‹ Mémoires: Révolution - Empire;Chapitre 37 sur 75 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

CAMPAGNE DE FRAXCE

Renforcement de mon détachement. — Le nouvel esprit de lu Garde. — NoMe pro|Kis de liivouac. — Jamais je n'ai laut souflert. — Combats sungliints en Cliampagne. — Arris-sur-Anbe. — Je suis nommé CHpiiaine de vais-eau. — Foniainebleau. — Appel de l'Kmpereur — « A Paris! » — Capiliiialiou de Paris. — Helour à Fontainebleau. — Emissaires royalistes. — Trisles dcfectinus autour de Napoléon. — Le cœur de ses soldats lui reste. — La France vaincue, quelle humilialion!

Nous passâmes le Rhin et vînmes à Mayence. Là nous nous airêtàmes quelque temps, et ce fut heuieux pour moi, qui n'en pouvais plus.

Au bout de quelques jours, je fus guéri. Mon domestique avait été malade, lui aussi, et les chevaux très mal accommodés chez le juif chez le(|uel je logeais. Ils étaient restés, pour ainsi dire, à l'abandon. Jamais ils n'avaient été en si piteux état, ni leurs maîtres non plus.

J'avais une envie extrême de me raccorder avec ma troupe, car, depuis l'arrivée de l'Empereur à Paris, des mesures rigoureuses avaient été prises, afin de compléter les corps, armer les nouveaux soldats et les pourvoir de tout ce qui était nécessaire, pour qu'ils pussent servir utilement. Les marins s'étaient ressentis de cette augmentation, et mon petit détachement fut porté à 450 hommes environ, par l'adjonction de ceux de nos camarades qui étaient restés en France.

Je n'en conservai point le commandement en chef, le major ayant rallié avec plusieurs autres officiers, parmi lesquels se trouvaient MM. Boniface et Gérodias, que je n'avais pas vus depuis l'Espagne. Mais ce qu'il y eut d'heureux pour moi, en

CAMrAGXE DK FRAXCE 205

cette occasion, c'est que mon ancien ami de Saizieu était à notre tète. Je ne l'avais jamais oublié, car il était mon chef de file sur V Alerte, lorsque je faisais mes premiers quarts, et je lui devais beaucoup pour mon instruction. Il avait aussi commandé les deux bataillons de marins et d'ouvriers employés au siège de Cadix, et je m'étais trouvé sous ses ordres au Trocadéro, ainsi que dans la flotlille dont il m'avait confié l'avantgarde. Xous avions plusieurs fois combattu côte à côte, et c'est avec plaisir que je le revis à notre tête.

11 m'expédia promptement à Paris pour activer les fournitures dont nous avions besoin, et je le rejoignis aussitôt que ma commission fut remplie. C'est alors que nous commençâmes cette campagne de France, si glorieuse pour nous, malgré noire désastre final, et dans laquelle la Garde impériale se montra ce qu'elle était encore, en dépit des changements qu'elle avait subis dans sa composition et dans son essence. Ce n'était plus, en effet, les mêmes hommes, depuis les pertes que nous avions subies en Russie, mais l'ancien esprit de ce corps célèbre régnait encore avec beaucoup de force, bien que l'abnégation ne fût plus aussi complète et que l'ambition de se distinguer, sans arrière-pensée, ne fut plus l'unique mobile de beaucoup de chefs. L'amour des croix, des titres et des grades, surexcité par des avancements miraculeux, avait un peu dénaturé l'institution primitive et fait pénétrer dans les rangs une sorte d'égoïsme, sans exemple jusquelà. La valeur élait toujours la même, sans doute, mais elle était moins exempte de convoitise que par le passé, et par conséquent moins pure. En somme, la Garde était toujours une élite; mais la personnalilé s'y montrait quelquefois à découvert, ce qu'elle n'eut osé faire dans le principe.

