‹ Mémoires secrets de Bachaumont de 1762 à 1787Chapitre 46 sur 58 · TOM. III · texte numérisé non relu

TOM. III

354 MEMOIRES SfICRBTS.

livres par quintal. Il excepte cependant les manuscrits et livres imprimés en langue étrangère^ venant de l'étranger, qui continueront à jouir de Tex^mption générale de tous droits y ainsi que tous livres, soit manuscrits, soit imprimés, ou gravés en langue française, latine ou étrangère , lesquels continueront à jouir pareillement de ladite exception , tant à leur circulation dans les différentes provinces du royaume, qu'à leur sortie à l'étranger.

u8. — « Les Comédiens Italiens ont donné, il y a quelques jours , la première représentation d'une comédie en deux actes et en vers mêlée d'ariettes, intitulée le Baiser pris et rendu. Les paroles du sieur Anseaume ont paru si détestables que la musique (i), tout agréable qu'elle fût, n'a pu en faire disparaître le dégoût et la platitude. La pièce est tombée.

29. --^ Mademoiselle de L'Ëspinasse est une fille de qualité qui a des prétentions au bel esprit et à la philosophie. Elle tient, chess elle, une espèce de bureau lit- ^téraire, ou préside M. d'Alembert : l'abbé Arnaud, M. Suard, M. Gaillard, M. de La Harpe y dominent en second. Cela a donné lieu aux deux épigrammes suivantes. La première est contre M. d'Alembert, dont le vrai nom est Jean-le-Rond (a). Il faut savoir qu'il est membre de l'Académie des Sciences et de l'Académie Française.

Maître Le Rond très-loiirdemenl écrit, Maître Le Rond très-^Faussement raisonne:

( i) De Saint- Amant. — R.

(2) D'Alembert, fiU naturel de madame de Tencîn et de Louis Camus,

chevalier Destouches « commissaire provincial d'artillerie, mort le iz mars

179.6, fut exposé peu après sa naissance sur les marches de l'église de Saint-

Jean>le*Rond , près Notre-Dame. De là lui fut donué le prénom de Jean-Ie-

Rond. — R.

Ricin n'est plus olair pour quiconque le lit ; Il a pouilant une double couronne.

Maître Le Rond au Louvre approfondit L'art des calculs et juge le génie.

« Apprenez-moi , disais-je à son amie , Gomment cela? — Comment ! dit Aspasie , Savant léger et pesant bel esprit , N'a-t-il pas droit à cbaque Académie?»

La seconde roule sur la cabale faite par la même demoiselle y pour introduire à TAcadémie Française, au moyen du crédit qu'y a M. d'Alembert , l'abbé Arnaud , M. Gaillard ^ etc.

Le jour qu'Arnaud fut de l'Académie, La L'£spinasse , en riant du succès , Disait partout: « Grâce à mon industrie, , Voilà dëjà deux grands hommes de faits. A qui donner la place du génie A l'avenir? Il noua reste Suord, Bien lourd, bien froid, comme monsieur Gaillard; 1 Et quand enfin la noble compagnie ,

Par tant d'affronts sera bien endurcie Au déshonneur, il nous faudra peu d'art .Pour y glisser La Harpe et Mélanie. »

3o. — Le Fils naturel, de M. Diderot, ce dramç imprimé il y a vingt ans , et qvii fît beaucoup de bruit à sa naissance, par sa singularité, par les prétentions de son auteur, et par l'éclat avec lequel ses partisans le prônèrent, lui avait dès ce temps occasioné (}u désagrément. Le steur Frcron démontra les plagiats du philosophe encyclopédiste, et fit voir que cette pièce était de Gk)ldoni, fameux comique Italien. La représentation que les G)médiens Français en ont donnée, pour la première

356 MJÊMOIRES SECRETS.

fois, le 26 de ce mois^n'a pas été moins humiliante pour le sieur Diderot. Ce drame a paru d'une froideur iusoutenable, et a été à la veille de tomber à plusieurs reprises. Cependant il est annoncé pour dimanche 29 , mais avec beaucoup de corrections. Le moment n'était pas favorable pour Fauteur , et le ridicule qu'il vient de se donner tout récemment dans l'affaire des libraires contre le sieur Luneau (i), n'a pas peu contribué à mal disposer le public littéraire en faveur de sa pièce.

