ENFANCE ET JEUNESSE
Ma naissance. — Alon grand-père. — Son goût pour l'agriculture. — Mon père s'engage dans le régiment de Normandie. — Il obtient son congé.
— Premiers symptômes de la Révolution à Tulle. — Le Jour de la peur.
— Elan patriotique de la jeunesse vers la frontière menacée — Le 4"^ bataillon de la Gorrèze en garnison à Nîmes. — J'y rejoins mon père. — J'obtiens de l'accompagner à l'armée des Pyrénées. — Le camp de Cosprom. — J'entends pour la première fois siffler les balles à la bataille de Sierra-Negra.
Je suis né en Tan de grâce 1778, au mois d'août, à l'époque de la guerre de l'Amérique et de l'émancipation des colonies anglaises.
illes parents habitaient une petite ville du Limousin, Brivela-Gaillarde, où mon père, ancien officier aux gardes de la Porte du Roi, exerçait la profession d'avocat. Mes ancêtres venaient originairement de l'Auvergne (1), où ils occupaient un rang très distingué et où l'on trouve encore un village de leur nom. Je ne me suis jamais informé de ces circonstances, ma curiosité n'étant point excitée, mais je crois me rappeler qu'on
(1) Les Grivel d'Auvergne et du Bourbonnais produisirent plusieurs grands officiers de la Couronne. (Histoire des grands officiers de la Couronne, t. n, p. 177.)
conservait dans la famille des papiers qu'on regardait comme très précieux, parce qu'ils établissaient notre descendance. J'ignore ce que ces papiers sont devenus et ne m'en suis pas autrement inquiété, ayant toujours été assez indifférent sur cet article de la naissance. Cependant un honorable ecclésiastique de notre lignée, s'étant livré à des recherches minutieuses, n'a pas tardé à faire des découvertes dignes d'attention, si, comme il le prétend, ces découvertes nous font remonter aux Croisades. Quoi qu'il en soit de cette filiation, les Grivel sont Limousins depuis très longtemps.
Malgré mon désir d'être succinct, je dois dire quelque chose de mon père et de mon grand-père, parce que le caractère prononcé de ces deux personnages a singulièrement influé sur ma destinée. Je vois encore ce dernier, comme s'il était devant mes yeux. C'était un homme de taille ordinaire dans son pays, c'est-à-dire d'à peu près cinq pieds six pouces, mais il était carré comme une guérite et remarquablement bien fait. Toute son attitude annonçait une grande force musculaire, et ses yeux bleus, qui brillaient sous un sourcil blond fort épais, son large front et sa pose athlétique disaient, de reste, qu'il avait la résolution nécessaire pour tirer parti de ses moyens physiques, quand les autres seraient sans effet. Il avait la parole brève, et même un peu rude, comme on l'a dans nos montagnes, mais l'air avouant et rempli de cette bienveillance hospitalière si à la mode de sou temps dans la province; au total, c'était un bon et brave homme. I^a nourriture de mou grand-père ne différait guère de celle de ses domestiques qui travaillaient sa terre; mais il était fait à cette manière de vivre, et, bien que dans une sorte d'opulence relative, jamais il n'eût voulu changer ses coutumes.
A soixante ans, qu'il avait au temps dont je parle, on eût difficilement trouvé dans la paroisse un homme qui fut plus dispos et plus fort que lui. Mon grand-père était un agriculteur émérite et disait : •■ La source de tout est de s'y connaître,
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et je m'y connaissais. Il m'est arrivé d'acheter presque pour rien des terrains considérés comme stériles et de les revendre plusieurs fois le prix que j'avais payé, après les avoir gardés quelques années. Eu général j'avais la main bonne, et les paysans ne disaient pas sans raison que je pourrais faire pousser de l'herbe sur les toits, s'il m'en prenait la fantaisie. J'ai changé la culture dans nos environs, et on peut voir avec quel avantage, puisque notre canton est un de ceux dont Arthur Young a parlé avec éloge (1). J'ai toujours eu pour principe de bien nourrir et de bien payer mes domestiques, de les surveiller et diriger en toutes choses, et voilà, avec l'aide de Dieu, la cause de mes succès. "
On pense bien, d'après ce que j'ai fait connaître de sa manière de vivre, qu'il n'était pas magnifique et que les dépenses de sa maison étaient réglées avec une économie sévère. Sa femme, élevée comme lui, s'accordait parfaitement sous ce rapport avec son mari. Seulement, dans quelques circonstances solennelles, le couple s'entendait pour faire les choses grandement. Il n'était pas rare que la bonne vieille, quand ses brus ou ses petites-filles venaient de la ville les visiter, glissât dans la poche de ces dames quelques doubles louis. Je crois que plusieurs fois ma mère a été gratifiée de cette façon par le grand-père, qui ajoutait toujours cette recommandation formelle : « N'en dites rien à ma femme, ni à personne au monde. "
Mon grand-père avait quatre enfants, deux garçons et deux filles. Mon père (2) , qui était l'aîné, était un beau bruu, grand et
(1) Young, célèbre agronome anglais, né dans le comté de Suffolk en 1741, mort en 1820, visita la France en 1787-88-89. (Voyages en France et Annales d'ngriculture, en 45 volumes.)
