AOUT I77K
sique, profitant de la faveur spéciale qu'elle a de n'être point sous les censures ecclësiastiques , a fait célébrer un service pour le repos de l'ame du sieur Trial , Tiin de ses directeurs , mort subitement, ainsi qu'on Ta annoncé j et sans recevoir les secours spirituels. Cette cérémonie s'est exécutée dans le plus grand appareil à Saint-Germain- l'Auxerrois. On a chanté la messe de Gilles^ très-célèbre dans le genre de musique funéraire; elle a été suivie du De Profundis de d'Auvergne , morceau très-analogue au premier. Tout l'Opéra a coopéré à cette exécution. Les demoiselles de ce spectacle n'ont pas manqué de s'y rendre, ainsi que les filles les plus galantes de Paris. Il y avait aussi beaucoup de femmes comme il faut, et une multitude prodigieuse d'hommes. Cette fête lugubre a été égayée par une quantité de jolis minois, et aussi édifiante que le pouvait permettre la sorte de spectateurs dont elle était composée. On n'entrait que par billets.
— * Le Parlement de Bretagne a rendu, le 27 juillet dernier , un arrêt contre deux écrits intitulés, l'un :Oèsen^ations sur r imprimé întùulé : Képonse des Etats de Bretagne au Mémoire du duc d'Aiguillon ; l'autre : Procédures faites en Bretagne y et devant la cour des Pairs ^ en i 770, auec des obsen^ations. On connaît le premier ouvrage (i), dont on a affecté de supprimer du titre : Par Simon-Henri-Nicolas Linguet. L'autre est un gros in-4*, très-ennuyeux , et qu'on a voulu rendre plus piquant par des notes calomnieuses contre les témoins. . 6. — * La Lettre dun homme à un homme ^ dpat on a parlé (2), n'était qu'un morceau détaché d'un plus grand
(i) V. 12 avril 177 1. — R.
(a) V. a5 juin 1771. — R.
326 MEMOIRES SCGRETS.
ouvrage, et doit être placée comme la neuvième d'une collection qui précède, au nombre de huit. L'importance des vérités qu'on y traite est^telle qu'on s'intéresse encore à cet écrit qui les reproduit, après tant d'autres, mais d'une façon plus aisée, plus agréable, et plus à la portée de toutes sortes de lecteurs. L'auteur a le style leste d'un homme du monde qui possède sa matière , et sait l'embellir de toutes les grâces de l'enjouement ; c'est le Fontenelle de la politique. Il paraît avoir le mieuji^ démêlé l'origine des Parlemens, qu'il trouve n'être autre chose que la cour de France, qui n'a jamais été créée, mais formée par extrait des anciennes Assemblées Nationales, aussi anciennes que la monarchie , et qui a succédé à ces Assemblées, quand elles n'ont plus eu lieu, tenues avec éclat quand le treizième siècle eut dissipé les ténèbres de la barbarie. Il ôte à cette discussion toute sa sécheresse, et y répand une gaieté noble et décente, bien opposée aux mauvais quolibets, aux plates turlupinades du plus grand nombre des écrits composés par ordre, et débités sous les auspices du chancelier.
7. — On parle beaucoup d'une aventure arrivée au couvent de Bon -Secours. Ce monastère est Tasile de quantité de jolies femmes séparées de leurs maris, et l'on conçoit quel assemblage il en doit résulter ; c'est-àdire qu'il est le centre de la galanterie. Il y a en outre des demoiselles pensionnaires, dont les mœurs, malgré la jeunesse, se ressentent bientôt d'une telle contagion. Une demoisell'e Mimi, extrêmement jolie, brillait entre tant de beautés. Un mousquetaire noir, très-bel homme, âgé de vingt-trois ans , allait souvent voir deux parentes qu'il avait dans ce couvent avec un de ses amis qui avait pris du goût pour l'une des deux. Il eut occasion de
connaître mademoiselle Mimi , d'en devenir amoureux ; et ayant facilement mis celle-ci d'intelligence, il se foinna bientôt une partie carrëe, au moyen d'une petite maison louée dans les environsXa plu$ grande des pensionnaires et mademoiseUe Mimi escaladaient, le soir, les murs du jardin , et se rendaient au lieu convenu. On prétend que l'al^besse, amopreuse pour sa part du mâme cavalier, conçut de la jalousie de màdieiiioiselle Mimi , se douta d'une intrigue secrète, et étant venue brusquement dans la chambre de cette demoiselle pendant la nuit, ne la trouva point; que s'étant rendue ensuite dans celle des deux cousines, elle n'y vit que la petite; que l'ayant interrogée, elle découvrit ce qui en était, fit sur4e champ assembler la communauté, et se transporta au pied de l'échelle avec ses religieuses pour y recevoir les deux transfuges. On se doute du coup de ttiéâtre qui en résulta. L'aventure a été contée au roi. Sa Majesté en a ri beaucoup ; mais comme elle est très-sévère sur l'article des mœurs, elle a ordonné que le mousquetaire serait mis à Vincennes ; ce qui a été exécuté.
