‹ Mémoires secrets de Bachaumont de 1762 à 1787Chapitre 3 sur 58 · Extrait (Tune Lettre de Fernejr, du V^ juillet · texte numérisé non relu

Extrait (Tune Lettre de Fernejr, du V^ juillet

«cYous me demandez des nouvelles du patron? Je vous dirai que j'en ai été très-bien reçu, que c'est un homme charmant de tout point, mais intraitable sur l'article de la santé. Il devient furieux quand on lui dit qu'il se porte bien. Vous savez qu'il a la manie d'être malade depuis quarante ans; elle ne fait qu'augmenter avec l'âge ; il se prétend investi de tous les fléaux de la vieillesse; il se dit sourd ^ aveugle, podagre. Vous en allez juger. Le premier jour que j'arrivai , il me fit ses doléances ordinaires , me détailla ses infirmités. Je le laissai se plaindre, et pour vérifier par moi-même ce qui en était, dans une promenade que nous fîmes ensemble dans le jardin, tête à tête, je baissai d'abord insensiblement la voix^ au point d'en venir à ce ton bas et humble dont on parle aux ministres, ou aux gens qu'on respecte le plus. Je me rassurai sur ses oreilles. Ensuite, sur les oomplimens que je lui faisais de la beauté de son jardin , de ses fleurs, etc., il se mit à jurer après son jardinier, qui n'avait aucun soin , et en jurant il arrachait de temps en temps de petites herbes parasites , très-fines , très-déliées, cachées sous les feuilles de ses tulipes et que j'avais toutes les peines du monde à distinguer de ma hauteur. J'en conclus que M. de Voltaire avait encore des yeux ti*ès-bons; et par la facilité avec laquelle il se courbait et se relevait , j'estimai qu'il avait de même les mouvemens très-souples, les ressorts très-lians, et qu'il n était ni sourd, ni aveugle, ni podagre. Il est inconcevable

l4 ; MEMOIRES SEGBETS.

qu'un homme aussi ferme et aussi philoso|^ique ait sur* sa santé les frayeurs (i) et les ridicules d'un hypocondre ou d'une femmelette. Dès qu'il se sent la moindre chose, il se purge. Le plus singulier , c'est que^ dès la fleur de l'âge, il ait été tel. Au reste , vous vous rappelez le mot de Dumoulins , qui , dans un accès d'impatience sur rénumération de ses maux et de ses peurs, se mit à l'injurier et à lui protester qu'il ne devait pas craindre ta mort, puisqu'il n'avait pas de quoi-mourir. Rien de plus vrai : c'est une lampe qui s'éteindra faute d'huile , quand le feu dont il est dévoré aura tout consumé. »

17. — On continue à parler de V Histoire du Parle^ ment, par M. de Voltaire, qu'on recherche avec d'autant plus d'empressement qu'on prétend qu'il ne l'a faite que pour se rendre favorable le ministre qui lui a fourni les matériaux. Celui-ci a été bien aise de mettre en œuvre une plume aussi célèbre pour faire lire Touvrage, et lui donner de la vogue , et l'historien , qui depuis l'aventure des Calas et du chevalier de La Barre ^ a pris plus fortement en grippe ces compagnies, n*a pas été fâché d'une occasion de répandre son fiel et de satiriser. D'ailleurs, au moyen de sa complaisance, il espère trouver plus de facilité à faire passer une infinité de broutilles dont il vide continuellement son portefeuille.

19. — Le Pornographe (2) , ou Idées d'un honnête homme sur un projet de règlement pour les prostituées , propre à prévenir les malheurs qu^occasione le publicisme des femmes f m^ec des notes historiques et justificatives;

(i) M. de YoUaii^ ne craignait point la mort , mais il voulait qu'on le cràt toujours bien malade , se persuadant que cela pouvait contribuer à sa sécu • rite et rendre ses ennemis moins acharnés à sa perte. — W.

(2) Pornographe est un mot grec qui veut dire : écrivain qui traite de la prostitution.

