J0 MEMOIRES D L V [ C E - A M 1 K A I. B A H O V G R I V E L
qui avait été mon capitaine sur le rlieheck le Saint-Hilaire. Il avait depuis quitté la niariiu' pour le commerce et jouissait de beaucoup d'estime parmi ses concitoyens, dont il avait la confiance. Il n'était pas bien vu de l'état-major du Maréchal, et cola résultait de sa fausse ])osition. Ce colonel se trouvait, comme on dit vulgairement, entre renclume et le marteau. Tout en désapprouvant l'outrecuidance de ses concitoyens, il ne voulait pas se mettre mal avec eux par aucun acte public, ni faire aucune concession (|ui put l'engager par la suite. Plusieurs fois j'intervins, à la table du Maréchal, pour qu'on ne le pressât point à cet égard, et toujours avec succès. Il me rendit la pareille, dans la suite, comme ou le verra avant peu.
Le temps marchait au milieu de ce calme apparent des Provençaux qui ne trompait personne, car chacun d'eux semblait attendre quelque grave événement. Xous étions au mois de juin, et Ton savait le départ de l'Empereur pour l'armée; unesolutioD quelconque était, par conséquent, imminente!
Elle arriva effectivement, et la nouvelle du désastre du Mont- Saint-Jean éclata comme la foudre, au moment où nous y pensions le moins. J'allais tard au Comité et, trouvant tout le monde parti, je dis au général Verdier : " Je vois qu'il n'y a rien, je vais m'en retourner pour expédier mon courrier. — Vous croyez (ju'il n'y a rien, me répondit-il, tenez, lisez. ■>■> Il me donne alors un petit bulletin qui m'apprend tout, u Eh bien, mon général, qu'ordonnez-vous? — Moi, mon cher? Je fais imprimer la nouvelle! — A merveille, moi je fais faire mon sac et je reviens près de vous, avec armes et bagages. Heureusement je ne suis pas loin, et j'aurai le temps. — Comment, vous aurez le temps? — Sans doute, car avant une heure, si nous ne prenons pas des précautions militaires, on viendra vous arracher votre drapeau de votre balcon. •> Comme, effectivement, il n'y avait pas une heure à perdre, je m'élançai dans l'escalier aussitôt et me rendis chez moi.
J'étais installé à peu de frais, et mon déménagement fut fait
M.-\RSËILLE 361
en moins d'une heure au moyen de mon domestique; puis, nous armant l'un et l'autre, nous regagnâmes la maison du général Verdier. Il s'était promptemeut ravisé, el les troupes, toujours sur le qui-vive, commençaient à arriver. Il pouvait avoir environ mille cinq cents baïonnettes, et quelque supplément eu officiers sans troupe et en patriotes compromis.
Toul cela ne pouvait contenir longtemps l'explosion du royalisme marseillais. Il va sans dire que la garde nationale reprenait la cocarde blanche, et que les citadins s'en paraient sous nos yeux. J'ai vu moi-même des corbeilles de ces cocardes, que des individus, apostés exprès, donnaient par poignées à qui voulait en prendre. Déjà ((uelques officiers avaient été maltraités et se hâtaient de se mettre sous la protection de la troupe. On entendait par-ci, par-là, des bruits inquiétants auxquels succédaient des moments de silence, qui ne l'étaient pas moins.
La garde nationale prit les armes comme la ligne, et c'était ce qu'il y avait de mieux à faire, pour en rester maître autant que les circonstances le permettaient. Je vis le colonel sur la place, comme il se mettait a la tète de sa légion, et lui fis sentir, en peu de mots, que de notre bon accord dépendait en ce moment la paix ou la guerre; que je supposais que nous ne tarderions pas à évacuer la ville, et qu'il importait à tout le monde (|ue nous nous séparions sans nous fâcher. Il était de cet avis, et j'en informai aussitôt le général Verdier. Au surplus, la présence de nos soldats était capable de modérer l'exaltation des Marseillais. X^ous n'étions pas nombreux, sans doute, mais nous étions à même de faire respecter notre drapeau, et nul n'en doutait. Les denx forces se maintinrent, par cette raison, dans une sorte d'équilibre jusqu'au soir, et personne n'eut trop à se plaindre d'aucune infraction à l'espèce de trêve tacite (jui s'était heureusement établie.
Du premier coup d'oeil on ne comprend guèi-e une situation semblable à la nôtre, et elle eût été, en efiet, assez singulière,
(hins tout autre pays. Oiriiiie nouvelle, comme celle (|ui venait (le nous assaillir, fasse éclater les sentiments, jusque-là comprimés, (l'une population (|ui vit du commerce et (|ui voit la paix au Itoutde nos revers, cela se conçoit à la rigueur; mais (jue, non contente de se réjouir publi(|uement de Tliumiliation de nos armes, cette population souffre (|ue des misérables inaugurenl, par le massacre de f|uel(|ues pauvres Koy|)tiens, dès longtemps établis cliez elle, la reprise de la cocarde blancbe, c'est inimaginable pour (jui ne connaît pas la fougue méridionale.
\ous contînmes beureusement ces mauvaises dispositions, tant que nous fûmes présents, et la justice veut que j'ajoute que nous fûmes aidés dans cette bonne œuvre par la modération des cliefs de la garde nationale. J'ignore comment les cboses alb'rent par la suite, et comment cette même garde nationale ne réussit pas, plus tard, à contenir les assassins; mais je suis sûr (|ue ses cbefs déplorèrent, avec la généralité des Marseillais, ces excès coupables et qu'ils en rougirent pour leur ville.
Je parcourus dans la journée le (|uartier Saint-Jean et eus la satisfaction de le trouver plus paisible que je ne le supposais. Je fus l'objet de quebjues ([uolibets, en passant, mais ils n'avaient aucun caractère d'bostilité directe, a C'est encore un castagne, disaient les commères, ce (|ui signifiait un bonapartiste, parce que les cbàtaignes qu'on mange à Alarseille viennent de Corse. A part ces mots ironiques, on aurait pu .se croire en paix. Dieu sait cependant combien on eût été loin de la vérité! Il était évident, à quatre lieures, (jue, si l'évacuation de la ville était renvoyée au lendemain, la nuit ne se passerait pas sans combat et que, la guerre civile une fois commencée, les plus grands malbeurs pouvaient s'ensuivre. C'est ce (|ui décida le général V'erdier à se porter sur Toulon, dès le soir même.
J'avais de bonne beure averti l'amiral Duperré, j)ar une esta-
fette, de uotie prochaine arrivée, et ma lettre très courte finissait par ces mots : ^■- Tàclious de conserver à la France le bel arsenal de Toulon. « C'est, en effet, ce que nous avions de plus sage à faire, dans la circonstance. Pas de doute qu'après la victoire du Alont-Saint-Jean l'ennemi ne marchât sur Paris et n'occupât tout le pays jusqu'à la Loire, seule barrière derrière laquelle notre armée pût se rallier; pas de doute par suite que la petite armée du maréchal Brune ne pût défendre lon^jtemps la ligne du lar contre les Piémontais et les Autrichiens réunis, eût-il eu le pays avec lui; à fortiori, lorsqu'il pouvait se considérer partout, — hors de Toulon, — comme en pays ennemi.
Je m'étais rendu chez le général Verdier, comme je l'ai dit, et je quittai la ville avec lui, lorsque la colonne se mit en mouvement. H était presque nuit close quand les derniers hommes SOI tirent et furent salués de quelques coups de fusil. Ln gendarme fut blessé, dit-on, mais je n'ai pu m'assurer du fait. Ce qu'il y a de certain, c'est que la plus folle joie éclatait dans Marseille, comme si elle eût été délivrée d'un ennemi, et il n'est pas étonnant que quelque fanatique ait tiré sur nous. Nous prîmes le chemin assez paisiblement, néanmoins, et chacun s'arrangea pour continuer la route comme il put.
J'étais heureusement accoutumé aux départs subits et à déloger sans hésitation. Je cheminai donc résolument à pied avec mon domestique polonais chargé de mes effets, lesquels se réduisaient à mon portemanteau, car il eût été totalement impossible de se procurer un véhicule quelconque. J'eus la bonne chance de rencontrer, quelques heures après, le commissaire général de police Lecointe-Puiraveau, qui me recueillit dans sa voiture avec beaucoup d'obligeance. Je n'étais pas autrement surpris de me voir ainsi, à dix heures, roulant sur la route de Toulon, moi qui m'étais levé avec des intentions bien différentes et qui n'avaient rien de commun avec la politique.
