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CHAPITRE II

Mon père, à la paix, rentre dans ses foyers. — Il s'installe, avec sa famille, comme avocat, près de Donzenac dans la vieille maison du grand-père. — Les craintes au sujet de la validité de son congé. — Je suis envoyé à Paris pour régulariser cette situation. — Mon voyage. — Mon arrivée dans la capitale. — J'entre dans un bureau d'un ministère. — Alon ami Fain. — Le Théâtre-Français. — Les artistes et le répertoire. — Le 13 Vendémiaire. — Comment mon cousin devint commis aux subsistances de la Ville.

La paix ne tarda pas à se faire avec l'Espagne, et dès qu'on entrevit la cessation des hostilités, on se mit à amalgamer les bataillons nouveaux avec des corps de formation plus ancienne. Il résulta de là que la plupart de nos officiers perdirent leur position; mais on faisait si peu d'état des grades militaires à cette époque qu'il n'y eut pas le moindre murmure. Mon père, qui n'avait rallié l'armée et fait campagne que pour éviter l'échafaud, profita de l'occasion pour rentrer dans ses foyers. Il reçut un congé provisoire et put enfin céder aux instances de sa femme, qui ne vivait plus depuis qu'elle était séparée de lui et qui le priait à mains jointes de revenir dans sa maison. Robespierre était mort depuis longtemps. Les mesures tyranniques avaient à peu près pris fin dans le pays, et on pouvait y vivre désormais sans être chaque jour en danger d'être dénoncé et mis en prison. Bref, on respirait, et, après les maux qu'on venait d'endurer, on n'en demandait généralement pas davantage.

Nous avions hérité par arrangement d'une portion du bien

de mon grand-père, près de la petite ville de Donzenac, et nous nous installâmes dans la vieille maison où j'avais été si bien accueilli dans mon enfance. Nous étions là tous et toutes, enchantés de nous retrouver après la bourrasque et de pouvoir exister en paix. Le ménage se composait, en outre de mon père, de ma mère et de leurs sept enfants, de ma grand'mère et de deux de ses filles, dont l'une était religieuse et avait été chassée de son couvent.

Mon père était avocat, comme je l'ai déjà dit. Il ne tarda pas à être entouré de plaideurs demandant des consultations, et comme il ne voulait point de l'argent des paysans, ceux-ci l'accablaient de présents en nature, qui défrayaient largement notre table et nous entretenaient sous ce rapport dans une sorte d'abondance. A tout prendre, notre vie était douce; plus d'école, car je n'avais pas repris mes études; plus de devoirs, mais des promenades sans fin à travers les prairies et les milliers d'arbres fruitiers qui couvraient cet heureux morceau de terre; le soir, les soupers eu famille et de la joie comme le matin. C'était charmant.

Pourtant les enfants croissaient en nombre et en force. \ous vivions assez à l'aise sans doute, mais mon père, froissé par les événements, n'était pas tranquille et craignait, non sans raison, d'être recherché par rapport à son ancien commandement de la force départementale. Bientôt il eut des doutes sur la validité de son congé et voulut le faire viser par le ministre de la Guerre. Il imagina de me charger de ce soin, moi, son premier né, qui avais été congédié avec lui. Le voyage de Paris, qu'il fallait faire pour cela, n'était point embarrassant pour moi, attendu mon jeune âge et l'exiguïté de ma taille, qui démontraient sans réplique que je ne pouvais être un réquisilionnaire déserteur. Mais, quand il fallut partir, les difficultés surgirent de toutes parts. D'abord ma mère, (|ui me chérissait tendrement, démontra les dangers de plusieurs sortes que je pouvais trouver dans la capitale. Son mari avait beau dire, elle ne pou-

Tait consentir à se séparer de son premier enfant, lorsqu'à peine elle venait de le retrouver. Aies frères, mes sœurs, mes tantes, tout le monde prit son parti, car nous nous aimions beaucoup; mais ma grand'mère, qui était le Salomon de la famille, se rangea du côté de mon père et dit à sa fille : « Ici, la nécessité commande. Il faut que ton fils aille terminer l'affaire de son père. La difficulté est de le faire vivre pendant qu'il la suivra; car nous pouvons à la rigueur lui donner ce qu'il lui faut pour se rendre à Paris. Eh bien! Dieu y pouiToira. Peut-être se placera-t-il, et, en tout cas, j'ai là une vieille connaissance qui l'accueillera au moins pour le moment et lui donnera peutêtre l'argent nécessaire pour revenir. « Il n'y avait pas à appeler de cette sentence; aussi mon départ fut-il résolu.