JUILLET 1769. . l5

avec cette épigraphe : Prenez le moindre mal pour iin bien. Maghi^lvel , livre du Priitge , chapitre XXL Londres et Paris, 1769, in-8* (i). Ce livre, qui n'est ni d!un débauché, ni d'un jeune homme, ni d'un fou, ni d'un sot y ni d'un cynique, prouve à quel point d'égarement l'esprit prétendu philosophique nous a conduits ^ lorsqu'on voit un auteur grave, érudit, sage, honnête et profond , traiter une matière sur laquelle il aurait eu honte dans un autre temps de porter même ses regains ; pour prévenir les suites du libertinage , en donner un^ traité complet , et vouloir réduire en principes d'administration l'école du vice et de l'infamie. Le dessein de l'écrivain serait de concentrer dans une même maison toutes les filles de la France, et d'en former une espèce d'ordre religieux consacré à Vénus, dont le chef- lieu serait Paris, sous le nom de Partkenion^ et d'où il se ferait des émanations dans les provinces. Il évalue à trente mille sujets le nombre de celles qui composeraient la communauté , sans compter les émérites ou les surannées, les vierges ou les enfans. Les prix seraient depuis six sous jusques à un louis. Il prétend que cette institution, chef-d'œuvre du législateur, serait fort utile à la population , au commerce , à la culture des terres et à la réforme des mœurs. Ce projet est enchâssé dans un petit roman en forme de lettres, vif et agréable^ où il y a beaucoup de naturel , de sentiment et de délicatesse : il est singulier de voir une pareille bordure servir de cadre au tableau de la lubricité y de l'impudicité. La seconde partie , qui contient les notes , est remplie d'une érudi*^ tion immense sur les lieux de débauche des anciens. Ou y a joint quantité de petites historiettes, dont rccrivain*

(i) Par Rétif de La Bretonne. — E.

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appuie ses idées. Le tout est écrit puremeut. Il y a des peintures, très-voluptueuses , des situations chaudes , et un style généralement très-animé.

Ce traité assez volumineux, digéré avec le plus grand soin y calculé avec une précision unique , ne peut manquer, encore un coup, d'être l'objet de Fétonnement de tous ceux qui le liront. Il a dû coûter beaucoup de travail à son auteur, qui, avec une tête très-bien organisée, un cœur très-sensible et très-honnête , peut se vanter d'avoir produit le -complément de l'extravagance et du Diogénisme.

26.— - Ou parle de plusieurs nouveautés à la Comédie Française, entre autres de Viphigénie de Racine, dont le cinquième acte est changé, comme on l'a annoncé (1), et qui doit être jouée incessamment avec toute la pompe du dénouement mis en action ; du Père de Famille ^ qui a essuyé aussi des corrections et des reviremens qui. donneront à ce drame, au dire de ses partisans, un nouveau degré d'intérêt ; enfin SHamlet (2) , tragédie anglaise adaptée à notre théâtre par un M. Ducis, jeune homme connu par un coup d'essai (3) qui a eu quelque succès , dans l'espérance qu'il ferait mieux. On en jugera par }e drame en question , susceptible des plus grands effets entre les mains d'un homme de génie.

28.— Le sieur Legouvé (4), avocat célèbre, avait composé dans sa jeunesse une tragédie chrétienne, intitulée Amélie (5); elle fut présentée alors aux Comédiens, qui

(i) V. 3 juin 1769. — R.

(2) V. 4 octobre 1769. — R.

(3) V. 9 janvier 1768. — R.

(4) Père de Tauteur du Mérite des femmes. Son petitrfiU vient d'obtenir» tout récemment , le prix de poésie à rAcadémie Française. — K%

(5) Elle a eu deux éditions sou5 le nom d'JttiUe. — R.

