‹ Mémoires: Révolution - Empire;Chapitre 48 sur 75 · LES CENT JOURS · texte numérisé non relu

LES CENT JOURS

se reiulie à Lyon pour y concentrer les forces qui allaient arriver de tous côtés, et recevoir Bonaparte au pont du Rhône, si toutefois les braves royalistes du Midi le laissaient arriver Jusque-lii .

Ce qui était remarquable en ce moment, c'était la physionomie de Paris. Je ne puis mieux la caractériser qu'en disant (|u'il s'établit immédiatement, comme cela ne pouvait manquer d'arriver, deux courants contraires l'un à l'autre, l'un supérieur et l'autre inférieur, ainsi que cela se voit quelquefois à Ja mer. Les Parisiens, représentés par leur garde nationale, eurent généralement un visage pour la journée, et un autre pour le soir, lorsque, dans le secret de la famille, ils pouvaient parler à cœur ouvert de l'événement et de ses suites probables. I,e malin ils étaient tout feu pour les Bourbons, indignés de la présomption du Corse et de son entreprise déloyale. Ils offraient an Roi leurs biens, leur vie... et ne demandaient qu'à marcher contre le tyran; mais cette belle ardeur s'éteignait d'ordinaire <ivec les derniers rayons du soleil, et ne pouvait résister au calme de la nuit qui porte conseil. Au reste, il était clair pour tout le monde que la question serait décidée avant que le zèle de la capitale pût être mis à l'épreuve, et c'est pour cette raison qu'ils persévéraient.

Les démonstrations les plus vives furent faites par les diverses administrations, et, comme ces démonstrations étaient, pour la plupart, aussi grotesques que chaleureuses, elles amusèrent au moins autant qu'elles intéressèrent la population. Je me rappelle la figure d'une d'elles, — celle de la Marine — et j'avoue qu'il était difficile de voir quelque chose de plus bizarre. Que l'on se figure, si on peut, une réunion de 7 à 800 individus appartenant tous à la marine, de près ou de loin, les uns en uniforme, les autres eu redingote bourgeoise retroussée, tous armés d'une épée qui s'embarrassait dans leurs jambes ou dans celles du voisin. Il y avait peu de véritables marins, dans le nombre, et la majeure partie appartenait aux

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bureaux. Jo crois (|uo, depuis le portier du Miuistère jusqu'aux gros bonnets du logis, tous avaient voulu faire acte de présence, dans cette mcniorable exhibition. Cependant, avecl'aniiral commandant en chef, l'amiral Duperré (i<jurait dans la bande, et moi, indi(jué comme un ancien marin de la Garde, j'avais l'honneur d'être adjudant-major. Ce n'est pas sans peine, comme on le pense bien, qu'il fut possible d'établir un peu d'ordre dans ce rassemblement hétérogène. J'avais commandé en Espagne des compagnies entières, formées d'officiers, et savais ce qu'en valait l'aune. Je me gardai, en conséquence, de vouloir faire le capable et me bornai à aligner de mon mieux ce singulier régiment dans la cour des Tuileries, afin (|u'il pût crier : n Vive le Roi! - sans avoir l'air d'une émeute. C'est ce que nous fîmes efi'ectivement; après quoi, chacun rentra chez soi tout essoufflé, et l'affaire fut finie.

Il était visible, en effet, que ce dévouement ne devait pas être mis à l'épreuve et que nos épées resteraient dans leurs fourreaux sans macule. Il fallait à la cause royale d'autres défenseurs que quelques officiers de passage à l'aris et des commis de bureau, si on voulait qu'elle triomphât, mais il fallait surtout qu'elle ne s'abandonnât pas elle-même. On a remarqué dans le temps, que le zèle de ceux qui figurèrent dans cette parade, et dans celles des autres administrations qui la précédèrent ou la suivirent, avait bientôt été épuisé, et (|ue presque tout ce qui en faisait partie avait continué ses services sous l'usurpation. La chose, vraie en elle-même, était naturelle. S'il existe une contradiction fâcheuse entre l'enthousiasme manifesté la veille et la conduite du lendemain, c'est que cet enthousiasme était purement de commande chez ceux qui criaient le plus fort, et qu'il n'avait rien de réel. Personne ne doutait que la Cour s'en allât, au cas où X^apoléon passerait le Rhône, et ne commençât par se mettre à l'abri, en dehors de la frontière. Or, on ne se sacrilie guère pour les gens qui s'en vont. I,a débâcle était déjà patente, malgré ce qu'on avait annoncé de la helle résolution du Roi

