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CHAPITRE XXFV

LA SECOIVDE RESTAURATIOX

Le maréchal Brune massacré à Aiigooii. — Je pars pour Marseille. — Incidents de route au Beansset. — iVous quittons Marseille en diligence.

— Avitjnon. — Mouveaux incidents. — A Montélimar, nous respirons.

— Le ministre de la Marine m'envoie à Lorient. — Charme de ce séjour et de la société. — L'honneur français ne ment jamais! — Faul-il blâmer l'armée de sa conduite, lors du retour de l'île d'Klbe? — Il fallait d'abord défendre la France contre l'étranger. — J'obtiens le commandement de V Espérance à Dnnkerqiie. — Je pars pour les mers du Levant.

Tout était heureusement fini, pour le plus grand intérêt du pays; mais il n'en était pas de même du sort des individus, comme la suite le démontra.

L'amiral Duperré se rendit à Paris sans encombre, et la plupart des généraux l'imitèrent; mais le Maréchal, qui, ainsi que je l'ai déjà dit, avait fait débarquer ses effets et persisté à ne pas s'en aller par mer au Havre, fut arrêté à Avignon et massacré par la populace de cette ville. J'avais prévu, non sans doute un événement si funeste, mais des embarras pour lui sur la route, et avais fait mon possible pour empêcher ce fatal voyage. J'ignore si le coup était monté d'avance, et si ce meurtre fut ou non prémédité; mais je dois en conscience déclarer que je n'ai jamais eu la pensée de l'imputer à aucun consentement du marquis de Rivière, et que j'ai trop de foi en l'honneur de ce personnage politique pour en charger sa mémoire.

Je partis à mon tour, avec l'agrément de l'amiral Gauteaume, pour Marseille, où je me proposais de prendre un passeport comme capitaine de commerce se rendant dans un de nos ports du ÎVord.

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Le voyage alla bien jusqu'au Beausset; mais là nous fûmes arrêtés, mon domestique polonais houspillé. Ce qui donna lieu à cette algarade, ce fut la présence de mon ancien adjudant Bompart, qui avait, à toute force, voulu m'accompagner un hout de chemin, avant de me (juitter tout à fait. On se souvient du voyage impromptu qu'il avait fait faire à la patache des douanes de Marseille, il y avait quelques mois, et les douaniers qui montaient cette embarcation ne lui avaient pas pardonné cette surprise. Or, parmi les royaux qui nous arrêtèrent, se trouvaient plusieurs des susdits, qui le reconnurent et à l'instant crièrent haro sur lui.

Ils conduisirent toute la carrossée devant une sorte de commandant, qui eut grand'peine à le tirer de leurs mains, pour le séquestrer en prison sous prétexte qu'il n'avait pas de passeport. Il n'arriva pas jusque-là sans avoir des bourrades; mais pendant ce tapage un autre incident se produisit, qui manqua nous compromettre tous bien autrement.

Nous nous étions acheminés sans mot dire vers l'autorité devant laquelle il plaisait à messieurs les royaux de nous conduire; mais mon domestique Krammer, que j'avais cru pouvoir laisser, sans inconvénients, à la garde de mes effets, trop fidèle à la consigne, ne voulut pas désemparer, et, comme on voulut l'appréhender au corps, il se défendit avec un sac d'argent qu'il tenait à la main pour plus de sûreté, et en frappa sans façon les premiers qui tentèrent de le faire marcher de force. H se défendit ainsi avec succès jusqu'au moment où un des assaillants vint par derrière l'assommer avec un gros pavé. On lui arracha bientôt son arme, et les écus roulèrent sur le sol. Mais heureusement qu'on s'aperçut qu'il était étranger, et cette qualité le sauva. Sa résistance fut mise sur le compte de son ignorance de la langue, et non seulement on le laissa tranquille, mais on lui rendit assez fidèlement ses espèces.

Nous parlementâmes à la suite de la bourrasque, et l'officier me dit à l'oreille qu'il répondait de mon adjudant, que ce que

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nous avions de mieux à faire était de poursuivre notre roule sur-le-champ. Comme il n'y avait, eu effet, ;uicun moyen de prendre un autre parti, nous nous résij-nàmes. Le brave homme tint parole, car Bompart fut poussé dehors à la nuit tombante et put regagner Toulon. Xous arriiàmes à Marseille le soir même, et j'obtins facilement, au bureau des classes, un passeport en règle.

