UNE HALTE AL PAYS KATAL 3U
que, s'il eût été le maître chez lui, il les eût immédiatement écartés, non seulement de sa personne, mais de sa cour et de son gouvernement. Je le croirais volontiers; car, en dépit de sa position douteuse, ce Prince montra en plusieurs rencontres qu'il n'avait abdiqué, ni l'orgueil de sa race, ni celui de sa patrie, et ses sentiments français, se faisant jour de temps à autre, embarrassèrent souvent son entourage.
Ainsi Paris apprit un beau matin (|ue le Roi, se trouvant en face d'une porte avec les souverains étrangers, avait pris le pas sur eux et passé le premier, comme naturellement. On n'ignora pas non plus que, lorsque Bliicher voulut faire sauter le pont d'Iéna, le Roi avait déclaré que, si on donnait un lel ordre, il ne lui restait plus qu'à faire atteler sa voiture et à s'aller placer lui-même sur le pont pour sauter avec lui : déclaration vraiment noble et digne d'un descendant de Henri IV et de saint Louis.
On peut bien penser que la disposition d'esprit dans laquelle j'étais ne me faisait rien trouver d'agréable dans les scènes journalières qui avaient lieu à Paris, et que j'avais hâte, après tant de malheurs, de revoir ma famille.
Je me rendis donc en Limousin, aussitôt que cela me fut possible, et j'embrassai mon vieux père, qui était toujours président de chambre de la cour royale de Limoges, en vertu de l'inamovibilité. Je retrouvai à Brive ma bonne grand'mère, qui n'avait point voulu quitter sa ville natale. Elle avait près d'elle ma tante Saint-Louis, ancienne religieuse chassée de son couvent qu'on avait détruit en 1702 et (|ui vivait avec elle.
Mon jeune frère s'était établi à Donzeuac, tout près de notre ancienne demeure. Il avait épousé, pendant que je faisais mes caravanes, notre cousine, Mlle de la Tour, et il l'avait perdue, après qu'elle lui eut donné trois enfants. Ma sœur Rose tenait le petit ménage, et une autre de mes sœurs, Mme de La Faurie, s'était mariée du côté de Meyssac, et la plus jeune était au couvent.
Somme toute, nous avions encore beaucoup de proches parents dans le pays, et la famille ne courait pas le risque de s'éteindre.
Je fus reçu à bras ouverts par tout ce monde-là, et je passai quelques semaines qui me semblèrent douces comme du miel, après tant d'agitations. La guerre n'avait point, heureusement, approché de notre province, et quoiqu'elle fut traversée plus tard par quelques détachements de cavalerie anglaise, elle ne soufifrit nullement de leur passage. Loin de fouler les habitants, ces Anglais payèrent exactement tout ce qui leur fut fourni et n'exigèrent pas de logements militaires. Au reste, la paix était faite, disaient-ils, et on ne demandait pas mieux que de les croire sur parole.
Je me tins principalement à Donzenac, où mon père ne tarda pas à venir, et ce fut là que nous nous raccordâmes.
J'étais harassé et dégoûté au point de ne plus vouloir lire une gazette, ni de prendre aucune précaution pour mou avenir. J'avais été fait capitaine de vaisseau à Reims, par l'Empereur, mais j'ignorais absolument si ma nomination serait approuvée par le nouveau Gouvernement. Déjà on disait merveille de ce que le Roi allait faire, et les émissaires du parti royaliste répandaient dans le département toute espèce de bruits plus menaçants les uns que les autres pour les gens qui occupaient des emplois publics ou qui avaient des grades dans l'armée. Je ne m'inquiétais pas de ces rumeurs, et j'oubliais tout pour jouir de l'ombre et du silence de la campagne. Jamais on n'a savouré, autant que je le fis alors, le plaisir de coucher dans un bon lit, de ne plus être éveillé par la greuadière et de reposer ses quatre membres ad libitum.
La petite vallée dans laquelle mon frère avait son habitation avait à mes yeux, outre les agréments naturels, l'avantage de nous isoler complètement de la ville. Un joli ruisseau, le Maumont, coulait au bas du jardin, et nous avions, de droite et de gauche, des vignes et des arbres fruitiers à foison. C'était, à