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qui voulait, assurait-on, mourir sur son trône; mais, en admettant que Louis XVIII fût capable d'une résolution aussi vigoureuse, il était certain qu'il ne serait pas le maître de la suivre, quand le danger deviendrait pressant, et que ses alentours l'emmèneraient, bon gré, mal gré, pour le jeter dans les bras de l'étranger.

Que le sort des souverains est quel(|uefois bizarre! On ne peut refuser au Prince dont nous parlons ni le courage, ni la fermeté, et s'il eût été conformé au physique comme un homme ordinaire, qui sait s'il n'eût pas donné, en cette circonstance solennelle, des preuves de magnanimité qui lui eussent sauvé sa couronne, ou du moins singulièrement embarrassé son adversaire? .Mais le Roi était impotent, il ne pouvait se mouvoir qu'avec une extrême difficulté, même dans son appartement, ni agir en vertu d'une impulsion soudaine, sans le secours de ses serviteurs immédiats, (|ui étaient, en général, des hommes de parti, et non ses hommes, comme il semble qu'ils auraient dû l'être. De là une coercition véritable, quoi(|ue déguisée sous les formes les plus respectueuses, qui pesait à l'instant sur le malheureux Prince, toutes les fois qu'il essayait de sortir d'un certain cercle. On comprend que, dans une situation semblable, toute détermination devenait difficile et tout élan impossible; aussi ne l'attendait-on pas de lui.

Je voyais pendant ces scènes, et peu après le départ de M. le comte d'Artois pour Lyon, des personnages marquants, auxquels je ne dissimulais nullement la gravité des circonstances, et je me souviens, entre autres, de l'effet que je produisis chez Mme la comtesse de Villelume, où ou n'appréciait pas ce qu'elles avaient de menaçant. Il était presque nuit lorsque j'entrai, et je trouvai la comtesse dans un appartement si peu éclairé que je n'aperçus pas un vieil ecclésiastique qui était assis dans un coin et que je la crus seule. Voici notre entretien. :<■ Eh bien, monsieur, votre malheureux Buonaparte est débarqué; mais à quoi pense-t-il donc? Il vient avec 400 hommes, mais il narri-

vera pas jiis(|ii'à Lyon; car il est traqué de tous côtés, et le duc d'Angoulènie le fait poursuivre chaudement... Aussi quelle folie! — Madame, je ne sais ce que disent les gazettes et ne connais nullement les projets de l'Empereur, mais je crois inutile d'entrer en discussion à cet égard; car à l'heure qu'il est, ou il est pris et fusillé, ou il a passé le Rhône et, dans cette seconde hypothèse, attendez-vous à le voir à Paris dans quelques^ jours ! 11

Ce peu de mots, que je prononçai sans animation et eu homme tout à fait convaincu, frappèrent douloureusement mes auditeurs, et le Alonseigneur que je n'avais pas encore aperçu, mais qui était, je crois, l'archevêque de Toulouse, joignit les mains en signe de détresse. IVous poursuivîmes la conversation sur un ton confidentiel et j'achevai do persuader Aime de Villelume, parce que j'étais persuadé moi-même. Klle savait qu'on pouvait penser tout haut devant moi et ne s'en gêna point. Enfin nous nous séparâmes, fort inquiets les uns et les autres de ce (|ui allait arriver.