Je retombais sur mes deux pieds, avec mon portemanteau
pour toute fortune, un avenir à peu près perdu, et assez incertain de sauver ma peau; tout cela ne m'inquiétait guère, mais il n'en était pas de même de mes compagnons, qui se lamentaient, à qui mieux mieux, non de la catastrophe de l'Empire, mais sur eux-mêmes. A la fin cependant, l'un d'eux nous rassura sur son compte, en nous apprenant qu'il avait sur le lac Chainplain je ne sais combien de centaines d'ares de terre. Moi, qui n'eu avais pas ce qu'il eut fallu pour m'enterrer, je déclarai que je n'avais aucune crainte de l'avenir. J'avais à peine cent écus dans ma bourse, ne savais littéralement pas où mettre le cap, si nous étions forcés dans Toulon, ce qui ne pouvait manquer; eb bien, je n'éprouvais pas la moindre inquiétude personnelle. Je ne m'aveuglais nullement, cependant, sur ce qui allait arriver, mais j'avais au cœur une secrète espérance de me tirer de ce mauvais |)as, comme je m'étais tiré de tant d'autres.
J'étais désolé, j)ar exemple, de ce que nous étions vaincus encore une fois; mais, à part ces regrets patriotiques, je n'éprouvais aucune peine d'esprit. Je ne voyais dans ce qui se passait qu'une des oscillations de la fortune guerrière, auxquelles nous étions exposés depuis longtemps. C'est dans ces dispositions que j'arrivai à Toulon.
Je me rendis sur-le-champ chez l'amiral Duperré, que j'avais prévenu, la veille, de notre arrivée. Je lui avais indiqué, brièvement mais clairement, ce qu'il paraissait convenable de faire de nous, car je connaissais l'état dans lequel se trouvait la place, et je ne me dissimulais pas qu'il y avait certaines précautions à prendre, avant d'y introduire un bataillon d'officiers à la demi-solde, presque tous provençaux, et que nous conduisions avec nous et qui, venant s'ajouter aux éléments incandescents qui surabondaient à Toulon, pouvaient, d'un moment à l'autre, donner fort à faire pour consener le bon ordre.
En efTet, aucun de ceux (|ui connaissent par expérience la difficulté qu'il y a toujours à manier des agglomérations d'offi-
ciers ue s'étonnera que je fusse préoccupé de leur survenance, dans les circonstances politiques où nous nous trouvions, au milieu d'une ville de guerre, où nous avions le plus grand intérêt à maintenir la discipline. Je proposais en conséquence, et sans qu'ils eussent le temps de communiquer avec la garnison ni les habitants, d'envoyer ce bataillon aux Sablettes, pour mettre à profit ses élans patriotiques et aussi pour éviter de graves embarras. Quant aux troupes que nous menions avec nous, elles étaient animées, sans doute, mais pas de manière à inquiéter. Le général Verdier rentra à onze heures du malin, et je le vois encore, sur son cheval blanc, tâchant de calmer l'effeiTescence de la foule qui ne manquait pas de l'entourer. Je fus près de lui aussitôt qu'il parut sur la place, et lui dis, en peu de mots, ce que je savais : ■. Prenez que nous sommes en 93; c'est la même exaltation, et peut-être les mêmes excès, si nous ne restons pas les patrons. « On ne comprendra guère, et je suis encore à comprendre moi-même, comment je me mettais en avant, dans cette occurrence difficile, moi qui suis l'homme du monde le moins disposé à désirer aucun genre d'influence ou de pouvoir. Mais il y a des moments où il est impossible, pour celui qui est placé d'une certaine façon, de ne pas agir, et où il est forcé de s'entremettre, quoi qu'il puisse arriver.
Je devins donc, dès le jour même, l'intermédiaire entre la marine et la guerre, tout naturellement. L'amiral Duperré, qui m'avait offert une cordiale hospitalité à la Préfecture, m'accorda sur-le-champ toute confiance, et, comme son aide de camp se trouvait malade, je n'hésitai pas à en remplir les fonctions. Je lui servis aussi, dans l'occasion, d'envoyé. Enfin je me trouvai, par la force des choses, son aller ego, pour tout ce qui sortait de la routine du service.
CHAPITRK XXm
TOULOM
l'exaltation et turbulence de la population. — Je suis envoyé près dit maréchal Brune. — Quel parti prendre? — Louis XV'III remonte sur le trône à Paris. — Inquiétudes de l'armée. — Sentiments royalistes des régions méridionales — Concentration des troupes à Toulon. — L'amiral Duperré maintient la discipline dans les troupes — Je pars pour Paris comme commissaire. — Arrêtés à .\i\ — Je demande à aller à Marseille voir le marquis de Rivière, lieutenant général du Roi. — Un long tête-à-tète. — Retour à Toulon. — X'égori.itions. — Le roi Murât. — De Saizieu. — L'amiral Ganteaume, commissaire du Roi — Décision funeste du maréchal Brune. — L'amiral Ganteaume parle aux offlciers. — L'insurreciion s'apaise. — Le pavillon blanc flotte partout.
Nous avions dans Toulon de «juatre à cinq mille hommes d'infanterie, mille cinq cents marins enrégimentés et pouvant être mis, comme on dit, à toutes sauces, quelques compagnies d'artillerie et le régiment de marine de cette arme presque entier. C'était là le plus clair de nos ressources en hommes, si l'ennemi arrivait devant la place, après avoir repoussé la petite armée du maréchal Brune. Mais c'était aussi notre unique houclier contre un danger d'une autre espèce, non moins redoutable et plus immédiat. Il faut savoir qu'au premier bruit du malheur de nos armes, les Bonapartistes provençaux s'étaient jetés dans Toulon, afin d'échapper aux rancunes de leurs compatriotes, envers lesquels ils avaient pris un ton dans les petites localités et qu'ils savaient sans pitié pour les vaincus. Comme ils étaient presque tous des hommes d'action, et qu'ils étaient animés, en conséquence des persécutions qu'ils prévoyaient, ils montraient une exaltation extraordinaire et une turbulence qui ne pouvait s'arranger des consignes précises
d'une ville de «juene. Ijs augmentaient la masse des habitants de Toulon, il est vrai, mais ils accrurent principalement ceux de la pire espèce.
C'est qu'à celte époque il y avait, parmi les ouvriers du port et les hommes de peine de toute sorte, vine foule d'étrangers, et surtout de Piémontais et de Génois, (jui avaient plus ou moins des habitudes de désordre et {|ui n'étaient rien moins que sûrs. Ces gens-là, n'étant attachés au pays que par le gain journalier qu'ils y faisaient, devaient être surveillés en tout temps, mais surtout lors des commotions civiles. Il ne man(|uait pas non plus, parmi les Toulonnais pur sang, de mauvais sujets, disposés à tout entreprendre pour maintenir la position (|u'ils avaient prise, depuis le retour de l'île d'Elbe, ou qu'ils se flattaient d'obtenir. Il y en avait aussi dans le nombre qui, ayant perdu, par leur faute, tout espoir de parvenir sous un gouvernement régulier, appelaient les révolutions, de quelque nature qu'elles fussent. En un mot, le bon temps des clubs et des agitations populaires semblait revenu. Contenir ces gens n'était pas facile. Il fallait les dominer, néanmoins, sous peine de tout perdre et de voir l'arsenal si précieux de Toulon encore une fois aux mains de l'ennemi.
Comme le Gouvernement renversé était sans force aucune, et que le nouveau n'était pas établi, il n'y avait de ressource que dans la discipline militaire; et c'est à conserver ce dernier lien (jue devaient tendre tous les efforts des hommes de 'œur qui mettaient la France avant tout. Leur première sollicitude, en apprenant notre défaite, avait été de conserver tout ce qui pouvait être sauvé dans ce grand désastre et de ne pas donner aux Autrichiens, ni aux Anglais, l'occasion d'intervenir dans nos affaires, à la faveur de leur prétendue alliance avec le roi Louis XVIII. C'est ce qui serait immanquablement arrivé, si la discorde avait régné parmi nous et annulé la force militaire, pour laisser la haute main à l'ardente plèbe qui nous entourait à Toulon.