On s'ingénia, dès ce moment, pour me fournir des chemises, bas, etc.. On me composa, comme on put, un petit paquet, avec lequel je devais m'aventurer. On me donna en outre 100 francs d'assignats, somme à laquelle ma grand'mère joignit de vieilles boucles d'argent de son défunt mari, plus une petite chaîne d'or qu'elle avait sauvée de l'autel de la patrie, sur lequel la dite chaîne eût sans doute été immolée avec d'autres bijoux, si on avait pensé à elle. Enfin ma grand'mère ajouta à ce trésor de pièces et de morceaux deux écus de six livres, qui me parurent un pactole. Je ne sus que longtemps après, comment elle avait pu se les procurer. Ils venaient de la vieille Jeannette, notre affectionnée sen/ante qui nous avait tous élevés, après avoir élevé ma mère, qu'elle grondait souvent, et avait à plus forte raison sur nous une autorité sans limites. Elle était de cette race de domestiques devenue fort rare, qui vivaient et mouraient dans la maison et partageaient la bonne ou la mauvaise fortune de leurs maîtres, sans se douter qu'il pût en être autrement. Race précieuse qui honorait son humble condition par le dévouement et qui trouvait sa récompense dans les soins et les égards que ce dévouement lui valait! Cet échange de bons procédés était, comme

OU le voit, bien difleient de ce qui se passe aujourd'hui que maîtres et serviteurs semblent faire assaut d'indifférence.

Me voilà donc lancé au travers du monde avec ce qu'on peut avoir d'expérience à quinze ans, quatre chemises, quelques paires de bas et quelques mouchoirs, plus une valeur numérique d'environ 120 francs. J'étais pourtant ce qu'on appelait en ce temps-là un fils de famille, assez douillettement élevé, suivant les idées d'alors, mais qui avait l'avantage d'avoir vécu au milieu des troubles civils et d'avoir par-dessus le marché fait une campagne. Diable, ce n'était pas là uue petite avance!

J'arrivai à Paris sans encombre, ayant eu la chance de voyager avec une famille, dont tout me faisait reconnaître la bonne éducation. Je n'ai jamais demandé le nom qu'elle prenait, et je ne sais même si elle eut confessé le véritable. Il y avait, outre le père et la mère, un jeune homme qui me revenait fort, et (jui répondait au nom de Jules, plus une demoiselle de seize à dix-huit ans, qui me parut belle comme un ange. Tous parlaient anglais, langue dont je ne comprenais pas alors un mot; mais ils avaient la bonté de se servir avec moi du français. Comme un véritable blanc-bec que j'étais, je les avais mis au fait de ma courte histoire. Ils me témoignèrent beaucoup d'intérêt. Ceci dura jusqu'à la cour des messageries, où nous nous sommes dit adieu pour ne plus nous revoir.

Paris me parut laid. Les premières impressions que me fit cette grande ville ne lui furent nullement favorables. Peu en état de comprendre ce (ju'elle a de réellement beau, insensible au spectacle d'une foule qui me semblait généralement grossière et pas du tout bienveillante, un peu étonné, d'ailleurs, de mon isolement, je me sentis découragé, et je crois que, si j'avais pu, je serais revenu sur mes pas immédiatement. Mais mon voyage avait un but et il ne pouvait être question de retour, avant que ce but ne fût atteint.