1*' Octobre. — VEbge de François de Salignac de La Motte-Fénélon , archeçéque-duc de Cambray-j par M. de La Harpe , qui a remporté le prix de l'Académie Française y en 177 1 , a été représenté à M. l'archevêque de Paris comme contenant des propositions très-répréhensibles. Ce prélat a fait examiner cet ouvrage attentivement, et convaincu d'une foule de traits irréligieux dont il est rempli , il en a porté ses plaintes au Conseil , dont est émané , le 2 1 septembre , un Arrêt , où il est dit à l'occasion de ce discours , et d'un autre qui avait aussi concouru et reçu les éloges de l'Académie , que Sa Majesté n'a pu voir sans mécontentement que des discours destinés à célébrer les vertus d'un archevêque distingué par son amour et par son zèle pour la religion , soient remplis de. traits capables d'altérer le respect dû à la religion même ; que dans le premier , l'auteur ne voit dans les vertus héroïques des saints qu'un pur enthousiasme, ouvrage de l'imagination; qu'il tente de les assimiler à l'aveuglement de l'erreur et aux emportemens de l'hérésie; quil cherche à flétrir la réputation d'un évêque (Bossuet) admiré pour ses talens; qu'il travestit son zèle pour la pureté du dogme en haine et en ja-

(i)V. 6 septembre 177 1. — R.

lousie y et qu'il blâme en lui une conduite justifiée par le jugement du souverain pontife^ et par l'approbation de l'Église universelle ; que dans le second discours, on déclame contre les engagemens sacrés de la religion ; on donne à ses dogmes le nom d'opinions, et Ton se dé-^ chaîne contre des opérations que les circonstances avaient, sous le règne précédent, fait juger nécessaires à l'intérêt de la religion et à la tranquillité de rÉtat.

£n conséquence, cet Arrêt supprime les deux discours; et afin de prévenir par la suite de pareils écarts , Sa Majesté ordonne que l'article VI du règlement fait en 1671, par l'Académie Française, à l'occasion des discours qui doivent concourir pour le prix d'éloquence, et qui porte qu'on n^en recevra aucun qui n'ait une approbation signée de deux docteurs de la Faculté de Paris, sera exécutée : fait défenses à l'Académie de s'écarter de cette règle , dans quelque cas et sous quelque prétexte que ce puisse être.

En outre, M. l'archevêque de Paris a nommé un comité de trois docteurs , savoir , MM. Le^Fèvre, Couture et Agnette , devant lesquels M. de La Harpe est obligé de comparaître. Là ^ il reçoit les diverses instructions qui peuvent tendre à rectifier son discours, qu'on éplucl^e phrase par phrase. L'auteur donne les explications qu'on désire , et les signe. Au moyen de cette docilité , il y a apparence que cet événement n'aura d'autre suite que celliB d'éloigner ce candidat de l'Académie pour quelque temp&

2. — * Le sieur Le Brun , secrétaire de M. le chancelier, à qui l'on attribue la plupart des discours dé ce chef de la magistrature , vient d'être nommé à- la place d'inspecteur des domaines^, vacante par la mort de

