‹ Mémoires: Révolution - Empire;Chapitre 49 sur 75 · CHAPITRE XXll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXll

Je suis envoyé à Marseille. — L'antiral Dupen é. — Difficulté de la situation.— Population hostile. — J'eiige qu'on arbore le drapeau tricolore. — Le maréchal Brune. — Effervescence méridionale. — Mon aide de camp. — La patarlie de la douane gagne la Corse. — Le général Verdier. — Le colonel de la garde nationale. — Waterloo. — Le contre-coup à Marseille. — La cocarde blanche. — Paix ou guerre? — Evacuaiion de la ville. — Les troupes se portent sur Toulon. — Premières dispositions dès l'arriiéo. — Je deviens l'aide de camp de l'amiral Duperré.

Je me reposais, comme je l'ai dil, sur ma demande de service, et eu attendais Teffet sans impatience, lorsqu'un beau malin je reçus un billet (|ui m'appelait immédiatement à la Marine. Je m'y rendis aussitôt et appris ([ue la préfecture de Toulon était donnée à l'amiral Duperré et que je devais l'accompagner jus(|u'à Marseille, où il me laisserait prendre le commandement supérieur de cette subdivision navale, et que nous devions partir l'un et l'autre dans les vingt-quatre beures. Je fus un peu surpris d'abord qu'on etit pensé à moi pour un poste de cette nature; mais je sus, plus lard, que je devais cette préférence à mon ami Coster? Je n'ai point encore parlé de ce brave garçon qui appartenait aux bureaux; mais depuis une sorte de querelle que nous avions eue ensemble et qui, n'étant causée que par un malentendu, n'eut aucune suite, nous nous liâmes d'amitié. Lors donc qu'on eut nommé l'amiral Duperré pour Toulon, le Minisire dit : ^^ Ce n'est pas tout, il me faut un capitaine de vaisseau pour .Marseille et je ne puis y mettre le premier venu, car c'est un diable de pays, n (Gosier

qui était présent me nomma, et M. Decrès s'écria siii-Ie-champ : < C'est cela! Envoyez-le chercher de suite, r

Je ne connaissais le brave amiral Duperréque de réputation, et ne l'avais pas vu depuis Boulogne, excepté le jour de la grande exhibition que la Marine avait faite à Paris, lorsque nous allâmes nous présenter au Château pour offrir nos épées au Roi. Je le rencontrai dans un des couloirs du Ministère et l'abordai incontinent, en lui demandant des ordres. Il me reçut assez brusquement et me dit : - Je n'ai (|u'un coupé et je compte amener mon domestique. — Moi aussi, répondis-je, monsieur l'Amiral. • Et, peu encouragé par son accueil, je me disposais à le quitter, lorsqu'il ajouta : a Mon homme est Vénitien, déjà vieux... — Le mien est un Polonais qui a constamment fait la guerre avec moi et qui est solide. — Eh bien! au fait, nous allons dans le .Midi... Qui sait? Venez déjeuner avec moi demain, et nous réglerons ça, à la bonne heure! ^ Xous réglâmes effectivement que le Vénitien resterait à Paris et que nous partirions le soir même, accompagnés de mon Polonais sur le devant de la voiture.

Là-dessus j'allai prendre congé de mes parents, et fouette cocher, pour Marseille. Nous suivîmes la route de Lyon, où nous trouvâmes le général Grouchy qui venait d'en finir avec les royalistes du Midi et le duc d'Angoulême, lequel s'était retiré en Espagne.

Nous allions aussi rapidement qu'on le pouvait faire eu ce temps-là, car nous n'arrêtions que pour prendre nos repas, et le quati'ième jour au soir nous étions arrivés. L'Amiral poursuivit seul pour Toulon, après m'avoir déposé à l'hôtel des Ambassadeurs. Nous avions, chemin faisant, fait plus ample connaissance, et nous étions convenus de nos faits. Nous ne nous dissimulions ni l'un ni l'autre les difficultés que nous pourrions rencontrer, et quoique notre mission n'eût aucun caractère politique, nous ne pouvions ignorer que, dans l'état actuel des choses, nous pourrions avoir d'un moment à l'autre

fort à faire, à cause de l'effervescence méridionale. C'est ce qui arriva, en effet, comme je le dirai en son lieu.