Je commençai les démarches nécessaires, après que je me

fus logé comme il plut à Dieu, chez un compatiiote, pour lequel j'avais un mot de recommandation de mon père et qui me reçut fort bien. Je dois déclarer ici, pour rendre hommage à la vérité, qu'accoutumé à la franche hospitalité si en honneur alors dans ma province, je n'attachai pas d'ahord un grand prix à l'accueil que je recevais et que je le regardai comme une chose toute simple. Le temps m'a détrompé à cet égard, comme à beaucoup d'autres, et j'ai senti depuis combien je devais de reconnaissance à ce brave homme, qui résidait au Gros-Caillou. Heureusement que je ne lui fus pas longtemps à charge.

Parmi les hauts fonctionnaires auxquels je devais me présenter pour obtenir le visa du congé de mon père, se trouvaient deux législateurs (1) qui l'avaient connu à l'armée et qui, non seulement facilitèrent mes démarches, mais me proposèrent de me placer dans un bureau en attendant que j'eusse obtenu un résultat; ce que j'acceptai avec empressement. Je fus donc Installé, rue et hôtel des Capucins, dans une chambrette qu'on me donna et qui était pourvue d'un lit et d'une chaise. Mais je n'avais pas le droit d'être difficile et je me trouvai très heureux d'avoir le couvert sans qu'il m'en coûtât rien pour cela, que d'être constamment au bureau. Je gagnais 50 francs par mois. C'était énorme, bien qu'en assignats, parce que à cet argent de papier étaient jointes quelques distributions d'huile, de savon, de chandelle,... sans compter le pain qu'on avait à la section. Ceux qui comme moi étaient de jeunes garçons sans suite et sans connaissance vendaient d'ordinaire leurs fournitures aux employés mariés, mais la plupart les portaient à leurs familles. Il résultait de tout cela qu'on vivait à la diable, mais qu'enfin l'on vivait, et c'était beaucoup alors. On pense bien que, jeune comme je l'étais et sentant la province, je fis dans le commencement une pauvre figure parmi les enfants de Paris qui avaient la routine des bureaux et qui étaient en général de

(1) Les conventionnels Delbrel et Goupilleau de Fontenay

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beaux parleurs. Ou m'occupa eu couséquence à faire des enveloppes, à donner des reçus et à copier des choses peu importantes. Après quelques semaines néanmoins, on voulut bien s'apercevoir (|ue j'avais une belle main, que j'étais toujours à l'ouvrage et que je n'étais pas dénué d'intelligence. Bientôt notre chef changea, et sou remplaçant (1), quoique fort jeune, se trouva un tout autre homme que son prédécesseur. Il devint pour moi un ami d'autant plus précieux qu'il était plein de mérite et du meilleur exemple. Comme il était grand et fort et que j'étais comparativement fort petit, il s'habitua à me tutoyer, mais je n'usai pas de la même familiarité à son égard. Nous sommes demeurés ainsi pendant toute notre liaison, qui n'a fini qu'à sa mort, et ce contraste ne laissait pas que d'avoir son côté comique lorsque, parvenus tous deux à des fonctions élevées, nous nous trouvions ensemble en représentation; mais n'anticipons pas sur les événements.

Me voilà donc commis de bureau, c'est-à-dire en passe de gagner quelque jour 16 ou 1 800 francs par an, et vis-à-vis, pour le moment, de ce que j'avais sur le corps et des quelques chemises apportées du pays. Si mes espérances n'étaient pas brillantes, ma position actuelle l'était encore moins; mais j'étais à la fleur de l'âge; je ne manquais ni d'ardeur, ni d'une sorte de sagacité, assez ordinaire dans nos montagnes. Enfin, à tout prendre, je ne me trouvais pas à plaindre.