JUILLET 1769. ' l^

la reçurent, mais firent, suivant leur usage, languir l'au-* teurau désespoir. Dans cet intervalle, il déploya ses fa-» lens pour le barreau , se livra à des occupatioiis plus se-* rieuses. Encouragé par ses succès dans cette carrière > il ne voulut point essayer le danger d'une chute à la Co-* médie , et retira sa pièce. La tendresse paternelle s'est réveillée depuis quelque temps, et, mettant décote toutes ses affaires, il s'est uniquement occupé de cette production ^ et a voulu la faire jouer sur un théâtre de société; II a choisi celui de M. le comte de Rohauk, à Âuteuil , qui est un magnifique théâtre particulier ; il a fait exécuter sa pièce eu ce lieu , hier jeudi, et y a joué lui-même un rôle. Quoique ce ne fût point jour férié, beaucoup de ses confrères, etniême de graves magistrats, se sont rendus à la représentation, ce qui a jeté un grand vide au Palais. L'auteur n'a pas eu la gloire qu'il espérait : on a trouvé sa tragédie très-médiocre, et son jeu détestable; ses vrais amis lui ont conseillé de faire des plaidoyers préférablement à des pièces de théâtre , et de s'en tenir à ses rôles du barreau. Ce M. Legouvé était chargé, cet hiver, de plaider devant le roi de Danemark, lorsque ce prince vint entendre une cause au Palais, et fit un discours qui occasiona beaucoup de rumeur, dont on a parlé dans le temps ( i )«

29. — Le sieur Poinsinet , appelé par dérision , depuis son voyage d'Espagne, Dont Antonio Poinsinetto j nouvelle dénomination qu'il s'était donnée lui - mcme^ croyant se décrasser par-là et acquérir un vernis de noblesse catalane, après avoir déjà parcouru plusieurs villes de ce royaume avec sa troupe de comédiens, et cherché à établir en différens endroits des opéra-comiques, sorte

(i) V. a4 novembre 1768. — R. .

ToM. IlL 2

i8 MEMOIRES Regrets.

de ^ectade fort à la mode aujourd'hui chez toutes les nations, se regardait déjà comme un conquérant littéraire, lorsque 9 par un accident malheureux, il s'est enseveli , lui et toute sa gloire ^ dans le Guadalqui vir, à Cordoue, capitale de l'Andalousie , et s'est noyé dans ce fleuve (i). Cette ville est^ comme on sait, célèbre par la naissance des deux Sénèque , et va le devenir encore plus par le trépas de Fauteur dont nous parlons. Le défaut de fortune et Tinoonduite avaient forcé ce bouffon de la littérature à s'expatrier. C'est un des personnages \es plus singuliers qu'on pût voir, qui à beaucoup d'esprit et de saillies joignait une ignorance si crasse, une présomption si aveugle, qu'on lui faisait croire tout ce qu'on voulait en caressant sa vanité. La postérité ne pourra jamais comprendre tout ce qui lui est arrivé en pareil genre. Les tours qu'on lui a joués, et auxquels il s'est livré dans l'ivresse de son amour-prp[H*e, sont d'une espèce si singulière et si nouvelle , qu'il a fallu créer un mot pour les caractériser. Notre langue lui doit de s'être enrichie du terme de mystification (a), terme généralement adopté, quoi qu'en dise M. de Voltaire (3), qui voudrait le proscrire, on ne sait pourquoi.

Le roi a annoncé lui - même cette mort à M. de La Borde, son premier valet de chambra, et qui était fort lié avec ce poète , sur les paroles duquel il avait fait plusieurs fois 'de la musique.

3o. — Un Mémoire (4) de l'abbé Morellet fait un effet

(i) Le 7 juin 1769. H était né le 17 novembre 1735. — R.

(a) On trouve un récit fort détaillé des Mystificaiions de Poi/uinet, dont quelques- vnes sont effectivicwent singniières, à la suite des Méw^ires pour servir à la vie de Jean Monnet, 177a , a toL in-ia. — &.

(3) V. la mars 1767. — R.

(4) Mémoire sur la situation actuelle de la Compagme des Inde^, Amster* dam et Paris, 1769, in-4°. — R.