(2) Antoine Grivel, un de ceux qui commandaient une demi-brigade à l'armée des Pyrénées en 1794, fut tour à tour lieutenant aux gardes de la Porte du roi Louis XVI, puis avocat au Parlement de Bordeaux. Colonel en 1794, juge de paix, puis Président au tribunal de Tulle. Il termina son existence comme Président à la Cour royale de Limoges, en 1825, à soixantedix-sept ans.
vigoureux pour son âge, et qui tenait déjà un rang honorable parmi les dêuiclieurs de merles, les joueurs de barre et les combattants à coups de poing de son quartier. Il ne rentrait guère à la maison sans avoir ses habits déchirés, les genoux écorchés et les cheveux en désordre ; bref, c'était un petit polisson fort alerte et dégourdi, qui trouvait la vie de gamin charmante et qui ne se souciait nullement d'aller décliner musa la muse, au hasard du fouet et de la férule très à la mode dans ce temps-là. Mais on ne le consulta pas, et il fut décidé qu'il serait mis à Tulle, où il y avait un collège. Il partit en conséquence à la rentrée des classes et fut installé, avec quelques autres jeunes gens de son âge, chez une bonne femme, qui les reçut à raison de douze francs par mois et de quelques denrées en nature que les parents des pensionnaires devaient fournir régulièrement. L'enfant apprit là la somme de latin nécessaire pour entrer en cinquième. Dès qu'il fut parvenu à cet apogée des premières connaissances, il prit courage et marcha assez rondement jusqu'en troisième. Il avait même à peu près terminé cette classe importante lorsqu'un régiment d'infanterie vint à passer dans les environs de Tulle.
Comme c'est beau un régiment d'infanterie! Le moyen de tenir contre cette musique guerrière, ce brillant des armes et de l'uniforme, contre cette mâle fierté des soldats et le charme de leurs évolutions. Il ne faudrait pas avoir de sang dans les veines pour voir impunément de si belles choses et pour ne pas désirer de s'entourer de cet éclat. Heureusement, ça n'a jamais été difficile, quand on possède un corps droit et sans défaut, de taille raisonnable. Or lejeuue écolier avait cet avantage. Il fut en conséquence agréé d'emblée, au grand regret de sa mère, qui le tint pour perdu, dès qu'elle apprit qu'il avait planté là les conjugaisons. Elle voulut d'abord le racheter, mais son mari n'entendit pas de cette oreille. Il ne voulut en aucune manière délivrer son fils des mains des recruteurs et déclara à sa femme que, « puisqu'il avait fait la sottise, il la boirait ^5 ;
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ajoutant ironiquement 'i qu'après tout, ce n'était pas là uu grand malheur, et que le jeune soldat deviendrait probablement colonel au lieu de président à mortier « , ce qui, d'après les idées de madame sa mère, reviendrait absolument au même. Mon cher père Antoine partit donc pour la Flandre, où ou l'envoya rejoindre le régiment de Normandie, qui tenait garnison à Lille. Laissons-le là pour le moment et parlons du reste de la famille.
Mon grand-père avait un autre fils, nommé Jean, et une fille appelée Étiennette, qu'il maria de bonne heure au fils d'un de ses voisins, M. Baril de la Tour. Le jeune cadet de mon père fut destiné à l'agriculture exclusivement. Le bonhomme, lui trouvant des dispositions, l'initia de bonne heure à toutes ses méthodes. Il était très fort et avait le caractère que les Espagnols appellent suffridor, c'est-à-dire capable de supporter. De plus, il ne s'inquiétait nullement des affaires du monde, et, hors les limites des possessions paternelles, les objets étaient pour lui comme s'ils n'existaient pas. Il était tout d'une pièce et peu éclairé. Mon grand-père le préférait cependant et hautement à son fils le militaire, malgré que ce dernier fût un garçon d'esprit. On verra plus tard les effets de cette prédilection.