358 MÉMOIRES SSCRETS.

M. Frettot; U avait une charge de payeur des rentes qu'il cède à son frère.

7. — Le sieur Audinot , ci-devant acteur de l'Opéra- Comique , et qui , depuis la transfusion de cette troupe dans celle des Comédiens Italiens , s'est trouvé dans le cas' de s'évertuer par iui-méme , après avoir tenté diffé* rentes manières de faire valoir son talent j a formé d'à* bord un théâtre de marionnettes, auquel ayant ajouté un petit nain , propre au rôle d'arlequin , il a acquis une sorte de vogue et s'est porté à de plus hautes «ffitreprises. Il a fait bâtir un théâtre charmant j et «nfin s'est constitué directeur d'une troupe de petits enfans , auxquels il apprend à jouer la comédie, et qui, par leors grâces naïves, attirent ^ne infinité de monde. Deux auteurs disgraciés^ comme lui, du Théâtre Italien, MM. de Plein» chêne et Moline, se sont adonnés à lui faire des pièces. La liberté qu'ils ont crue propre à ce genre de spectacle leur a donné lieu d'y glisser beaucoup de polissonnisries. Les filles se sont portées en foule de ee côté4à, et beaucoup de libettins , d'oies , de freluquets avec elles. Ce monde en a attiré d'un autre genre. Les femmes de la cour , qui en cette qualité se croient au-dessus de tous les préjugés , n'ont pas dédaigné d'y paraître , et ce théâtre est la rage du jour. Il est encore plus fréquenté que Nicolet dans le temps de son singe (1).

Les amateurs du théâtre sont enchantés de cette fureur, en ce qu'ils espèrent que la troupe des ^ifiins d'Audinot fera une espèce de séminaire oîi se formeront des sujets d'autant meilleurs , qu'ils annoncent déjà des dispositions décidées et donne^nt les plus grandes espérances; mais les partisans des mceurs gémissent sincè*

(i) V. a3 février 1767. — R,

OCTOBRE 177t. 359

remenl sur cette invention^ qui va les corrompre, et qui, par la licence introduite sur cette scène, en forme autant uàe école de libertinage que de talent dramatiques.

9. •— * On vient d'Imprimer un recueil de cent quarante-une pages in-ia , contenant les Réclamations des BailUageSj Sièges présidiaux^ Élections et Cours des Aides de pronnoe^ contre les Édits de décembre 1770 , janvier, février et avril 1771 • Comme tout n'est pas encore compris dans cet ouvrage , on annonce 4ine suite.

10. — Pour bien entendre la plaisanterie suivante ^ il faut savoir que M. l'abbé Terray avait depuis longtemps une maîtresse, nommée la baronne de La Garde. Cette femme, abusant de son crédit auprès du contrôleur-général , ou même , à ce qu'on croit , de coticert avec lui, rançonnait sans pitié et à un taux exo]4)itant tous ceux qui avaient recours à elle pour obtenir quelque grâce , ou même quelque justice de son amant. Cette dame ayant cependant commis des vexations trop criantes et qui compromettaient le ministre , il a été obligé de s'en séparer et de la chasser. Comme le rôle qu'elle jouait sous M. l'abbé Terray .est cçlui que fait depuis long^ temps madame die Langeac sous le duc de La Vrillière , et que tôt ou tard celle-ci est menacée du même sort, au moment de l'expulsion de sa camarade, des persifleurs lui ont fait une pasquinade , doM elle est furieuse. Sa-^ chant qu'elle n'était point chez elle, ils sont venus successivement faire écrire toute la cour à sa porte , ainsi qu'il est d'usage quand il arrive à quelqu'un un événe* ment qui exige un compliment de condoléance ou de félicitation.

I a; — Le sieur Darigrand est mort, il y a quelque

36o , MEMOIRES SECRETS.