On trouvera, peut-être, que je m'arrête souvent à retracer mes impressions dans ce récit, à bâtons rompus, des événements contemporains, mais je ne puis passer sous silence les époques de décadence, pas plus que celles de la plus grande

élévation des senliments de notre armée, .l'avais vu, dans ma plus tendre jeunesse, éclater tant de vertus militaires et un dévouement à la patrie si paifait, que je demeurai longtemps sous le charme de ces souvenirs. Qu'on ne pense pas que je fusse le seul à remarquer la différence des temps et des hommes ! Il y avait dans la Garde plusieurs officiers qui, sans être moins dévoués que les antres à l'Empereur, mettaient avant tout la nationalité et qui étaient aussi jaloux de l'honneur de l'armée que de ses succès. Ceux-là étaient persuadés que leur premier soin devait être d'entretenir dans les âmes le sentiment qui animait les anciens défenseurs de la France. Témoins des miracles qu'avait produits le désintéressement si noble de nos vieilles phalanges, ils se plaisaient à le rappeler dans leurs conversations intimes, et soutenaient que tout serait perdu, le jour où ce sentiment s'altérerait : c'est ce qui leur faisait déplorer les ambitions vulgaires et le désir immodéré d'avancement, et cette soif de récompenses qui se manifestait de plus en plus parmi nous.

Je ne puis malheureusement reproduire une conversation de bivouac dans laquelle un officier d'artillerie, blanchi sous le harnais, faisait l'historique de la guerre de la Révolution, sous ce rapport spécial. Comme il était pénétré de son sujet, il s'exprimait avec une facilité pleine de grâce et une autorité qui entraînait, bon gré, mal gré, ses auditeurs. Il s'adressait en particulier à l'un de nous, qui était victime d'un passe-droit évident, et lui disait : n Un passe-droit est un petit malheur quand on est sûr de l'estime et de l'amitié de ses camarades, quand on sent qu'on fait partie du lieu qui unit la masse armée, de l'esprit (|ui l'anime et qui la vivifie. Croit-on que les grosses épaulettes et les broderies éclatantes suffisent seules pour tenir le faisceau militaire et l'empêcher de se dissoudre? Il n'en est rien, et l'influence qu'exercent sur l'esprit du soldat les sousordres dont il connaît le mérite et qui savent supporter l'oubli, sans se décourager ni se plaindre, est autrement puissante

que celle des chefs les plus favorisés, fussent-ils couverts de plaques et de cordons. Ce sont ces dévouements obscurs qui supportent le poids du jour et qui maintiennent par leur exemple la vertu militaire d'une nation. Ce rôle est assez beau, même pour consoler de l'injustice! «

Je ne rapporte peut-être pas, dans les mêmes termes, ce qui fut dit dans l'entretien dont je parle; mais je suis certain d'en rendre le fond avec exactitude. Je puis assurer que cette hauteur de pensée, qui semblerait exagérée de nos jours, n'était pas rare dans cette Garde qu'on croyait si uniquement préoccupée d'avantages personnels, et qui ne tarda pas à démontrer, dans la campagne de France, combien elle avait encore de valeur patriotique.

Je reprends mon récit.

Je ne rapporterai point par le menu les divers incidents qui nous conduisirent de la ligne du Rhin à celle de la Marne et jusque sur les bords de la Seine. Tout le monde les connaît, et ce serait une répétition inutile. Je dois déclarer toutefois que jamais je n'avais tant souffert en faisant la guerre que pendant ces quelques mois que nous employâmes à défendre le sol. La rapidité avec laquelle nous étions contraints de nous couvrir, la nécessité de combattre sans cesse, la rigueur du froid dans les plaines de la Champagne et l'ennemi qui ne nous laissait pas respirer, nous forçaient à développer tout ce que nous avions d'énergie et de courage. C'était comme un défi entre la Garde et les meilleures troupes étrangères; défi glorieux, dans lequel nous devions succomber à cause de notre petit nombre, mais qui devait, en revanche, immortaliser l'armée française, dont nous nous regardions comme les représentants.

Les combats sanglants et multipliés de cette époque font foi de notre résistance. Alontereau , Saint-Dizier, Craon, Montmirail et Arcis-sur-Aube sont là pour prouver avec quelle vigueur nous défendions le sol. Je fus avancé pour cette affaire

298 MEMOIRES DU VlCf>A\IIRAL BAROX GRIVEL

dernière, qui fut pour moi l'occasion de faire connaissance avec le général Exelmans.

Xous venions de terminer un pont sur la rivière, et nous nous retirions selon notre usafje, pour nous rendre ailleurs, — car, à cette époque, nous n'avions pas besoin d'ordres, et nous courions de nous-mêmes au plus pressé — lorsque le général se présenta devant nous, encore tout échauffé du combat, et nous dit que la cavalerie ennemie était aux trousses de la noUe en nombre extrêmement supérieur et que, si nous ne défendions pas le passage de la rivière, tout était compromis. Nous revînmes nous enibus(|uer au bord de l'eau jusqu'au moment où notre dernier cavalier fut passé. Nous démantibulâmes le pont immédiatement et opérâmes notre retraite au travers de la prairie. Il était temps, car les boulets nous enlevèrent quelques hommes, comme nous la traversions.

