MiMOIRES SECRETS
aS. — Le sieur Rouelle , chimiste aussi renommé c[ue son frère , mort l'année dernière , a fait dernièrement ( i )y en présence de tout ce qu'il y a de plus instruit dans son art, une expérience aussi curieuse que chère. Il était question de dissoudre dans un creuset des pierres de diamant. Il a parfaitement réussi. Elles n'ont laissé après elles aucune matière quelconque , le tout s'étant évaporé sans nulle trace de fusion ni de calcination.
3o. — * Depuis qu'on écrit sur la grande question qui divise la nation d'avec son roi , et qui semblerait vouloir les distinguer l'un de l'autre, on est surpris de voir encore une nouvelle manière de la traiter, et l'on ne peut cependant disconvenir que la Lettre sur F état actuel du crédit du Gouifernement en France j en date du %o juin 1771, ne contienne des choses très-neuves, ou qui du moins n'ont été qu'effleurées ou touchées indirectement par les Parlemens et les politiques qui l'ont agitée.
Il paraît impossible de voir les choses plus en homme d'État. L'auteur est certainement un homme de génie ^ qui sait embrasser d'un coup d'œil une idée vaste, et la développer sous ses diverses faces. Tout lecteur de bon sens ne peut se refuser à l'évidence de ses axiomes et à la sûreté de ses conséquences. Fasse le ciel que l'Angleterre, cette nation rivale de la nôtre, ne profite pas de& avantages, malheureusement trop sensibles, qu'elle pourrait tirer de notre état convulsif, ou plutôt que le ministère ouvre les yeux sur les suites funestes et inévitables de ses opérations! Au stirplus, l'ouvrage est fait avec tant de sagesse et de modération que l'écrivain aurait pU adresser lui-rriême sa Lettre à M. le chancelier,
(i) Voyez la Correspondance littéraire de Grimm , décembre 177 »• — ^'
sans exciter de sa part d'autre humeur que celle de ne pouvoir y répondre.
3o. ^- La Cinquantaine a donné lieu à une épigramme qui, sans être bien aiguisée par la pointe, est d'une belle simplicité grecque et fait anecdote. Il faut savoir que l'auteur de la musique est un des entreteneurs de mademoiselle Guimard :
Après Rameau paraît La Borde.
Quel compagnon I miscrîcorde !
<( Laissez notre oreille en repos :
De vos talens faites-nous grâce, De la Guimsiird allez compter les os.
Monsieur l'auleur, on yoiis le passe. »
3i.— ^Le sieur Luneau de Boisjermain^ après trots séances, a fini hier son plaidoyer contre les libraires. Depuis long-temps on n'avait vu au Palais une afHuence de monde aussi prodigieuse. T^ public a paru très-content de l'orateur, qui à la beauté de la diction a réuni l'élocution la plus pittoresque. Il y a mis ce pathos qui fait toujours un grand effet, et qui, rendu d'une voix cassée et presque éteinte^ a produit une sensation étonnante sur les spectateurs et a fait pleurer les juges. On assure avoir surpris des larmes à quelques libraires, moins prévenus, sans doute, que leurs confrères, adversaires de l'orateur. Enfin ou s'accorde généralement à convenir que peu d'avocats de l'ancien barreau eussent aussi bien , et qu'aucun n'eût certainement mieux plaidé que cet accusé.
Le sieur Perrin, ci-devant avocat aux Conseils, doit parler pour les libraires mercredi prochain. Le sieur Luneau a demandé la réplique , et elle lui a été accordée.
34o MÉMOIRES SfXREl^.
Ce même jour on a jugé à la Tournelle une cause du Parlement ancien , qui avait déjà produit deux Mémoires très-plaisanSy de la part des sieurs Cocqueley de Chaus« sepierre et Delort. Le sujet était un chat trouvé mort dans une cave du sieur Guy, libraire associé de la veuve Duchesne. Cet animal appartenait au sieur Boyer, agrégé en droit, qui accusait la femme de Guy d'avoir tué son chat; en conséquence l'avait maltraitée de paroles et injuriée, au point que le mari avait rendu plainte. Ce sujet, bien digne d'occuper une scène dans la comédie des Plaideurs ^ et très-propre à faire voir jusqu'où va le délire de leur engeance, avait donné lieu aux deux avocats ci-dessu^ nommés de s'égayer. Le nouveau tribunal, qui n'aime point qu'on rie d'une chose aussi grave que la justice, a supprimé ces deux Mémoires anciens, a déclaré la procédure du sieur Guy injurieuse, l'a condamné aux dépens et à dix livres d'amende envers le sieur Boyer.