Les premiers jours se passèrent assez bien, chacun cherchant à se caser d'abord et à regarder au tour de lui, avant de prendre une allure déterminée. Le Comité de défense, assemblé sous la présidence do l'Amiral, s'occupa sans délai de l'état des vivres et des munitions. Nous n'étions pas mal sous ce rapport essentiel. Nous avions une garnison solide, quoique minime, et de bonnes murailles. Nous pouvions entreprendre une résistance efficace, tant que nous serions unis entre nous, et, si nous devions fînalementouvrir nos portes, ce ne serait qu'après qu'une autorité française aurait été reconnue dans le pays. C'était à ce but (|ue nous tendions, et il n'y avait pas d'autre chose à tenter. Quoique imparfaitement informés des mouvements de l'ennemi, nous voyions clairement, au train que prenaient les choses, que le Roi allait rentrer à Paris, ramené par ses prétendus alliés, et que notre armée se concentrerait derrière la Loire. Dès lors, le maréchal Brune, avec les petites forces dont il disposait, ne pouvait tenir la campagne et n'avait rien de mieux à faire que de se jeter dans Toulon, pour le défendre, en attendant qu'il pùl le remettre aux mains d'un Gouvernement français quelconque qui s'établirait. Cette nécessité bien reconnue, je fus envoyé près de lui pour la lui exposer et pour l'engager à nous accorder, d'abord, un régiment de plus, afin d'augmenter nos moyens de défense.
Le Maréchal m'accueillit parfaitement à son ordinaire, mais il n'abonda pas de suite dans le sens de l'Amiral, et il voulut voir un peu plus clair dans sa position, avant de prendre un grand parti. Il n'y en avait pas deux, cependant, qui présentassent la moindre chance de réussite, et il était facile de voir, pour (peu qu'on fût [habitué à regarder dans la brume, que sauver Toulon était le résultat le plus [honorable que pût se proposer le commandant en chef de notre petite armée du Midi. Je n'eus pas de peine à établir cette vérité dans le tête-à-tête que j'eus avec le Maréchal, tête-à-tête qui dura une partie de la nuit. Je regagnai Toulon au point du jour, rendis compte
à TAmiral, en anuonçanl la prochaine venue du régiment demandé. Je ne rapporterai point ici ce qui fut dit dans cette longue conférence, mais je puis affirmer en toute sûreté de conscience que les raisonnements du Maréchal étaient purs de toute considération personnelle, et que, s'il hésitait sur ce qu'il avait à faire, c'était dans le désir qu'il avait de se montrer digne de la confiance que Xapoléon lui avait récemment témoignée.
Comme il avait été longtemps en disgrâce avec le puissant Empereur au vu et au su de tout le monde, il se croyait d'autant plus obligé de prouver qu'il savait immoler de vieilles rancunes pour faire honneur à sa parole. C'était là son idée dominante et ce qui le rendait perplexe. On avait parlé, je ne sais d'après quels renseignements, d'une division française qui se serait jetée, disait-on, en partisan dans les Ardennes et on nommait même le général qui était à sa tète. On n'affirmait rien, comme de raison; mais, dans l'incertitude où on était, l'exemple pouvait être hon à suivre.
Seulement, les choses marchaient si vite au Xord, qu'avant qu'on eût pu organiser une défense sérieuse et donner la main à l'armée de la Loire, le Roi serait rentré dans Paris, et peut-être la soumission de celte armée obtenue. Dès lors, (|ue devenaiton dans le Sud avec une poignée de soldats? Mais le pivot de toutes résistances manquait évidemment à ce projet. Napoléon, ne trouvant dans les Chambres aucune sympathie, n'avait reparu sur la scène qu'un instant et abandonnait la partie pour toujours. Ce qui restait des siens tâchait de se sauver à droite et à gauche, et rien n'indiquait qu'on pût créer sur aucun point un appui assez solide. La fortune impériale était évidemment à vau-l'eau, et ce qui restait à faire, c'était d'empêcher qu'elle n'entrainàt celle de la France et que l'étranger, profitant de nos divisions, n eût l'idée de nous annuler politiquement. Il valait mieux se rallier aux Bourbons, imposés ou non, que de ne pas se rallier du tout, et d'offrir une proie facile à des ennemis acharnés, qui ne nous laissaient notre
nationalité que parce qu'ils ne pouvaient s'entendre sur le partage de nos provinces.
On concevra l'embarras des chefs, au milieu d'événements si graves (|ue ceux qui se passaient en ce moment loin d'eux, événements auxquels ils ne pouvaient rien et dont, pourtant, ils ne manquaient pas de recevoir le contre-coup. Le Gouvernement qu'ils servaient tombant tout à coup et un Gouvernement nouveau s'introduisant en leur absence, ils pressentaient, non sans raison, qu'on finirait par se trouver, comme on dit vulgairement, entre deux selles. Ce qu'ils avaient de mieux à faire dans une situation équivoque, c'était encore de ne pas mollir devant la foule et de conserver l'ordre matériel, sans lequel il n'y a ni dignité, ni sécurité pour personne. Les militaires comprenaient cela à merveille, et c'était à eux en définitive qu'incombait le périlleux devoir de maintenir ce qui était, jusqu'au moment où ils pourraient se raccorder avec le mouvement général de la nation. La difficulté consistait à prévoir à quoi aboutirait, en définitive, ce mouvement; mais, quelle qu'en fût l'issue, ils ne pouvaient ni le devancer, ni s'empêcher de le seconder lorsqu'il leur serait connu. Une fois ce parti pris, tout s'arrangea en conséquence entre l'amiral Duperré et les généraux de terre : on révisa les consignes, on fit des inspections et des l'ondes plus frécjuentes qu'à l'ordinaire, et sur tous les points on tint les troupes en haleine, en vertu de la prochaine arrivée de l'ennemi.
L'Amiral ne passait pas un seul jour sans visiter l'arsenal par le menu, sans entrer dans les principaux ateliers et sans faire voir à tout le monde qu'il entendait que chacun fit son devoir. Le .\Iaréchal se tenait encore dans les environs; mais on savait qu'il pouvait venir d'un jour à l'autre, et on attendait beaucoup de sa survenance. Bref, tout marchait assez bien pour le moment. Mousavionsà subir, par-ci par-là, beaucoup de fausses nouvelles, semées par les patriotes chaleureux, sous prétexte d'encourager les troupes et pour soutenir, disait-on, l'esprit
public; ainsi que quelques présentations du buste de Napoléon faites par les soldats, mais personne n'avait ouvertement violé l'ordre établi, et c'était beaucoup. On commençait à savoir, en gros, la rentrée de Louis XVIII, à Paris, et la concentration de l'armée française derrière la Loire ; mais on ignorait encore le sort de l'Empereur et celui de sa famille. On n'avait, non plus, aucune information certaine sur ce que feraient les Alliés, ni sur les sacrifices qu'ils exigeraient. On pensait que ces sacrifices seraient énormes, et on s'attendait principalement à ce qu'ils demanderaient la réduction de notre état militaire à un maximum tel qu'ils n'auraient plus à s'occuper de la France, d'un demi-sicde. Or ceci touchait aux intérêts individuels d'une manière directe, et les ennemis quand même du Gouvernement à venir ne manquaient pas de faire vibrer cette corde sensible dans leurs entretiens avec les officiers et les soldats. Ces derniers n'avaient rien à perdre, sans doute, puisqu'ils ne possédaient rien, mais ils avaient l'espérance, et c'est ce qu'on s'efforçait de leur ravir, en leur persuadant que, du jour où un Bourbon reviendrait, ils pouvaient renoncer à tout avancement. A quoi tendaient ces insinuations, plus ou moins malveillantes et plus ou moins fondées? Etait-ce la petite armée du Maréchal et la poignée de mécontents réfugiés dans Toulon qui pouvaient changer la face des choses, niempêcherLouisXVIIIde remonter sur son trône, si cette seconde Restauration était dans les desseins de l'étranger? On ne connaissait point encore, il est vrai, le parti qu'avait pris l'armée de la Loire, mais il était infiniment probable ([ue cette armé' ne manquerait pas de se rallier, sitôt qu'elle pourrait le faire avec quelque sûreté, autour du Roi, par la graude raison que je ne cessais d'alléguer moimême, raison tirée de la nécessité de réunir autant que possible tous les éléments français n'importe sous quel étendard.