Il faut se faire une idée de ce qu'était Paris, à cette époque de l'an III de la République une et indivisible, pour bien comprendre la situation d'un pauvre enfant (car j'étais encore un enfant à bien des égards) tombé tout à coup dans un pareil milieu. Ou commençait à respirer à la suite de la chute de Robespierre, mais la compression exercée par le Comité de salut public n'eu durait pas moins toujours, et si le sang ne coulait

(1) P'ain (1778-I8;i7), plus tard le célèbre baron Fain, secrétaire inlime de Napoléon I", à partir de 1806; a laissé de très intéressants Mémoires, publiés en 1909. (Plon-Xourrit et (> édit.)

plus sur les êchafauds, la grossièreté de commaude, que plusieurs avaient pris l'habitude d'affecter du temps de la Terreur, n'avait point encore disparu. Le tutoiement s'effaçait journellement, il est vrai, mais le costume avait de la peine à s'améliorer et l'appellation de citoyen était de rigueur partout. Les carrés des Tuileries étaient plantés en pommes de terre, le pain rare et les autres vivres chers à cause des assignats. Ceux-ci perdaient environ 30 pour 100. Ils avaient un cours forcé, sans doute, mais l'on ne pouvait se procurer cjue les gros besoins avec cette monnaie, et certains articles étaient introuvables pour qui n'avail pas d'argent sonnant. Cependant les tbéàtres étaient pleins chaque soir, et je me rappelle le plaisir indicible que j'éprouvais lorsque Faiu, mon chef de bureau, s'étant procuré des billets, voulait bien m'emmener avec lui aux Français. Je vis là pour la première fois les grands acteurs du temps. C'était l'aurore de Mlle Mars et de Talma. Mlle Contât était encore dans tout son lustre, et Dazincourt, Chomel, Dugazon, Baptiste aîné se disputaient les applaudissements du public. Je crois qu'on rencontrera difficilement à aucune époque une telle réunion de talents. Mlle Mars surtout s'annonçait avec de tels avantages qu'il était facile de prévoir qu'elle serait un jour l'honneur du théâtre. Elle a tenu parole, et cela pendant quarante ans. Je l'ai connue plus tard, et lorsque, arrivée à son apogée, elle était vraiment la reine de la comédie. Je puis assurer qu'elle n'était pas moins bien dans son salon qu'à la scène. Les hommes les plus remarquables fréquentaient chez elle. J'ai rencontré là, entre autres notabilités contemporaines, de Humboldt (1), le voyageur, plusieurs Anglais de marque et le chansonnier Bérenger. On avait assis une fois ce dernier au milieu de l'appartement, sur une espèce de chaise d'enfant, qui l'exhaussait un peu, et je me souviens qu'il chanta avec une verve fort gaie, quoique à peu près sans voix. Il fut fort

(1) Baron Frédéric de Humboldt, illustre naturaliste et voyageur allemand, né à Berlin en 1769, mort dans la même ville en 1859.

applaudi, et cela devait être, dans un cercle connaisseur comme celui-là; mais revenons à nos moutons.

Les pièces que Ton jouait étaient, comme on le pense bien, en harmonie avec le temps. C'était Brutus, la Mort de César, le Wenceslas de Rotrou, le Charles IX de Chénier, etc. . . Connaissant mes classiques, je savais généralement par cœur les belles tirades de nos meilleures pièces; mais comme les beaux vers gagnaient à être récités par des acteurs dignes de les comprendre! J'étais enthousiasmé, et, de tous les plaisirs que je goûtai à cette époque de ma première jeunesse, aucun n'était aussi vif, aussi complet que celui du théâtre. Il n'y avait point alors de claqueurs en titre, et la division du travail n'avait point encore produit cette espèce jugée indispensable plus tard. Le public prononçait donc en toute liberté et d'après ses impressions du moment. On eût perdu sou temps si on eût essayé de le dominer par la claque, comme cela s'est pratiqué depuis. Les passions politiques entraient sans doute pour beaucoup dans les jugements, mais déjà commençait à poindre un jour nouveau, et une sorte de réacliou littéraire se faisait pressentir. Il était clair que le bon goût frappait à la porte du temple, et qu'il ne tarderait pas à reprendre son empire, à faire j ustice des maximes révolutionnaires qui ne seraient pas énoncées en bon français. Aux coins du parterre se trouvait d'ordinaire une réunion d'amateurs, qui débattait le mérite des acteurs et des pièces et qui était religieusement écouté par les jeunes gens. Je puis dire que j'ai fait là une sorte de cours de littérature dramatique, qui me plaisait beaucoup. Nous sortions ordinairement ensemble, mon biave Faiu et moi, et, chemin faisant, il complétait mon instruction par des remarques très 6nes et très spirituelles sur les scènes que nous venions de voir jouer. Nous entiions parfois — lorsqu'il nous arrivait d'avoir (jucl(|ues sous de reste — au café du coin de la rue des Capucines et là nous partagions fraternellement une bavaroise au chocolat avec une brioche, n'étant pas assez riches pour eu

demander deux. .le lui dois d'avoir senti de bonne heure la nécessité de modérer ses expressions et de me défier de cette exubérance du jeune âge, qui se traduit trop souvent en boursouflure.