2 Septembre. — Dans le n* 67 de la Gazette de France, article de Londres , on lit ce qui suit:
ce On dit que madame la comtesse de Valdegrave , épouse du duc de Glocester, a obtenu une pension de cinq mille livres sterling sur l'établissement d'Irlande. »
On assure que l'ambassadeur d'Angleterre s'est plaint de cet énoncé comme d'une indiscrétion désagréable à la cour de Londres, attendu que le mariage du duc de Glocester n'y était pas déclaré ni recpnnu. Il passe pour constant que c'est le motif dont s'est servi M. le duc d'Aiguillon, comme ministre des affaires étrangères, pour ôter la direction de la Gazette de France à l'abbé Arnaud et au sieur Suard, son collègue. Quoi qu'il en soit, c'est le sieur Marin, censeur de la police, qui est aujourd'hui chargé de cette rédaction.
3. — - Les Comédiens Italiens donnent depuis quelque temps les Deux Miliciens ou l* Orpheline villageoise y comédie en un acte, mêlée d'ariettes , de la composition du sieur Friedzeri, quant à la musique (i). Cet auteur est aveugle depuis l'âge de trois ans.
4. — * On a imprimé depuis peu une petite feuille , datée de l'hôtel de Sauvigny, le i8 août 1 771 , intitulée : Anecdote du jour. On y trouve l'extrait suivant d'une lettre de M. le chancelier à madame de Sauvigny :
flc J'ai de grandes grâces à rendre au ciel de me porter aussi bien et de conserver ma tête dans un travail aussi pénible que celui qui m'occupe tous les jours. Me voilà enfin au courant : je finirai ^ la Saint-^Martin tout ce qui n'est encore que commencé. »
Le reste n'est qu'une plaisanterie grossière sur un dîné fait chez M. le premier président Berthier de Sauvigny, le 17 août, eu commémoration de l'heureux événement de la procession du 1 5 (a) , et sur un souper au même lieu, indiqué au 18, où M. le maréchal de Richelieu avait été invité et ne se rendit point, ce qui alarma les convives.
5. — - Le portrait de M. l'abbé Terray , contrôleurgénéral , devait être exposé au salon , mais ce ministre s'en est défendu, sous prétexte qu'on parlait assez de lui.
6. ^- Les libraires associés à X Encyclopédie se sont hâtés de publier un Mémoire contre le sieur Luneau de Boisjermain , où ils reprennent encore les cinq objets de
(c) Paroles de d'Azemar. — H,
(a) Quelques membres de la Chambre des Comptes ayant été d*avis que celte cour ne devait point assister, avec le nouveau Parlement, à la procecsion annuelle de la Notre-Dame d'Août , reçurent du chancelier des letjrei de jiission portant ordre d'aller à la cérémonie. — R.
discussion de leur adversaire. Celui-ci est signé de Brias^ son y L0 Breton , et de M* de Junquières j avocat du barreau moderne. Ils ont jugé à propos de Télayer d'un an-^ cien Mémoire à consulter, dont on a déjà parlé^ ainsi que d'une Consultât ion, en date du 7 janvier 1770, souscrite de quelques avocats célèbres. Ce dernier Mémoire , en fortifiant la cause, atténue prodigieusement l'éloquence de l'orateur actuel. Il n'y a ni ordre, ni clarté, ni style dans son écrit , d'ailleurs assaisonné de beaucoup d'injures^ qui se sentent encore de l'ancien état de ce procureur métamorphosé en avocat.
La pièce la plus curieuse est une lettre du sieur Diderot (i) , datée du 3i août 1771 9 qui sert comme d'épilogue à tout ce bavardage. Ce grand philosophe prétend devoir intervenir dans la cause comme ayant été le directeur de cette enireprise littéraire. On est fâché de le voir se compromettre et s'exposer au soupçon de passer pour le suppôt et le gagiste de ces libraires. On ne voit pas quel autre motif raisonnable a pu le déterminer à se donner ainsi en spectacle , et à jouer un personnage dont il ne peut résulter qu'un grand ridicule pour lui dans le public.