Lorsque le premier feu de mon père fut passé et qu'il eut assez fait à droite et à gauche en Flandre, il lui arriva de regretter la maison paternelle et même la pension de Tulle. Il tint bon cependant et ne voulut point se dédire, sans un motif apparent qui sauvât sou amour-propre; mais il attendit le semestre avec impatience, comptant bien que ses parents feraient quelques démarches pour obtenir sou congé et le prieraient de ne plus les abandonner. Il avait, d'après cette supposition, résolu de se laisser faire; et son plan réussit à souhait. Il jouit donc du vif plaisir d'étaler son uniforme blanc à revers noirs aux yeux ébaubis des paysans, et de leur demander : -j. Quelle heure estil?" le chapeau sur l'oreille, pendant une assez longue période.
Enfin son congé lui fut délivré en bonne forme, et il retomba sur ses pieds comme devant, avec quelques années de pins et quelques vertus de moins.
Ce n'est pas qu'il n'eut bien profité au régiment et qu'il n'eut acquis, en servant, des idées d'honneur, si à la mode dans ce temps-là. Il n'avait pas manqué de s'exercer à l'escrime, et même il était devenu d'une bonne force, qui suppose, sans qu'il soit besoin de le dire, qu'il était buveur et tapageur en conséquence de ce joli talent. Toutefois, comme il n'était pas fier avec les paysans, qu'il avait le cœur sur les lèvres, une tournure martiale, et qu'à tout prendre, il pouvait passer pour un bon garçon, chacun l'aimait dans la paroisse; mon grandpère résolut, à part lui, de rendre ses bonnes grâces à l'enfant prodigue, si celui-ci voulait rester près de lui et l'aider à faire valoir ses biens. Quand je dis ses bonnes grâces, il faut entendre par là qu'il ne s'agissait pas seulement d'accueillir le fugitif plus ou moins bien, mais de le traiter, en cas de mariage, en aîné de famille, ce qui impliquait alors une donation en bonne forme de la moitié de la fortune paternelle et maternelle. Or, la fortune de mon grand-père était si clairement établie, qu'on ne pouvait souhaiter rien de plus solide; le bonhomme n'imaginant pas que, quelque débauché que fût son fils, ses penchants désordonnés pussent tenir devant un appât de cette nature. Kn conséquence, il le laissa, comme il disait, jeter son feu, en se réservant de le faire changer de marche, dès (|ue l'occasion s'en présenterait. Après plusieurs querelles trop longues à rapporter, mon grand-père, cédant aux prières de sa femme, permit à son fils aine d'aller à Bordeaux, où il devait terminer ses études.
Nous ne suivrons pas le jeune étudiant dans les nombreuses aventures qui se succédèrent. Il y en aurait trop long à conter. Je dirai seulement qu'il se sauva en Espagne à la suite d'un duel et figura quelque temps dans les gardes uallones, que plus tard il rentra dans sa patrie et vint à Paris faire son droit.
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qu'enfin il se rangea à son devoir et mit fin à sa vie turbulente, en regagnant la petite ville de Brive, où il se maria. Il était alors avocat et commençait h se faire une clientèle, qui s'accrut rapidement. Son père, en le voyant s'amender et en train de faire ce qu'on appelait alors une fin honnête, l'aida sans qu'il le sût et se réconcilia par la suite avec lui. C'est durant cet âge d'or de courte durée que je vins au monde. Je fus immédiatement suivi par un frère et une sœur, de manière que la maison se remplit de bambins en même temps que de plaideurs. .\Ion père gagnait peu, car il était fort désintéressé; mais, comme il était assidu au travail et qu'il ne sortait guère que pour se rendre au palais, il soutenait sans trop de difficulté sa jeune famille. Il était, du reste, merveilleusement aidé par ma mère, Antoinette Froidefond, qui, ornée de toutes les vertus domestiques et adorant son mari, se passait fort bien de distractions au dehors et ne quittait guère sa maison que pour aller à la messe, ou pour faire quelques visites au couvent de Sainte-Claire, où elle avait été élevée. Ala grand'mère maternelle menait les affaires, prenait soin du petit bien et gouvernait littéralement; ce qui allait bien à son caractère. Somme toute, les enfants s'élevaient, et tout le monde était heureux de ce bonheur modeste, qui depuis est devenu si rare.
On me destina à la robe, dès que je sus lire, et je dois à cette disposition de mon père l'instruction hâtive qu'on me donna et qui, bien que très imparfaite, m'a rendu beaucoup de services par la suite.
