‹ Mémoires secrets de Bachaumont de 1762 à 1787Chapitre 22 sur 58 · M. le Dauphin a paru fort inquiet dès le com · texte numérisé non relu

M. le Dauphin a paru fort inquiet dès le com

l6o MÉMOIRES SECRETS.

niencement du jour du i*' juin, de ce que son mois n'arrivait pas. Il est de deux mille ëcus^ destinés à ses menus plaisirs. On ne pouvait deviner le sujet de cette impatience. On Ta découvert enfin par Tusage qu'il a fait de son argent. Il a envoyé la somme entière à M. le lieutenant-général de police j avec la lettre suivante :

a J'ai appris le malheur arrivé à Paris à mon occasion , j'en suis pénétré. On m'apporte ce que le roi m'envoie tous les mois pour mes menus plaisirs ; je ne peux disposer que de cela , je vous l'envoie : secourez les plus malheureux. J'ai^ Monsieur , beaucoup d'estime pour vous. {Signé) Louis-Auguste.

A Versailles, le i" juin 1770. »

Madame la Dauphine a aussi envoyé sa bourse à M. de Sarline. Mesdames en ont fait autant. Les princes du sang ont suivi cet exemple respectable , et des particuliers l'ont imité. 11 en est qui n'ont pas même voulu qu'on sût d'où venaient les secours qu'ils envoyaient. Les fermiers-généraux ont donné cinq mille livres.

5. — Le sieur Boucher, premier peintre du roi, vient de mourir. Depuis qu'il occupait ce poste distingué, sa réputation avait diminué et il n'avait rien fait qui fût digne de sa place. Le seul morceau qu'il avait exposé au dernier salon , était plus que médiocre. En général , cet artiste a joui d'une réputation précoce, et portée beaucoup audelà de ce qu'il méritait. Il avait un pinceau facile, agréable, spirituel , et peut-être trop fin pour les détails champêtres auxquels il s'était consacré. Toutes ses bergères ressemblaient à celles de Fpntenelle, et avaient plus de coquetterie que de naturel. Son genre n'était pas proportionné à son rang : c'est comme si l'on donnait le sceptre de la littératureà un faiseur d'idylles ou d'églogues.

^. —- C'est aujourd'hui sous le nom de Jean PlokofF, conseiller de Holsteiu y que M. de Voltaire fait paraître une espèce d'Ode en prose, qu'il donne comme la traduction d'un Poème de cet Allemand sur les affaires présentes. Ce poëme ou cette ode est un galimatias pindarique, où Fauteur, qui a un égal besoin de louer et de satiriser, et est aussi outré dans un genre que dans l'autre, après avoir fait un éloge emphatique de l'irnpératrice des Russies, apostrophe durement les autres puissances, et leur reproche de rester dans une honteuse inaction, tandis que cette Sémiramis du Nord est à la veille de faire éclipser le croissant , et de renverser le despote effroyable, l'usurpateur tranquille, assis depuis long^temps sur le trône des Constantins. Il faut avouer que l'apôtre de l'humanité oublie son rôle en ce moment, et prêche la guerre, le carnage et là destruction avec une chaleur, une véhémence bien opposée à tout ce qu'il a écrit depuis quelqu'e temps ; mais ce ne sera malheureusement pas la dernière de ses contradictions.

1 o. — Depuis que mademoiselle Clairon a paru à la Comédie au préjudice de mademoiselle Dumesnil , il semble que ce passe-droit n'ait servi qu'à enflammer davantage le génie de cette dernière. Elle a joué diffërens rôles, aux Français, avec une sublimité nouvelle et continue; elle n'a point eu de ces disparates qui lui étaient si ordinaires , surtout depuis quelques années. Le public, de son côté , a paru la regarder comme plus chère à ses yeux, et elle a été applaudie d'une manière bien propre à la dédommager de la mortification dont on vient de parler.

I T . — Le sieur De Rosoy est à la Bastille depuis en- ToM. IIL 1 1

ïÔt, mémoires S£GRKTS.

viron trois semaines (i) pour deux ouvrages qu'il faisait imprimer sans permission , et qui ont été arrêtes avant qu'ils parussent. On n'eu connaît que les titres; Tun était intitulé les Jours d'uéristey et devait servir de pendant aux Nuits d^Young; l'autre était aussi une espèce de parodie d'un ouvrage très-connu , puisqu'il l'intitulait le Nouvfel Ami des hommes.

On prétend que sur le bruit , accrédité depuis quelque temps , que le sieur Palissot devait faire une nouvelle édition , très*augmentée , de sa Dunciade^ le sieur De Rosoy avait présenté à M. le chancelier une requête, au nom des auteurs, ses confrères, contre ce fléau de la littérature y par laquelle il suppliait le chef de la justice de défendre au sieur Palissot de faire imprimer son ouvrage ^ comme un libelle diffamatoire contre tous les gens de lettres, à peine de répondre, en son propre et privé nom, de toute édition quelconque qui en paraîtrait, même de tout fragment qu'il en pourrait répandre; que le sieur Palissot, en récriminant contre les vexations du plaignant , l'avait représenté comme plus répréhensible que lui, et avait dénoncé les deux ouvrages qui ont été arrêtés, comme s'imprimant furtivement.