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prodigieux , ^t bien des gens des plus attachés k la Compagnie des Indes 9 qui jusqu'^ présent en avaijsnjt désiré la continuation, intimidés par les assertions de cet auteur, en veulent aussi arden^ment Textiriçtion. Ce n'est pas que dai^s le livre même on ne pût trouver U propre réfutation du détracteur^ mais ce travail et cet examen ne peuvent être l'ouvrage du gros des actionnair^es, gens à préjugés y qui se coiffent de la première opinion qu'on leur inculque , et chez qui il est toujours essentiel de gagner de primauté, Aussi le ministère a-t41 senti de quelle importance il était de frapper ce coup avant qu'il parût aucune apologie en faveur de I9 Compagnie. On permet aujourd'hui à l'adininistration de répliquer; mais elle a ordre y à ce qu'on assure^ de se renfermer dans la justification de ses calculs, et ^e borner là ses réflexions. Cepepd^nt des particuliers intéressés à la chose , et au^i zél^s qu'in^tiruits, s'pccupent à discuter les points les plus essentiels; il^ prétendent proi| ver des erreurs que l'abbé MorelJiet a travesties en vérités ^ découvrir des sophismes qu'il a donnés comme des raisonnemens y démasquer Tinfidélité de ^es exposés^ et renverser son système de fond en comble. Les amis de cet abbé annoncent que^ sen* tant lui-même les endroits faibles de son Mémoire, il fait imprimer ujq supplément, 01^ il se redressera et préviendra les Fépo^$e$ ou les objectioi^s qu'on pourrait lui faire.

On assuré que M. le comte de Lauraguais , qui jusqi^'à présent avait paru opposé ^ la continuation de la Compagnie, mais qui dans le fait ne voi^lait la dissoudre que pour ai^éj^j^ir l'administration et faire reprendre une nouvelle vie à cette société, a écrit ^vec autant de Zjèle que de vérité aux ministres et à l'abbé Morellet lui-même,

2'0 MÉMOIRES SECRKTS.

et que nous allons voir incessamment quelque travail de ce seigneur sur cet objet, non moins agréable que satis^ faisant.

-— On a annoncé (i), il y a déjà du temps, que la reconstruction du Louvre était arrêtée de nouveau par un arrêt du Conseil; qu'on voulait en faire un Muséum, sous le nom de Palais des Arts; qu'il était décidé d'y transporter la Bibliothèque du Roi, les médailles^ les estampes , les tableaux , les cabinets d'histoire naturelle , les modèles des machines , les plans des villes de guerre» Ce beau projet^ suivant l'usage, était resté là; et, sans doute, faute d'argent, il avait. été oublié aussitôt que conçu. On parait se réveiller là-dessus aujourd'hui , et les ordres sont donnés pour finir incessamment la partie du bâtiment qui donne sur la rivière. C'est dans cette exposition aussi noble que vaste qu'on doit placer la bibliothèque, déménagement Je plus pressé et le plus long à faire. De cette enceinte, il se formera une magnifique issue sur la terrasse pratiquée dans la colonnade donnant sur la place.

On présume qu'on songe sérieusement cette fois à effectuer les travaux , parce que les artistes auxquels on avait permis de se construire des appartemens dans l'intérieur des murs, avec la clause expresse de les abandonner aussitôt qu'il serait question de reprendre les travaux du roi , ont été avertis de se pourvoir de logemens.

3i. — On ne parlait plus du célèbre J.J. Rousseau excitoyen de Genève , errant depuis son retour d'Angleterre, et qui, après avoir parcouru une partie de la France dans un enthousiasme dont il s'était enflammé

(i) y. ri janTÎer 176S. — R.

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pour la botanique y s'était enseveli dans les montagnes du Dauphiné , et ne paraissait plus concentré que dans l'étude des plantes et des simples. On ne sait comment il s'est trouvé, cet été, rapproché du Nivernois. M. le prince de Conti va tous les ans prendre dans cette province les eaux minérales de Fougues : soit erreur de voyage, soit un reste de vanité, soit reconnaissance envers cet illustre bienfaiteur, il s'est trouvé assez à portée du prince pour qu'il ait daigné le voir encore, et l'envoyer chercher plusieurs fois dans ses carrosses ; ce qui a donné un grand relief à M. Rousseau auprès des provinciaux de ces cantons, qui n'avaient jamais lu ses ouvrages et ne connaissaient même pas son nom.