Comme on n'ignorait pas dans la famille dans quelles conditions je vivais à Paris, on venait à mon aide en m'expédiant de temps à autre quelques secours, mais cela était bien insuffisant. Par bonheur, mon oncle de Donzenac, qui avait beaucoup de ressources dans ses domaines, eut la bonne idée de m'envoyer un sac de farine toute blutée, cadeau inappréciable dans le moment de gène où Ton se trouvait alors. Je faisais faire du pain avec cette farine, et nous nous régalions, Fain et moi, le soir, sans avoir besoin d'aucun assaisonnement. Il m'invitait parfois à venir diner chez son père, où on ne faisait pas maigre chère, mais c'était toujours à condition que je porterais mon pain. Que de joyeux repas nous avons faits ainsi, en dépit des malheurs de l'époque et de l'incertitude dans laquelle nous nous trouvions par rapport à notre avenir! Mais la jeunesse rend raison de cette insouciance que nous avions tous deux et que nous poussions à un degré inconnu aux jeunes gens d'aujourd'hui. Perchés comme des moineaux dans une position bien précaire, ou changeant de place à la manière des hirondelles, nous en avions le babil et la gaîté et nous n'étions pas en vain entre seize et dix-huit ans.

Sur ces entrefaites, arriva le 13 Vendémiaire, jour néfaste pour les royalistes de Paris, et même pour beaucoup de gens qui n'étaient pas de cette opinion. On sait qu'il s'agissait d'empêcher la Convention de conserver le pouvoir pour une partie de ses membres et que les sections de la Ville, se croyant assez fortes pour l'obliger à faire maison nette, furent sévèrement punies de leur mécompte. Je me trouvai précisément au foyer de la résistance des Conventionnels, non de mon plein gré, mais par position. En effet j'étais au bureau de la force armée que dirigeaient les députés Delmas, Goupilleau de Fontenay et.

je crois, Laporte. Là venaient fréquemment les généraux employés à Paris ou aux environs, et je me souviens d'avoir vu le jeune Bonaparte plus d'une fois. Barras y parut le 1 1 et le 12, si je me rappelle bien. Tout fut concerté pour le lendemain. N'ayant point de poste assigné et le bureau ne s'étant point ouvert le 13 au matin, je suivis la femme du député Delhrel que je connaissais et me rendis aux Tuileries avec elle. Le feu commença bientôt, et on sait le résultat de la journée. La victoire de la Convention fut complète. Elle n'avait pourtant pas beaucoup de troupes, mais les sections ne purent résister au canon employé contre elles avec beaucoup d'à-propos. Je me souviens d'avoir vu dans la rue de l'Échelle et dans la cour du Carrousel des rangs entiers de cadavres, qu'on laissa, par ordre exprés du général, sur le pavé jusqu'au soir. En outre de la troupe de ligne, il y avait dans le jardin plusieurs centaines de patriotes chaleureux qui demandaient des armes et auxquels on en distribua, je crois, quelques-unes. On portait les blessés dans la salle des inspecteurs, et les femmes des députés, dont plusieurs avaient suivi leurs maris, les pansaient. La Convention délibérait pendant le combat et ne semblait nullement inquiète. Il est vrai que les députés de ce temps étaient habitués à faire face au danger comme des soldats, que plusieurs d'entre eux avaient figuré honorablement aux armées et fait assaut de courage avec les têtes brûlées, qui tentaient les expéditions les plus hasardeuses, ou présenté leur poitrine aux assassins durant les troubles civils. C'est que le métier de législateur n'était point alors, comme il l'est devenu depuis, une sorte de piédestal, sur lequel on pouvait monter à tout hasard, sauf à se laisser glisser mollement à terre, si l'on ne s'y trouvait pas à l'aise, et à aller s'ensevelir dans quelque bonne sinécure départementale. Lorsqu'un député disait adieu à ses champs ou à sa petite ville pour venir à Paris, il devait être prêt à faire le coup de sabre avec l'ennemi extérieur, à entreprendre des missions souvent très périlleuses dans les