8. — - M. de Mairan, pendant sa longue carrière, avait fait une collection précieuse de morceaux d'histoire naturelle, et sa bibliothèque était renommée pour son choix et pour sa rareté. Ces richesses littéraires appartenaient à madame GeofFrin, qu'il a, par son testament, instituée sa légataire universelle. On ne sait pourquoi elle a jugé à propos de les trs^nsformer en richesses plus solides. Quoi qu'il en soit, la vente de ces deux objets était annoncée, et devait se faire à l'encan. Un prince d'Allemagne s'est présenté depuis pour acquérir le tout, et sauvera à madame GeofFrin le déshonneur d'avilir ainsi le don de l'estime et de l'amitié, que son opu-
328 MÉMOIRES SF.GRETS.
lence la mettait en état de conserver dans son entier.
10. — *Un nouvel ouvrage clandestin attire la curiosité des amateurs. Il a pour titre : le Gazetier cuirassé j ou Anecdotes scandaleuses de la cour de France (i). C'est un pamphlet allégorique ^ satirique et licencieux, comme l'annonce assez son titre.
11. — * M. Dionis Du Séjour , conseiller au Parlement, n'est pas moins renommé par ses connaissances en astronomie qu'en jurisprudence. Il est membre /le l'Académie des Sciences. Comme le lieu de son exil est très-rapproché de Paris, et qu'il est à Saint-Maur, à deux petites lieues d'ici , l'Académie des Sciences a fait une députation auprès de M. le chancelier, pour obtenir à ce confrère la permission de venir aux séances les jours d'assemblée, et lui communiquer ses lumières; mais le chancelier, qui se reproche journellement d'avoir adouci l'exil de tant de conseillers avant de leur avoir fait donner leur démission , a dit qu'il ne tenait qu'à M. Du Séjour de revenir sur-le-champ dans le sein de ses amis , en se soumettant à ce qu'exigeait le roi. Ce digne magistrat n'a pas cru que son honneur et sa conscience lui permissent de donner un si funeste exemple.
12. — Le mousquetaire noir dont on a parlé, et qui a causé un si grand scandale dans le couvent de Bon- Secours, se nomme M. le chevalier de La Porquerie. C'est le plus bel homme de la compagnie. Il a plus de six pieds, est corsé à proportion, et annonce tous les talens d'un vrai déhrideur de nonnes (2). Il est reconnu
(x)Par Thévenau de Morande; (Londres) 177 1 , in-ia. V. x5 août 1776.
(2) Voyez, dans les Pièces libres de M. Ferrand, l'épigramme qui commence ainsi :
Deux Coi'dclict'S, grands débrideurs de uoddcs...
que madame Du Saillant , abbesse de Bon-Secours , avait eu des vues sur lui, qu'il n'avait jamais voulu remplir, et que c'est par vengeance qu'elle a écrit au roi.
La demoiselle Mimi avait appartenu à M. le duc de Choiseul, et même avait été au parc aiUQ cerfs ^ à ce qu'on prétend. Le ministre l'avait ensuite mariée à un sieur Dupin, Américain , qui , dès la première nuit de ses noces, s'apercevant qu'il était dupe, avait fait un vacarme du diable, et avait laissé sa femme, qui s'était retirée en couvent. C'est ainsi qu'après bien des recherches les curieux d'anecdotes galantes ont éclairci les caractères des personnages de celle-ci , et ont constaté toutes les circonstances.
i3. — La demoiselle Arnould, si célèbre au théâtre ^par ses talens, et dans le monde par ses bons mots, après s'être égayée aux dépens.de tant d'autres, vient de fournir matière aux rieurs par le mariage le plus sot. Elle a épousé, suivant la rumeur publique, un jeune directeur des Menus-Plaisirs, sans mérite, et dont le talent consiste à avoir eu l'adresse d'enlacer à ce point une actrice, coryphée de la scène lyrique, et qui d'ailleurs a une fortune assurée.