— Les Comédiens Français jouent aujourd'hui VJphi* génie de Racine avec les changemens qu'y a faits le sieur de Saint-Foix, On a prévenu que, sur le désir qu'en avait témoigné madame la duchesse de Yilleroi , cet auteur , au moyen de vingt vers au moins de transition, avait retourné tout le cinquième acte, et mis en action ce qui n'était qu'en récit. La tragédie prête par là à un spectacle éton»nant, et c'est en ce moment l'objet de la curiosité publique,

— Tout le public littéraire est dans l'attente de la pièce que l'Académie Française désignera pour être couronnée à la fête prochaine de Saint -Louis. On sait que le sujet proposé pour cette année était XÉloge de Mo^ lièrey ce qui ne fait que redoubler la curiosité. On sent qu'une pareille matière ne peut avoir été traitée digne^ ment par un écolier, et que pour ce panégyrique il fau-r drait avoir presque autant de génie que le héros. Quoique les juges , pour éviter les tracasseries d'une publicité prématurée , soient fort secrets sur leurs délibérations , il est toujourîi' quelques membres plus indiscrets ou plus

aisés à pénétrer, qui laissent transpirer quelque cliose. On prétend qu'une pièce entre autres a attiré l'attention de la compagnie , mais que , sur un soupçon qu'elle pourrait être du sieur Palissot, on Ta mise à l'écart pour ne la point couronner, quel qu'en fut le mérite, si elle était réellement de cet auteur. Les Académiciens croient pouvoir, en cette occasion, s'élever au-dessus des règles ordinaires, et exclure du concours un aspirant indigne par ses mœurs et par sa conduite d'entrer dans la carrière. Il faut se rappeler, bu plutôt on ne peut oublier dvec quelle impudence le sieur Palissot s'est adjugé le rôle d'Arétin moderne, et a versé le fiel de la satire sur les personnages les plus illustres de la philosophie et de la littérature. Par le scandale de la comédie des Philo^ sophes et de Son poëme de la Danciade y il s'est condamné lui-même au triste et infâme rôle de médire dans les ténèbres du reste de ses confrères. Personne n'a daigné lui faire l'honneur de lui répondre; et son dernier ouvrage, quoique bien fait dans son genre, et très-digne d'observations et de critiques , n'a pas même reçu les honneurs de la censure.

1 •' Août. — Les Comédiens Français, qui sur l'affiche avaient annoncé Viphigénie en Aulidey sans aucune addition qui prévînt le public de l'innovation dont on a parlé, ont cru devoir ouvrir le spectacle par un petit bout de compliment, aussi mal fait que mal débité, où ils ont déclaré que, toujours attentifs à procurer aux spectateurs de plus grands amusemens , ils avaient, dans cette vue, tenté l'essai en question. Cet essai n'a point eu le succès qu'ils s'en promettaient : on a trouvé le spectacle du cinquième acte mesquin, mal amené, invraisemblable, et trop brusqué. On a regretté les beaux vers

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du récit ordinaire, et les vers de suture du sieur de Saint« Foix ont paru tout-à-fait disparates; il en a été de même du jeu des acteurs. Les uns ont joué divinement, d'autres à faire mal au cœur. Mademoiselle Dumesnil a fait une sensation si prodigieuse qu'elle a réani tous les sufïragâs. Madame Yestris a fait le rôle d'Ériphiie avec beaucoup de force et de vérité. Mademoiselle Dubois, parée comme une châsse, a paru plus chercher à se faire belle qu'à être tendre et ingénieuse comme la vraie Iphigénie. L'Achille et l'Agamemnon ont été très-froids, ce qui n'a pas peu contribué à indisposer le public et à lui &ire iroa* ver mauvaise la témérité des Comédiens.