temps. C'était un avocat célèbre par un livre qu'il fit en 17.63, intitulé : V Anti-financier y où Relei^é de quelques-unes des mahersations dont se rendent journeU lement coupables lis fermiers-généraux j et des vexations qu'ils commettent dans les proi^inces. Sa brochure, précédée d'une Épître au Parlement de France , fut trèsrecherchée dans le temps. On en fit des perquisitions sévères, et l'auteur fut mis à la Bastille. Outre la persécution que lui suscitèrent les trâitans à cette occasion , son système de l'unité des Parlemens, établi par son Épître, parut encore plus attentatoire dans un simple particulier. L'auteur ayant été dans W emplois subalternes des Aides , et ce qu'on appelle rat-^e^cave , avait connu par lui-même tous les abus de l'administration dont il faisait partie. Les fermiers-généraux ne Tavancèrent pas comme il l'aurait désiré et comme son mérite l'exigeait; il prit le parti de profiter des connaissances qu'il avait acquises dans l'art de la maltôte , pour se venger et se rendre redoutable à ses anciens maîtres , en se faisant avocat et en se livrant particulièrement au barreau de la Cour des Aides, où il se chargeait de toutes les affaires contre eux. Son livre fit d'autant plus de peine aux fermiers-généraux , qu'il appuyait ses raisonnemens de faits qui, quoique succincts, justifiaient pleinement ses déclamations contre eux. Du reste , il était écrit durement ; mais il y avait des endroits sublimes , et le résultat tendait à l'impôt unique , le grand problème à résoudre par les politiques en bursalité. Depuis sa sortie de la Bastille , l'orateur déploya une éloquence encore plus fougueuse contre ses irréconciliables ennemis. Ceux-ci tentèrent en vain de le séduire par tes offres les plus éblouissantes; il resta inflexible, et il n'a

suspendu ses combats que par la destruction de la Cour des Aides.

i3. — * Le sieur Marin ne pouvant , malgré sa bonne volonté, conserver la place de secrétaire-général de la librairie avec celle de rédacteur et directeur de la Gazette de France^ a été obligé de renoncer à la première. Elle a été donâée au sieur Le Tourneur, le noir traducteur d(BS tristes Nuits da docteur Toung, C'est M. le chancelier qui a conféré cette place. M. de Sartine , chef de la librairie, dont cet homme de confiance doit être le bras droit, est très-piqué qu'on lui ait ôté la liberté de mettre en ce poste quelqu'un qui liii convînt.

] 5. — La suspension de l'introduction de la Gazette dUtrecht n'a été que très-courte, ainsi qu'on Tavait annoncé ; elle reparaît en cette capitale depuis la fin- du mois dernier.

Le Courrier du Bas^Rhin ou Gazette de Clèi^es ne parait plus en cette capitale depuis le dimanche j 3 , que l'ordinaire a manqué : on ne sait pas encore au juste les motifs de cette exclusion.

16. — M. l'archevêque de Paris a fait ses plaintes à M. le lieutenant^général de police sur le nouveau spectacle d'Audinot, dont on a parlé. Le Triomphe de V Amour et de V Amitié^ qui attire tant de monde, n'est autre chose que l'opéra A^Alceste réduit et proportionné à ce théâtre. Comme il y a un grand- prêtre fet un chœur de prêtres , que l'habillement de ceux-ci ressemble aux aubes des nôtres, on a fait entendre au , prélat que c'était tourner en dérision les ministres de notre religion augusjte; ce qui a donné lieu à sa lettre. Sur quoi le sieur Audinot représente à la police que sur tous les théâtres on a vu des prêtres et , des sacrifices;

3(ia MEMOIRES SECRETS.

qu'à rOpéra cela se pratique tous les jours; qu'on ne représente point Athalie à la Comédie Française^ que toute la pompe des aiuÂennes cérémonies judaïques n'y soit développée. M. de Sartine n'a encore rien prononcé, et la pièce se continue.

17. ^^ Le sieur Marin a pour adjoint à la rédaction de la Gazette de Frcmœ^ ^ à la direction de la manutention des fonds, M. Collet , ancien secrétaire du cabinet de feu madame llnfante, duchesse de Parme ^ chevalier de l'Ordre du roi. C'est un homme de lettres, connu par une pièce en un acte, jouée à la Comédie Française en 1757, intitulée f/fe déserte.