Déjà les premiers symptômes de la Révolution commençaient à se manifester chez nous, et, malgré notre éloignement de la capitale, nous éprouvions de temps à autre de ces petites secousses qui en font présager de plus grandes. Rien n'était ostensiblement changé dans le pays, sans doute; on y était encore plein d'un amour traditionnel pour le Roi et de respect pour les institutions nationales. La religion y était vénérée, et peu de gens se dispensaient d'en suivre assidûment les pra-
tiques. Il y avait bien, par-ci par-là dans les villes, quelques personnes qui se faisaient gloire d'appartenir à ce qu'on appelait les esprits forts; mais comme ces personnes ne jouissaient, en général, que d'une considération médiocre, elles étaient loin d'entraîner les masses. Cependant il régnait, au milieu du calme apparent des populations, je ne sais quelle agitation vague qui donnait de l'inquiétude aux esprits prévoyants. Les États généraux, assemblés en 89, s'étaient déjà convertis en Assemblée constituante, et le mouvement était donné.
Je ne parlerai point autrement des événements qui se succédèrent avec rapidité, tout le monde les connaît. Je rapporterai seulement quelques scènes dont j'ai été le témoin, parce qu'elles intéressaient ma famille, ou qu'elles étaient de nature à frapper ma jeune imagination.
Ainsi je me souviens parfaitement du jour de la peur. On appela longtemps de ce nom, dans le pays, le jour où, sur tous les points de notre province, se répandit à la même beure l'annonce de '.<• l'arrivée des brigands " . D'oîi venaient ces brigands? Par qui étaient-ils envoyés? C'est ce que personne ne savait. Ils arrivaient partout eu même temps et n'étaient jamais qu'à quelques lieues des petites villes qu'ils avaient mission de piller; tel était le bruit universellement répandu. Je vois encore notre vieux lieutenant-criminel s'avançant tout effaré sous la fenêtre du cabinet de mon père et lui criant à tue-tête : « Vite, vite, monsieur l'avocat, armez-vous et venez sur la place. Les brigands marcbeut sur nous du coté de Paris. Ils ont brûlé Donzenac et veulent eu faire autant de nous. — Et combien sont-ils? demanda l'avocat. — Ali! Seigneur! ils sont au moins dix mille! — En ce cas, répli(|ua mon père en riaut, ce n'est j)as la peine de mettre ma perruque. « Il s'babilla néanmoins sur les instances de son vieil ami et sortit avec lui. Rentré bientôt après, il s'arma d'un grand sabre et partit pour exercer le commandement supérieur qui lui avait été décerné tout d'une voix.
Je me souviens que nous fûmes, mes jeunes frères et moi, conduits dans Tin teneur de la ville, chez uu hrave chanoine qui était fort lié avec notre famille. Ma mère, tout éplorée, fut s'enfermer aux Lrsuliues, où elle avait été élevée. Quant à ma grand'mère, elle ne voulut point quitter la maison, dans laquelle elle s'enferma avec quelques domestiques. Pendant que nous étions à prendre ces arrangements particuliers, tout s'organisait pour la résistance dans la cité. Une garde hourgeoise était improvisée et armée, tant hieu que mal. Les ponts étaient barricadés avec des charrettes, des postes établis et des rondes mises en marche. D'heure en heure circulaient des nouvelles plus alarmantes les unes que les autres; et jusqu'à minuit, tout le monde trembla. Mais, minuit passé, on commença à se rassurer. Bientôt on se demanda comment dix mille brigands pouvaient ainsi sortir de terre, sans qu'on en fût informé autrement que par leur apparition; enfin les plus hardis doutèrent, et, n'était la honte, ils eussent volontiers repris le chemin de leur maison. Mon père, qui visitait ses postes, arriva à la grand'garde qui avait été placée au poste d'honneur, c'est-à-dire en dehors des ponts. 11 la trouva dormant de tout son cœur, depuis le capitaine jusqu'au dernier homme, et dormant si bien, que je ne sais comment il l'eût réveillée, si les rayons du soleil levant et le chaut matinal des oiseaux ne lui fussent venus en aide. Enfin, le jour fait et parfait, chacun s'en alla chez soi et tout rentra dans l'ordre accoutumé. Telle fut la première prise d'armes dans notre contrée.
J'ai souvent pensé, depuis, à cette affaire, et je me suis demandé d'où pouvait provenir l'idée vraiment originale de faire improviser, au moyen d'une bourde aussi grossière que celle de l'arrivée subite d'une troupe de brigands, l'armement de tout un pays. Il ne put y avoir au fond de tout ça qu'un motif politique, et c'est effectivement ainsi qu'on en jugea dans le temps. Reste à savoir si l'idée de ce singulier moyen fut conçue par les meneurs de l'époque et si le moyen fut
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employé gèuoralpnipnt. On l'a dit, et il mérite d'être rapporté à cause de ses suites qui furent immenses, car, une fois que le peupleeut pris les armes, il ne les quitta plus.
