‹ Mémoires: Révolution - Empire;Chapitre 41 sur 75 · I \E HALTE AU PAYS NATAL · texte numérisé non relu

I \E HALTE AU PAYS NATAL

mes yeux, un véritalilo paradis, el je erois que, s'il m'eût appartenu, je me fusse décidé volontiers à y finir mes jours. Je passais des heures entières in timbra, sans remuer, sans désirer et presque sans penser. La pendule semblait tout à fait arrêtée, et je crois que jamais je ne fus plus près d'une véritable pétrification. Pourtant, quand venait l'heure des repas, je me retrouvais, car j'avais conservé un vigoureux appétit, mais il n'y avait guère moyen d'être morose, au milieu de l'entrain général de la famille.

Mon père, conteur à son ordinaire et fort gai, lorsqu'il s'y mettait; mon frère non moins jovial, malgré son récent veuvaj^e, et ma sœur Rose (|ui, en bonne ménagère, avait soin de nous offrir une chère substantielle, ne m'auraient pas permis de bouder au milieu d'eux. Il fallut, bon gré, mal gré, me mettre à leur diapason, et je le fis de bon cœur; car, au fond, j'avais plus de lassitude que de tristesse.

Les malheurs du pays m'affectaient toujours, mais les réflexions très sages de mon père en faisaient souvent disparaître l'amertume. Il prétendait, non sans raison, que, comme nous ne pouvions descendre plus bas, nous remonterions infailliblement un jour ou l'autre; que, puisqu'on ne nous partageait pas, il n'y avait rien de perdu, et que, lorsque nous aurions eu le temps de nous reconnaître, nous serions encore une des nations les plus puissantes du continent; que, pour le moment, ce qu'il y avait à faire pour chacun, c'était d'éviter d'être emporté dans la bagarre et de conserver sa position tant qu'on pourrait; car, disait-il, si on abandonne la partie, et si le Gouvernement qui s'établit ne trouve point de contrepoids dans le pays, il sera emporté par sa propre fougue et fera des sottises, qui amèneront la guerre civile d'abord et, par suite, les étrangers.

En outre de ce lénitif de tous les jours que je devais aux entretiens de la famille, je trouvais aussi de la douceur à voir quelques voisins, qui tous m'étaient plus ou moins parents, et

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enfin quelques-unes des dames que j'avais connues à une autre époque, et qui, quoique désormais passablement mûres, n'en étaient pas moins fort aimables. Dans le nombre fijjurait toujours avec avantage une dame, dont j'avais été si épris dans mon jeune temps et qui avait eu mes premières affections. Elle s'en était jouée, comme de raison, puisque, étant déjà grande fille depuis plusieurs années, elle ne pouvait faire aucun ff)nds sur un gamin de dix-sept ans; mais néanmoins elle ne m'avait pas oublié, et l'accueil qu'elle me fit fut aussi cordial que je Taurais pu désirer. Elle était veuve alors, avec trois garçons, et passait pour riche, mais il n'en était rien. Au surplus, je lui souhaitais tous les biens du monde, car elle avait l'àme belle, et la fortune ne pouvait être en meilleures mains.

La vieille .lime de \ .. . existait encore, et son mari, revenu de l'émigration, avait dû sa bonne fortune à un de nos compatriotes, (jui, le trouvant malade en Allemagne, lui fit endosser un uniforme de hussard, facilita sa rentrée et le fit rayer plus tard de la fameuse liste. Il faut avouer qu'il ne priva point l'armée de Condé d'un guerrier bien redoutable, car, quoique homme de courage, sans aucun doute, le bon monsieur était d'une complexion chétive, et qu'il faisait sous le costume hongrois une figure tellement comique, qu'on éclatait forcément en le voyant. Je lui ai entendu souvent conter les aventures que, pour comble de ridicule, il avait mises en mauvaise prose limée, à la manière de La Chapelle et de Bachaumont, et dont il régalait à l'instant ses connaissances, pour peu qu'on le mît sur la voie. Il était, du reste, fort honnête homme, et même homme d'esprit, en dehors de ses manies poétiques, et il avait le bon sens de ne pas se pavaner, comme tant d'autres, de son titre d'ancien émigré. Jamais il n'exista de voisin plus inoffensif et de meilleure humeur, et on l'aurait aimé pour ses qualités, lors même (|u'il n'eût pas été l'époux de la dame la plus respectée de la paroisse. Je lui dois de bons moments, et lorsque mon espiègle de frère ne venait pas au milieu de nos entretiens

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