En attendant, je me rendis chez le commissaire de la Marine qui était chargé du service, et j'en pris sur-le-champ la direction.

Je trouvai Marseille assez calme. La prochaine arrivée du maréchal Brune, nommé au commandement de l'armée des .Alpes, tenait tous les esprits en suspens, et quoique la rentrée des volontaires royaux, qui avaient été se faire hattre à la I*alud par les paysans dauphinois, assistés de (juelques troupes de ligne, eût mis la garde nationale de mauvaise humeur, il n'y paraissait pas autrement. On comprend que la ville ne pouvait être satisfaite, néanmoins, car la cessation de la paix, qu'elle commençait à goûter depuis si peu de temps, la minait. En effet, toutes les entreprises arrêtées et les armements par suite, sans compter les mises dehors à peu près perdues, ne pouvaient (|u'indisposer cette population active qui vit du commerce, et, depuis le dernier portefaix jusqu'au plus riche négociant, chacun donnait de bon cœur au diable le retour de l'Empereur. C'est sous cette impression que je trouvai la population, en général. H y avait quelques exceptions, sans doute, mais assez rares; cependant on comptait un commissaire de Alarine, quelques anciens aspirants, un imprimeur et plusieurs Provençaux des environs. Ces messieurs formaient une sorte de noyau bonapartiste, mais n'obtenaient aucune confiance. Je ne jugeai pas à propos d'user de ces personnes, car je connaissais de longue date l'esprit des Méridionaux et savais à quel point ils sont extrêmes en tout. VA mon rôle était de concilier.

Je commençai par le commencement, comme c'était naturel, et puisque je n'avais ([ue la force morale que me donnaient les circonstances, je l'employai franchement, mais sans le moindre bruit. Le bureau du port marchand avait ôté son tableau fleurdelisé, mais ne l'avait pas remplacé. I^es bâtiments marchands, si empressés d'arborer leur pavillon blanc, le dimanche, ne l'arboraient plus, mais ne le remplaçaient pas davantage J'en-

joijjnis au capitaine du port de ne pas manquer d'arborer l'écusson tricolore, le dimanche suivant, et convoquai immédiatement la (lliambre de commerce, à laquelle je parlai en ces termes : u Messieurs, je suis envoyé à Marseille pour commander la marine et y faire exécuter les ordres du préfet de Toulon. Je ne m'inquiète nullement des opinions que vous pouvez avoir et ne compte m'immiscer en rien dans ce qui n'est pas de mon sei'vice; mais vous comprenez (|ue nous ne saurions rester sans pavillon et je ne puis tolérer cette sorte de protestation muette. J'ai donné l'ordre au capitaine du pori d'arborer les couleurs nationales, immédiatement, et je vous engage à les arborer dimanche sur tous vos vaisseaux. Vous savez qu'un Maréchal est annoncé, faites en sorte (|u'il ne soit pas obligé de faire acte d'autorité. Je vous promets que, tant (jue vous obéirez de bonne «iràce, personne ne se mêlera des choses navales (jue votre serviteur. Voyez maintenant ce que vous avez à faire. « Je ne parlais pas à des sourds et je fus entendu.

Le maréchal Brune, eu arrivant, m'approuva beaucoup et me promit de faire honneur à ma parole. Les bâtiments mar- <"hands ne manquèrent pas de prendre le pavillon tricolore, le dimanche suivant, et tout marcha à souhait.

On prétendit que la garde nationale, ne voulant pas changer de cocarde, avait trouvé le biais de superposer des morceaux d'étoffe bleue et rouge sur la couleur blanche. J'ignore si ce lait a eu lieu; mais, en tout cas, le Alaréchal n'avait pas à s'occuper de cet enfantillage royaliste, et comme, lors de la revue, tout le monde se présenta avec la cocarde tricolore, c'était tout ce qu'il en fallait. On s'agitait, en Provence, à cette époque, dans le sens bonapartiste; mais, hormis les officiers à la demisolde et les employés de toute sorte mis de côté depuis la Restauration, personne ne se prononçait. Il était, au contraire, patent, pour qui savait lire sur la face de la population, qu'elle était dans des sentiments opposés à l'Empire, car l'Empire, pour «ux, c'était la guerre, c'est-à-dire la cessation de tout com-

merce, le recrutement inexorable, les impôts augmentés, etc..