7. — Peu de temps après le Mémoire des libraires, M. Luneau n'a pas manqué de répandre un Précis; en résumant le plaidoyer de ses adversaires^ il le réduit à deux questions, et il prouve: i^ qu'il a dit vrai, en disant que les sieurs Briasson et le Breton , lui ont fait payer cent soixante-quatorze livres huit sous de trop; 2* qu'il a eu intérêt de dire tout ce qu'il a dit dans son troisième Mémoire et dans le tableau. C'est donc mal à
(i) Celle lettre, qui a sept pages in-4% n'a point encore été recueillie dans lesi Œuvres de Diderot. — R.
propos que les libraires lui ont intenté un procès au criminel à cet égard.
D'après le détail des vexations et des pertes auxquelles ve procès a donné iieu^ le sieur Luneau conclut à cent mille livres de dommages et intérêts. Ensuite il répond à M. Diderot^ et, dans une lettre en date du i*' septembre, commente celle de cet auteur, et le couvre du plus grand ridicule. Il décèle d'ailleurs de sa part une mauvaise foi peu philosophique ^ en déclarant que c'est de M. Diderot qu'il tient tout ce qu'il sait sur Y Encyclopédie; que Fan passé cet homme célèbre applaudissait fiu courage de l'infatigable ennemi des libraires^ lui inspirait une nouvelle ardeur, fui donnait des conseils sur la marche qu'il devait tenir.
M. Luneau, pour plus grand éclaircissement, fait répandre aujourd'hui une feuille servant d'addition au Précis j et qui ne mérite aucun détail particulier.
8. — * Les Parlemens de province, depuis long-temps, frappés de consternation , semblaient dans un silence pusillanime, du moins on ignorait qu'ils fissent quelque chose pour leur défense; cependant il transpire dans le public des BemontranceS du Parlement de Rennes, en date du 26 juillet. Elles portent nou-seulement sur la situation actuelle du Parlement de Paris, mais encore sur les maux dont l'État est attaqué.
9. — L'acteur, élève de Préville, qu'on avait annoncé depuis quelques nu>is comme devant faire la plus grande sensation à son début, a paru avant-hier samedi, pour la première fois, dans le rôle de Rhadamiste. Son institu-^ teur a commencé par capter les suffrages par un compliment fort humble et fort adroit, où il a insinué d'avance les défauts qu'on trouverait à coup sûr dans le débutant.
344 MEMOIRES SECBETS,
CQ donnant en même temps les inptifs d'espoir qq'il pouvait fournir. Il n'a motivé son iqstitution que sur son zèle pour le public, en glissant légèrement sur la nature de son choix , ou plutôt en ne rendant compte en rien des raisons qui l'avaient déterminé à former un élève pour le tragique y au lieu du comique qui est son genre, et sur lequel il doit avoir plus de connaissances naturelles et acquises : ce discours a été reçu avec transport par le parterre et applaudi de même.
Le sieur Ponteuil est fils d'un boulanger de Paris. Il n'a guère que vingt ou vingt-et*un ans. Il est grand, bien bâti , a deux beaux yeux , des sourcils noirs et très-marqués : sa figure n'est point mal, mais carrée et sans noblesse ; son nez épaté et une grosse lèvre gâtent le bas de son visage. Il est râblé ^t a l'air d'un payeur d'arrérages , ce qui plaît beaucoup aux actrices. Le son de sa voix est peu naturel; elle ne sort que par secousses. Quant à ses qualités acquises , il a montré de l'intelligence, une grande sensibité et des nuauces dans les intonations et les désinences. Il marque les repos. Ses gestes sont dans un désordre effroyable , mais cela peut se corriger aisément; en un mot, il promet. Ce début a occasipué une grande rumeur dans les coulisses , et l'on s'est à ce sujet étendu beaucoup sur l'événement.