Nous partîmes par la diligence le lendemain; la nuit se passa tranquillement et nous arrivâmes à Avignon, vers onze heures du matin. Je n'oublierai jamais comment l'estafier, qui se portait à notre rencontre, se mit à causer avec le conducteur, et comme celui-ci lui demandait des nouvelles de Brune : tt II est là, s'écria l'Avignonnais d'un air de triomphe, en montrant le Rhône; le coquin, le scélérat!... etc. «

Qu'on juge de l'impression que j'éprouvai à ces paroles! mais je n'eus pas le temps de me livrer à ma douleur, car, lorsque nous descendions de la diligence, mon pauvre Krammer, que je soutenais, parce qu'il avait été moulu au Beausset, attira l'attention de la foule, qui se mit à crier en regardant sa tête bandée : « Ah! il paraît qu'on les manque là-bas, mais ici on ne les manque pas. Descends, descends... » Heureusement mon bottier de Marseille, qui était en garde national et qui connaissait mon domestique, le prit sous sa protection et dit en provençal : ;i Vous vous trompez, mes braves, c'est un topo vollo, qui n'a fait que se soûler tout le long de la route, comme un Allemand qu'il est, et qui nous a donné la comédie. 11 Ce renseignement accompagné de la pantomime de l'orateur égaya la canaille, qui nous accompagna jusqu'à l'auberge de ses acclamations dérisoires.

J'avais un passeport de capitaine marchand fort en règle; mais Avignon était, en ce moment, dans un tel état d'effei*vescence que tout était à craindre si j'eusse été reconnu pour un militaire venant de Toulon. J'avais mes petits bagages dans la bâche de la voiture, et mon chapeau d'uniforme entre autres

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pouvait éveiller rattention. Le couducteur n'aurait eu qu'un mot à dire pour nous faire écharper tous, peut-être ; mais c'était un brave homme et, loin de nous nuire, il détourna les chiens tant qu'il put. C'est ce que nous apprîmes plus tard à Montélimar, lorsqu'il nous dit que, désormais, nous étions en terre chrélienne. Ce qu'il y a de bon, c'est que nous avions tous été muets jusque-là, pour de bonnes raisons, dans la diligence, puisque nous étions tous en défiance les uns des autres et n'osions parler, tant nous nous sentions mal à l'aise dans le pays que nous venions de traverser. La diligence était restée à Avignon six heures. Je ne crois pas en avoir passé de plus cruellement longues. J'étais logé, en face du Palais royal, dans une auberge très connue, où le malheureux Maréchal venait d'être massacré. Je vis le concours de gens de toutes sortes qui se rendaient sur la place de l'événement de la veille, et parmi cette foule, il ne manquait pas de belles dames. Il y eut même une espèce de cérémonie religieuse, à laquelle je ne puis donner un nom puisque je ne la compris pas. Il me sembla cependant que celait un rosaire.

Le désordre avait à peu près cessé; mais la ville était loin d'être tranquille. Je voulus profiter de ce séjour forcé pour visiter la maison du vieux drapier chez qui j'avais été accueilli dans mes jeunes années. Après avoir fait panser et coucher mon domestique, je m'y rendis. Le bonhomme avait depuis longtemps payé son tribut à la nature, et je n'y trouvai qu'un de ses fils, qui m'accueillit sans hésitation et m'offrit même son intervention dans le cas où je serais attaqué. Il était fort alarmé et déplorait la fougue cruelle de ses compatriotes. J'abrégeai ma visite en le remerciant de sa bonne volonté, et nous nous séparâmes, l'un et l'autre fort affligés du spectacle que nous avions sous les yeux.

Nous partîmes vers les huit heures du soir et atteignîmes Montélimar au jour, sans autre temps d'arrêt. Là nous respirâmes.

Ou trouvera peut-être que les scènes que je viens de décrire

ne sont pas autrement intéressantes pour l'Histoire : mais elles tiennent une grande place dans mes souvenirs, parce qu'elles peignent fidèlement l'état des esprits et les dangers de tous les jours que courait à celte époque malheureuse tout ce qui ne donnait pas dans l'exaltation méridionale.

Indépendamment des autres crimes q ue cette exaltation fit commettre, on peut voir par l'assassinat d'un maréchal de France, resté impuni plusieurs années, que l'action de la justice était entièrement paralysée dans ces belles contrées, et que la fureur des populations pouvait tout se permettre, sans risque aucun.

Je gagnai Paris et me présentai immédiatement au maréchal Gouvion-Saint-Cyr, alors ministre de la Marine. Je m'expliquai franchement avec lui et n'eus pas à m'en repentir. Il m'envoya à Lorient, parce qu'il fallait bien me mettre (juelque part, et on comprend que je ne fis pas la moindre façon pour prendre le chemin de la Bretagne. Je ne m'inquiétai même pas de me faire payer mon voyage de Toulon, et aimai mieux abandonner les quelques deniers qui m'étaient dus que de me montrer exigeant pour si peu de chose. C'est qu'à cette époque, et en ce moment surtout, il ne fallait qu'un mot pour perdre la carrière d'un officier, et qu'un mot était bientôt dit.