C'est pendant que nous étions à Reims que l'Empereur fit tomber sur nous sa dernière munificence et que je fus fait capitaine de vaisseau. Quelques autres avancements et plusieurs croix nous furent également accordés. Ces récompenses furent bien reçues, quoiqu'elles ne fussent pas nécessaires pour nous animer, et pour mon compte je n'avais nul besoin d'un pareil stimulant. J'étais encore plein de foi, malgré nos malheurs quotidiens, et ma confiance dans une bonne fin n'était pas ébranlée. Il ne fallait toulefois pas une grande perspicacité, en ce moment, pour prévoir une catastrophe. Pour peu que je me fusse rendu compte de l'état de nos affaires, il est clair que j'en eusse pressenti la terrible solution; mais j'étais loin de ces idées et ne pensais absolument ([u'au présent, absorbé que j'étais parles travaux de chaque jour.

Aussi je buvais du Champagne à Reims, sans le moindre souci, car le hasard nous avait poussés dans une bonne maison de cette ville où on nous prodiguait toutes sortes d'attentions. Au surplus, nous n'y restâmes (|ue peu de temps et nous ne tardâmes pas à venir à Fontainebleau, qui fut notre dernière étape.

II n'entre pas dans mon plan de rapporter les scènes contemporaines, et je n'en parle qu'autant que je le juge nécessaire pour faire connaître ma marche particulière et ma manière de voir. C'est bien plus l'histoire de mes sensations que des événements que j'écris, et cependant je tâche de suivre, autant que possible, les hauts et les bas de notre esprit militaire, afin de me rendre un compte fidèle de ses variations. Elles furent nombreuses à celte époque les variations de l'esprit militaire, et depuis mon entrée au service en 1794, jusqu'à la dissolution de notre armée en 1814, j'ai eu le temps de les observer. Il y en a d'affligeantes, sans doute; mais, en faisant la part de la faiblesse humaine, on peut hardiment se demander, si aucune armée au monde eut résisté plus que la nôtre à l'entraînement des circonstances. Je ne le crois pas et je rends hautement témoignage à la constance héroïque de nos dernières phalanges. S'il y eut des défections plus tard, ce n'est pas à la nation militante qu'elles doivent être imputées, et cette masse guerrière, loin de varier avec la fortune, resta fidèle dans les mauvais jours, non seulement à la personne, mais à la mémoire de l'homme qu'elle regardait comme le représentant du pays. C'était du patriotisme égaré, si l'on veut, mais louable assurément, de quelque façon (|u'on le considère. Nous n'étions ni les soldats d'Alexandre, ni ceux de César, nous étions avant tout ceux de la France, et la suite prouva que nos vœux et noire sang étaient principalement pour elle.

Nous arrivâmes à Fontainebleau, comme je l'ai dit, avec les restes de nos forces, et la Garde s'installa autour du Palais. Ce fut durant notre marche sur cette ville que nous apprîmes ce qui s'était passé à Bordeaux, et que nous entendîmes parler pour la première fois de trahison. Les progrès des Alliés dans le Midi expliquaient, jusqu'à un certain point, la conduite des Bordelais, mais ils ne la justifiaient pas à nos yeux; et nous trouvions étrange, nous qui étions en train de nous sacrifier chaque jour pour la France, que chacun ne fut pas disposé à en

l'aire autant. Mous ne pouvions exiger des citoyens d'une ville de commerce ruinée par la guerre et au fond mécontente, (|u'elle résistât à rennomi; mais de là à lui ouvrir elle-même ses portes et à l'accueillir comme un libérateur, il y avait loin; et nous ne concevions pas un empressement si honteux. L'exemple de Bordeaux trouva des imitations dans le Midi, et nous devions nous y attendre.

Les partis se remuèrent aussi à Paris, et nous ressentîmes les effets de leur résurrection. On ne put nous cacher plus longtemps la gravité des événements et l'extrémité à laquelle nous étions réduits.