Je passe sur beaucoup de faits intermédiaires, pendant lesquels je poursuivais, comme il plaisait à Dieu, mes études. Pourtant je ne puis négliger de faire connaître l'élan patriotique de la jeunesse, lors(iu'il s'agit d'aller à la frontière pour défendre le pays. Je ne crois pas qu'à aucune époque de notre histoire, on n'ait rien vu de si grand et de si digne de servir d'exemple à l'avenir. J'ai vu, moi qui, trop jeune encore, ne pouvais penser à les suivre, partir presque tous mes condisciples et pleurer à chaudes larmes ceux qui étaient repoussés des premiers bataillons, comme de taille insuffisante. Je l'ai dit ailleurs, on ne se ferait pas aisément une idée aujourd'hui de ce qu'étaient réellement les écoliers de ce temps de miracles, jeunes, gais, pleins d'insouciance, de bravoure, et encore sous le charme de la fraternité du collège; ils partaient sans calcul, sans arrière-pensée d'aucune sorte, et se disputaient seulement à qui ne prendrait point de grade. Si quelque vanité du jeune âge se mêlait à tant d'abnégation, c'était celle d'être grenadier ou canonuier. L'ambition de ces âmes généreuses n'allait pas au delà d'une épaulette de laine.
On a cru (|ue la France a\ait résisté par le nombre et en sacrifiant des masses de ces nouveaux soldats, mais c'est une erreur. C'est par Y espèce qu'elle a résisté, et lorsqu'on a vu les premières formations de volontaires, il n'est plus possible de s'abuser là-dessus. Sans doute, elles étaient principalement composées de gens de la campagne, mais les campagnards n'étaient ni illettrés ni aussi grossiers qu'on a voulu le faire entendre. D'ailleurs, la jeunesse des villes entrait en foule dans les bataillons, et il y avait bon nombre de compagnies dans lesquelles les soldats étaient familiers avec l'histoire ancienne et étaient capables d'expliquer couramment Horace et Virgile. L'instruction mathémati(|ue était, il est vrai, peu répandue. Il
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était rare qu'un écolier sût au delà des quatre règles, et ce n'est que par hasard que quelques-uns d'entre eux avaient des notions de géométrie; mais, en revanche, on ne voyait pas de ces jeunes savants en lunettes, qui ahondent aujourd'hui dans nos troupes et font craindre que leur frêle organisation ne puisse suffire aux nécessités de la guerre. Il fallait dans ce temps de grandes choses des âmes bien trempées, avec des corps à l'avenant et de l'élan plutôt que de la méthode et de la science. Ce qu'il y en avait dans les armes de l'artillerie et du génie suffisait pour guider ces soldats enthousiastes, qui ne doutaient de rien et qui avaient au cœur le vif désir de vaincre. Je me rappelle les états-majors de cette époque; ils étaient, à peu d'exceptions près, composés de très beaux hommes, et d'hommes d'action, ou, en d'autres termes, de sabreurs, couverts de panaches éclatants. \Iais au milieu d'eux il était facile de remarquer, à sa mise simple et modeste, un petit officier à revers noirs qui portait une carte dans ses fontes et qui était le régulateur des mouvements ordonnés par son impétueux général. On a peine à croire, aujourd'hui que la division du travail a mis à notre disposition tant de spécialités de toute sorte, quels résultats on obtenait avec des moyens si restreints.