Il ne fallait pas être doué d'une grande perspicacité pour voir que, si Napoléon n'était pas arrêté à Lyon, il arriverait à Paris sans difficulté, et que, la défection des troupes étant à peu près certaine, plus on en enverrait à sa rencontre et plus on le renforcerait. Au reste, il n'avait pas seulement le cœur des soldats, comme on le vit aussitôt après son débarquement, et, dès qu'il eut gagné les montagnes du Dauphiné, les paysans l'accompagnèrent de leurs cris de joie et de leurs vœux empressés. Ce fut une ovation perpétuelle jus(|u'à Grenohle, dont les clés des portes lui furent apportées à son hivouac. Les royalistes du Midi ont eu beau dire par la suite (|ue c'est la force des baïonnettes qui avait comprimé leur zèle; la vérité est qu'ils se montrèrent fort peu et qu'ils ne purent jamais expliquer à leur honneur comment quatre cents hommes dépourvus de vivres, d'artillerie et de cavalerie avaient pu traverser une grande partie de la Provence sans brûler une amorce et, pour

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ainsi dire, amicalement. Quelques gardes nationales et quelques volontaires royaux s'étaient préparés, il est vrai à combattre à la suite du duc d'Angoulème, mais infructueusement, et le Prince ne se retira lui-même des mains du général Grouchy que par une sorte de condescendance de ce dernier. Toute résistance fut ainsi terminée en peu de jours.

Mais, pour en revenir aux scènes de Paris, elles devinrent de jour en jour plus singulières, car le décorum de la Cour fut gardé jusqu'au dernier moment; et le Gouvernement avait l'air de marcher, quoique son action fut paralysée presque partout, hors des barrières de la capitale. Il résultait de cette agonie visible du pouvoir royal, et de l'approche désormais certaine d'un pouvoir bien autrement vigoureux, (|ue la plupart des fonctionnaires écrivaient de belles proclamations et prescrivaient des mesures propres à stimuler l'esprit public dans le sens des Bourbons, tout en faisant leurs malles et s'apprêtant à déloger.

Il eu était de même des coryphées du parti royaliste. Ce n'est pas qu'ils eussent aucune violence à redouter du nouveau venu; mais il y avait dans le nombre des gens compromis par des trahisons manifestes, et qui redoutaient également d'être poursuivis, ou d'être dédaignés par le vainqueur.

Quant aux pamphlétaires, qui se prenaient pour des publicistes et qui avaient embouché la trompette un peu trop fort, et les énergumènes qui, dans les salons du noble faubourg, avaient inventé et mis en circulation ces noms si terribles d'Ogre de Corse, de lâche usurpateur, de tyran, et autres de la même farine, ils s'apprêtaient à gagner le large et à se cacher. Ceux qui s'étaient attelés à l'ignoble corde avec laquelle on avait essayé d'arracher la statue qui surmontait la colonne de la place Vendôme, ou (|ui avaient attaché la croix de la Légion d'honneur à la queue de leurs chevaux, ne manquèrent pas de les imiter. Il n'y avait pas à dire, les faits et les écrits étaient patents, récents, à la connaissance de tout le monde. Il

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fallait se «arer, non tant de VOgre lui-même, qui n'eût pas aperçu ces infiniment petits, mais de ses adhérents, parmi lesquels il pouvait se trouver des brutaux qui appelaient les lâchetés par leur nom, et qui les eussent volontiers punies, à tort et à travers, sans considération aucune. Il y avait de ((uoi rire de la panique qu'éprouvaient ces pauvres consciences politiques terrifiées, et de la triste figure qu'elles faisaient en ce moment; mais, d'une part, on ne pouvait s'empêcher de plaindre les hommes sincères qui, dévoués à la cause des Bourbons, s'apprêtaient silencieusement à suivre leur vieux maître forcé d'abandonner son palais pour reprendre le chemin de l'exil.