A ces raisons assez fondées de répulsion se joignait un éloignement, poussé jusqu'à la haine, pour le nouveau Gouvernement et pour ses subordonnés. On connaît le Midi. Là, il n'y a ni tiers parti, ni place pour aucune opinion modérée. Si vous êtes calme, vous êtes suspect à tout le monde, et, pour peu que vous parliez d'épargner les ennemis, vous risquez d'être traité, vous-même, comme tel. C'est un délire universel, capable de se traduire en actes de violence, si on ne le comprime à l'instant. On peut dire que la mansuétude des autorités ne convient dans ce pays qu'après coup, et lorsque d'abord on l'a soumis complètement par une manifestation de force. Le Maréchal, qui ne tarda pas à arriver, comprit à merveille sa position, et, quoiqu'il se montrât gracieux, en général, plutôt que froid et sévère, il recommanda la paix à tout le monde, en homme qui voulait être obéi.

J'avais eu l'honneur de faire sa connaissance à Paris, il y avait seulement quelques semaines, par l'intermédiaire d'un député, qui était notre compatriote à tous deux, et qui commençait à compter pour un, dans l'Assemblée. Je trouvai le Maréchal aimable et instruit. Il fut fort accueillant et me reprocha obligeamment de n'être pas venu à lui plutôt, car il n'avait pas perdu de vue ma famille, et il se fût empressé d'aider à mon avancement. Je le remerciai; mais je lui déclarai, en même temps, que je n'avais pas, en général, recours à mes compatriotes, quand ils étaient dans les positions élevées, et la preuve, c'est qu'ayant eu l'honneur de dîner plusieurs fois à sa table eu Poméranie, jamais je ne m'étais réclamé de lui, comme étant de la même ville. Il me répondit là-dessus beaucoup de choses flatteuses pour mon père et pour moi, et nous passâmes de suite aux aflaires de service.

Je fis connaître au Maréchal les dispositions de la marine, celles des marchands, et lui fis part de la promesse (|ue j'avais faite à la Chambre de commerce, en le priant de ne pas me

dédire et de me donner toujours ses ordres direclemeut, ce à quoi il consentit. C'était beaucoup, en ce moment de conflit et, on peut dire, de désordre, des premiers actes du gouvernement, d'obtenir qu'aucune autorité ne se mêlât des affaires navales; car il y avait à Marseille, comme ailleurs, et peut-être plus qu'ailleurs, un luxe de précautions à prendre contre le mauvais vouloir de la population. Ainsi, en outre des autorités ordinaires, il y avait un commissaire de police général vigoureux et, par-dessus le marché, un officier d'ordonnance de l'Empereur, chargé de stimuler tout le monde, sans exception. Le hasard fit que j'avais connu ce dernier en Espagne, et que nous fûmes, à l'instant, bien ensemble. Je rendais compte de tout à l'amiral Duperré et ne relevais que de lui, en droit; mais, par le fait, il n'en était pas de même dans les moments difficiles, à cause de la turbulence locale et des promptes mesures auxquelles il fallait, quelquefois, avoir recours. Je me gouvernai, cependant, sans difficulté, au milieu de tout ça et passai mon temps assez bien.

Je m'étais installé dans l'hôtel de la Marine, où le commissaire général m'avait fait placer, — car je ne songeais pas à le déloger.

Mon sei-vice marchait facilement. J'avais pris, en arrivant, un jeune capitaine du commerce, ancien aspirant et frère d'un chef du bataillon du génie avec lequel j'avais fait la guerre, et j'en fis mon aide de camp; il se nommait Bompart et me fut fort utile par la suite.