Mais revenons sur nos pas. On avait formé chez nous, comme ailleurs, une garde nationale. Le commandement en fut donné à un vieil officier, irlandais retraité, et mon père en devint le major. C'est en cette qualité qu'il prit la tète de la députation que la ville envoya à la grande P^édération, et qu'il embrassa le jeune Dauphin au nom des gardes nationales de France, circonstance notable et qui montre l'esprit qui régnait dans la province et celui des Fédérés en général. Cet esprit était excellent, quoi qu'on ait pu en dire par la suite, et il ne s'altéra qu'à la longue. .Mon père m'a souvent assuré que les dispositions de la plupart des députations, qui figurèrent alors autour de l'autel de la patrie, n'étaient nullement douteuses;
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mais il ajoutait que la Cour avait mal jugé de ces dispositions, que les Princes avaient paru devant ces troupes citoyennes avec des allures anglaises et un laisser-aller auquel on ne s'attendait guère; (|u'enfin ils avaient déplu, mais que le Roi, en revanche, avait gagné tous les cœurs, et toujours mon père finissait en s'écriant : t Si le Roi avait voulu, nous étions là plus de trente mille fédérés, ayant été militaires, qui auraient immédiatement tiré l'épée pour son service, n Les événements marchaient vite en ce temps-là. Bientôt la royauté fut avilie et successivement abolie. La République fut inaugurée, l'ancien système de gouvernement détruit. La religion perdit ses temples, et ses cérémonies ne purent désormais s'accomplir que dans les bois et les cavernes, comme celles des premiers chrétiens. Enfin, la liberté fut complètement étouifée dans le pays par l'effroyable dictature du Comité de salut public. Tout le monde n'accéda pas néanmoins à ce bouleversement inconcevable. Des légions se formèrent dans une trentaine de départements, pour faire tête à l'orage et tâcher de sauver la propriété et la vie des citoyens. J'ai toujours ignoré si celte levée extraordinaire avait un but politique, moins exclusif, mon père ne s'étant jamais expliqué catégoriquement à cet égard. Comme il commandait la légion qu'on arma chez nous, il était probablement lié par sa parole; mais je me souviens qu'il déplorait souvent (|u'on ne songeât pas à se lier par un étatmajor général et qu'il prédisait avec beaucoup de justesse ce qui arriva efToctivement, c'est-à-dire qu'aucune de ces forces départementales ne tiendrait devant un décret de dissolution. Ce décret ne se fit pas attendre, et il était temps (|u'il fût rendu, car ces légions éphémères dont je parle commençaient à prendre de la consistance. Celle de notre département comptait près de 2000 hommes, dont 400 de cavalerie et 100 d'artillerie. Tout ça était habillé, armé, équipé et exercé journellement. Certes, une trentaine de corps de cette nature était une belle avance pour attacher le grelot, mais le souffle puis-
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sant de la Convention dispersa ces éléments de lésislauce comme des feuilles sèches, et il fallut se soumettre, comme mon père l'avait prévu, parce qu'on ne s'était pas uni par un état-major général prêt à fonctionner.
Lui ne balança pas un seul instant. Voyant la marche accélérée des circonstances et devinant le sort qui lui était réservé s'il déposait les armes, il demanda à partir pour la frontière immédiatement avec tous ceu.\ qui voudraient le suivre; ce qui lui fut accordé. De là le 4' bataillon de la Corrèze, qui s'achemina vers les Pyrénées et dont il prit le commandement. Mon frère cadet, déjà grand, le suivit. Quant à moi, je demeurai pour conduire ma mère, lorsqu'une fois ou connaîtrait la destination de la nouvelle troupe.
C'était au camp de Toulouse qu'on se rendait. On y manœuvrait fort peu, mais on y déclamait beaucoup, comme c'était alors l'usage. Je rejoignis mon père. Nous allâmes bientôt après à Avignon, cité naguère papale, mais pour le moment livrée aux fureurs démagogi([ues. Il paraît que mon père, jugeant que je n'étais pas encore assez développé pour faire campagne, et peut-être aussi voulant sauver son fils aîné des dangers de la guerre, m'avait ménagé d'avance un abri chez un ami, qui me reçut affectueusement. Parmi les livres que je lus chez lui se trouvait une histoire des flibustiers. Cette héroïque association de bandits y était magnifiée outre mesure, et je crois sincèrement que mou goût pour la mer date de là.
On ne fait pas assez d'attention, je crois, aux causes qui déterminent la vocation des jeunes gens pour telle ou telle partie. Il ne s'agit point de ceux qui, étant de nature moutonnière, se laissent emporter au torrent et marchent sans se détourner dans la première ornière qu'ils voient béante devant eux, mais de ceux chez lesquels il se manifeste de bonne heure une ardente curiosité et qui sont disposés à l'admiration pour tout ce qui est aventureux. Si ceux-là se rapprochent d'une
ville de garnison, il est difficile qu ils ne soient pas soldats, et s'ils voient la mer de houne heure, à coup sûr ils seront marins. C'est ce qui m arriva plus tard, comme on le verra dans la suite de cette histoire.
Pendant que je m'échauffais ainsi le cerveau, le camp de Toulouse s'était dissous. Toulon venait d'être repris, et le bataillon de mon père, arrivé trop tard pour tigurer longtemps au siège, avait été envoyé à Ximes, où il tenait garnison. L'ami de mon père se trouvait être une bonne âme et même à plusieurs égards un homme distingué. Je ne me rappelle jamais sans plaisir les conversations que nous avions le soir ensemble, lorsque, les pieds sur un brasero, le bonhomme, enveloppé de fourrures, me contait des histoires de l'ancien temps. Il était généralement gai, quoique fort vieux, et, malgré que nous vivions dans un temps assez rude, soit qu'il eût une entière confiance dans mon ingénuité, soit que son âge avancé le portât à faire peu de cas de la vie, il ne se gênait guère pour donner au diable le temps oîi nous vivions. Le temps était dur, car on coupait fréquemment des têtes sur la grande place du lieu. J'ai été témoin involontaire d'une de ces exécutions. Il s'agissait de quelques malheureux, probablement innocents, qui mouraient victimes de quelque dénonciation locale, à ce qu'on disait. Ce qu'il y a de vraiment extraordinaire, c'est que, dans la foule qui assistait à leur supplice, il n'y avait peutêtre pas dix personnes qui les crussent coupables du moindre méfait. Pourtant on saluait chaque coup du fatal instrument par des cris de - Vive la République i . Mon vieux protecteur trouvait ces scènes barbares et le disait sans difficulté. Il citait souvent l'histoire ancienne pour se consoler et me parlait des proscriptions de Alarius et de Sylla, qui avaient engendré celles des Triumvirs. Enfin il philosophait à sa manière et se sauvait du présent comme il pouvait en considérant le passé. Je dus beaucoup à ces entretiens journaliers avec un homme d'un caractère ferme et loyal. Je me plaisais à l'entendre.