Nous étions de plus en plus rassurés chaque jour, et, sans être positivement éclairés sur ce qui se passait, nous ne pouvions ignorer l'attitude des contrées méridionales qui avaient
372 MKMOIRES DU VlCE-AMIRAl, It A R 0 IV GRIVEL
toutes repris la cocarde blanche, au premier Itruit de la défaite de Waterloo. \ous savions (|ue nous n'avions rien à espérer, par conséquent, et que, si nous étions attaqués sur le Var, nous avions tout à craindre pour nos derrières, loin d'en attendre aucun secours. Le plus sûr était donc de nous concentrer à Toulon et de voir venir. C'est ce que je fus chargé de représenter au Maréchal et (|u'il finit par admettre, .le fus plusieurs fois envoyé vers lui, pour cet objet capital, et l'état de la province était tel que je ne rencontrai jamais âme qui vive sur la route. Ou peut dire que, hors les corps de troupes, peu de personnes auraient pu se promener dans toute cette partie de la Provence à cette époque, et qu'il n'eût pas été prudent de s'aventurer hors du petit cercle de notre influence, si on eût été seul, contre le mauvais vouloir évident des populations. Je rapportais toujours de ces courses quelques nouvelles, mais comme elles n'avaient rien d'authentique, je ne les communiquais qu'à l'Amiral et au Maréchal. C'est ainsi que j'appris l'arrivée du marquis de Rivière à Marseille, en (|ualité de lieutenant général du Roi, et le projet qu'on lui prêtait de venir nous sommer de nous rendre, à Toulon.
Je ne pensais pas que l'autorité dùt'propager elle-même des bruits de cette nature. S'ils étaient fondés, comme nous n'en doutions guère, ils se confirmeraient assez, sans qu'elle s'en mêlât, et, s'ils ne l'étaient pas, elle ne devait en aucune façon les répandre. On laissa donc aller les choses; mais chaque jour amenait des scènes de plus eu plus animées et qu'il était difficile de dominer. Plusieurs fois, des masses de prétendus citoyens se portèrent à la Préfecture, en poussant des cris de rage, excités par les nouvelles que les meneurs prétendaient avoir reçues, ou mieux encore par l'absence de nouvelles et l'isolement auquel nous condamnait l'espèce de cordon qui se resserrait autour de nous de plus en plus. Le préfet maritime et les généraux ne pouvaient ni admettre, ni démentir complètement les allégations de ces furieux, et se bornaient à recommander
TOULOIV 313
la patience et la modération, mais c'était bientôt à recommencer; el les choses en vinrent an point qu'il fut jugé utile de prendre des précautions militaires, aliu de n'être pas débordé à l'improviste. La Préfecture fut en conséquence gardée comme une véritable place de guerre. Rien n'était plus indispensable, car les masses qui se portaient sur elle, de temps à autre, devenaient de jour en jour plus inquiétantes et allaient jusqu'à la menace. On sul, par ailleurs, <jue les meneurs, dans leurs conciliabules, avaient décidé la destitution de l'amiral Duperré comme préfet et désigné un capitaine de vaisseau des leurs pour le remplacer; que ce dernier avait immédiatement composé son état-major, etc.
Cette mesure, à laquelle ou ne pouvait assigner d'autre but <\u un parti pris d'en venir, à l'abri des murailles de Toulon, aux extrémités les plus coupables, démontrait assez qu'il n'y avait rien de national dans l'esprit qui l'avait dictée, et que, si les troupes, jusqu'alors fidèles à la subordination militaire, se laissaient gagner par l'influence des chefs de la plèbe, la perte définitive de la ville et du peuple était inévitable. On parlait aux soldats d'une V'Cndée impériale, comme d'un projet réalisable, auquel ne manquait pas de donner la main la prétendue division déjà en campagne dans les Cévennes. Heureusement, on avait affaire à de vieux régiments parfaitement disciplinés et qui ^'epoussèrent par instinct ces provocations imprudentes. Les soldats, quoique très attachés à l'Empereur, comprenaient qu'il valait encore mieux écouter leurs officiers que de donner dans les exagérations ridicules des Bonapartistes de Toulon, et qu'il n'y avait aucun fond à faire sur ces derniers, malgré leur turbulence et leur prétendu dévouement.
Je n'ai point conservé mes papiers du temps et ne puis rapporter par le menu les scènes qui eurent lieu à cette époque, mais je ne puis oublier leur caractère et les dangers véritables que nous courûmes. Je puis affirmer que, sans les bonnes mesures que prit l'amiral Duperré, sans le concours des gêné-
374 MEMOIRES DU VICE-AMIRAL BARON G lU V E L
raux et le bon esprit des troupes, malgré leur mécontentement visible, des malheurs irréparables pouvaient résulter de la situation. Nous parvînmes heureusement à la dominer, à force de prévoyance et de sang-froid ; mais elle fut si tendue pendant quinze jours, que nous ne savions point, décidément, comment elle se terminerait.
Le Maréchal vint enfin, comme il l'avait promis, et prit connaissance par lui-même de nos ressources et de nos espérances. Il fut entouré d'abord, ainsi qu'il devait s'y attendre, d'après ce que je lui avais dit, par la foule, mais il ne répondit que par des paroles de circonstance aux empressements des meneurs et se contenta de recommander la modération à tout le monde. Il parla aussi aux troupes, mais toujours avec mesure, quoique avec l'autorité qu'il devait avoir. Il y eut plusieurs assemblées des généraux à la Préfecture, et on y apprit enfin, à n'en pouvoir douter, la soumission de l'armée de la Loire. Dès lors, il fut résolu de suivre son exemple, et c'était, après tout, ce qui restait à faire dans l'ordre d'idées où nous étions : ne pas nous séparer du faisceau français, réunir autant que possible tous les éléments de force autour de ce faisceau, et ne remettre enfin Toulon qu'entre des mains françaises; lel était notre programme, et l'on voit qu'il était, avant tout, patriotique. Mais ce n'était pas une raison pour qu'il nous fût loisible de l'exécuter sans peine et même sans courir des chances très graves. A peine, en effet, le Maréchal eut-il parlé de prendre la cocarde blanche, qu'une avalanche de Provençaux réfugiés, recrutée de tous les mauvais sujets de Toulon et de bon nombre d'ouvriers de l'arsenal, se rua sur la Préfecture, conduite par un sous-commissaire de la Marine, renvoyé depuis longtemps du service pour ses méfaits, et par un [officier de gendarmerie qui n'avait probablement pas une meilleure origine. Ces deux personnages, dont le premier était fort connu, s'écrièrent, en arrivant : «On vous trompe. Maréchal; nous aussi, nous avons des lettres et des informations. L'Empereur va venir, nous en
sommes certains. N'écoutez pas le préfet, ni les généraux, qui sont trompés comme vous. Vive Napoléon! « Et, là-dessus, des vociférations menaçantes, qui ne faisaient que s'accroître de minute en minute. Les portes de la Préfecture étaient toutes grandes ouvertes; mais un fort piquet d'artillerie de marine était en bataille dans la cour, prêt à croiser la baïonnette; et c'est cette précaution qui permit au Marécbal et aux généraux qui l'entouraient de rentrer, en plantant là les émeutiers, qui finirent par se retirer de leur côté.
Il n'y avait plus à tergiverser; il fallait prendre une résolution subite, en conséquence des nouvelles qu'on venait de recevoir, sous peine de se trouver en dissidence complète non seulement avec le pays environnant, mais encore avec la France tout entière, et d'être finalement considérés comme des rebelles. Il fut donc décidé qu'on enverrait immédiatement à Paris deux commissaires, pour porter au Gouvernement nouveau l'adbésion de l'armée et celle de la flotte. Un général de brigade fut désigné par le Maréchal, et l'amiral Duperré me donna l'ordre de me joindre à lui pour porter le vœu de la marine.
Nous partîmes le soir même, à nuit close, dans une calèche, revêtus d'habits bourgeois, afin d'attirer moins l'attention, et avec des cocardes blanches à nos chapeaux. Nous courûmes toute la nuit sans encombre et arrivâmes jusqu'à Aix; mais là, nous fûmes arrêtés par un poste de gardes nationaux qui nous barra le chemin, parce que, disait-il, nous venions du côté de Vennetni. Nous déclarâmes que nous allions mettre aux pieds du trône la soumission de Toulon, mais on nous signifia que, quelle que fût notre mission, nous ne pourrions faire un pas de plus sans l'approbation du marquis de Rivière, lieutenant général pour le Roi, et qu'on allait nous conduire à lui; ce que nous acceptâmes. Un sergent du poste monte alors sur le devant de la calèche et nous entrâmes en ville.
