‹ Mémoires secrets de Bachaumont de 1762 à 1787Chapitre 23 sur 58 · IjCs vers à madame la Daupliinc sont du sieur · texte numérisé non relu

IjCs vers à madame la Daupliinc sont du sieur

(1) V. ', miirMimlleL.766. -K.

l66 MÉMOIRES SECRETS.

Moreau^ ci -devant avocat des finances^ ensuite conseiller en la Cour des Aides et Finances de Provence, et aujourd'hui bibliothécaire de madame la Dauphine. 11 est auteur de V Observateur hollandais^ ouvrage périodique composé en France , pendant la dernière guerre^ par ordre dû Gouvernement et sous ses auspices.

— Le marquis Du Terrail, fils de Durey de Sauroy, trésorier de l'extraordinaire des guerres , et qui, par des arrangemens de famille , avait pris le nom distingué de sa mère , issue du chevalier Bayard , est mort ces jours derniers. C'était un homme qui avait des prétentions à l'esprit. Il avait composé quelques pièces dramatiques , qu'il avait eu la prudence de garder dans son portefeuille , mais qu'il faisait jouer sur son magnifique théâtre d'Épinay. II passait d'ailleurs pour avoir un goût très-antiphysique(iV II avait cependant épousé depuis quelques années une jeune demoiselle d'Uzès , mais dont il n'avait point d'enfans. En sorte que sa succession, trèsopulente, retourne à M. de Cossé, son neveu par sa mère , sœur de M. Du Terrail.

— On ne cesse de parler du fatal événement de la nuit du 3ô au 3i mai dernier, et l'on attend avec impatience la rentrée du Parlement pour voir comment cette cour traitera la chose. On cite à cette occasion un exemple de la même espèce, mais bien inférieur pour la quantité des morts, arrivé sous Louis XI, par lequel on voit que le prévôt des marchands de ce temps-là fut trèssévèrement puni. Les défenseurs de celui-ci rejettent la fajite sur son peu de génie; et pour donner une idée de sa force, on rappelle la plaisanterie que dit M. d'Argenson à M. Bignon, lorsqu'il fut nommé bibliothécaire

(i) V. 28 janvier 1764. — R»

du roi : « Mon neveu j voilà une belle occasion pour apprendre à lire. » Cest à la même cause qu'ils imputent sa fausse démarche , d'avoir été le lendemain à l'Opéra , sous prétexte de se justifier vis«à-vis du public et de démentir le» faux bruits qui couraient à cette occasion.

— Des gens malins ont trouvé une anagramme sqr le nom de M. Bignon, bien méchante et malheureusement trop juste.

Jérôme Armand Bignon:

Ibi , non rem , damna gero» .

On prétend que cet hémistiche est tiré d'un vers de Juvénal.

17. — - Les Comédiens Français doivent jouer iuces* samment une pièce nouvelle, qui a déjà été annoncée sous deux titres : F Homme dangereux , et le Satirique. On ne nomme point l'auteur de ce drame. Bien des gens le mettent sur le compte du sieur Palissot : d'autres prétendent, au contraire, qu'il est dirigé contre lui. Quoi qu'il en soit, on en jugera au théâtre, et à l'œuvre on connaîtra l'ouvrier.

18. — Les spectacles delà course termineront mercredi par Tancrède et la Tour enchantée. Il paraît que Sémiramis ne sera jouée qu'à Fontainebleau. Cette Tour enchantée fait aujourd'hui l'objet de la curiosité des amateurs. C'est un drame à machines, dans un goût tout nouveau. Il n'y a que trois acteurs : la Princesse , un bon et un mauvais Génie. L'objet principal de cette fête est de retracer les combats de l'ancienne chevalerie et ces magnifiques tournois dont l'histoire nous a conservé les descriptions. Il y aura entre autres choses quatre cliars traînés par des chevaux, des écuries du roi, exercés depuis long-temps à cet effet. On combattra à la<

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lance el au sabre. La musique n'est autre chose que différens morceaux pris de côté et d'autre , dont on a formé un ensemble. Les paroles sont moins que rîen aussi , et ce genre de divertissement est uniquement pour les yeux. Il n'y aura point de ballets ni de danse. Madame la duchesse de Villeroi se donné de grands mouvemens pour faire réussir ce spectacle , sinon de son invention , du* quel au moins elle a donné le canevas , auquel elle a présidé, et qui s'exécute entièrement sous ses auspices, lo. — Le projet de dresser une statue à M. de Voltaire a été enfanté et rédigé chez madame Necker, femme du banquier de ce nom , qui reçoit chez elle beaucoup de gens de lettres. En conséquence , ce grand poète lui a adressé l'épître suivante :

Quelle étrange idée est venue Daus votre esprit sage, éclairé?