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parce qu'il me rappelait les idées sucées avec le lait dans ma famille.
J'allai à Nimes voir mon père, dont le bataillon était en partance pour l'Espagne, et j'obtins de l'y accompagner. Militaire lui-même, mon père comprit très bien que son fils aîné eût un dégoût pour la vie casanière, et il se décida à m'emmener, sans trop savoir ce qu'il ferait de moi. En attendant, je pris rang dans le corps comme soldat. Là j'étais dans mon centre. Non que j'eusse aucune vocation pour la vie militaire proprement dite; mais j'étais avide d'émotions, et il me tardait de me voir au milieu du bruit et de la fumée d'un champ de bataille, pour savoir à quoi m'en tenir sur ce jeu terrible de la guerre que je ne connaissais encore que par mes lectures. En attendant, je cheminais allègrement avec la troupe au travers du Languedoc.
Il n'est pas aisé de comprendre le bonheur réel que j'éprouvais, aujourd'hui que les communications sont devenues faciles et que chacun voyage plus ou moins. Il en était tout autrement alors. Peu de personnes se transportaient hors de leur province, et la plupart des Français vivaient et mouraient sur place, ni plus ni moins que leur clocher. C'était au point que dans mon enfance on citait les habitants de notre petite ville qui avaient été à Paris. Hormis les jeunes gens qui servaient, chacun restait coi d'ordinaix'e et ne se faisait pas à l'idée de courir le monde, car généralement on n'en avait pas les moyens. C'était donc une bonne fortune pour un écolier tel que moi de pouvoir changer de lieu tous les jours de compagnie avec ses compatriotes et, pour ainsi dire, en famille. Aussi m'en donnais-je le long de la route et ouvrais-je de grands yeux, frappé que j'étais de voir des choses nouvelles.
.le m'arrêtais peu aux productions de la nature, mais lair balsamique du Midi me faisait sentir son influence plus qu'à qui que ce fût. Il se passait certainement en moi quelque chose d'extraordinaire sous ce rapport, et tandis que mes compa-
gnons ne s'occupaient guèie (|ue du bon marché du vin, de la grosseur des raisins et de l'abondance de toutes choses, je me régalais, à part moi, de l'exquise douceur de la température le soir et le matin. Il faut que la sensation que j'éprouvais fût bien forte, car elle s'est gravée si bel et si bien dans mon souvenir que je la conserve encore dans toute sa fraîcheur.
Il est bon de savoir que j'avais tout le temps de me livrer à mon goût pour la belle nature. Quoique astreint à suivre fidèlement la troupe, je ne faisais d'ailleurs aucun service, si ce n'est que je servais de secrétaire dans l'occasion, comme j'avais une assez belle main, avantage qui était alors fort prisé parmi les soldats. Ceux qui étaient illettrés me donnaient facilement leur confiance, et j'écrivais pour eux à leur famille. Quand je dis que j'écrivais, c'est que je me bornais à mettre exactement ce qu'ils me dictaient, sans le polir en aucune façon. Il résultait de cette réserve de ma part des morceaux d'éloquence épistolaire fort curieux, suivant le caractère des personnes auxquelles je servais d'interprète; mais, en général, la correspondance de ces âmes naïves abondait en sentiments recommandables et même généreux. Il n'y avait pas de politique, comme de raison, et encore moins de détails guerriers, mais une simplicité de cœur très touchante et un grand fonds de vraie piété, en dépit des remarques très burlesques des jeunes volontaires.
Xous fumes quelque temps en garnison à Collioure, et nous occupâmes plus tard l'ermitage de Cosprom, situé entre cette petite ville et Port-Vendres. La vie que je menais dans ce lieu relativement sauvage était singulière, et je prie qu'on me permette de m'y arrêter un instant.