Le bruit s'était répandu que ces coquins de Toulon envoyaient
dos députés à Paris, et nous fûmes bientôt entourés d'une foule hostile et criarde, qui nous aurait fait peut-être un mauvais parti sans un brave capitaine de gendarmerie, qui, la main sur un des brancards de la voiture, nous escorta jusqu'au logement du manjuis. Arrivés là, nous fûmes reçus par le maître de la maison, vieux gentilhomme à cheveux gris qui nous accueillit avec politesse et nous dit de ne rien craindre puisque nous étions ses hôtes, c Xous ne craignons rien. Monsieur, que d'éprouver un relard préjudiciable aux intérêts de la France, et nous demandons à être présentés de suite au lieutenant général. — M. le marquis est absent. Messieurs, et en ce moment à Marseille. — Qu'à cela ne tienne, m'écriai-je, j'offre d'aller l'y trouver sur-le-champ. «
Mon offre fut agréée, après une courte discussion entre notre hôte et les principaux royalistes de la ville. Sous prétexte que nous n'avions pas besoin de nous présenter tous deux à Marseille, il fut arrêté que mon compagnon resterait à Aix, pendant qu'escorté par un colonel blanc, pris parmi ces messieurs, j'irais voir le lieutenant général.
Je partis pour Marseille dans la calèche qui nous avait amenés, avec un grand bel homme, nommé M. de Monthureux, qui n'était, je crois, qu'un militaire improvisé, mais qui se montra fort poli et convenable. On lui fît quelques représentations amicales sur les dangers du voyage qu'il allait entreprendre; mais il répondit noblement que, lorsqu'il s'agissait du service du Roi, il ne craignait rien. Je crois. Dieu me pardonne, qu'on faisait allusion à ma qualité d'ennemi, et probablement à la mauvaise compagnie en laquelle le susdit monsieur allait se compromettre. En tout cas, je mets cela aux pieds de la croix. Mous voilà en route, six à sept heures après notre arrivée, et cheminant au moyen de nouveaux chevaux de poste. Il va sans dire que mon nouveau compagnon de voyage avait, par le fait, pris charge de ma personne et me servait tout bonnement d'escorte. Il était clair, au surplus, que, sans son assistance, je
n'eusse pas fait une lieue sans être traqué et au moins maltraité par les paysans. Grâce à lui, nous n'éprouvâmes aucun obstacle et nous pûmes dîner passablement, ou souper comme on voudra, quand arriva le soir. Je sentais ma position et allais bride en mains dans la conversation que nous eûmes ensemble sur la route; mais, voyant que j'avais affaire à un homme bien élevé et qui avait des dehors satisfaisants, je me laissai aller à dire quelque chose des événements du jour, afin détacher d'apprendre ce qu'il y avait de positif dans les nouvelles données à Toulon. M. de Alonthureux me certifia l'entrée du Roi à Paris, la soumission de l'armée de la Loire et la mission du marquis de Rivière; tout cela sans emphase et sans se prévaloir de sa position vis-à-vis de moi. Il me parut même si mesuré que je m'aventurai, dans le courant de la conversation, à dire qu'une des causes de ce qui s'était passé était le changement de drapeau qui avait aliéné l'armée; que si on avait conservé les trois couleurs... A peine eus-je prononcé ces paroles que mon homme fit un haut-le-corps, en s'écriant : «Quoi, Monsieur, les couleurs du crime! i II n'avait pas fini que je compris mou imprudence, et découvris tout de suite une large zone du terrain sur lequel nous allions marcher. Je ramenai donc la conversation tout doucement, et sans qu'il y parût, car heureusement il faisait nuit, mais non sans faire à part moi des réflexions bien amères sur le sort qui nous attendait avec des gens ainsi préparés... Nous arrivâmes à Marseille au petit jour et descendîmes à l'hôtel.
Nous ne tardâmes pas à nous rendre chez le Marquis, et nous trouvâmes son antichambre remplie d'officiers de la garde nationale et de zélés de toute sorte, qui ne demandaient que plaie et bosse et parlaient d'exterminer les ennemis du Roi. On pense bien que notre survenance excita d'abord la curiosité et, dès que je fus reconnu, une émotion extraordinaire. J'étais en bourgeois il est vrai, mais je venais d'exercer un commandement à Marseille depuis peu, et, comme militaire, je ne pouvais
qu'exciter beaucoup de surprise, surtout quand on sut que j'arrivais de Toulon. M. de Monthureux, introduit d'abord, informa sans doute le Alarquis de ce qui s'était passé à Aix, et je prenais patience pendant ce temps-là, comme je pouvais; mais les chuchotements que j'entendis autour de moi, et qui n'étaient évidemment pas favorables, devinrent bientôt si bruyants que je compiis la nécessité d'y mettre fin en m'avançant vers la porte du cabinet et en mettant la main sur le bouton de la serrure. Cette porte s'ouvrit au même moment, et j'entrai, accueilli avec une grande réserve, mais cependant avec courtoisie. J'annonçai ma mission en peu de mots et pris immédiatement le ton d'un parlementaire. Le Ministre me reçut sur ce pied-là, sans difficulté, mais il me déclara qu'en vertu des pouvoirs dont il était revêtu, c'était à lui, seulement, que je devais avoir affaire et qu'il n'y avait pas lieu à poursuivre mon voyage. Je ne pouvais décliner son intervention, bien qu'elle me parût peu régulière, et je compris qu'il y aurait de la folie à l'essayer. Je demandai, en conséquence, à aller rendre compte à l'amiral Duperré et au Maréchal de l'état des choses; ce qui me fut accordé.
Ces préliminaires arrêtés, il fut (|uestion de s'entendre. J'eus, sur ce chapitre, un long tête-à-tête avec le Marquis, durant lequel on pense bien que je m'observai avec un soin extrême, tout eu ayant l'air le plus naturel. Je ne dissimulai point les difficultés que présentaient la soumission immédiate de la ville, celle de la garnison, et l'état des esprits au moment où je l'avais quittée. Je fis sentir au Marquis que, quelque bonne volonté qu'eussent les autorités et les gens raisonnables d'en venir à un accommodement, il y avait des ménagements à prendre, et que, dans l'intérêt de tout le monde, il convenait de ne pas brusquer les choses. J'ajoutai qu'il fallait surtout se garder de mettre en contact l'exallation des Marseillais avec celle que conservaient encore les troupes à Toulon, et éviter les airs vainqueurs que les premiers ne manqueraient pas de se
donner. Cette dernière considération, difficile à faire goûter, mais cependant très importante, fut appréciée par M. de Rivière, déjà dégoûté des forfanteries de ses entours aussi complètement que je pouvais le désirer; et, loin de me savoir mauvais gré de l'avoir signalée à son attention, il abonda dans mon sens. Que voulait-il, en effet? Il aspirait à Thonneur de tout terminer dans le Midi et de soumettre Toulon, comme le reste de la Provence, sans avoir besoin d'en référer au Roi. Il devait, en conséquence, saisir toute occasion qui se présenterait d'en venir à ses fins pacifiquement, avec le moins d'embarras possible. Il la trouvait sous sa main; il ne balança point â la mettre à profit et m'accorda, sur-le-cbamp, une confiance qui ne se démentit plus. Lorsque je me retirai, il me conduisit jusqu'en dehors de son cabinet avec politesse, et en dit assez pour qu'on me regardât, dès ce moment, avec moins de défaveur qu'à mon entrée. Immédiatement, nous retournâmes à l'hôtel.
J'en avais assez appris, dans le colloque que je venais d'avoir, pour prendre mon parti à la minute et pour ne pas hésiter sur ce qui me restait à faire. Je me devais, sans aucun doute, à ceux qui m'avaient envoyé, et ne pouvais entrer sans leur aveu dans aucune espèce de négociation; mais il était clair que, dans leur intérêt bien entendu, et sous le coup de la force majeure qui m'avait empêché de poursuivre la mission qu'ils m'avaient donnée, j'avais qualité pour leur représenter l'élat des choses, comme il était réellement, pour accepter les ouvertures de M. de Rivière, en les subordonnant, cela va sans dire, au consentement de l'amiral Duperré et du Maréchal. C'est dans ces dispositions que je partis pour Toulon, toujours escorté par M. de Monthureux.