— On a levé l'embargo qui était sur le* Mémoire de M. de Lauraguais(i), et l'on en continue l'impression. En attendant que le public puisse en jouir, on en a ré* paodu des précis^ auxquels l'auteur a joint quelques réflexions sommaires contre l'ouvrage de l'abbé Morellet , qu'il accable de ses sarcasmes. On a de ce seigneur une Lettre à M« le duc de Choiseul sur ces matières, qui mérite d'être lue.

a. — M. de Voltaire, qui trouve sans doute que son Histoire du ParlemerU ne perce pas assez à son gré et fait encore peu de bruit, la désavoue une seconde fois dans une nouvelle lettre insérée au Msrçure de ce mois, et annonce qu'elle est indécente et hardie. Il sent bien que ces qualifications exciteront encore mieux la eurîor site des kcteurs , et c'est ce qu'il souhaite ardemment. Le peu de genâ qui ont lu ce livre, extrêmement rare encore, disent que ce sont des annales tronquées, décousues, mal digérées; des lambeaux arrachés de différentes histoires , et de celtes même de M. de Voltaim;

(0 V. 2 juillet 1769. — K.

a4 MEMOIRES SECRETS.

qu'en rapportant les faits, presque toujours falsifies. Fauteur y mêle des réflexions souvent burlesques ou satiriques , mais qu'il ne traite jamais la question de droit; qu'en un mot , c'est un livre superficiel et qui ne remplit que très-imparfaitement son titre.

3. — » La seconde lettre de M. de Voltaire a produit l'effet qu'il en attendait» C'est une fureur pour courir après son Histoire du Parlement de Paris ^ par M. l'abbë Big. . . , que des fous achètent jusqu'à six louis. On a tellement châtié les colporteurs j qu'il ne s'en trouve plus qui osent se charger de pareille marchandise , surtout de celle-ci y contre laquelle le Parlement, a demandé les prohibitions les plus sévères. • -

4.— Avant-phier le public s'est encore rendu en foule à la Comédie Française pour voir si le spectacle de Vlpki-génie au cinquième acte serait amélioré et ferait plus d'effet. Mais les Comédiens avaient arrêté entre eux de remettre cette tragédie dans son état ordinaire, et les curieux ont été attrapés, ce qui a mécontenté beaucoup de monde. M. de Saint-Foix, le rédacteur de la tragédie en question , n'est pas moins furieux qu'on lui ait donné le désagrément de la comparaison : il prétend que tes Comédiens auraient dû supprimer tout-à-fait pour quelque temps cette Iphigénisy afin qu'on perdît le souvenir de sa tentative, et qu'on se remît tout uniment au courant.

6. — \J Histoire du Parlement de Paris est absolu» ment de M. de Voltaire : c'est sa manière et son style, à ne pouvoir s'y méprendre. I^a première partie est la meilleure; elle traite au moins la question, et l'auteur cherche à y démêler l'origine, les progrès et l'essence de cette compagnie. Quoique ces diflférens points ne soient

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pas discutés à beaucoup près avec toute la critique et

l'érudition qu^ils exigent, le lecteur y entrevoit des lueurs qui peuvent lui donner des indications. Dans la seconde, M. de Voltaire sort presque toujours de son sujet; il fait des excursions sur difTérens morceaux de l'histoire qui paraissent prêter davantage à l'intérêt ou à la curiosité, mais qui ne sont que très-indirects à son but. L'ouvrage, comme tous ceux de l'écrivain^ est fort agréable par le choix plus que par la vérité des anecdotes , par le ton satirique qui y règne , et par la rapidité superficielle dont tout est manié. Il est h la portée du grand nombre des lecteurs, et sera plus connu que s'il était profond, savant, exact et austère.