Je connaissais quebjues anciens émigrés de cette catégorie qui, ayant servi dans l'armée de C.ondé, avaient été fidèles jusqu'au bout et n'étaient rentrés (ju'avec le Roi. Ils n'avaient pas été autrement favorisés pour cela, et bouclaient de nouveau, sans mot dire, leur vieux ceinturon pour recommencer leurs tristes pérégrinations à l'étranger. Rien de plus touchant que l'abnégation dont ils faisaient preuve et que nous admirions, nous autres officiers de la Révolution, sans toutefois en approuver le motif.

Elevés dans d'autres principes, nous ne pouvions admettre, comme ces braves, que le Prince était tout, à ne voir la patrie que dans ses institutions anciennes. jVous n'en rendions pas moins justice à leur dévouement, car nous sentions que le sacrifice honore, lorsqu'il est dû à un sentiment généreux quelconque; et ceux d'entre nous qui furent assez heureux pour pouvoir donner dans ce moment extrême des preuves de cordialité effective aux malheureux qui partaient, le firent avec empressement. Il y eut plus d'un service rendu à celte occasion et plus d'un échange de bons procédés, entre gens qui allaient peul-être se rencontrer avant peu sur les champs de bataille, et je rappelle volontiers cette circonstance, parce que, au milieu des platitudes du temps, il est consolant de rencontrer des traits de vertu, parmi les militaires de droite et de

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gauche. Ceux-là, du moins, conservèrent l'honneur de la France, comme ils le comprenaient, sous quelque hannière qu'ils combattissent, l'héroïque Vendéen, comme le non moins héroïque soldat de la République, et ils arriveront à droits égaux à la postérité.

Le moment fatal ne pouvait tarder. Ou connaissait, jour par jour, les mouvements de la petite colonne impériale, les adjonctions qui la renforçaient et l'adhésion enthousiaste des paysans. Bientôt on apprit que le Rhône ne l'avait nullement arrêtée, (|u'elle était entrée à Lyon, aux acclamations du peuple, et que Monsieur, frère du Roi, avait été obligé de partir à son approche, suivi d'un seul cavalier de la garde nationale, auquel l'Empereur avait eu le bon goût de donner la croix. Toutes ces nouvelles arrivant coup sur coup déterminèrent le départ de la Cour et des adhérents les plus compromis. .Au reste, les portemanteaux étaient faits depuis le débarquement, et, si jamais on avait songé à la résistance, personne n'en parla plus, dès que le danger fut imminent.

L'Empereur arriva le 20 mars au soir et fut porté aux Tuileries par le flot populaire. Il y trouva une foule d'officiers de tout grade fort empressés de le voir et quelques-uns de se faire voir. Il donna la main à ceux (jui purent l'approcher, avec une sorte de cordialité, et j'eus la chance d'être de ceux-là. Il avait l'air d'être fatigué, et je remarquai que le ceinturon de son épée était un peu affalé. Il me paru vieilli (ce qui n'avait rien d'étonnant après tant de fortunes diverses), mais satisfait d'avoir mené à bien sa prodigieuse aventure. Quand on pense aux difficultés qu'il avait eues en face avant d'entreprendre quoi que ce soit, à l'exiguité des moyens dont il disposait dans le principe et au succès qui couronna son entreprise, on est forcé de convenir que, depuis le retour de Marins à Rome, avant son septième consulat, le monde n'avait rien vu de si étonnant.

Parti de l'ile d'Elbe avec moins de 400 hommes de sou ancienne Garde, il se fait débarquer sur la côte de Provence à

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peu près au même lieu où il avait ahordé loi's de son retour d'Egypte; il marche immédiatement sur Paris, enrouragé, peut-être, par les rapports de ([uel(|ues affidés, mais au fond très perplexe, car il va détrôner un souverain reconnu, (|ui a des alliés puissants, contre lequel aucun parti ne s'élève encore, (|ui règne paisii)lementsur un grand pays et (|iii, en outre de sa maison militaire, est à la tête de 100 000 hommes de toutes armes. Certes, il fallait compter aveuglément sur son étoile pour exécuter un tel dessein et surtout pour le concevoir. Il fallait de plus une grande connaissance des hommes et une confiance absolue dans l'influence qu'il exerçait sur le soldat et le paysan. Rien ne l'arrêta, et il vint s'asseoir sur son trône impérial, à Paris, comme un souverain paisible, qui rentre chez lui sans verser une goutte de sang, ni causer le moindre mal même à ses ennemis stupéfaits de tant d'audace.