f 9.«*- Le discours censuré par l'Arrêt du Conseil {\) l'enouveile les regrets des Académiciens , qui sont très^ humiliés de cet événement. Ceux qui ne sont point de la cabale encyclopédique hii imputent cette disgrâce. Ils lui reprochent d'avoir voulu , à quelque prix que ce fut , couronner M. de La Harpe , qui n'avait pas fait le meilleur Éloge de Fénélorij mais qui avait plu à ces Messieurs par la liberté de sa façon de penser et la hardiesse de ses assertions. M. Duclos est celui qu'on trouve le plus répréhensible dans tout ceci. La fureur qu'a cet homme remuant de se mêler de tout et d'innover partout, lui fit annoncer, en 1 768 , à l'occasion de Y Éloge de Molière proposé , que l'on se passerait de l'approbation des deux docteurs de Sorbonne, toujours exigée jusque-là. Il est vrai que le sujet semblait peu digne de la gravité des théologiens, mais c'était à eux à se refuser à cette censure , s'ils ne la jugeaient pas de leur ressort ^ et non à l'académie à s'y soustraire.

^ Cet événement ne contribue pas p^i à accréditer le

(i) V. i" octobre 1771. — R.

sentiment de ceux qui pensent que le système du Gouv^nement actuel est d'étendre le despotisme jusque sur les esprits 9 en nous i*epldngeant doucement dans les heureuses ténèbres dont nous sommes sortis pour notre mallieup. Voilà différentes mortifications données à l'Acadéniie, bien propres à matter l'amour-propi'e des beaux esprits, taudis qu'on prend d'autres moyens plus efficaces pour les décourager et les faire se tourner vers d'autres objets que les lettres.

20» — • ConsuUcUion pour Simon Sommer, par M* Linguet. Simon Sommer, charpentier à Landau , s'est marié au mois de mai 1761, à Elisabeth Ultine^ fille du village d'Obersbach. Ce malheureux , quoique âg^ de vingt-deux ans seulement et d'une figure agréable , fut six mois à éprouver des refus de la part de sa moitié , jeune et jolie , avant de pouvoir jouir de ses droits. A peine eulnelle consenti à devenir la femme de son mari, qu'elle parut vouloir être celle de tout le monde. Au bout de trois ans d'une vie scandaleuse , elle s'attacha à un sergent du ré^ giment de Lodhman , suisse , avec qui elle a déserté. Tous deux se sont retirés en Prusse ; on est en état de prouver ' qu'ils y ont contracté un mariage en forme. Sommer n'a conservé du sien qu'un enfant. Il n'a que trente-un ans : il €st vigoureux; que doit-il faire? Sera-t-il réduit à maudire le reste de sa vie les présens de la nature? ou cherchera -t -il dans le libertinage des ressources que permet la politique , mais que lia religion défend ? En un mot, placé entre le crime et le désespoir, comment se dérd[>era-t-il à cette cruelle alternative?

Le consultant ci le des États oii le divorce est permis : il s'appuie de différons passages de l'Écriture qui sont favorables à sa demande : il péfute » il commente ^

364 MEMOIRES SECAETS.

il interprète ceux qui lui sont contraires : il a recours aux Pères de l'Église , d'où il tire aussi des autorités : il prétend que dès conciles mêmes on peut inférer des inductions lumineuses sur cette question , et il trouve les décisions de quelques-uns absolument concluantes pour lui. Il continue par établir que le divorce n'est contraire ni à la loi des Juifs , ni à ceHe du christianisme; qu'il ne choque ni \ Ancien ni le Noiweau Testament; que la primitive Église n'a jamais balancé à permettre les dissolutions des mauvais mariages y et que la politique a été d'accord avec elle sur cet objet; que jusqu'au dixième siècle, la même façon de penser s'est perpétuée chez xtous les législateurs catholiques. Il finit par les raisons qui doivent autoriser le divorce , la meilleure manière de ' le supprimer étant de le permettre.

Tel est le résumé du Mémoire du prétendu charpentier, qui n'est qu'un extrait du Cri de r honnête homme (i), ouvrage publié il y a environ deux ans et demi, et composé par le premier magistrat d'une ville de province du second ordre, qui, obligé de se séparer de sa femme, à cause de ses débordemens , fit beaucoup de recherches sur cette matière , et en fit part au public dans le temps.