Que vos bontés ront égare' , Et que votre peine est perdue l A moi , chétif ^ une statue î D'orgueil je vais être enivré.

L'ami Jean-Jacques a déclaré Que c'est à lui qu'elle était due i Il la demande avec éclat.

L'univers, par reconnaissance, Lui devait cette récompense , Mais l'univers est un ingrat.

En beau marbre , d'après nature , C'est vous que je figurerai , Lorsqu'à Paphos je reviendrai ,, Et que j'aurai la main plus sûre.

Ab ! si jamais , de ma façon , De vos attraits on voit Timage ^ On sait comment Pygmalion Traitait autrefois son ouvrage*

20. ^ On attend depuis plusieurs jours VHomme dangereux y ou le Satirique; mais les Ck)niédiens ayant toujours la mauvaise habitude de ne présenter le manuscrit à la police que lorsqu'on est sur le point de le jouer, pour peu qu'il souffre de difiBcultës , cela retarde les représentations. Cette comédie-ci, par son titre ^ semblait en effet susceptible de beaucoup d'observations qu'elle éprouve, et qui s'opposent à l'impatience du public. On l'attribue aujourd'hui à M. de Rulhières , auteur connu par quelques poésies fugitives , mais qui n'a encore produit rien de considérable.

— Il paraît une nouvelle édition de l'ancienne Sophonisbe de Mairet^ réparée à neuf. Elle est précédée d'une Èpître dédicatoire à M. le duc de La Vallière. Le style de ce préambule , le persiflage qui y règne , le ridicule du titre j tout annonce que cette plaisanterie ^st du vieillard de Ferney, qui, dans un moment de loisir, se sera amusé à rectifier l'ouvrage d'un des premiers au-^ teurs de notre Aiéâtre, oii il y a sans contredit de trèsgrandes beautés.

22. — M. l'abbé Bergier , pour remplir les intentions de M. l'archevêque de Paris lorsqu'il l'a appelé auprès de sa grandeur et lui a conféré un canonicat de Notre- Dame , vient de faire un Examen du matérialisme , ou Réfutation du Système de la Nature, qu'il fait imprimer. Mais en même temps cet ecclésiastique s'est plaint que les devoirs de son état le gênaient beaucoup et lui laissaient peu de temps pour le travail. On assure qu'en conséquence l'assemblée du clergé se propose de lui faire une pension de dix-huit cents livres, d'en requérir autant pour cet écrivain de la part de M. l'évêque d'Orléans, afin de le mettre à même de résigner son

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canonicat , et de vaquer entièrement à la défense de la religion attaquée de tant de manières et par tant d'ennemis.

24. — La Tour enchantée , exécutée mercredi dernier à Versailles, ne doit pas être regardée comme un acte d'opéra : on ne se proposait d'abord que de faire un ballet figuré dans le genre de ceux qui ont été exécutés à la cour de Y irtemberg ; mais , pour éviter la froideur de ces pantomimes et leur obscurité , on a cru plus convenable d'en lier entre elles les diverses parties par quelques scènes qui ne doivent être considérées que comme accessoires , et simplement destinées à jeter plus de lumière dans cette grande composition.

25. — On regarde comme absolument condamnée à ne point paraître la comédie dont on a parlé, ayant pour titre t Homme dangereux, ou le Satirique; il y a là-dessus une anecdote singulière qui mérite des éclaircisseraens avant d'en rendre compte : il en résulterait qu'elle serait véritablement du sieur Palissot, qui, pour donner le change , s'y était peint au naturel sous ces deux vers-ci qu'on cite :

Vrai fléau des auteurs, horreur des beaux esprits , Il croit, bravant la baîue, échapper au mépris.

2-7. — M. l'archevêque de Toulouse , désigné successeur de M. le duc de Villars, depuis quelque temps, ayant fait ses visites, suivant l'étiquette indispensable de l'Académie Française, a été élu, lundi dernier, membre de cette compagnie.