Parmi les actrices , c'est déjà à qui s'emparera de ce nouveau Mazet. Mademoiselle Dubois, depuis longtemps, se l'attribuait fi raison de sa prééminence et de sa dignité; cependant il a débuté avec mademoiselle Sainval, ce qui annoncerait du changement dans le goût de notre héroïne du théâtre.
lo. — * Tableau de la Constàution/rançaise, ou Auto* rite dçs rois de France dans les differens âges de la mo^
narchie. Cette brochure n'est autre chose que le développemeut de V Extrait du droit public de la France^ par ]Vf. le comte de Lauraguaîs, dont on a parlé (i), mais dëveloppement fait avec un ordre, une netteté, un enchaînement de preuves et de raisonnemens qui est poussé jusqu'à la conviction.
Ces âges de la monarchie, suivant l'auteur, sont au nombre de trois. Il remonte, dans le premier, jusqu'à l'origine de la Constitution française, jusqu'à ces Assemblées ou Parlemens qui étendaient leur autorité sur toutes les parties de l'administration , sur l'élection de leurs rois, et qui partageaient avec le souverain la puissance législative. De là, la réfutation de cette phrase du préambule de l'Édit de 1770 : « Nous ne tenons notre couronne que de Dieu, » de cette autre, du discours du roi au Parlement de Paris ^ le 3 mars 1766 : « Cest à moi seul qu'appartient le pouifoir législatifs sans dépendance et sans partage* » L'auteur fait voir comment le Parlement, tel qu'il existe aujourd'hui, a été substitué à l'ancien Parlement, à l'Assemblée générale de la nation, et comment la nation a laissé éclipser le droit imprescriptible qu'elle avait de tout temps de concourir à l'administration politique du royaume et à la puissance législative; droit qu'elle ne tenait que d^elle-même et que nos rois ne lui avaient pas donné.
Le second âge est celui de la formation des lois. Malgré les empiétemens des rois , la nation conservait encore le droit d'y concourir nécessairement; droit qui, malgré les divers changemens qu'il a subis , n'est pas moins certain ^ incontestable , imprescriptible ; droit qu'elle ne tient pas de ses rois, mais de l'essence de sa
(i) V. a juillet 177 1. — R.
3/|6 MÉMOIRES SEOnKTS.
CoDstitutioo, qui fait partie des lois fondamentales de t'État français y et dont le Parlement doit jouir avec, la même étendue et la même plénitude d'autorité que la nation en jouirait elle-même si elle s'assemblait encore , et que les lois fussent délibérées dans son sein.
Enfin le troisième âge est celui de la vérification des lois, qui n'est pas une formalité de vain cérémonial , puisqu'elle dérive du droit du corps entier de la nation dé concourir à la puissance législative ; droit qui prend naissance du contrat primordial entre elle et le souverain y et par lequel elle a déterminé la manière dont elle voulait être gouvernée. Et c'est ainsi qu'il faut entendre l'assertion que le Parlement la représentait en cette partie, puisqu'il était le seul corps qui fît cette vérification que les souverains lui avaient déférée , et que les peuples semblaient approuver par leur consentement tacite.
Toutes les preuves de ce savant ouvrage sont renvoyées dans des notes, en sorte que rien n'arrête la rapidité du style, et n'embarrasse la chaîne des raisonnemens.
II. — Dans la Gazette dUtrecht du mardi i3 août 1 77 1 , n<* 65 , on lit, à l'article France , ce qui suit :
Paris , le 5 aoÂt.
« Selon les lettres de Compiègne , madame la J)auphine s'étant laissé fléchir par la requête qu'on ( le sieur Moreau, son bibliothécaire) lui présenta l'année dernière, de la part des ânes, a non-seulement pardonné le petit désagrément qu'elle avait éprouvé de leur part; mais, pour leur témoigner qu'elle leur accordait un entier pardon , elle en a fait assembler , le a , environ
quatre-vingts dans la forêt ^ et ayant été les joindre avec l'auguste famille royale et une suite nombreuse^ ils ont encore été adoptés pour monture. Après la formation d'une telle cavalcade^ elle s'est rendue dans la forêt, au château de Compiègne, au son des flûtes, et escortée d'une multitude infinie de curieux. Monseigneur le comte d'Artois a eu le plaisir de se laisser tomber, {plusieurs dames ont été obligées d'en faire autant. Madame la comtesse de Moailles a fait aussi une culbute , mais qui n'a porté aucune atteinte à sa dignité. Madame laDau-^ phine se propose de renouveler un pareil spectacle qui fait l'entretien et l'amusement de toute la cour. »
Cette narration a paru d'une plaisanterie peu respectueuse ; elle a occasioné une grande rumeur à la cour, et le ministre a cru devoir arrêter le cours de la Gazette susdite. En conséquence, depuis vendredi 6 septembre, elle ne paraît plus en France. On croit pourtant que cette suppression ne sera pas longue, la cause ne portant sur aucune considération politique, et M. le chancelier étant d'ailleurs assez content du silence de l'écrivain , ou de la façon favorable dont il parle de ses opérations.