Je laissai ma voiture en dehors avec le colonel et rentrai en ville, à huit heures du malin, à pied, et comme celui qui revient de la promenade. Je me rendis à la Préfecture et montai chez l'Amiral qui prenait son thé, au milieu de ses paperasses. Il me croyait bien loin et supposait que déjà je devais avoir dépassé
Lyon. Ou peut juger de son étonnement et de la sensation pénible que lui causa mon récit. Je n'eus d'ailleurs aucune peine à lui faire toucher du doigt l'impossibilité absolue devant laquelle je m'étais forcément arrêté et l'urgence qu'il y avait de traiter avec le lieutenant général du Roi, puisqu'on n'avait aucun moyeu d'aller jusqu'au Roi lui-même. La présence d'un mandataire supérieur du nouveau Gouvernement simplifiait, en effet, notre position, en ce sens que tout pouvait être terminé en vingt-quatre heures, mais la rendait d'autre part plus dangereuse, en ce que nous n'avions pas le temps nécessaire pour faire entendre raison à nos soldats. On sait comment nous étions entourés, en outre, d'une plèbe furieuse; mais celle-ci ne nous inquiétait pas autrement, tant que nous pourrions compter sur la troupe. J'avais fait connaître ces circonstances au marquis de Rivière, qui, poussé lui-même par les zélés qui l'entouraient, n'était pas moins embarrassé que nous, mais qui, néanmoins, comprenait l'inlérêl de ne pas pousser à bout de vieux régiments capables de passer sur le ventre à tout son monde, sans difficulté, si on choquait leur orgueil militaire par des exigences trop bruscjues. Temporiser n'était pas admissible, mais ce n'était pas le cas, non plus, d'aller tellement vite qu'on n'eût pas le loisir de s'aboucher. A la reddition de toute place, il y a un délai moral indispensable. C'est sur ces données que j'étais retourné à Toulon.
Je n'eus pas de peine à faire agréer par l'amiral Duperré ce que j'avais fait, et il en parla immédiatement au .Maréchal, ainsi qu'aux divers généraux. Il fut arrêté que je repartirais aussitôt pour communiquer au Marquis les intentions dans lesquelles nous étions de nous soumettre, mais en insistant, comme de juste, sur l'indispensabililé d'un délai raisonnable, afin d'éviter toute collision.
Je revins, en conséquence, à Marseille et fus, dès ce moment, l'intermédiaire avoué entre les deux pouvoirs. Ce rôle, que je n'avais point cherché, et qui m'était incombé par suite de cir-
constances étranges, dans lesquelles nous nous trouvions, exigeait beaucoup de prudence, mais en même temps de la fermeté et aussi une certaine adresse. Il fallait, tout en ne bravant pas une autorité nouvelle à laquelle on était prêt à se subordonner, ne rien sacrifier de l'honneur militaire et tenir ce qu'on appelle la dragée haute à cette autorité, afin qu'elle appréciât sainement les gens auxquels elle avait affaire. C'est ce que je ne perdis jamais de vue dans mes colloques avec le Marquis, et que j'eus grand soin de lui faire remarquer, de manière à ce qu'il pût comprendre la différence qu'il y avait entre les soldats qui étaient à Toulon et ce ramassis de gens de toute sorte, qui en augmentaient en ce moment la population et l'influençaient si malheureusement. Je ne craignais pas de me porter garant de la droiture des premiers, de la sincérité de leur dévouement au pays et à l'ordre en général, quel que fut d'ailleurs leur attachement à l'Iilmpereur déchu. Mes observations à ce sujet portèrent coup, et, comme on était d'ailleurs d'accord sur le fond, il ne s'agit bientôt plus que dos voies et moyens. J'assistai au déjeuner du Alarquis et on y porta avec enthousiasme la santé du Roi. Je ne refusai point de me joindre à ce toast, mais je regardai le commandant de la garde nationale avant de tendre mon verre, et celui-ci prit immédiatement la parole pour dire qu'à un dîner chez le Maréchal, il avait été pressé de boire à l'Empereur et que je m'étais hautement récrié contre cette sorte de violence. Cette révélation termina tout. Le fait était exact et n'avait pas besoin de commentaire. Je revins à Toulon sans compagnon désormais et avec le caractère de parlementaire. Mais cela ne suffisait pas toujours pour me mettre à l'abri des inquisitions malveillantes, le long de la route. J'arrivai, néanmoins, sans mésaventure cette fois et rendis compte de ma mission à l'Amiral. Celui-ci m'expédia auprès du Maréchal, pour prendre les dernières mesures et transférer son Quartier général en ville, où il entra définitivement le jour d'après.
Pendant ces allées et venues, je ne sais comment le roi Murât était arrivé parmi nous; mais il se trouva tout à coup établi aux Marronniers, maison de campagne qui touche presque à la porte de France, avec peu de suite. Il avait seulement près de lui un seigneur napolitain, le marquis de Rocca Romana (1). Le Maréchal s'était déjà abouché avec ce Prince; il m'engagea à l'aller voir en sa compagnie. IVous fûmes gracieusement accueillis et nous y dînâmes. Il fut peu question d'affaires pendant le repas; mais au dessert on commença à s'entretenir de la situation, et je l'exposai, comme je la voyais, sans le moindre déguisement. Le Roi était, du reste, assez tranquille et d'une grande liberté d'esprit. Il comprenait qu'il n'avait pas de temps à perdre pour s'éloigner et passer soit en Corse, soit à la côte d'Italie, et nous le laissâmes dans cette résolution.
Il faut dire, avant d'aller plus loin, que la division navale que nous avions dans le Levant avait fait son retour depuis longtemps et qu'elle avait été désarmée. Elle était commandée par mon ancien camarade de Saizieu, qui, au premier bruit de l'apparition de l'Empereur sur nos côtes, s'était empressé de remplacer sou pavillon blanc par le drapeau tricolore, et avait accompagné cet acte téméraire d'une proclamation ronflante, dans laquelle les Bourbons n'étaient pas ménagés. Peu après, la division avait reçu l'ordre de rentrer. Ceci était tout simple, mais ce qui était irrégulier, pour ne pas dire plus, c'était un changement de drapeau, exécuté à l'étranger sans ordre venu de France, et absolument sans autre motif que l'enthousiasme du moment. .VIon ami de Saizieu fut éclairé sur son incartade dès que la chance eut tourné, et il se la reprochait d'autant plus que, dans le fond de l'âme, il était sincèrement attaché aux Bourbons. Ce sentiment, (|u'il m'avait plusieurs fois manifesté
(1) Le duc (et non le marquis) de Rocca Romaua était le Grand-Ecuyer du roi de \aples. Il s'était embarqué avec lui à Maples le 19 mai 1815 pour Toulon.
durant notre agonie de Fontainebleau, avait cédé aux obsessions d'un ancien consul qui était alors dans le Levant, à l'empressement irréflécbi de quelques-uns des officiers de son entourage et, peut-être, au désir d'écrire une belle pièce d'éloquence, comme il s'imaginait l'avoir fait. Il convint franchement avec nous de ses torts, avoua (ju'il avait agi contre toute règle, et que, le succès définitif n'ayant pas justifié le changement qu'il avait osé prescrire, il n'avait plus qu'à dire amen à tout ce qu'on ordonnerait de lui.
L'amiral Duperré qui l'aimait, ainsi que nous tous, tâcha de lui donner de l'importance, afin que, dans la situation difficile où nous nous trouvions, on pût le citer comme ayant été utile. On lui fil commander les officiers de marine qui n'étaient pas embarqués, et dont on forma une espèce de troupe qui fut plusieurs fois appelée à la Préfecture, pour la défendre contre l'émeute, et personne mieux que lui n'était propre à ce rôle difficile. Il m'aida beaucoup dans les démarches multipliées que j'eus à entreprendre, par suite de la confiance qu'on m'accordait, et il mena vigoureusement la partie dont il était spécialement chargé.