On savait, dès le matin, qu'il arriverait dans la journée, et déjà on se portait sur le boulevard à sa rencontre, mais sans empressement, car les Parisiens n'avaient pas encore eu le temps d'essuyer les pleurs que leur avait arrachés le départ du Roi, et de se faire un visage de circonstance. Beaucouj) de militaires s'étaient déjà portés au-devant de lui, parés de lambeaux tricolores, comme ils avaient pu ; car ou ne trouvait guère de cocardes de cette espèce chez les marchands; et la spéculation, qui se mêle à tout, partagea le peu qu'il y en avait en (juatre morceaux qu'on payait JO francs pièce. J'ai entendu plusieurs de mes anciens camarades se plaindre de n'avoir pu s'en procurer, même à ce prix-là.

Parmi les mille arrangements auxquels donnèrent lieu le départ de la vieille Cour et la brusque installation de la Cour nouvelle, qui était, on le pense bien, à peu près exclusivement militaire, il y en eut de fort drôles, e( je ne puis m'cmpêcher d'en rapporter un, qui excita, à un haut degré, notre hilarité dans le temps, parce qu'il nous fut annoncé comme une chose toute simple et avec une parfaite naïveté de la part de ceux qui

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l'avaient conclu. Il faut savoir que le brave homme dont il s'agit était un de nos camarades de la Garde, qui avait bien servi, mais qui appartenait à une famille noble et très en faveur sous les Bourbons, et nous semblait destiné, par la force des choses, à s'en aller avec eux. Je rencontrai, la veille de l'arrivée de rKmpereur, le susdit sur le boulevard, et je lui dis franchement : ^ Eh bien, mon cher, tu vas suivre ta ligne probablement, et moi de mon côté je suivrai la mienne; mais ça ne nous empêchera pas d'être amis comme devant... — Qn'appelles-tu, me répondit-il, ma ligne? Penses-tu que je sois assez fou pour me jeter hors de mon chemin et me séparer de mes camarades, sans savoir ce que tout ceci deviendra! Mullemenl. Mon beau-frère suivra le Roi, rien de plus naturel, et moi, je vais demain au-devant de l'Empereur. « Puis, riant aux éclats, il ajouta, comme s'il se méfiait de mon inlelligence : ^ De sorte, vois-tu, (|ue, (|uoi qu'il arrive, il y en aura toujours un de nous qui surnagera et pourra donner la main à l'autre. « Je laisse à penser si cette déclaration nous divertit. Je note ce trait, comme le premier qui soit venu à ma connaissance sur la marche que suivirent beaucoup de gens. J'ignorais alors qu'il fût de principe, parmi les grandes familles, d'avoir, dans les guerres civiles, quelqu'un de leurs membres dans chaque parti. J'avais pourtant étudié l'histoire, mais (|ue sont ces renseignements à côté de ceux de la pra(i(|ue.

Il faut que j'ouvre ici une parenihèse, avant de continuer mon récit.

Lorsque je parlais de suivre ma ligne, ce n'est pas que je fusse décidé d'avance ji me jeter à corps perdu dans un camp plutôtque dans l'autre; et si le Roi se fut rendu dans la Vendée, en faisant appel à l'honneur de ceux dont il avait reçu les serments, il est très probable ([ue je l'eusse accompagné. Beau coup de mes anciens frères d'armes eussent fait de même, mal gré que leurs sympathies fussent d'un autre cô!é; et nous nous disions souvent les uns aux autres : .. Tant que le Roi aura un

pied de terre de Frauce sous la semelle de ses souliers, nous serons ses soldats; mais s'il va se placer au milieu des haïonnettes étraugères, pour venir avec elles, sous prétexte de reconquérir son royaume, à 1 instant même nous prenons les armes contre lui, car nous sommes Français avant tout, et notre premier désir est d'empêcher notre pays d'être envahi. •• Cette détermination fut prise, en effet, aussitôt (|ue nous connûmes la direction (| n'avait prise le monarque fugitif, et tous nous allâmes incontinent offrir nos services, car, la levée de boucliers étant sûre et en quelque sorte immédiate, il n'y avait pas à délibérer.