12. — *0n a imprimé un détail circonstancié de ce qui s'est passé à Besançon lors de la destruction du Parlement, précédé des Protestations de cette Cour; on y a joint des Réflexions sur l'énoncé de cet événement dans la Gazette de France du vendredi 16, qu'on prétend déroger à sa Véracité en cette circonstance, et ne servir plus que d'organe à l'imposture des ministres. Le sut*plus est une sortie très-amère contre le remboursement prétendu des offices, tandis que l'État est à la veille d'une banqueroute totale y déjà ébauchée en grande partie.
Ou a aussi imprime la Liste des officiers du Châtelet actuel^ apec des notes satiriques sur chacun; c'est ce qu'on a déjà vu manuscrit (i). On en a supprimé M. le lieutenant-général de police , et Ton prétend que ce ménagement est le plus mauvais tour qu'on pût lui jouer en le faisant par là suspecter au chancelier, comme susceptible de fermer les yeux sur cet écrit.
i3. — Malgré le succès du discours du sieur Préville, à l'installation du nouvel acteur , les gens de sang-froid qui ne s'enthousiasment pas aisément, et qui pèsent les mots, ont trouvé très-mauvais que cet histrion, en finissant, ait dit, au milieu de tout son barbouillage, plus bas que respectueux, plus fade que décent , qu'il s'estimerait heureux d'être utile, par la formation de pareils sujets, aux plaisirs de ses concitoyens. Cette expression a été relevée, et a frappé d'autant plus, que, tout ré*cemment encore, le Parlement a dénié à un Comédien le serment en justice, comme infâme par son métier.
\[\.—* Des bruits sinistres s'étaient répandus sur le compte de l'auteur de la Correspondance secrète entre M. de Maupeou et M. de Sorhouet; mais une suite de cet ouvrage, qui paraît depuis huit jours, atteste heureusement son existence et sa liberté. Elle contient douze lettres, et embrasse un espace d'environ six semaines, depuis le 9 juin jusqu'au i5 juillet, date de la dernière épître. Cette seconde partie n'est point indigne de la première (a); elle lui est même supérieure par une plus
(1) En empruntant cet article au Journal historique y dont nous avons parlé, le rédacteur des Mémoires secrets ne s'est pas souvenu qu'il n'avait point donné place à la liste dont il s'agit. Comme elle n'offre rien d'intéressant , nous ne l'avons point extraite du Journal historique^ où elle se trouve à la date des 39 juillet, 8 et 19 août 177 1. — R.
ip) ISous avous dit que la Correspondance secrète est attribuée à Pîdaiizat
SEPTEBIBRE I 77 J . 349
grande quautité de faits ^ et par une réponse fictive de landen Conseiller au Grand Conseil , à qui M. de Sorhouet avait adressé l'apologie du chancelier, dans une lettre précédente. Ce magistrat indigné repousse avec vigueur toutes les offres de son confrère; il réfute ses raisonnemens ; il démasque l'hypocrisie et du liéros et du panégyriste. Il trace d'un pinceau aussi rapide qu'énergique, le portrait et la vie du premier. C'est un Démosthène qui tonne ^ qui foudroie, qui écrase, qui pulvérise» Son éloquence fougueuse tranche merveilleusement avec le style ironique du reste de l'ouvrage , et forme un contraste où l'on reconnaît l'art d'un trèsgrand écrivain. L'adresse avec laquelle il a enchâssé dans cette Correspondance une multitude d'anecdotes^ amenées naturellement et sans le moindre effort, produit le double effet d'enrichir cette dissertation, et de couvrir d'un ridicule ineffaçable le chef et les suppôts de son système, ou plutôt de soulever contre eux l'indignation générale.