Je reçus la visite des pêcheurs et un présent de quelques poissons qu'ils m'apportèrent. Je répondis à leur civilité, comme je le devais, et leur fis entendre que nous autres marins, ayant des obligations spéciales, qui sont les mêmes sous tous \es régimes, nous n'avions à nous immiscer en rien dans les querelles politiques; que notre affaire était de naviguer paisiblement en temps de paix et de défendre le pavillon en temps de guerre. Nous ne devions sortir de notre rôle sous aucun

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prétexte, parce que, si nous agissions autrement, il n'y aurait à gagner pour nous (|ue de la misère et des éclaboussures. Tout cela, dit avec une parfaite cordialité, les persuada, et ils promirent au nom de tous leurs camarades de rester tranquilles, (le point convenu, nous nous séparâmes, satisfaits les uns des autres. Cependant, tout, autour de nous, prenait une attitude guerrière. Les frégates anglaises ne se livraient encore à aucune hostilité; mais on attendait à toute minute leur apparition sur la côte. Le Maréchal passait des revues et s'apprêtait à faire face à une invasion piémoutaise et autrichienne et à se défendre sur le Var, en attendant qu'il pût se porter en avant, selon les circonstances.

Toutes les transactions commerciales étaient suspendues, ainsi que les armements, et le mouvement social arrêté, en quelque sorte, sur tous les points du littoral. L'anxiété était générale, et, à Marseille surtout, on sentait (|ue la population frémissante ne ne soutenait qu'avec peine. L'obéissance était complète, sans doute, mais elle était si évidemment forcée que la position des autorités devenait de jour eu jour plus embarrassante. Je communiquais fidèlement à l'amiral Duperré mes impressions journalières, et l'opportunité, quand il le pourrait, de m'envoyer un bâtiment armé, pour stationner dans le port et exécuter tel ordre soudain (|ue je serais dans le cas de lui donner. Je n'avais, en effet, aucun moyen de me faire obéir de la population maritime, et ce n'est pas avec mes cin(| ou six gendarmes que j'en serais venu à bout, si elle se fût montrée récalcitrante. L'Amiral n'était en mesure, dans le moment, que de m'envoyer un canot pour mon usage, et son assistance se borna là.

Heureusement, j'étais habitué à faire flèche de tout bois, et j'eus bientôt l'occasion de m'ingénier pour venir en aide au Maréchal. Il voulait envoyer des ordres en (lorse, pour faire rallier une notable partie des troupes que nous y avions. Il pouvait recourir au port de Toulon pour cela, mais il n'avait

pas de temps à perdre, et il s'impatientait de tout délai. Je lui proposai alors la patache de la douane (|ui était parfaitement armée et en état de remplir cette mission, n'était la mauvaise disposition présumée de son équipa«]e. Le Maréchal ayant consenti, j'envoyai aussitôt mon aide de camp, suivi de (|uelr]ues voltigeurs, à bord, avec ordre de prendre le commandement du bateau susdit et de porter immédiatement les dépèches; ce qui fut fait au brun de nuit, sans la moindre opposition. Hompart sortit avec la brise de terre, et, une fois au large, il trouva le vent de Mord-Ouest, qui le porta en Corse en vingt-(|uatre heures, à la grande surprise des patachiers qui ne s'attendaient nullement à un tel voyage. Ils lui en gardèrent rancune, comme ou le verra par la suite.

La côte était observée, mais non bloquée encore, l'amiraulé anglaise n'ayant point eu le temps de donner des ordres. Je profitai de ce moment de répit pour m'aller raccorder avec l'amiral Duperré, et, m'embarquant dans mon canot, je me rendis jusqu'à Bandol, où je pris des chevaux. L'Amiral me reçut avec beaucoup de cordialité, et nous convînmes de nos faits, en cas de guerre subite, comme il était raisonnable de s'y attendre.

Rentré immédiatement à Marseille, je n'y trouvai plus le Maréchal, qui s'était porté au Luc, en laissant le commandement au général Verdier, vieil Egyptien fort recommandable, avec lequel je me mis tout de suite en rapport.

Mous passâmes ainsi quelques semaines assez tranquilles, mais constamment aux écoutes, à cause de la mauvaise volonté à peine dissimulée de la population.

Je voyais alors journellement une famille (|ui tenait d'un côté au prince Lucien, par la femme de celui-ci, et aux plus fougueux royalistes par un autre de ses membres. J'eus occasion de m'employer pour ce dernier, et je le fis de bon cœur.

J'avais, lors de mon arrivée, renouvelé connaissance avec le colonel qui commandait, en ce moment, la garde nationale et

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