28. — On assure que M. de Rulhières , indigné qu'on le crût auteur du Satirique, comédie extrêmement mordante , pleine de personnalités et dans le goût des

pièces d'Aristophane , s'est déclaré hautement contre cet ouvrage 9 et pour preuve qu'il n'en était pas l'auteur, a annoncé qu'il consentait à ce que cette comédie ne fût jamais jouée , qu*il le demandait même, et ferait làdessus toutes les démarches nécessaires , s'il pouvait avoir quelque droit à les faire. Le sieur Palissot fâché, par une déclaration aussi formelle et aussi authentique, de ne pouvoir plus donner le change, et faire partager son iniquité avec quelque autre auteur, a poussé l'audace jusqu'à aller trouver l'abbé de Yoisenon, le prier de se rendre chez M. le maréchal de Richelieu, et solliciter ce gentilhomme de la chambre d'écrire à M. deSartiné pour engager le magistrat à arrêter la représentation du drame ; ce qui a été fait. Soit que Palissot se fût flatté que le gentilhomme de la chambre ne serait pas aussi complaisant , et voudrait bien se rendre complice de sa mauvaise foi , soit qu'effrayé du danger nouveau auquel l'exposait cette troisième déclamation satirique, il eût eu sincèrement l'envie de l'arrêter, et que l'amour-propre l'eût fait ensuite se repentir de sa faiblesse, il a été con-* fondu d'apprendre de l'abbé de Yoisenon , combien on avait eu égard à sa requête , et sa consternation l'a dé* celé au point qu'il n'a pu s'empêcher d'avouer l'ouvrage à ce confident très -indiscret, qui en a fait ensuite des gorges chaudes.

29. — Il n'est point de petit souverain aujourd'hui qui ne veuille avoir une gazette dans ses Etats. Le prince des Deux-Ponts vient d'en étabhr chez lui deux à la fois qui arrivent ici depuis le mois de mai : une gazette politiqueet une gazette littéraire. C'est le sieur de Fontanelle, auteur du drame intitulé la Vestale, qui préside à cette double entreprise. On doute qu'elle réussisse. La multiplicité de ce genre d^ouvrages , circonscrits dans des li-

l'ja, Ml^HOlRBS SECRETS.

mites étroites, est cause qu'ils se nuisent réciproquement, les rédacteui^ ne pouvant que se piller, à qui mieux. ^ mieux. La première gazette, n'ofifre rien de neuf, sans doute faute de bons correspondans ; et là seconde, rien de piquant, peut-être par le défaut de goût du compositeur.

3o. — Logogrjphe en forme de charade ,

Adressé à une jolie femme, par M. le chevalier de Boafflers(i).

« Vous avez, madame, la première partie; j'ai la seconde. Si vous n'aviez pas la première , je n'aurais pas la seconde. Si vous saviez à quel point j'ai la seconde , vous m'accorderiez le tout. Si vous m'accordiez le tout , vous ne pourriez me refuser la première partie* Si j'avais la première, je ne cesserais d'avoir la seconde, et je n'aurais plus rien à désirer.

o Je dois vous dire, pour que vous entendiez mon logogryphe, que la seconde partie est sûrement plus grande en moi que la première ne l'est en vous , et que parmi les personnes plus intimement liées entre elles que je n'ai le bonheur d'être avec vous , la seconde partie diminue à mesure que la première augmente. II faut aussi que vous sachiez qu'on ne sent pas communément la seconde partie quand la première n'a pas lieu. Il faut cependant excepter un petit nombre de personnes dont l'attachement est si fort au-dessus du préjugé, que, quoique ennemis jurés de cette première partie, vous pourriez faire naître en eux la seconde , pour peu que vous voulussiez vous y prêter , quand même vous n'auriez pas la * première. C'est un mérite bien rare parmi les personnes qui possèdent cette première partie.

(x) Grimm , en rapportant ixXXe folie de Boufflers , paraît craindre «les difficultés de quelques grammairieDs rigides sur je ne sais quel changement de lettre. Si du moins , ajoute-t-il , le chevalier de Boufflers était encore abbé , i\ n'y aurait ricu à dire. » — R.

«Vous serez peut-être fâchée contre moi sivous de vinez mon logogryphe : cette première partie, qui fait toute mon ambition , le rend bien facile ; mais j'espère que votre colère n'aura plus lieu, lorsque vous voudrez bien vous rappeler que mon respect et mon attachonient méritent quelque compassion. »

I*' JoiLLET. — On raconte deux bons mots à l'occasion du Lit de justice (i), car le Français est toujours facétieux : l'un de M. de Choiseul à M. le chancelier, qui s'embarrassait en sortant dans les plis de sa robe : a M. le chancelier, lui dit ce seigneur en riant, prenez garde de tomber »; l'autre, d'un de Messieurs qui, entendant ronfler la trompette avec laquelle il est d'usage d'annoncer les princes à ces sortes d'assemblée... «Qu'eutends-je? c'est, je crois, la trompette du jugement dernier ! »

