‹ Mémoires: Révolution - Empire;Chapitre 42 sur 75 · UNE HALTE AU PAYS \ATAL · texte numérisé non relu

UNE HALTE AU PAYS \ATAL

le monter sur son dada, il se montrait constamment raisonnable et de bonne compagnie.

C'est qu'il ne fallait pas être sans quelque vertu, dans ce moment, quand on appartenait à une certaine catégorie, pour garder son sang-froid et ne pas devenir insupportable. L'impulsion donnée à Paris par les meneurs du parti royaliste s'était propagée dans les départements, en un clin d'œil, et avait partout produit les plus singuliers effets. Que de tètes grises, jusque-là réputées sages, tournèrent au vent de la fortune et montrèrent une exaltation, dont jamais on ne les eût crues capables; que de gens, sans mérite aucun, et dont on ne faisait nul cas dans le pays, parurent transformés du soir au matin et devinrent des personnages. C'était à ne pas s'y reconnaître, et rien n'était plus stupéfiant!

Je prenais peu de part, comme on le pense bien, à ces cbangements à vue, parce que, n'étant pas au courant des cliicaues locales, je n'y attachais aucune importance et que je ne comprenais pas encore comment ou pouvait se passionner pour des intérêts si minimes que ceux que je voyais débattre autour de moi. Que me faisait, en effet, (jue monsieur uu tel restât maire ou fût remplacé dans ses fonctions; que le greffier du juge de paix perdît sa place, supplanté par son cousin; ou que le receveur des contributions directes devînt, tout à coup, un homme considérable, dont il était bon d'obtenir la protection"? Je me trouvais dépaysé au milieu de ces infiniment petits et oubliais, mal à propos, le proverbe de mon ami Arlequin, lorsqu'il dit si philosophiquement : Tado e inundo e fatto commo la nostra famiglia. ■

Le soir, lorsque nous devisions, après dîner, sur la terrasse de la maison, on ressassait d'ordinaire les nouvelles de la journée, et rien n'était plaisant comme les récits que mon frère nous faisait, lorsqu'il nous dépeignait l'allégresse des uns, le désappointement des autres et l'ébahissement général. Rien n'était encore dérangé, néanmoins, dans nos environs. Les

changements que les uns redoutaient et que les autres appelaient de tous leurs vœux, n'étant encore qu'en perspective, il y avait carrière pour toutes les expériences. Il résultait de cette situation anormale beaucoup d'intrigues et de demandes anticipées, qui, de prudentes qu'elles paraissaient la veille, devenaient ridicules le lendemain, selon que les protecteurs, sur lesquels on comptait, réussissaient ou ne réussissaient pas à Paris. C'était toujours la vieille histoire : ;- Ote-toi de là que je m'y mette « , comédie universelle, qui est de tous les temps et qui se joue au village, comme dans les palais.

Heureusement que nous n'étions pas mêlés directement à ces tripotages locaux, et nous n'y prenions part que pour nous en amuser. Mon père, indépendant par caractère, et un peu aussi par position, s'inquiétait peu de l'avenir, et moi je n'y songeais nullement.

Je jouissais sans arrière-pensée du repos que je trouvais sous m'a main et des agréments de la vie de famille, que j'avais si longtemps perdus de vue. Je ne cherchais point à agrandir mon horizon, et hors de la petite vallée dans laquelle je me confinais avec tant de plaisir, j'oubliais volontiers le monde. Je suis persuadé que, si la Providence ne m'eût soudainement appelé hors de ce petit Eden, j'eusse pu y passer le reste de ma vie, mes jours, sans désirer rien de plus que l'existence tranquille que j'y aurais menée avec 1 200 francs de rente. Je ne possédais point, il est vrai, un capital suffisant pour m'assurer un tel bien-être, mais j'avais à Paris 15 000 francs qui, placés sur les fonds publics, pouvaient en approcher, et cela suffisait. Dieu seul sait alors ce que je serais devenu, car le vieil homme n'était pas mort en moi, il n'était que fatigué, et peut-être j'eusse regretté plus tard ma carrière perdue et le prix de mes services abandonnés; mais, au moment dont je parle, ce sacrifice m'eût peu coûté, et je l'eusse accompli sans mol dire.

Mon père ne m'approuvait pas néanmoins. Il prétendait que, malgré l'étrangeté des circonstances et la mauvaise volonté du

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