‹ Mémoires: Révolution - Empire;Chapitre 6 sur 75 · ENFANCE ET JEUNESSE · texte numérisé non relu

ENFANCE ET JEUNESSE

principalement remarquable par la perte des généraux eu chef des deux armées. Nous étions commandés parDugommier (1), militaire expérimenté, et les Espagnols par le comte de la Union, qui jouissait également d'une bonne renommée dans son pays. Sur la fin de la journée qui était, je crois, le 25 brumaire, nous étions à peu près vainqueurs. Je ne me rendis pas bien compte de l'affaire, quoique j'y assistasse du commencement à la fin. Ce qu'il y a de certain, c'est que, si nous courûmes de grands dangers, je ne m'en aperçus pas. Je me rappelle seulement de la vive sensation que me fit éprouver un pauvre jeune homme qu'on rapportait de la ligne des tirailleurs et qui avait reçu une balle dans l'aine. Je rencontrai plusieurs corps morts ce jour-là et je fus entre autres frappé de voir un de nos cavaliers faire passer et repasser son cheval sur eux, au grand déplaisir de l'animal qui n'était pas dressé à ce cruel exercice. Il me semblait que le cheval avait plus de générosité que le maître. Il y eut une reprise trois jours après, et il parait que notre victoire fut complète, car nous avançâmes beaucoup, entrant décidément sur le territoire ennemi.

Rosas, que nous assiégions depuis longtemps, venait d'être pris, et bientôt après le fort de Figuères, fort considérable dont la nombreuse garnison se rendit sans coup férir. Durant les escarmouches qui précédèrent la journée du 30, un vieux sergent espagnol, pris je ne sais comment, fut amené à mon père. Cet homme était retiré du service et n'avait point été pris les armes à la main, mais il avait conservé son uniforme blanc. On l'engagea à se déclarer déserteur, par suite des idées de guerre à mort qu'on conservait encore dans les bataillons de volontaires, bien que jamais ce décret rigoureux n'eût été exécuté aux Pyrénées orientales. Je vivrais mille ans que jamais je ne pourrais oublier sa réponse. « J'ai servi trente ans avec

(1) Dugommier, célèbre général, né à la Guadeloupe en 1736, tué à la bataille de Serra-Negra, 17 notrembre 1794, alors qu'il commandait l'armée des Pyrénées.

honneur, dit-il, je ne renierai pas mon roi, mon pays, ma religion pour me sauver. Viva Espana! " On le traita bien, et, le soir, au bivouac, on le fêta à qui mieux mieux. C'est ici qu'il faut remarquer combien l'esprit des armées de la République différait de celui des meneurs du temps. J'ignore ce qui se faisait ailleurs et comme on s'arrangeait pour laisser sans application le système implacable de la Convention, mais je puis affirmer que dans notre armée ce système était abhorré, et je n'ai jamais entendu dire qu'on se soit prévalu de cette loi de sang sur aucune de nos frontières.

Je cherche à retrouver les impressions de ma première jeunesse et à les traduire avec fidélité, bien plus qu'à me rattacher à des dates ou à une succession régulière de temps. J'aime à me rappeler les effets des détonations de la poudre sur mon âme novice, et je puis assurer que ce bruit me plaisait, au lieu de m'intimider. J'ai été initié graduellement au surplus et de manière à ne pas trop souffrir de cette initiation. Aucun des miens n'ayant été atteint dans les premières afiaires auxquelles j'ai assisté, il m'est arrivé de me familiariser avec les boulets et les balles, comme les enfants d'une ville assiégée se familiarisent avec les bombes. J'ai donc été, de bonne heure, un petit homme, capable d'entendre sans sourciller passer près de son oreille ces projectiles meurtriers, tandis que je n'aurais pas supporté un regard de colère d'un grand soldat, surtout s'il eût été monté sur un cheval. Cette singulière appréciation du danger provenait à n'en pas douter de ma faiblesse physique, car j'étais alors sans force aucune, ce qui excluait toute idée de résistance qui pût être efficace, si on m'appréhendait au corps.

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