Comme nous avions affaire à un ennemi peu entreprenant, et que, de notre côté, nous ne manquions pas de bonnes raisons pour ne pas brusquer les choses, nous jouissions, en dépit de la guerre, de beaucoup de loisirs. Le malin, après la prise d'armes, on se rassemblait d'ordinaire autour d'une masure qui servait de retraite à mon père, et l'on se rangeait gaiment
EIVFANCE ET JEUNESSE 17
autour d'une gamelle dans laquelle tout le monde puisait. Officiers et soldats étaient là à droits égaux, et, à part la déférence naturelle qu'on avait pour le colonel à cause de son âge, tout le reste était exactement au même niveau. Mos repas étaient bien exigus, puisqu'ils se composaient simplement de la soupe et d'un morceau de viande gros comme le pouce; mais le vin ne manquait pas, et cette mauvaise chère était assaisonnée par la gaîté la plus vive, par des chansons joyeuses et par la parfaite confiance qu'on avait les uns dans les autres. C'est que les bataillons novices de ce temps, formés dans le même pays et en général composés de jeunes gens élevés ensemble, n'étaient nullement gênés par la subordination militaire. Chacun obéissait sans doute dans l'occasion, mais, hors du service, l'égalité reprenait ses droits et, hormis l'ascendant de l'âge et du caractère, on n'en eût toléré aucun autre. Cependant il ne régnait dans cette famille armée, ni mauvais ton, ni grossièreté. Il y avait, au contraire, une sorte de civilité accompagnée de bonhomie, de laquelle on ne se départait guère, et les hommes restaient, à peu de chose près, placés, les uns par rapport aux autres, comme ils l'étaient dans le pays natal, lors de la prise d'armes. En dépit des grades militaires, qui n'obtenaient point encore la considération (ju'ils ont eue depuis, une circonstance frappante de ce temps de défiance et d'accusation réciproque dans l'intérieur, c'est celle (dont on jouissait) de la sécurité relative, à l'armée, pour tout ce qui touchait à la politique. Chacun avait son franc parler au bivouac et on ne s'inquiétait jamais des principes de quiconque se battait loyalement. Il n'est pas étonnant que, dans le corps dont il s'agit, il y eût beaucoup de froideur et même d'opposition secrète au gouvernement violent de l'époque, ce corps ayant été formé des débris de la force départementale destinée à marcher contre la Montagne dans le principe; mais il en était de même dans tous les autres à l'armée des Pyrénées orientales, et généralement on y était fort à l'aise quant aux opinions.
La conduite des lepréseutauts Delbrel et Goiipilleau de Fonienay, qui avaient succédé à Soubiany et à je ne sais quel autre de même force, était franclie et modérée. Les hommes, persécutés par l'effervescence méridionale dans les cités environnantes, s'armaient d'un fusil et venaient joindre les divers bataillons, sans qu'on leur demandât d'autre certificat de civisme que de payer de leur personne bravement. On peut dire qu'une fois rendus à l'armée, ils étaient affranchis de cette misérable tyrannie locale alors en vigueur dans le pays, et que là seulement ils respiraient! Je ne puis pas oublier que j'ai vu plus d'un père de famille pleurer de reconnaissance pour avoir été accueilli parmi nous comme simple volontaire au moment où il ne savait où donner de la tête. Il passa aussi dans nos rangs plusieurs prêtres, et ce n'est pas ceux qui se battaient le moins bien. Mon père seul connaissait l'histoire de ces sortes d'intrus, et ils n'étaient, aux yeux des soldats, que des camarades qui avaient pris les armes accidentellement, afin de chasser les Espagnols du territoire, et puis qui devaient retourner chez eux à leurs affaires. Chose étrange, les armées étaient à cette époque l'asile naturel de ce qui restait à la France de sécurité et de liberté.
Je ne sais combien de temps nous séjourn.'imes dans cette position si pittoresque de Cosprom, mais un beau matin il fallut la quitter et entrer en ligne. On nous envoya d'abord au col des Frères où nous tiraillâmes chaque jour, ou à peu près, avec les Espagnols (|ui étaient eu face de nous, mais sans nous faire beaucoup de mal. C'est là que j'entendis pour la première fois siffler quelques balles et aussi les cris de l'ennemi. Ces cris étaient des injures, à la façon des guerriers d'Homère. On nous appelait « tueurs de rois, hérétiques v . Nous ne demeurions pas en reste assurément et tout ce tapage était aussi bruyant que peu dangereux. Hlais nous ne devions pas en être toujours quittes à si bon marché. Bientôt eut lieu l'attaque des redoutes d'Expouilles, dans laquelle nous figurâmes et qui fut