, il est vrai, mais que nous allions néanmoins revoir avec plaisir. Nous ne pouvions nous cacher que nous serions bientôt suivis par les ennemis victorieux, mais nous n'imaginions pas qu'ils osassent violer notre frontière; car, malgré nos récents désastres, nous étions encore pleins de foi en nous-mêmes, et nous pensions qu'en touchant seulement le sol de la patrie, nous y puiserions une vigueur irrésistible. Malheureusement, nous laissions en Allemagne plus de soixante mille hommes de nos meilleures troupes, dispersés dans les places fortes de la Prusse depuis Dantzig jusqu'à Magdebourg, et c'était autant de perdu. Quel noyau pour la levée générale que nous prévoyions et qui devait, en définitive, défendre le sol ! Peut-être le succès de cette défense a-t-il tenu à ce déficit?