7. — Quelque asservie que l'Italie paraisse sous le joug de la superstition et du fanatisme, croyons qu'il est encore dans cette contrée de ces âmes superbes, digues de leur ancienne origine. On en peut juger par une traduction , qu'on vient de donner en français , d'un livre composé d'abord en italien , ayant pour titre : Projet (Tune réforme à faire en Italie, ou Moyens de corriger les abus les plus dangereux et de réformer les his les plus pernicieuses établies en Italie. La brûlure dont ce livre a été illustré dernièrement dans ces contrées, et tout récemment à Dillingen , en Allemagne , sous la forme d'une traduction allemande, sont cle grands préjugés en sa faveur. L'auteur traite du Souverain Pontife et des lois canoniques, de la tolérance en,matière de religion, du clergé, des monastères, du culte excessif qu'on rend aux saints , des vies des saints et des livres ascétiques ou de dévotion y de l'usage des Saints Pères, de la théologie, de l'histoire ecclésiastique et du droit canon , de la religion, des biens ecclésiastiques , de quelques moyens gé-

nëraux pour entreprendre avec succès Une reforme en Italie^ d'une supplique du peuple romain au Pape pour lui demander le rétablissement de l'agriculture , des arts et du commerce, des lois civiles. On voit par là que là plupart des objets de réforme envisages par cet écrivain sont communs à toutes les nations et à tous les gouvernemens , et c'est sans doute ce qui a engagé à le publier en différentes langues. Il faut convenir que l'ouvrage pourrait être plus resserré , plus rapide et plus lumineux ; mais s'il est dénué de la profondeur et des grandes vues qui constituent le génie en pareille matière, c'est, d'un autre côté, un catéchisme de politique usuelle et d'autant meilleure qu'elle est à la portée de tous les lec* leurs et des souverains les plus bornés qui voudraient le lire. La préface du traducteur français, eu dix pages, donne plus à penser que le volume entier du spéculateur italien. Il y a de ces vérités hardies, fondées sur les principes du droit naturel^ et que le despotisme et la flatterie ont cherché à étouffer, mais dont heureusement quelques philosophes courageux réclament de temps à autre et consacrent à la postérité les notions imprescriptibles. Le même traducteur a semé l'ouvrage de quelques notes qui ajoutent de l'énergie au texte et lui donnent infiniment plus de vigueur.

9.— On parle beaucoup du Mémoire (i) de M. Necker en réponse à celui de l'abbé Morellet , lu hier à l'assemblée de la Compagnie des Indes. Il a enlevé tous les suffrages, il a paru réunir l'éloquence la plus pathétique et la plus mâle de l'orateur, aux vues les plus profondes et les plus vastes de l'homme d'État.

([) Réponse au Mémoire de M. Vahhé Morellet sur la Compagnie des Indes. Paris, de rimprimerie Royale , 1769, in- 4^ de 5o pages. — R.

1 3, — ^ On rit beaucoup à la cour d'une plaisanterie que s'est permise Mw le duc de Choiseul envers M. l'évéque d'Orléans , k un spectacle particulier que donnait chez elle madame la comtesse d'Amblimont. Outre ce ministre et autres seigneùrâ de la plus grande distinction^ il y avait plusieurs prélats. Avànt la comédie, IM. le duc de Choiseul avait prévenu quelques actrices. Deux s'étaient pourvues d'habits d'abbé ; elles se présentèrent dans cet accoutrement à M. de Jarente. Ce prélat n'aime pas en général à rencontrer delcos espèces sur son chemin , parce qu'il se doute bieti que ce sont autant d'importunités à essuyer. Ceux-ci pourtant , par leur figure intéressante, attirèrent son attention; ils lui adressèrent leur petit compliment, se donnèrent pour de jeunes candidats qui voulaient se consacrer au service des autels, se renommèrent de la protection et même de la parenté de M. le duc de Choiseul, qui n'était pas loin et vint appuyer leurs hommages et leurs demandes. Le cœur de l'évêque d'Orléans s'attendrit , par sympathie , sans doute ; il promit des merveilles , et par une faveur insigne , ne put se refuser à donner l'accolade à ces deux aimables ecclésiastiques. Quelle surprise pour le prélat , lorsque , pendant le spectacle , il entrevit sur le théâtre des figures qui ressemblaient beaucoup à celles qu'il avait embrassées. Son embarras s'accrut par une petite parade (j), où il fut obligé de se reconnaître. On y peignait adroitement son aventure. Enfin des couplets charmans le mirent absolument au fait. Il se prêta de la meilleure grâce à la raillerie. Les abbés redevenus de jeunes filles très-jolies et très-aimables, se reproduisirent avec toutes sortes de grâces et de minauderies. On lui