122. — * On a parlé beaucoup dans le public du portrait en pied de Charles P% roi d'Angteterre, par Vandyck y acheté , il y a quelques mois , vingt mille livres par madame la comte'iSse Du Barry. Cette dame l'a placé dans son appartement auprès de celui du roi, et il paraît que ce n'est pas sans dessein. On assure que toutes les fois que Sa Majesté, revenant à son caractère de bonté naturelle, semble fatiguée de sa colère et se tourner vers la clémence , elle lui représente l'exemple de l'in-

(i) V. la mars 1769. — R.

fortuné monarque ; elle lui fait entendre que peut-être ses-Parlcmens se seraient-ils portés à un attentat de cefte espèce, si M. le chancelier ne lui avait fait entrevoir leurs complots insensés et criminels , et ne les avait arrêtés avant qu'ils fussent montés au degré de noirceur et de scélératesse où ils auraient pu parvenir. Quelque absurde, quelque atroce que soit l'imputation^ elle renflamme le prince pour le moment, et c'est du pied de ce tableau que partent les foudres destructeurs qui vont frapper la magistrature et la pulvériser dans les extrémités les plus reculées du royaume.

On sent parfaitement qu'une calomnie aussi atroce , aussi réfléchie , aussi combinée, ne peut partir du cœur, tendre et ingénu de madame la comtesse Du Barry , et que les alarmes qu'elle donne au roi lui sont inspirées à elle-même par des conseillers d'une politique aussi adroite qu'infernale. Cette anecdote, justifiée par les événemens , est attestée par des courtisans dont le témoignage est d'un grand poids. ^

24* — Mademoiselle de Bourbon, fille du prince de Gondé j et dans l'enfance encore , a un goût singulier pour la tnaçonnerie. Elle est à Vanvres, où le prince son père faisait faire quelques bâtimens et réparer le château (i). Elle se fait affubler" d'un sarreau de toile; elle met de mauvais gants, et^ dans cet accoutrement, elle porte le mortier, elle manie la gâche , et se plaît à faire l'office de manœuvre. C'est ce qui a donné lieu aux vers suivans :

D'un enfant l'inslinct malfaisant Trop sou\K^nt le porte à détruire,

(i) Le château de Yanvres appartient aujourd'hui au collège de Louis-le- Graod. — R.

366 MEMOIRES SBGRBTS.

Princesse, ton goût, en naissant.

Est d'élever et de produire.

Un palais , dans tes nobles jeu^ , Réparc de tes mains fragiles , Nons rappelle ces temps heureux Où les dieux bâtissaient des villes.

A leur, exemple , tes loisirs Nous annoncent ta bienfaisance ; Mais le temps. vient où ton enfance S^occupera d^autres plaisirs.

Quand Jupiter eut faille monde , Ce ne fut pour ainsi rester :

Du sein de sa bonté Kconde .

L'homme soctit pour l'habiter.

Ce n'est le tout, de tes ancêtres De réparer les vieux châteaux :

Pour les remplir il faut des maîtres : « Bourbon , voilà tes vtm travaux !

a5. -«^ Le sieer Loyseau de Mauléon , avocat , qui s'était fait une sorte de réputation par des Mémoires écrits avec beaucoup d'appareil y et toujours dans des causes extrêmement intéressantes y telles que celles des Calas et de mademoiselle Le Monnier, vient de mourir très -jeune eneore et d'une maladie de langueur ^ dans laquelle l'avait plongé une passion très- vive pour une femme qui n'y avait pas répondu. Il avait quitté le barreau depuis quelque temps. Il avait obtenu une commission de Maître des Comptes à la Chambre de Nancy, et acheté la charge de Procureur général de M. le comte de Provence. C'était le fils d'un laquais parvenu , et qui

