‹ Mémoires: Révolution - Empire;Chapitre 38 sur 75 · UNK HALTE AU PAYS NATAL · texte numérisé non relu

UNK HALTE AU PAYS NATAL

Bretagne encore intacle. Il n'eût fallu, pour nous pousser à cette extrémité, qu'une conduite moins mesurée de la part des Alliés. Heureusement ils sentirent leur position et n'abusèrent pas de leur fortune. 11 est même juste de dire (|ue l'empereur Alexandre, tout en donnant la main aux mesures politiques et militaires des Alliés, en adoucit, tant qu'il put, la rigueur et s'exprima plusieurs fois sur le compte de la France avec une courtoisie voisine de la magnanimité. II se concilia ainsi l'estime de tout ce qui, parmi nous, méritait encore d'être appelé Français, et ce succès eu valait bien un autre. Il fut d'ailleurs le seul souverain dont Paris ait gardé la mémoire, et les autres ne firent que peu ou point d'impression.

Je ne m'attache nullement à cette série de faits que l'on appelle l'histoire, et peu importe que je brouille les dates quebjuefois; mais je suis sûr de peindre fidèlement les époques, et celle dont je parle était certainement assez curieuse pour rester dans ma mémoire. La physionomie de Paris était si extraordinaire, qu'à force d'étonnement, on avait fini par ne plus s'étonner, et que les allées des Tuileries, remplies d'uniformes étrangers, à ne pouvoir pas s'y retourner, n'en étaient pas moins bordées de femmes élégantes, parmi lesquelles figuraient beaucoup d'officiers français venus récemment de l'armée, beaucoup d'émigrés accourus de tous les points de l'horizon, et même quelques héros de la Vendée, avec leur armement bizarre et leurs panaches à la Henri IV. Tout cela grouillait pêle-mêle et paraissait animé d'un même entrain.

Le beau temps qu'il faisait aidai; à cette fusion accidentelle, et il eût été difficile aux passions politiques de ne pas se taire quelques instants devant le plaisir que chacun trouvait à respirer, après d'aussi chaudes alarmes.

En général, on n'avait point de mauvais procédés à reprocher aux officiers russes ou anglais, et les uns et les autres jouissaient d'une sorte de considération personnelle qu'ils tenaient à justifier. Les Allemands et surtout les Prussiens

étaient moins prisés, quoiqu'il y eût parmi eux beaucoup d'hommes honorables. Mais, de tous ces vainc] ueurs, les plus extraordinaires étaient, sans contredit, les prétendus soldats de l'armée de Condé. Cependant ils n'avaient encore aucune influence, et le comte d'Artois, qui était, disait-on, lieutenant général du royaume, n'en avait pas beaucoup plus.

On attendait le Roi. Le roi Louis XVIII fit, en eftét, son apparition plus tard, et je le vis passer au milieu de son cortège. Il avait une belle figure, et on vantait sa grâce et son esprit d'à-propos. On commençait même à parler de la Charte qu'il devait octroyer à son début, mais le gros du peuple et surtout les militaires se souciaient fort peu de ce présent royal, dont ils ne connaissaient pas la valeur. D'ailleurs, toute considération autre que celle de l'humiliation nationale était mise de côté, en ce moment, par ces âmes ingénues, et les rhéteurs politiques, qui devaient bientôt prendre une si grande place dans nos discussions, n'étaient que peu ou point écoutés. Qu'importait, en effet, aux vieux défenseurs du sol français qu'on leur parlât de liberté, lorsqu'ils voyaient la France aux abois et son indépendance en question; lorsqu'ils ne pouvaient se dissimuler qu'on fondait un Gouvernement nouveau, sous le bon plaisir de l'étranger; et que la gloire acquise au prix de leurs travaux et de leur sang allait s'évanouir sans retour?

Ces réflexions amères étaient inévitables en un pareil moment, et elles ne pouvaient qu'influer d'une manière désagréable sur l'accueil que le peuple et l'armée firent aux Bourbons. En vain les personnes qui raisonnaient de sang-froid reconnaissaient que Louis XVIII ne pouvait maîtriser les circonstances, qu'après tout il n'avait pas produites; que si nous avions succombé dans notre lutte contre l'Europe, on ne pouvait imputer nos désastres à sa famille, et que, dans la fausse position que les événements lui avaient faite, il était difficile à ce Prince de faire plus que de nous promettre des institutions libérales, les masses ne se payaient pas de semblables raisons et

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