Au surplus, l'auteur continue à y ménager extrêmement M. le duc d'Aiguillon et tout ^n parti, comme s'il espérait qu'il dût un jour détruire celui de M. le chancelier. Il affecte même de rappeler plusieurs anecdotes qui tendraient à semer la division entre ces deux chefs. Quel qu^il soit, c'est Un homme très-bien instruit, qui a fouillé dans les secrets de la famille des Maupeou , au point d'en dévoiler qui ne peuvent être sus que de gens qui lui tiennent de très-près , ce qui fait soupçonner des
de Mairobert, qui passe aussi pour rëdai teur des Mémoires secrets : les éloges emphatiques prodigués ici à la Correspondance pourraient confirmer ces soupçons. Il est juste cependant de remarquer que cet article est extrait du Journal historique, — R.
35o MiMOIRES SECRETS.
magistrats du premier ordre, soit comme fabricateurs ^ soit comme instigateurs de Touvrage.
Dans le fait , on est dans la plus profonde ignorance n cet égard. lorsque la première partie de cet ouvrage parut, M. de Sorhouet assura qu'il en connaissait l'auteur, parce qu'il s^y trouvait des phrases entières qu'il avouait pour siennes, et dont un seul homme avait été participant. Il ajouta qu'il aurait la générosité de ne pas le nommer. Le courage avec lequel l'anonyme continue sa Correspondance f la suite qu'il annonce encore, doivent mettre en défaut les conjectures de ce magistrat, et prouvent qu'il s'est trompé.
1 5. — * Réflexions générales sur le système projeté par le Maire du palais pour changer la Constitution de VÉtat. Cette brochure a pour texte le paragraphe suivant :
ce Les actes des rois qui blessent directement les lois fondamentales de l'État sont nuls, et ne peuvent subsister par le défaut de pouvoir du législateur. Ces actes n'ont jamais subsisté qu'autant de temps que la violence a prévalu sur la justice. » Mémoire des Princes du sang présenté au roi en 1771.
On peut juger de l'écrit par celte phrase ; il mérite pourtant une discussion particulière.
17. — L'auteur d'un ouvrage qui a paru sur l'exposition des tableaux au Louvre, en 1769, sous le titre de : Lettre de M. Raphaël à M. Jérôme (i), et qui eut alors un succès prodigieux, se dispose à dire son avis, dans un nouvel écrit, sur l'exposition de cette année. Mais les peintres, qu'on peut appeler, autant que les poètes, g^^nus irritabile^ se donnent beaucoup de mouvemens pour
(i) V. 24 septembre 1769. — R.
SEPTEMBRE I77I. 35 î
prévenir cette censure, très-redoutable à leur amourpropre. Heureusement il a mis le sieur Cochin dans ses intérêts y en prévenant ce secrétaire de l'Académie de Peinture^ et en soumettant son manuscrit à sa décision ; en sorte qu'il espère que les obstacles seront levés sous peu.
19. — La critique, dont on a parlé, sur l'exposition du salon de cette année, a pour titre : Lettre de M. Raphaël le jeune y élève des écoles gratuites de dessin, nei^eu de feu AL Raphaély peintre de V Académie de Saint- Luc y à un de ses amis, architecte à Rome. L'auteur suppose que le suisse de la salle ayant entendu la nuit un graiid bruit, accourt pour voir ce que c'est ; mais qu'il est bien étonné de trouver les tableaux parlant et se chamaiU lant; qu'il dresse procès -verbal de tout, à telle fin que de raison. C'est dans ce cadre, aussi neuf que piquant, que l'auteur a enchâssé une critique d'autant plus amusante, qu'elle est plus vive par la tournure ingénieuse qu'il a choisie, et cependant moins injurieuse pour les artistes, par la supposition que la jalousie, dans la bouche d'un rival, affaiblit toujours les beautés, et grossit les défauts. D'ailleurs elle est moins directe, les personnages , rie se trouvant nommés qu'à l'explication du numéro, et comme du second bond. L'auteur n'a point employé de ces mots techniques et scientifiques qui n'éblouissent que les ignorans ; ses reproches étant fondés sur le bon sens et sur les principes les plus généraux et les plus reconnus, peuvent être appréciés par tout le monde; et s'il s'est interdit par-là ces observations fines qui ne peuvent partir que de l'amateur le plus éclairé, il s'est asservi aussi à une justesse plus grande, pour ne pas s'exposer à une réclamation dont le cri serait plus uni-
35a MEMOIRES SECRETS.