12. — Les Comédiens Italiens donnent demain la première représentation d'une pièce nouvelle, ayant pour titre : Dom Ahar et Mencia, ou le Captif de retour^ comédie en trois actes, mêlée d'ariettes. Les paroles sont du sieur de Cailly, trésorier de M. le comte d'£u, et la musique d'un amateur peu connu. Il paraît que ce drame n'a pas fait une grande sensation aux répétitions , tant

(i) Arrêté le la mai 1770,1! sortit de la Ëastilie le ai juillet suivant. Voir V Histoire de la détention des philosophes et des gens de lettres à la BasdUe et à Fineennesj etc.; par J. Delort. Paris, 1829, in-8% tome III, p. 75-96. — R.

JUIN 1770. i63

par son intrigue romaaesque, que par son harmonie décousue et sans ensemble.

— Un de ces persifleurs dont la cour abonde, et qui tournent tout en ridicule , a parodié ainsi le Mémoire des ducs et de la noblesse dont on a parlé (i).

Sire , les grands de vos Etats Verront avec beaucoup de peine Qu'une princesse de Lorraine Sur eux au bal prenne le pas.

Si Votre Majesté' projette De les flétrir d'un tel affront, Ils quitteront la cadenette Et de la cour s'exileront.

Avisez-y , la ligue est faite.

Signé : l'évêque de Noyon , La Vaupalière , Beaufremout , Clermont , Laval et de Villettc.

L'épi gramme de cette fin consiste surtout dans le mélange des noms les plus nouveaux avec ceux des plus anciens de la noblesse, et le marquis de Yillette termine cette liste de la manière la plus sanglante (u).

i3. — Mademoiselle Clairon , dans l'espoir de se relever de l'espèce de chute qu'elle a éprouvée à la cour, lors de la représentation HiAthaliej répète actuellement le rôle d'Aménaïde dans Tancrèdey qui a toujours été son triomphe. Pour dédommager aussi mademoiselle Dumesnil de l'humiliation qu'elle aurait reçue de ne point paraître dans une occasion aussi importante, il est question de ]o\xev Sémiramis j une des pièces oii cette actrice

(i) V. 'i2 mai X770. — R.

(2) V. 21 août 1766. — R.

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est le plus sublime. On ne doute pas que madame Du Barry, qui connaît tout son mérite et la protège spécialement) ne lui ait ménagé cette représentation. Celte dame lui a fait présent d'une robe magnifique, à ce qu'on assure.

1 4* — Madame la comtesse de Noailles , dame d'hon* neur de madame la Dauphine, et dont les fonctions sont de guider cette princesse dans tout ce qui est étiquette et cérémonial , voit avec peine qu'elle s'affranchisse de ses conseils , et lui fait sans cesse des représentations sur ce qu'elle se familiarise trop; ce qui la rend peu agréable à la princesse et au public, et ce qui donnera la clef de la chute de la pièce de vers suivante , qui , par une adresse assez heureuse , est tout à la fois un éloge très-flatteur pour madame la Dauphine et une épigramme contre madame de Noailles.

Le hal masqué, — ^ madame la Dauphine,

Quand au milieu d'une brillante «our Aux rois nous offrons notre hommage , Le respect sur notre visage Tient lieu de masque au tendre amour.

C'est pour mieux nous faire connaître Qu'aujourd^hui nous masquons nos traits : A la félicité du maître Chacun veut applaudir de près.

Pour donner à notre tendresse Le droit d'éclater librement, Faut-il en ce jour d'allëgrcsse Recourir au déguisement?

Ce qu'il sent hautement , le Français le publie. Laissez-lui la sincérité ; En est-il un qui ne s'écrie :

jum 1770- i65

u Celle Dauphine, en vérilé, Nous l'aimons tous à la folie ! >•

NousTaltiioLis! Ce mot-est si Juux, Qu'au milieu de ce peuple , errant uiitour Jl' vous ,

Vous vous plaisez, sous le musquc, à l'eriteudve ;

Vous épiez, vous cterehea à surprendre L'uvcu , le seul aveu dunt les Dieux sont jaloux. Si pourtaul vous croyei que rien ne vous décèle, Vous vous trompez : partout Louis voua suit ila yvuxj Ses regarda iiltentlris semblent dire : h C'est elle! » Et puis cotte ceinture , ornement préi-ieux.

Que vous portez dès l'âge le plus undrc , Et dont vous &t présent la mère de l'Amour,

Eu vous masquant, n'a pu vous ta rcprcudie,

1 5. — Madame Geoffrin est uuc virtuose tiès-eoiiDue , surtout chez les étrangers , plus euthousia!.iiiés de ^od esprit que ses compatriotes. On se rappelle ( 1 ) qu'elle fit , il y a quelques années , un voyage en Pologne ; qu'élit" eut l'honneur de voir plusieurs souverains dans cette tournée , et surtout d'être admise à une audience particulière de rinipératrice-Reine. Cette Majesté, dans son intimitë avec elle, lui fit voir son oratoire garni de très -beaux tableaux. Madame Geoffrin y remarqua une place vide. Depuis son retour en France, ayant acquis une Irèsbelle Vierge de Carlo Maratto, elle a demandé à l'Impératrice-Reine la faveur de lui permettre d'envoyer ce morceau fameux à Sa Majesté Impériale, s'imaginaul qu'il figurerait très-bien dans l'endroil en question. Cette souveraine a accepté le présent, et a envoyé à madame Geoffrin un service très-magnifique en purcelalnc.

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