OCTOBRE 177t. 367-

avait acquis de la foitune. Cet avocat ^ et son frère , aujourd'hui fermier-général , s'étant mis dans la tête de s'illustrer y avaient obtenu des lettres de réhabilitation , par lesquelles ils descendaient de l'ancienne famille de Loyseau. Au surplus , celui-ci' avait fait sa profession très-noblement. Uniquement curieux de gloire , il ne se chargeait que de causes célèbres , et presque toujours gratuitement : en outre , comme il était peu foncé dans la jurisprudence , il s'attachait surtout à celles qui ^ par leur tournure romanesque , prêtaient à l'imagination, et se décidaient plus au tribunal du cœur qu'à celui de l'esprit , plus par le jeu des passions que par la force des raisondemens et des autorités.

26. -^ Voici lé temps qui approche où l'Académie Française doit procéder à l'élection du successeur de M. le comte de Clermont. Beaucoup de candidats, suivant l'usage , sont sur les rangs ; mais depuis l'aventure du sieur de La Harpe , le sieur Lemière augmeute ses prétentions. Il disait l'autre jour dans une société ^ avec une emphase poétique, que sa tragédie Xl^^rpermnestre^ la seule qui ait réussi > lui donnerait l'entrée ; que son trident de Neptune (i) lui ouvrirait le passage, et qu'en-< fin les vers de son poëme de la Peinture le pousseraient par le c... « — On a donc toujours eu raison de dire, re-. prit en ce moment avec vivacité l'abbé Delille , traduc-* teur des Géorgiques, et aussi aspirant, que tes vera

étaient des b de vers.» Cette saillie, peu décente dans

la bouche d'un abbé , et exprimée en termes grossiers , parut extrêmement heureuse pour la critique fine et ju-% dicieuse , et fit beaucoup rire par sa tournure grivoise^

(i) Alliuion à un assez beau vers d'une de ses pièces couronnées : tiC trident de Neptune est le scepti-c du monde.

*^«. Madame la comtesse Du Barry commence à

manifester de plus en plus la protection éclatante dont elle veut honorer les arts , par son influence sur tout ce qui y a quelque rapport. On annonce que c'est elle aujourd'hui qui veut se mêler de la Comédie Française , et qu'elle -daignera entrer dans tous les détails des divers projets, en sorte que les gentilshommes de la chambre ne seront qu'en sous-ordre avec elle.

2Q. Extrait et une lettre de Fontainebleau du ^^^ octobre 1771. a La comédie de r Ami de la maison^ exécutée pour la première fois, hier samedi , sur le théâtre de la cour,- n a pas eu le succès qu'on s'en promettait. C'est un opéra comique en trois actes et en vers libres , mêlé d'ariettes. Le principal personnage est une espèce de Tartufe, qui, sous le masque de la philosophie, s'étant impatronisé dans une maison , subjugue la maîtresse, et profite de cet enthousiasme pour séduire la fille, dont il est l'instituteur, supplanter uji amant convenable et bien assorti , et l'épouser. Heureusement celle-ci , quoique novice , plus fine que lui , lui suggère une démarche qui le décèle et manifeste ses vrais sentimens. Il se voit berné ; et, pour se tirer adroitement et avec honnêteté du mauvais pas où il s'est engagé, il travaille lui-même à réunir les deux amans, qu'il voulait séparer d'abord, et fait tourner à leur profit la confiance que la mère conserve en lui jusqu'au bout,

ff Ce caractère principal, peu neuf et assez froid, glace le reste de la pièce , où l'on distingue pourtant deux ou trois morceaux charmans, une scène assez gaie et bien filée, enfin un dénouement adroit et ingénieux, quoique

peu naturel.

tf Quant à la tausique, tout en a paru de la meilleure

composition. L^ouverture a produit un grand efFet : on a été vivement ému de plusieurs adagio très- tendres, mais qui , trop répétés, ont dégénéré en monotonie. Tel est le jugement de la cour, communément en contradiction avec celui de la ville*

a Le sieur Marmontel, de TAcadémie Française, auteur des paroles, était présent, l'épaule haute, le sourcil élevé, la bouche béante. Il semblait prêt à dévorer l'acteur qui eût bronché dans son rôle. On a été surpris de la prétention qu'annonçait sur une pareille misère ce poète devenu philosophe^ et se livrant actuellement à l'instruction la plus sublime du genre humain.