— J.-J. Rousseau, las de son obscurité et de ne plus occuper le public, s'est rendu dans celte capitale, et s'est présenté, il y a quelques jours, au café de la Régence , 011 il s'est bientôt attf^upé un monde considérable. Notre philosophe cynique a soutenu ce petit triomphe avec une grande modestie. Il n'a pas paru effarouché de la multitude.de spectateurs , et a mis beaucoup d'aménité dans sa conversation , contre sa coutume. Il n'est plus habillé en Arménien; il est vêtu comme tout le monde, proprement, mais simplement. On assure qu'il travaille à nous donner un Dictionnaire de Rotanique. La publicité que s'est donnée l'auteur ^ Emile est d'autant plus extraordinaire, qu'il est toujours dans les liens d'un décret de prise de corps à l'occasion de ce

(i) Teiiu à Versailliîs, le 27 juin 1770, pour renregistrément de lettrespatentes du roi ordonnant le silence le plus absolu sur le procès d'Aiguillon.

livre, et que, dans le cas même où il. aurait parole de M. le procureur général de n'être pas inquiété , comme on l'assure y il ne faut qu'un membre de la compagnie de mauvaise humeur pour le dénoncer au Parlement, s'il ne garde pas plus de réserve dans \ incognito qu'il doit toujours conserver ici.

2. — On parle d'un Dialogue des morts nouveau. Cette facétie a été faite à l'occasion de la catastrophe de la nuit du 3o au 3i mai, qui n'est rien moins que plaisante. On suppose que les gens morts dans la bagarre arrivent en foule chez Pluton. Ce dieu est surpris de cette débâcle. Il les interroge sur le sujet de leur venue , et demande pourquoi ils ne sont pas restés à la noce ? Ce qui amène un détail des circonstances de l'aventure malheureuse, et une satire amère conti^e ceux qui auraient dû la prévenir. On y joint divers éloges , et entre autres celui de M. de Sartine^ qu'on disculpe à tous égards.

3. ... Le Français met tout en chanson. Voici un cou* plet qu'on a fait sur la terminaison du procès de M. le duc d'Aiguillon (i). Il est sur un air du Déserteur:

Oublions jusqu'à la trace De mon procès suspendu ; Avec des lettres de grâce On ne peut être pendu.

Je triomphe de l'envie , Je jouis de la fayeur :

Grâces aux soins d'une amie , J'en suis quitte pour l'honneur.

(1) Le Parlement de Paris, qui avait évoqué à lui le procès iotenlé au duc d'Aiguillon par le Parlement de Bretagne , le déclara « prévenu de faits qui entachaient son honneur. ^ Aidé de la protection de madame Du Barry , d*Aiguillon fit enlever du greffe du Parlement toute» les pièces de sa procédure , qui fut ainsi anéantie. — R.

On prétend que M. le duc de Brisaac avait dit à cette occasion, que M. le duc d'Aiguillon avait sauvé sa tête, mais qu'on lui avait tordu le cou.

4. — M. l'abbé de Voisenon est fort mécontent d'avoir été joué et persiflé par le sieur Palissot qui, après les démarches qu'il a fait faire à cet abbé , ainsi qu'on l'a raconté 9 et après s'être avoué à lui pour l'auteur du Satirique dans une lettre , a voulu lui faire persuader ensuite que cet ouvrage n'était plus de sa composition. Les encyclopédistes y instruits du fait , ont tenté des démarches auprès de M. l'abbé de Voisenon pour obtenir la lettre en question, pièce de conviction qu'ils désiraient fort avoir ; mais s'y étant mal pris , ayant même employé les menaces, l'abbé est devenu plus raide, et ils n'ont pu obtenir la lettre d'aveu. Voilà où en est cette tracasserie.

6. — Le sieur Rochon de Chabannes , auteur de quelques ouvrages, d'opéras comiques, et de quatre petits drames joués aux Français avec succès , après avoir travaillé un an ou deux dans les bureaux des affaires étrangères à la partie des déchifiremens , avait été réformé , en conservant ses appointemens , était rentré dans la carrière des lettres, et se disposait à présenter aux Comé^ diens une comédie en cinq actes ; mais la roue de la fortune le porte sur un plus grand théâtre, il vient d'être chargé des affaires du roi à la cour de Dresde. Il paraît que mademoiselle Dangeville , dont la protection l'avait poussé la première fois auprès de M. le duc de Praslin , n'a pas peu contribué à ce nouvel événement.

7. — Le sieur J.-J. Rousseau, après s'être montré quelquefois au café de la Régence, où son amoui'-propre a été flatté d'éprouver qu'il faisait la même sensation qu'autrefois, et que sa renommée attirait encore la foule

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