Il ne se dissimulait pas la fin que notre résistance devait avoir, et, quoiqu'il n'espérât point rentrer en grâce avec les pouvoirs qui allaient surgir, il travailla de tout son cœur à préparer les voies pour les faire reconnaître, voyant bien que c'était le seul moyen de sauver l'arsenal à la France. Il avait eu près de lui dans le Levant un jeune capitaine de frégate fort réputé en ce temps-là par ses agréments personnels, ses succès dans le monde et plus encore par une belle action de guerre. Il se nommait de Alackan, et il est devenu depuis amiral de France, ministre, etc.
C'est lui (|ui, étant élève et commandant provisoire du brick ï Abeille, avait combattu et pris le brick anglais VAlacritij ; ce qui lui avait valu une réputation méritée et un avancement rapide, en même temps que les bonnes grâces de l'Empereur.
384 MEMOIRES DU V 1 C E-A \1 1 U A 1. BAKOX G R 1 V E l.
Non moins bien accueilli par la Restauralion, à lacjuelle il lenait par les antécédents de sa famille, il servait dans le Levant lors du changement de pavillon, et n'avait pas, disait-on, été sans influence sur la délerminalion téméraire de de Saizieu. Les autres capitaines de la division étaient de hraves gens, adonnés uniquement à leur métier et sans initiative.
Les officiers de marine (|ui se trouvaient à Toulon n'avaient, en général, aucun caractère politique. La plupart d'entre eux ne songeaient qu'à servir, purement et simplement, et se laissaient volontiers conduire; mais il n'en était pas de même de l'artillerie, dont le colonel était, à cette époque, un Béarnais, nommé Falba. Cette portion notable de la force martime faisait, comme tous les corps qu'on laisse indéfiniment stationner dans les mêmes lieux, à peu près cause commune avec la plèbe, et il était à craindre qu'elle ne partageât ses passions. On avait, disait-on, beaucoup de peine à retenir les canonniers dans le devoir, loin qu'on put compter sur eux pour contenir les furieux en cas d'insurrection locale, et leur subordination n'était pas aussi parfaite que celle des régiments ordinaires. Tout cela était exagéré. Nous les employâmes sans hésiter, et un piquet de 50 hommes fut constamment à la Préfecture, prêt à croiser les baïonnettes contre tout assaillant. Nous n'eûmes qu'à nous en louer, et le piquet, dont il s'agit, se montra, dans les moments les plus difficiles, fidèle à sa consigne. Il était commandé par un jeune capitaine, qui avait été élève de mon temps et qui se conduisit à merveille. C'est que les choses allaient du tout au tout, dans notre position, et qu'une collision pouvait éclater un jour ou l'autre sans qu'il y eût de la faute de personne, à cause de la pression des événements et de l'incandescence des éléments dont nous étions entourés. Nous avions tout à craindre des masses de réfugiés provençaux et autres, qui se seraient portés aux dernières extrémités, et nous n'avions d'autre garantie contre leur malveillance que les régiments de ligne, sur lesquels nous ne pouvions
compter qu'autant que nous parviendrions à leur faire entendre raison. Il est vrai que nous n'avions à redouter, de leur part, aucune des indignités dont la populace est capable. Ils pouvaient nous tuer, sans doute, dans un moment de délire, mais ils ne nous outrageraient jamais. Ces paroles, que je prononçai hautement, étonnèrent quelques personnes, mais elles furent comprises par tout ce qui était militaire. J'étais retourné à Marseille, pendant qu'on préparait les voies à Toulon, et le Marquis, voulant s'approcher avec son armée de royaux, parlait de venir à Ollioules. Je l'engageai à ne rien précipiter, mais il était pressé, d'autre part, et ne pouvait guère différer de se mettre en mouvement. Il voulait se faire précéder par une sorte de sommation; mais je me prononçai contre cette mesure. « Il vaut mieux envoyer à Toulon un commissaire du Roi, muni de pleins pouvoirs, pour prendre tout simplement le commandement de terre et de mer. Vous avez sous la main l'homme qu'il vous faut, pour une mission de cette nature, lui dis-je, et je crois pouvoir vous répondre qu'il l'acceptera sans balancer. « J'indiquai le vieil amiral Gauteaume, que je savais être dans sa terre d'Aubagne et avec lequel j'avais communiqué, il n'y avait pas longtemps. Le Marquis adopta cet intermédiaire et me chargea d'arranger les choses pour que le délégué pût agir immédiatement. Il me parla du roi Murât, dont il n'ignorait pas la présence à Toulon, et me dit ces propres paroles : « Je ne lui en veux aucunement et souhaite qu'il s'en aille en paix, car je lui ai des obligations et il me serait difficile de le protéger efficacement dans cette circonstance. «
Je partis le soir même pour Aubagne, où j'arrivai à deux heures du matin. Je fus frapper à la porte de l'amiral Ganteaume, qui était couché à côté de sa belle jeune femme, et ils ne furent pas peu surpris, l'un et l'autre, de ma subite apparition.
Je leur fis connaître, sur-le-champ, de quoi il s'agissait, et comment l'Amiral pouvait rendre, en ce moment, un véritable
386 MÉMOIRES DU VICE-AMIRAL BARON fi RIVE L
service à sou pays, ainsi qu'au Gouvernement nouveau. Ils étaient parfaitement au courant des nouvelles du côté de Paris et de Marseille, mais ne se doutaient guère de la situation de Toulon, et j'eus quelque peine à leur en faire comprendre la gravité. J'y parvins, néanmoins, et, tout en évitant d'alarmer la comtesse, j'en dis assez pour que l'Amiral vît bien qu'il allait jouer un jeu sérieux. Il s'y décida sans hésitation, toutefois, et déclara qu'il était prêt à tout pour sauver le port.
Je lui annonçai la venue du Marquis pour le jour même, et comme quoi il devait s'attendre à le recevoir à déjeuner. Ce dernier arriva, effectivement, avec son état-major à dix heures, et les pourparlers commencèrent immédiatement. Ils ne furent pas longs, puisque les choses étaient à peu près convenues d'avance; seulement le marquis de Rivière n'entendait commissionner l'Amiral que pour commander la marine, et il entendait envoyer un vieux colonel ou général des siens pour commander la terre. Je me prononçai à l'instant même contre ce partage d'autorité et en fis sentir l'inconvénient, a II faut que l'Amiral commande tout; sans quoi il n'obtiendra point à Toulon l'influence qui convient à son âge, à son rang de grand Officier de l'Empire, etc.. et n'y fera pas plus de bien que le premier venu, n Ces raisons déterminèrent lo Alarquis, et il fut arrêté que l'Amiral agirait avec pleins pouvoirs, tant sur les troupes de terre que sur celles de la maiine. Quant aux habitants, il n'en fut pas question, et leur opposition ne pouvait pas entrer en ligne de compte, dès qu'on serait parvenu à faire entendre raison aux soldats. D'ailleurs cette opposition n'était pas réelle ; et, sauf la masse turbulente qui poussait des cris féroces à la porte de la Préfecture et qui se composait principalement de réfugiés, le reste de la population ne demandait pas mieux que d'en finir.
Je partis pour Toulon, dès que ces arrangements furent arrêtés, et, comme la soumission devait avoir lieu dans peu de jours, il ne nous restait que le temps strictement nécessaire
pour préparer la solution finale, de telle sorte qu'elle s'efiectuàt sans froissement.
Je rendis compte, eu arrivant, à l'amiral Duperré ainsi qu'au Maréchal, qui m'approuvèrent tous deux. Il faut dire que, pendant mes allées et venues, j'avais été frappé de la difficulté que l'état actuel de la Provence apportait aux communications, et comme je jugeais que le Maréchal ne pouvait se rendre à Paris par la route ordinaire, sans courir risque d'être insulté, l'Amiral lui avait fait préparer une goélette de guerre pour le porter au Havre avec sa suite. Ce hàtiment était commandé par un hrave jeune homme, le lieutenant de vaisseau Benjamin Le Tourneur, qui fut plus tard mon capitaine de pavillon, et dont nous étions sûrs, comme de nous-mêmes. Le Maréchal accepta ce projet et fit porter ses hagages à bord. Malheureusement il changea d'avis plus tard, et cela pour un motif des plus honorables. La troupe, constamment excitée par les bruits mensongers que faisaient courir les meneurs de la plèbe de Toulon, pensa qu'on allait l'abandonner. Elle allait se mutiner, lorsque le Maréchal, pour couper court à cette effervescence, ordonna qu'on débarquât ses effets et se décida à s'en aller par terre; décision funeste, qui plus tard lui coûta la vie.