14. — Hier l'Académie royale de Musique a donné , pour la première fois , sur son théâtre , la Cinquantaine , pastorale en trois actes, annoncée depuis long-temps. Les paroles sont du sieur Desfoulaines, et la musique du sieur La Borde. Les unes ont paru aussi détestables que l'autre. Nul intérêt, nul incident dans l'action, nulle élégance, nul esprit, nul sentiment dans le poëme ; rien de frappant dans l'harmonie ; ni ensemble, ni liaison dansletout;
Cette épigramme a été mal à propos comprise dai» les OÊuvres de Rousseau qui la désavoue et la restitue à Ferrand. — R.
33o M£MOIR£S SECRETS.
point de caractère dans le chant. A un duo près, au second acte, tout a paru monotone, triste et ennuyeux. Les ballets seuls ont un peu réveillé les spectateurs, et sans la danse, qui y est prodiguée heureusement, le public n'aurait pu tenir à cette lamentable fête.
On a été indigné d'apprendre que.le sieur Legros ayant voulu se refuser au rôle qu'il y joue, comme à un thefd'œuvre d'ineptie et de mauvais goût, le sieur de La Borde Pa fait menacer de passer une cinquantaine au Fotl-l'Évêque ^ s'il ne surmontait cette répugnance, et il a été obligé de chanter.
i5. *— Z/^ Gazetier cuirassé est.s^Uribué à un nommé Morande, qui ne s'en cache pas^ dit-on. C'est bien un livre à renier, cependant, par les dangers que doit courir ^on auteur, s'attaquant au roi même, à madame la comtesse Du Barry , à M. le chancelier, à M. le duc deLa Vrillière, à M. le duc d'Aiguillon , à M. Bourgeois de Boynes , à M. l'abbé Terray, etc.Pour égayer davantage les matières politiques qu'il traite déjà très -lestement, il y a joint des notices sur quantité de filles d'Opéra, ce qui forme une rapsodie trèsinforme et fort méchante, dans le goût du Colporteur. Les anecdotes, vraies ou fausses, en sont quelquefois très-récentës, et il en ast qui ne remontent pas à plus de trois ou quatre mois avant la naissance de la brochure , imprimée il y a environ un mois. Du reste, elle est fort chère.
Le livre est précédé d'une estampe , qui représente le gazetier, vêtu en espèce de houssard, un petit bonnet pointu sur la tête, le visage animé d'un riresardonique, et dirigeant de droite et de gauche les canons, les bombes, tît toute l'artillerie dont il est environné.
i6. — Il paraît un nouveau livre sous le titre baroque
de VAn deux mille quatre cent quarante; rêife.s'ilen fut jamais (1), avec cette épigraphe : « Le temps présent est gros de 1 avenir.» Leibnitz. La préface est écrite d'un ton fier et sublime. Le reste est une espèce d'apocalypse qui demande beaucoup de discussion.
17. — * Le père Neuville , Jésuite fameux par ses ser* mons , a eu depuis quelque temps la permission de se retirer à Saint-Germain-en-Laye , retraite qu'il a toujours affectionnée , à raison d'une quantii^é de dévotes qu'il y avait sous sa direction, et chez lesquelles il présidait. Cet illustre prédicateur vient d'obtenir mille écus de pension sur l'évéché de Béziers.
18. — -Le sieur Luneau de Boisjermaio , cet irréconciliable ennemi des libraires , dans un de ses Mémoires dont on a parlé dans le temps , a prétendu avoir à faire contre les entrepreneurs du Dictâonnaire encyclopédique une répétition de la s<Hnme de cent soixante-quatorze livres huit sous , comme perçue injustement. Il a ajouté que chaque souscripteur ayant à réclamer contre la même extorsion , le total de ladite restitution générale monterait au capital de un million neuf cent quarante* huit mille cinquante -deux livres. Ces entrepreneurs étaient les sieurs Briasson , Le Breton, feu David et Durand. M. Briasson , pi^enant fait et cause pour ses confrères, a rendu, chez un commissaire, plainte de cette calomnie, articulée au Mémoire de son adversaire, et dont l'inculpation était développée dans un tableau y joint. Il a obtenu ma décret d'ajournement personnel conti*e le sieur Luneau. Celui-ci en a appelé, et l'affaire se trouve aujourd'hui pendante au nouveau tribunal.
(1) Par Mercier. Londres , in-8o. Il en a été donné une nouvelle édition au^^ mentte^ (Paris), 1786, 3 vol. in-8<». — H.
Dialogue de deux poissardes sur la mort inopinée de
M. le chancelier.
Air : J* ai fait longtemps résonner ma musette.