L'Empereur nous les annonça lui-même... Rassemblés autour de lui dans la cour du Cheval-Blanc, il nous dit à peu près ces paroles : ^ L'ennemi m'a dérobé trois marches. Il s'est porté sur Paris, où des émigrés auxquels j'avais pardonné ont proclamé les Bourbons et arboré la cocarde blanche. Voulez-vous (juitler cette cocarde tricolore, sous laquelle vous vous êtes couverts d'honneur pendant vingt ans? ou voulezvous la défendre et me suivre à Paris? « La réponse ne pouvait être douteuse. Mous levâmes ensemble nos épées, et un immense cri : « A Paris! « retentit aussitôt dans tous les rangs. "Eh bien, reprit l'Empereur, en avant!" Mous nous mîmes immédiatement en route, et, je puis l'attester, avec un entrain remarquable. Il y avait même de la gaieté dans notre allure et, quand on songe que nous allions évidemment combattre des forces décuples des nôtres, on ne peut s'empêcher d'admirer un semblable élan. C'était une dernière partie à jouer, nous le sentions et nous voulions, si nous devions succomber, tomber du moins sous les yeux de nos concitoyens. Jamais je n'avais vu la (îarde plus animée, plus contente d'en venir aux mains. Personne ne s'abusait sur l'immense danger que nous allions courir, mais nous étions certains de faire une trouée terrible, partout où nous nous serions présentés, et nous attendions beaucoup du peuple de Paris, si nous parve-

nions à lui donner la main. En somme, nous voulions en finir d'une façon ou d'une autre, car, battants ou battus, une solution définitive ne pouvait manquer de s'ensuivre, et nous étions si fatigués des marches et contre-marches, que nous commencions à craindre d'être usés jusqu'à la corde avant d'avoir pu joindre nos ennemis dans un combat à mort, comme c'était notre désir.

C'est dans ces intentions que nous allâmes jusqu'au lieu appelé La Cour de France. Mais, arrivés là. nous apprîmes, peu après avoir établi notre bivouac, la caj)itulation de Paris et le revirement du maréchal Marmont, duc de Raguse, et de ses troupes; ce qui nous enleva notre dernière espérance. Nous rétrogradâmes sur Fontainebleau, la mort dans l'âme, profondément humiliés de ce que nous regardions comme une félonie du Maréchal et de ses soldats. Nous ne tardâmes pas à être désabusés sur le compte de ces derniers et leur rendre pleine justice, mais l'effet de leur mouvement n'en fut pas moins funeste, en ce qu'il nous ôta la confiance qui nous avait soutenus jusque-là. On peut dire que de ce moment datent les premiers doutes qui s'élevèrent, dans l'esprit de nos soldats, sur l'issue de la campagne.

Rendus à Fontainebleau, où nous reprîmes la position que nous avions quittée lavant-veille, nous ne tardâmes pas à être travaillés par des émissaires venus de Paris et qui, s'adressant d'abord à ceux de nos hommes qui appartenaient aux départements réunis, réussirent à débaucher quelques pauvres diables^ après les avoir grisés. Mais ils échouèrent en général, et reçurent des corrections tellement rudes, qu'ils disparurent bientôt de tous les cabarets. Malheureusement, ces meneurs du parti royaliste ne se bornèrent pas à corrompre les soldats. Ils pensèrent avoir meilleur marché d'autres gens qui avaient beaucoup à perdre, et ce fut vers eux qu'ils dressèrent leurs batteries. On vit alors autour de Napoléon des choses qu'on aurait cru impossibles en d'autres temps, et qui nous scandali-

soient, nous autres pauvres ignorants, comme si nous n'avions pas du nous y attendre. Nous savions pourtant à merveille beaucoup d'histoires touchant les infirmités de la nature humaine; mais (|uelle différence de lire des actes d'ingratitude dans un livre ou de les voir s'accomplir sous ses yeux. Il est certain que pour ceux qui n'adoraient pas l'Empereur, mais qui le servaient fidèlement, parce qu'ils le regardaient comme le représentant du pays et comme sa personnification la plus éclatante, le refroidissement subit de quelques officiers de haut rang, qui lui paraissaient plus particulièrement attachés et qu'il avait comblés de biens et d'honneurs de toutes sortes, était une chose incompréhensible.