J'avais suffisamment représenté les dangers de la route et déclaré que ce n'était jamais sans courir des risques personnels que je voyageais moi-même à travers les populations provençales, quoique je fusse couvert par mou rôle de parlementaire. Je ne pouvais insister publiquement sur ces dangers, que j'affrontais tous les jours depuis un mois, sans avoir l'air de me donner de l'importance; mais je les avais plusieurs fois racontés à l'Amiral et au Maréchal. Celui-ci répondit : « qu'il se mettrait en bourgeois » . Je n'eus pas de peine à lui faire sentir l'inanité d'une semblable précaution pour un homme de sa (aille, mais il persista dans son idée, malgré tout ce que je pus lui dire. Quos vult perdere Jupiter dementat!
Il était impossible de ne pas voir que le moment approchait
OÙ chacun devait prendre son parti. Déjà le marquis de Rivière s'était avancé jusqu'à Ollioules et un des généraux que nous avions à Toulon uous avait quittés subitement pour aller faire sa soumission personnelle : le général d'Alton-Shee (1). L'exemple était dangereux ; car, si on gardait encore des ménagements pour nous, c'était parce (|ue nous étions unis.
Heureusement la crise ne pouvait être différée, et le vieil amiral Ganteaume arriva avec ses pleins pouvoirs, peu après que je l'eus annoncé. Comme nous redoutions avec raison qu'il n'éprouvât quelque désagrément, s'il apparaissait tout à coup avec la cocarde blanche, nous lui avions fait préparer un logement aux Marronniers, en dehors des portes; mais, arrivé là, le brave homme ne voulut point s'arrêter, a Ils croiraient que j'ai peur, v s'écria-t-il, et aussitôt il entra en ville. Il faut dire que la nuit allait se faire, et que la garde, qui n'avait pas d'honneurs à rendre à cause de l'heure, voyant un vieux général dans la voiture, ne se douta de rien. L'Amiral vint donc paisiblement à la Préfecture, et nous n'eûmes plus qu'à nous occuper de la démonstration du lendemain.
Ce lendemain arriva, et, comme il fallait bien s'y attendre, il donna lieu à plusieurs scènes aussi bizarres que dangereuses, par les conséquences qu'elles pouvaient amener. Il s'agissait, en effet, d'une soumission immédiate aux ordres du Roi, soumission qui, quoique consentie en principe par les autorités, était encore loin de l'être par la troupe et par la ville.
On convoqua à la Préfecture, indépendamment de tous les généraux, une députation de chaque corps d'officiers, et c'est devant cette espèce de Congrès militaire que le vieil Amiral entreprit d'exposer sa mission : « Je suis venu au milieu de vous, avec ma cocarde blanche et ma croix de lys. «
A peine ces mots furent-ils prononcés qu'une explosion de sentiments contraires se fit jour et que des cris tumultueux se
(1) Famille irlandaise à laquelle appartient la femme du contre-amiral Baëhme. Une branche de cette famille s'est établie en France.
TOULOiV 389
firent entendre. Us furent aussitôt répétés par la foule impatiente, et une sorte de désordre s'ensuivit. Plusieurs officiers s'écrièrent qu'ils voulaient se battre plutôt que de retomber sous l'ancien régime. L'amiral Ganteaume descendit alors une marche du perron et, prenant par le bras un des plus animés: a Eh bien, viens te battre avec moi, dit-il, puisque vous ne respectez pas mon caractère d'envoyé, que les Arabes respectent, n L'officier auquel ces paroles s'adressaient, décontenancé par cette subite boutade d'un vieillard couvert de décorations, ne sut que dire. On intervint de tous côtés pour mettre fin au tapage, et comme tout le monde parlait à la fois, il était difficile de prévoir ce que cet imbroglio deviendrait. Au milieu des voix confuses, celle d'un capitaine d'artillerie se faisait distinguer néanmoins par une sorte de gravité : " On nous demande de quitter une cocarde, disait-il, sous laquelle nous avons combattu, et qui a été la gloire de la France pendant vingt ans. Elle a valu, à ceux qui nous font cette demande, des grades, des décorations et toutes sortes d'avantages. Quant à nous, elle ne nous a rapporté que des fatigues et des blessures. Eh bien, nous voulons la conserver, qu'y a-t-il à répondre à cela? »
Je ne saurais rendre l'etfet de ces paroles, ni l'attitude pleine de noblesse de celui qui les prononçait. Elles étaient, au fond, très inopportunes, assurément, et très dangereuses dans un moment pareil; mais comme elles exprimaient un sentiment vrai et, après tout, honorable, il était difficile d'y répondre autrement que par un argument tiré de la nécessité. Ce fut celui qu'on fit valoir, et l'Amiral, au surplus, annonçant qu'on pouvait envoyer deux officiers à Ollioules, où se trouvait en ce moment le marquis de Rivière, pour vérifier les faits et se convaincre qu'il n'y avait pas un moment à perdre pour se soumettre, si on voulait empêcher les étrangers de se mêler de l'affaire et se constituer en état de guerre civile. Ce parti fut adopté, et les officiers envoyés immédiatement.
Ils revinrent le lendemain et rapportèrent ce qu'ils avaient vu
et appris au Quartier général du Marquis. Mais en attendant on se sépara, et c'était l'essentiel, car, l'émeute grondant à la porte, il était indispensable de terminer la scène de façon ou d'autre.
J'ai beau fouiller dans mes souvenirs, je ne puis rapporter (ju'en gros les diverses circonstances que je mentionne, et je suis forcé de laisser de côté les détails. Je ne saurais dire s'il se passa entre la conclusion plus d'un jour ou seulement vingtquatre beures. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'amiral (ianteaume se décida à faire hisser le pavillon blanc à jour fixe et annonça sa résolution. Est-ce à ce moment-là qu'un des régiments de la garnison prit spontanément les armes et voulut sortir de la \ille? Je ne prendrai pas sur moi de l'affirmer. Ce qu'il y a de certain, c'est que le brave colonel de ce corps se mit en travers de la rue en arrachant ses épaulettes et déclarant qu'il faudrait passer sur son corps, avant de faire un pas de plus dans la voie de la révolte. Le régiment s'arrêta devant l'attitude de son chef et, changeant brusquement d'allures, rentra dans son quartier. Dès lors tout se calma, et c'en fut fait de la résistance.
Le roi Murât s'était éclipsé sur ces entrefaites; le Maréchal avait préparé son départ, et l'amiral Duperré également. Comme j'étais venu en Provence avec ce dernier, je trouvai tout simple de retourner avec lui et en demandai aussitôt l'autorisation ; mais l'amiral Ganteaume ne voulut en aucune manière consentir à mon éloignement. '; C'est vous qui m'avez mis dans ce pétrin, me dit-il, et vous voulez à présent me laisser seul ! « Je n'insistai pas, comme on pense bien, et remis mon départ jusqu'à ce que le pavillon blanc fût hissé; ce qui eut lieu peu après.
Il n'y avait plus de résistance sérieuse à craindre depuis que la troupe s'était décidée à obéir; mais le vieil Amiral se défiait de la plèbe de Toulon et surtout dos ouvriers du port. Ce ne fut donc pas sans quelque inquiétude qu'on attendît le jour fixé pour le changement de nos couleurs. La veille encore, on fit
venir les officiers de marine à la Préfecture pour les contenir autant que pour en être secourus en cas de besoin, et on passa la nuit à les persuader. Ils étaient généralement soumis; mais il y avait parmi eux quelques têtes incandescentes, qu'il valait mieux tenir sous la main que de les livrer à leur imprudence.
Enfin le moment arriva et le pavillon blanc flotta partout, au point du jour, sans opposition.
Ainsi se termina cette lutte dernière entre ces éléments si divers qui allaient former désormais un tout homogène, mais qui, sans l'habileté et sans la détermination de l'amiral Duperré, pouvaient, en se choquant, amener l'immixtion des étrangers dans nos affaires et par suite la destruction ou le dépouillement du premier de nos arsenaux. On n'apprécia pas, comme on eût dû le faire, cet éclatant sei*vice; mais peu importait, et ni celui qui le rendit, ni ceux qui l'aidèrent dans cette œuvre patriotique n'aspiraient à d'autre récompense que celle qu'ils trouvaient dans leur cœur de Français et de marin, et celle-là ne pouvait leur manquer jamais.