départements, à tenir tète à l'émeute partout et à réfuter les dénonciations les plus absurdes. Ceux qui ne se sentaient pas le courage de guerroyer ou de courir devaient travailler comme des bœufs dans les commissions, et c'est sur eux que roulait la besogne administrative. On tirait parti de tous, en ce temps-là, et nul ne serait resté oisif impunément. Il en eût coûté cber à quiconque eût essayé de vivre inutile.

Un peu avant cette journée de Vendémiaire, j'avais reçu, au moment où je m'y attendais le moins, la visite d'un parent éloigné que je savais à Paris, mais chez lequel je n'avais pas osé me présenter, ne sachant pas sur quel pied il était avec ma famille. Il était employé à l'administration des subsistances de la Ville, partie fort difficile et non moins périlleuse à cette époque. Il en était l'un des agents les plus actifs et les plus éclairés. Il avait été, avant la Révolution, secrétaire du gouverneur des Invalides, nommé par le Roi et jouissant d'une certaine considération par sa place, mais ce n'était rien auprès de l'amitié de M. de Guibert (1), qu'il avait acquise par sa droiture et ses qualités aimables. Voici à quelle occasion son caractère se révéla. La chose, quoique assez minime en elle-même, mérite d'être rapportée, parce qu'elle peut servir d'exemple aux personnes employées près des grands.

M. de Guibert, désirant faire avoir au jeune homme je ne sais quelle faveur pour le récompenser de ses bons services, l'adressa au Ministre compétent et lui demanda cette faveur comme un service personnel. Il chargea l'intéressé de la lettre qu'il écrivait pour lui à l'Excellence et lui recommanda de lui rendre immédiatement compte de sa démarche. Tout allait bien jusque-là; le succès était infiniment probable et mon parent, patronné par un homme comme M. de Guibert, ne s'attendait nullement à être mal accueilli. C'est ce qui arriva cependant, Dieu sait pour (]uelle raison, et non seulement le

(1) Gouverneur des Invalides.

Ministre refusa, mais il assaisonna son refus de quelques mots peu agréables pour les protecteurs en général et iVI. de Guibert en particulier. Mon cousin répondit hautement que M. de Guibert était le meilleur et le plus généreux des hommes, et aussitôt se retira. A quelques jours de là, le Gouverneur demanda devant beaucoup de monde à AI. le Secrétaire où en était son affaire et si le Ministre l'avait accueilli. « Parfaitement, Monseigneur, et dès que j'ai prononcé votre nom, il n'y a pas de bontés que le Ministre n'ait eues pour moi. Je pense que désormais je puis compter sur le succès de ma démarche. ■•• Il disait vrai, car, M. de Guibert s'étant mis à remercier le iMinistre un jour qu'il le rencontra chez le Roi, l'Excellence resta un moment pensive et puis répondit : t Parbleu, votre jeune homme est un garçon d'esprit et de cœur. Renvoyez-le-moi, il est de l'étoffe dont on fait les premiers commis, fl On devine que l'affaire ne tarda pas à être conclue, et qu'au lieu d'un protecteur, mon parent en eut deux à l'avenir. Il s'était marié à une femme qui avait de la fortune, mais ils furent ruinés par la Révolution. Cependant il avait, en dépit de ses malheurs, un logement confortable et probablement quelques bribes de sou ancienne aisance, ce qui lui aidait à recevoir ses compatriotes, car il était fort accueillant et généreux. Je fus admis plusieurs fois dans ce ménage et j'y puisai de bonnes leçons.

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