Ici se présente dans toute sa force cette pénible question : a Lorsque le souverain se sépare du pays et s'arme contre lui, que doit faire le soldat qui a juré fidélité au souverain et au pays à la fois? ^ Je ne sais comment les politiques la résolvent; mais, quant à nous, nous suivîmes d'instinct le parti national, tout en convenant (|ue d'autres pouvaient prendre le parti contraire; et je suis persuadé que nous fîmes bien.

Au reste, de quelque façon (ju'on juge la défection militaiie qui eut lieu à cette époque, il faut convenir qu'elle était inévitable, que les liens qui avaient si longtemps uni l'Empereur et l'armée, quoique rompus en apparence par l'interposition des Bourbons, ne l'étaient point, en réalité, dans les cœurs des soldats, et qu'au premier contact ils devaient paraître plus forts que jamais. C'est ce qui eut lieu, en effet, sans qu'on puisse en accuser personne; car il est des épreuves auxquelles il ne faut pas soumettre noire nature, si on veut qu'elle se maintienne dans la ligne stricte du devoir, et, lorsqu'elle ne succombe, comme elle le fit alors, que par un sentiment d'affection désintéressée, elle est, au moins, pardonnable.

A peine installé aux Tuileries, l'Empereur expédia des ordres dans tous les départements et fut obéi sans résistance. Il y eut quelques rassemblements dans la Vendée, mais sans importance, et les chefs les plus dévoués à la cause royale recon-

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nuient bientôt qu'il n'y avait aucun fond à faire sur les campagnes de ce pays jadis si tidèle, taudis que les villes étaient plus ou moins ac(juises aux idées de la Révolution. La France entière suivit l'exemple donné par ses soldats; et quoique le mauvais vouloir du Midi fût notoire, on ne s'en occupa pas, parce qu'il obéit, comme le reste du pays. Mais ce n'était là qu'une partie très minime des difficultés qu'on avait à vaincre. En admettant que la France fut soumise, dans (|uel état la trouvait-on? Epuisée d'hommes et d'argent, divisée d'opinion sur le gouvernement qu'elle entendait se donner, sans cohésion et, par consé(juent, sans force réelle. Elle ne présentai! à ses ennemis qu'une masse confuse dont il ne paraissait pas difficile de triompher.

Et cependant, comme s'il n'eût manqué à celte masse que l'esprit (|ui devait régulariser son mouvement, à peine sentitelle la main \igoureuse de Xapoléon, que tout s'émut chez elle, que l'ordre s'y établit comme par miracle et (|u'elle se montra tout à coup à l'Europe étonnée, non comme une nation moderne qui prend sa force dans une organisation sociale éprouvée, mais comme un vaste camp dans lequel le commandement militaire absorbait tous les pouvoirs. On fit bien (juelques parades moitié révolutionnaires et moitié législatives, on laissa même quelques issues à la faconde parlementaire; mais il ne fut pas difficile de faire entendre à tout ce (|ui avait le sens commun dans le pays que le premier objet et, sans doute, le plus pressant élait de défendre le sol.

Tout fut subordonné à cette grande nécessité. Les soins continuels qu'il fallait donner à la réorganisalion de l'armée prenaient, à juste titre, presque tout le temps de l'Empereur, et quand on songe qu'il devait mener de front la pacification intérieure, la politique extérieure et les prévisions d'une guerre terrible contre toute l'Europe, on ne conçoit pas comment il pouvait suffire à tant de travaux.