La défection des hauts fonctionnaires civils et celle de la foule moutonnière qui marchait sur leurs traces ne nous impressionnaient pas au même degré, car, à tort ou à raison, nouS' estimions que l'honneur militaire devait préserver les guerriers de toute chute de ce genre. Malheureusement il n'en fut pas ainsi, et je ne puis assez dire combien nous en fûmes humiliés; combien l'espèce de contrainte, qui s'organisa autour de Xapoléon pour influencer et surtout pour hâter ses dernières résolutions, nous parut détestable, et quelle amertume la conduite, qu'on tenait envers lui, répandit dans nos âmes, quoique nous ne la connussions pas entièrement. Je ne sais pas même comment nous supportâmes ce qui en transpira, mais nous étions sans direction, l'ourlant je ne doute pas que, s'il eût dit un mot, nous n'eussions fait place nette, entre lui et nous, à la minute, et (|ue nous ne l'eussions entouré, comme aux plus beaux jours de sa puissance, pour le suivre où il eût voulu nous mener. Les rois de l'Europe avaient beau le proscrire, une partie de la France l'abandonner et la mauvaise fortune s'acharner à sa perte, rien n'y eut fait dans un pareil moment, et nous eussions prouvé au monde (|ue le malheur pouvait lui enlever tout, hormis le cœur de ses soldais.

Les scènes dont nous fûmes, tour à tour, acteurs ou témoins,

CAMPAG^E DE FRAIVCE 3o3

dans cet acle final de l'Empire, n'eurent rien de varié, l)ien que les événements marchassent avec rapidité. Elles étaient, au contraire, pour nous, dune uniformité fatigante, et je ne pense jamais, sans une peine réelle, au désœuvrement général, qui précéda le dénouement attendu. Le service se faisait toujours au Palais et dans les environs comme de coutume, mais il était aisé de voir que le nerf de la discipline serait bientôt sans force, et que la confiance qu'on avait dans la destinée s'affaiblissait à vue d'œil. Ce qu'il y a d'étrange, c'est (|ue, dans le grand désarroi que tout le monde prévoyait, les préoccupations personnelles ne se faisaient que rarement jour. Il ne manquait pas parmi nous d'hommes éclairés qui attendaient tout de leur épée et qui étaient en état déjuger des suites que l'immense changement qui se préparait devait avoir pour leur fortune militaire; mais, en général, on n'avait pas lieu de s'inquiéter de l'avenir pour soi-même. La catastrophe, qui frappait tout le monde, était si grande el ses effets si terribles, que la pitié l'emportait sur l'égoisme dans toutes les âmes. Cela ne pouvait durer longtemps, sans doute, et il était impossible que les sentiments généreux qui dominaient encore parmi nous ne cédassent pas, à la fin, au poids des «circonstances; mais, pour le moment, ils étaient encore dans toute leur force, et je me plais à le constater pour l'honneur de la Garde et de l'armée en général .

Je ne veux pas décrire les dernières convulsions de l'agonie de Fontainebleau, ni la dispersion (jui s'en suivit. Je souffre trop de me rapporter à cette époque fatale. Jamais on n'est tombé du ciel en terre plus complètement que je ne le fis à cette époque; jamais on n'a vu se dissiper d'une manière plus soudaine les illusions de la jeunesse. J'avais passé ce bel âge depuis longtemps, puisque ma trente-cinquième année était commencée. Mais j'avais conservé à un haut degré la chaleur du cœur et l'activité de la pensée, ainsi qu'une abnégation personnelle qui tenait autant à mon tempérament qu'à ma pre-

mière éducation. Je ne ressentais pas en moi les mouvements impétueux de ce qu'on appelle l'ambition ; et si je désirais autant (|u'un autre me faire remarquer, je n'éprouvais ni la soif de l'avancement, ni celle des richesses. Parvenu par événement à un grade relativement élevé et favorisé au delà de mes anciens camarades du même temps que moi, je voyais renverser mon pot au lait sans sourciller, bien que je n'eusse aucune ressource que mon grade, et que la chute de l'Empire me laissât sans autre fortune que mes appointements courants et quelque argent que j'avais laissé chez M. Chicou. J'avais renoncé depuis longtemps in petto à ce qui pouvait me revenir de la maison paternelle et je ne comptais pas aller m'imposer à mon père comme une charge, ne sachant pas s'il conserverait lui-même sa place et s'il ne serait pas embarrassé pour faire vivre mes jeunes sœurs. Eh bien, ces réflexionschagrines, quieussentétéfortnaturelles dans ma position, je ne les faisais pas, ou du moins elles ne m'occupèrent qu'un instant. Qu'était, en effet, mon malheur particulier en présence du malheur immense dont j'étais témoin et de ceux plus grands encore que je croyais voir dans l'avenir? La France, pour laquelle j'avais combattu depuis que je pouvais tenir une épée et que j'aimais avec idolâtrie, n'était-elle pas envahie, l'ordre des choses, dans lequel j'étais habitué à vivre, détruit, et la société livrée à l'inconnu? Que fallait-il de plus pour remplir mon âme et me faire compter pour rien ce qui me frappait personnellement? Oui, Dieu n'est témoin que je ne songeais qu'à l'humiliation de la France, en me séparant de mes compagnons d'armes, et que je n'eus aucun souci de ce que je deviendrais.