versel. Le style est simple , Tépigrainme y est amenée naturellement, les transitions ne sont pas toujours aussi piquantes et aussi heureuses qu'elles pourraient l'être ; mais la forme est neuve, et doit donner beaucoup de vogue à ce petit pamphlet. On ne doute pas qu'il ne soit arrêté incessamment y et qu'on ne se prévale de quelques plaisanteries mal interprétées pour intéresser le Gouvernement à sa suppression*
122. •— Ce qu'on avait prévu est arrivé : mademoiselle Lemaure s'est prodiguée si mal à propos et avec tant de facilité au Colysée , que le public s'en est rassasié , et qu elle a perdu toute la célébrité qu'elle avait acquise sur parole. La plupart des amateurs modernes ne l'ayant jamais entendue, elle ne fait plus aucune sensation, et les entrepreneurs de cet établissement seront obligés de réconduire.
sr3. -*- Les bruits accrédités depuis plusieurs mois que le sieur d'Éôn, ce fougueux personnage, si célèbre par ses écarts, n'est qu'une fille revêtue d'habits d'homme; là confiance qu'on a prise en Angleterre à cette rumeur, au point que les paris pour et contre se montent aujourd'hui à plus de cent mille livres sterling, ont réveillé à Paris l'attention sur cet homme singulier , et ceux qui ont étudié avec lui, et l'ont connu dans l'âge de l'adolescence , se sont rappelé tout ce qui pouvait Tavoriser ou détruire une telle conjecture , et voici ce qu'ils racontent :
Ils ne se rappellent pas, en effet, avoir jamais eu dans le cours de ses classes, et même hors du collège, aucune preuve testimoniale de sa virilité; ils n'ont aucune idée d'avoir jamais fait de partie de filles avec lui, de lui avoir connu aucune inclination à ce genre de plaisir, et de
lui avoir jamais vu de maîtresse. Cependant il a toujours eu la figure assez mâle ; il s'est livré aux exercices qui caractérisent le plus notre sexe ; il aimait surtout passionnément celui des armes, et s'y était perfectionné au point qu'il C3t devenu l'origine de sa fortune.
Ce garçon, né d'une fami'lle honnête, était commis dans les bureaux de l'intendance. On eut besoin alors de négocier avec la Russie; on était dans une sorte de brouillerie ou de froideur avec cette puissance ; on n'avait personne à cette cour. On imagina de chercher quelqu'un qui pût y aller sans caractère, y paraître sans être suspect, gagner la confiance du grand-duc, lui porter des paroles , être désavoué ou avoué au besoin. On savait que le grand-duc aimait beaucoup les spadassins. On s'informa si Ton pourrait trouver quelqu'un distingué dans le genre de l'escrime, qui y joignît quelques connaissances en politique. Le sieur d'Éon avait alors fait un livre sur les finances (i), sa passion pour les armes était publique. On le proposa au ministre des affaires étrangères; on l'agréa; il partit, il y a environ vingt ans; il réussit, se fit connaître, et de là son initiation aux négociations dont il a été chargé depuis.
ay. — Il passe pour constant que suivant le nouveau système du Conseil, de nous rendre plus heureux en ramenant insensiblement les siècles d'ignorance, il a été rendu un arrêt le 1 1 dé ce mois , qui ordonne qu'à l'avenir tous livres imprimés ou gravés, soit en français , soit en latin , reliés ou non reliés , vieux ou neufs , venant de l'étranger, paieront à l'entrée du royaume soixante
(x) Essai historique sur les différentes situations de la France, par rapport aux finances, sous le règne de Louis XI V et /a régence du duc d* Orléans, 1 754, 2 vol.in-ia. — R.