Je partis, en conséquence, tout de suite, car je croyais que je ne pourrais manquer de dénonciations, qu'il devait en être venu bon nombre de Provence contre moi. On ne les écouta pas, s'il en arriva dans les bureaux, et on les envoya tenir compagnie à celles qui attaquaient l'amiral Duperré.

J'arrivai sans malencontre à Lorient.

Quelle différence avec le pays dont je sortais! \ous tombâmes, à Vannes, dans une patrouille de royaux ou prétendus tels, qui nous déclarèrent que nous ne pouvions pas passer outre, sans l'assentiment de leur chef de division. Ce bonhomme se présenta bientôt avec un habit vert à boutons blancs et un chapeau militaire. Il |)ortait un sabre traînant et paraissait assez bon diable. A peine eut-il vu ma feuille de route qu'il

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dit à ses gens : « Laissez passer; ne voyez-vous pas que ce sont des marins : ceux-là ne se mêlent pas des affaires, i?

J'eus la bonne fortune de voir arriver, peu de jours après, un de nos administrateurs que j'avais distingué pendant mon séjour à Toulon, et qui, profitant du rétablissement des intendances, avait obtenu celle de I.orient. Je trouvai là aussi le contre-amiral Moliui, commandant de la marine, et sa famille, à laquelle je fus immédiatement présenté, bien ([ue ma couleur présumée me donnât peu de droits à une semblable faveur. Enfin, grâce à un aimable ingénieur dont je fis la connaissance, M. Lamblardie, je fus bien vite initié et, je puis le dire, reçu en ami par la compagnie la plus aimable de l'endroit. Je ne dis pas la plus aristocratique, parce qu'il n'y avait pas, en ce temps-là, d'aristocratie dans la ville, et que, hormis quelques vieux officiers de marine rentrants, on ne trouvait guère à Lorient qu'une vieille bourgeoisie au service de l'ancienne Compagnie des Indes; mais cette bourgeoisie, polie par l'influence du commerce en grand, et plus tard honorée par les grades élevés que plusieurs de ses membres avaient acquis tant dans l'armée que dans la flotte, était, en général, plus libérale que celle des petites villes des environs. Il régnait dans ses cercles beaucoup de bonhomie et de simplicité; mais cette simplicité n'était dépourvue ni d'élégance, ni de grâce, et, à tout prendre, il valait mieux vivre là que partout ailleurs dans le Morbihan , à l'époque à laquelle nous nous trouvions.

Je profitai largement de cette disposition du lieu et ne cessai de m'applaudir du hasard qui m'avait si heureusement colloque après la tourmente politique qui n'était point encore apaisée partout ailleurs. Ce n'était pas que nous n'eussions aussi nos tribulations, mais elles étaient peu de chose, eu comparaison de celles qu'on éprouvait dans les autres ports; et nous aurions pu nous croire dans une sorte de pays neutre par rapport à nos opinions.

Mon ancien capitaine, Lefay, du Saint-Hilaire était retiré là, après avoir perdu son commandement du beau vaisseau le

Diadème. Comme il avait un pou péroré dans les Cent Jours, malgré son bras coupé à bord du Polonais, il ne put être conservé au service et fut rayé des cadres, purement et simplement. Je m'entremis alors, avec beaucoup de zèle, pour lui faire avoir, au moins, une retraite, et, aidé par plusieurs personnes bienveillantes, j'y réussis. Je ne craignis point de m'adresser aux officiers rentrants en cette circonstance, et je dois dire à leur honneur qu'ils se joignirent à moi loyalement : noble conduite qui sauva de la misère le pauvre mutilé, et que les militaires devraient toujours tenir les uns par rapport aux autres, en pareille circonstance.

L'esprit de parti, qui nous avait animés plus ou moins, dans de récentes circonstances, était à peu près mis en oubli, et il ne restait plus que la partie avouable des opinions. Ainsi, nous nous réunissions tous dans l'idée générale de l'indépendance du pays que nous mettions avant tout, et, sur ce thème, nous avions de quoi exercer notre verve patriotique. C'est ce qui ne manquait pas d'arriver, à chaque événement majeur de cette époque, et nos manifestations étaient également accueillies par les royalistes et les libéraux les plus avancés. Nous pûmes nous en convaincre dans une circonstance solennelle, où, parmi plusieurs couplets de circonstance, un chant, sorti de notre cénacle, attira l'attention universelle par la vigueur des sentiments qu'il exprimait. Ou sait([u'on avait prétendu que l'armée s'était déshonorée dans les Cent Jours... Le chant dont il s'agit était une protestation contre ces bruits odieux et contenait entre autres ceci :

Succombant aux iiuirs de Pavie Ou triomphant à T'ontenoy, Vainqueur de l'Europe ennemie Ou du sort subissant la loi, Victime d'un malheur extrcme Comme en ses plus brillants succès, L'honneur français reste le même.

L'honneur français ne meurt jamais.

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