CHAI'ITRE XIX

UIVIE HALTE AU PAYS i\ATAL

A Paris, la mori au cœur. — L'atlitude des Alliés. — L'empereur Alexandre.

— L'animation des Tuileries. — Arrivée du Roi. — Le vrai peuple reste froid. — Manifeslalions déplacées. — Loiii* XVIII et les Alliés. — Retour au pays nalal. — .\Ia famille. — Pétrification. — l'arents et amis. — Intrii{ues el ambiiioiis. — a Ote-toi de là que je m y mette. » — Lnssilude et pHresse. — La France se reprend. — Trop de postulants. — L'armée et le Roi. — Ils n'ont rien oublié ni rien appris. — Aux eaux de \Iiers.

— Cheialier de Saint-Louis!...

Les marins ayant ordre d'aller au Havre, pour y être licenciés, s'y rendirent, et les autres corps de la Garde reçurent des destinations diverses à la suite des adieux. Je me rendis à Paris, la mort au cœur, et ma première impression fut de me sentir étranger dans cette grande ville. Comme elle était occupée par l'ennemi et qu'un gouverneur russe la commandait, j'étais complètement désorienté, et je ne savais vraiment encore si j'avais une patrie...

.le me souviens que j'hésitai à l'entrée de la rue .l.-J. -Rousseau, oii j'avais laissé mes bons parents la dernière fois, ne sachant s'ils avaient chez eux quelques militaires étrangers envoyés par billets de logement. Ce ne fut pas sans anxiété que je demandai au portier ce t|u'il eu était. Heureusement il me rassura, et je ne tardai pas à embrasser ma cousine, qui fut enchantée de me revoir sain et sauf. Son mari, extrêmement occupé des affaires de la ville, ne pouvait guère s'absenter de la Préfecture, et il n'était pas à la maison quand j'arrivai, mais il me fit, à sa rentrée, le meilleur accueil.

C'est de lui que j'appris la manière dont les Alliés en usaient

306 MEMOIRES DU VICE-AMIRAI, BARON G R l V E L

à Paris, et comment Tordre n'avait cessé d'y régner, ce qui ne laissait j)as (|iie d'être remar(|nal)le an milieu d'une invasion complu] liée d'événements si divers.

Les Alliés n'étaient pas tous au même degré animés d'un esprit malveillant, et, hormis les Prussiens, ils se montrèrent, en général, modérés, sinon dans leurs exigences, du moins dans leurs façons de faire. Après avoir pourvu au gouvernement et au commandement de la place, assuré le logement des innombrables étals-majors, et pris les dispositions militaires qui leur parurent convenables, ils laissèrent volontiers k la garde nationale le soin de la police intérieure de la ville, et à l'autorité française, c'est-à-dire au Gouvernement provisoire nouvellement établi, la direction des débris de notre armée (|ui affluaient de tous côtés vers la Capitale, soit individuellement, soit par petites parties. Ils se conduisirent sagement en cela; il est certain que toute autre marche eût compromis, sans aucun fruit, non seulement la tranquillité publique, mais l'arrivage des subsistances, dont le service devenait plus difficile de jour en jour à cause du doublement instantané des consommateurs. Il n'est au pouvoir de personne de connaître ce qui se serait passé, s'ils en eussent agi comme le voulaient Bliicher et ses Prussiens, mais ce qui est indubitable, c'est qu'une dévastation générale eût régné dans un rayon fort étendu autour de Paris et que c'eût été peut-être le moindre de nos malheurs.

Mous étions bien bas, certes; l'Europe entière était chez nous, reine et maîtresse au moyen de son million de soldats. Nos armées étaient battues et dispersées, et notre esprit public complètement faussé par les défections et le triomphe d'un parti qui s'était jeté à corps perdu dans les bras de l'étranger; mais que de ressources encore, si nous avions été contraints de reprendre nos armes à demi usées par les vexations des envahisseurs et de recommencer la guerre dans les montagnes ou au delà de la Loire, et de m)us unir au.x V<Midéens ainsi qu'à la

Page 1