J'allais quelquefois aux Tuileries \oir le général Drouot et

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mon jincicii ami Kaiii, (|iii avait naturellement repris sa place au Cabinet, et je puis affirmer (|ue personne n'avait une minute à pcrdic, au (lliàteau, eu ce temps-là. C'était tout l'entrain d'un Quartier «jénéral, chargé en outre des afftiires du gouvernement civil; et dans les commencements l'abord était tellement facile (|U(' j'ai vu un drôle de la rue demander le général Drouot — dont il ne connaissait pas la figure — à sept heures du malin, pour le prier de le faire placer comme domestique. L'Empereur lui-même n'échappait pas toujours à l'obsession de la populace, et, (|Hoiqu'il s'en indignât tout bas, il n'avait garde de le témoigner. Je sais — (|uoi(|ue je n'en aie pas été le témoin — qu'en passant une revue, on lui présenta des Fédérés de Paris et de la banlieue, et que leur bruyant hommage ne lui plut nullement. Il ne pouvait, lui (|ui était l'ordre et la régularité même, sup|)orler le langage et les façons un peu trop familiers de ces patriotes de la grande ville; ils lui rappelaient trop leurs devanciers de 1)3.

On comprend que, dans le principe, et avant (|u'on eût pu établir quelque règle dans le (Château, chacun y entrait librement; mais cela ne pouvait pas durer. On avait placé les vieux soldats de la Garde impériale venus de l'île d'Elbe dans le logis de l'archi-chancelier, et écrit en lettres d'or sur la porte de riiôtel : Quartier des braves. On se servit d eux, d'abord, pour les premières jjardes, mais cette installation, toute provisoire qu'elle était, avait déplu à cause de l'inscription, et on se hâta de faire rentrer les Elbois, comme on les appelait alors, dans leurs anciens corps, aussit(M que ces corps arrivèrent à Paris. En attendant, ils maintinrent une sorte de police et parvinrent à éloigner les mauifestalions turbulentes, <|ui, (|uoi(|ue dans le sens du nouveau Gouvernement, ne lui jilaisaient pas et lui faisaient |)erdre un temps précieux.

.Ius(|ue-I;i j'avais suivi les événements, sans m'inquiéter le moins du monde, et m'étais borné à demander à servir dans l'armée Je terre. On s'étouueia |)eut-ètre d'une demande de

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ce gtMiip, de la part d'im capitaine de vaisseau; mais je la faisais avec counaissauce de cause. D'abord je comprenais que, dans la partie (|ui allait se jouer, la marine ne pouvait agir que très secondairement; que c'était dans les champs de la Belgi(|ue (|ue la question serait jugée, et je tenais à payer de ma personne, dans ce grand va-tout de la France. Particulièrement connu du maréchal Soult, de prescpie tous les vieux généraux et de l'Empereur lui-même, je pouvais me proposer sans impertinence pour ce service, car j'avais fait plusieurs campagnes avec la (îarde, et j'étais rompu aux manœuvres de l'infanterie. D'ailleurs c'était du patriotisme qu'il fallait en un pareil moment, et l'expérience de la guerre active plutôt que la précision de manœuvres qui hrille à la parade, mais qui est loin de suffire dans les batailles. J'avais cette expérience et le plus vif désir de prendre une revanche, désir commun à tous ceux qui avaient, comme moi, suivi jusqu'à Fontainebleau la fortune «le nos armes.

Les premiers temps de la Restauration impériale se passèrent ainsi sans trop altéi'er la tranquillité de la famille, quoique nous fussions atteints par le malheur de quelques-uns de nos amis royalistes. Dans le nombre de ceux que nous regrettions le plus, se trouvait le comte de Villelnme, qui avait épousé la célèbre Mlle de Sombreuil, et qui se crut obligé de s'en aller avec le Roi. .le pris congé de ces gens aimables avec une affliction sincère, et (|ui fut, je crois, partagée. Je ne croyais pas alors (lue nous nous séparions pour si peu de temps.

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