(t) V. 24 août 1709. — R.

a 8 MÉMOIRES SECRETS.

rendit les baisers qu'il avait donnés. Gela fit lentretien du souper. On s'était promis entre soi de ne point révéler les secrets de l'Église , et d'en faille un mystère aux profanes; mais il est toujours des indiscrets qui n'ont pas scrupule de manquer à leur serment ^ et l'histoire perce depuis quelques jours dans le public. Tout le monde reconnaît là la gaieté fine du ministre , qui a besoin de se dérober quelquefois à ses importantes el pénibles occupations et de se dérider lefiront, pour les reprendre ensuite avec plus d'ardeur et de patriotisme.

i4« — La crise de la Compagnie des Indes vient de fournir encore matière à une plaisanterie. Un caustique a imaginé et fait exécuter une gravure où Ton a représenté l'assemblée générale des actionnaires. Autour (àa tapis vert sont les gens de l'administration; M. le contrôleur-général préside au bout de la table ; à sa gauche est M. Boutin , intendant des finances y ayant la Compagnie dans son département ] et cependant l'homme le plus acharné à son déchirement , sujet de l'allégorie en question. Qn voit à ses pieds un gros dogue d'Angleterre, les yeux enflammés^ la gueule ouverte , les poils hérissés, dans l'attitude d'une rage prête à dévorer les actionnaires ^sur lesquels il s'élance. Son maître l'excite en disant: Mors-leSj pitoyable et cruelle allusion au nom de l'auteur du Mémoire ( Morellet ).

i5. — M. Godeheu, fils d'un ancien directeur de la Compagnie des Indes , vient de répandre un imprimé d'une feuille in-4" , où il relève fortement une erreur avancée par M. l'abbé Morellet sur un point concernant l'administration précédente , et trop légèrement adoptée par M. le comte de I^uraguais d'après l'exposé de cet abbé. Il suit de lexplication du fait par M. Godeheu ,

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que le premier écrivain est coupable, ou d'une grande ineptie , ou d'une fausseté manifeste.

19. — 11 y a quelque temps que M. le prince de Conti , qui honore le sieur Gerbier , fameux avocat , d'une confiance particulière, est allé le trouver à sa terre d'Aulnoy, où, malgré ses grandes occupations, il passe la plus grande partie de la belle saison. L'orateur, confondu d'une telle visite , mit dans sa réception toute Féloquence dont il est capable ; mais le prince exigea qu'on oubliât le cérémonial dû à son rang, et qu'on lé traitât comme un ami de la maison. Son premier soin fut de parcourir les délicieux jardins du château. Ces jardins sont créés en quelque sorte par le nouveau maître , et c'est un jar^ dinier anglais qui a traité cette partie dans toute la sin« gularité du costume de sa nation. Âpres les premières promenades , le sieur Gerbier , laissant faire à sa femme les honneurs de sa maison , demanda au prince permission de le quitter un moment , sous quelque prétexte. Il revint peu après, et conduisit insensiblement Son Altesse, comme pour se reposer, sous un belvédère agréable , oii l'on lut ces vers fraîchement écrits :

Sous son humble toit Philémon Reçut le maître du tonnerre; A son bonheur le mien répond :

Je vois Conti dans ma chaumière!

Le prince, enchanté de cette galanterie ingénieuse, redoubla de bontés et de caresses pour son hôte, et voulut passer trois jours chez lui : faveur signalée, dont aucun particulier peut-elre n'a jamais pu se vanter.

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