(( L'activité du sieur Grétry, auteur de la musique, se distinguait par des attitudes plus vives et plus variées. Il battait la mesure , et tout le désordre de sa personne caractérisait l'intérêt qu'il prenait à la chose. Son amourpropre a paru mieux fondé , d'autant que le succès de ces jolis riens est du, presque toujours^ uniquement au musicien. »

3o. — Le sieur De Monville ,, financier très-renommé par son luxe et par ses prodigalités, ne l'est pas moins par son adresse à tous les exercices du corps. Il s'est exercé depuis quelque temps à tirer de l'arc, à la manière des sauvages, et à chasser avec des flèches. Il s'y est perfectionné au point de faire les gageures les plus fortes. M. le duc de Chartres lui ayant fait l'honneur de parier contre lui qu'il ne tuerait pas en dix coups un faisan au vol, le jour de l'expérience a été indiqué, la semaine dernière , au bois de Boulogne , à la Muette. Un grand concours de spectateurs s'y est rendu, et, du premier coup, le chasseur a percé l'oiseau; il a manqué les neuf autres coups.

ToM. III. 24

3f . — On parle.beaucoup d'une comédie que répètent aujourd'hui les Italiens, dont la musique est de la composition du petit d'Arcy, jeune homme de onze ans^ qui a déjà déployé ses talens au concert spirituel, où il a exécuté sur le clavecin différentes pièces de sa façon avec Tindulgence du public.

i" Novembre. — * M. le vicomte d'Aubusson, enflammé d'un enthousiasme patriotique , pareil à celui de M. le comte de Lauraguais , a fait un mémoire sur la révolution du Gouvernement actuel^ dans lequel il s'explique avec autant de force que de liberté (i). L'atteinte portée aux propriétés est le principal objet de ses réclamations. Il a fait imprimer son ouvrage et il l'a envoyé aux ministres, aux princes, aux grands du royaume^ et à ses amis. Il ne se vend point. M. le lieutenant-général de police a écrit à ce seigneur^ et, au lieu de le mander très-poliment, comme il s'en est arrogé le droit vis-à-vis des particuliers et -même des magistrats démis, il lui a demandé l'heure oii il pourrait le voir. M. le vicomte d'Aubusson lui a répondu que, sachant les occupations importantes dont un magistrat comme lui était chargé, il ne voulait point lui faire perdre des momens aussi précieux , qu'il aurait l'honneur de l'aller voir à une heure indiquée. Le sujet de cette conversation était le mémoire en question , dont M. de Sartine avait discuté le fonds et la forme. Quant au fonds, l'auteur a répondu que c'était sa façon de penser, et qu'il ne croyait pas devoir la dissimuler; par rapport à la forme, c'est-à-dire à l'impression, il a répliqué qu'il n'ignorait pas les défenses de faire imprimer sans permission , mais qu'elles ne concernaient que les libraires ou autres gens qui vendaient

(i) V. 4 novembre 177 1. — R.

leurs ouvrages ; que la manière, le lieu et les coopérateurs de cette impression étaient son secret^ et il l'a prié de trouver bon qu'il ne lui en donnât aucune connaissance. Ainsi a fini cette entrevue y dont M. le lieutenantgénéral de police a sans doute rendu compte au mi* nistre, et qui n'a produit encore aucun effet.

2. — * M. le duc d'Aiguillon écarte insensiblement de son département tous ceux qui passaient pour créatures de M. le duc de Choiseul, ou que leiir attachement connu à son prédécesseur lui rend suspects. C'est par ce motif qu'on assure que M. de Rulhières vient de peindre sa place et la pension qu'il avait sur les Affaires Etrangères. Cet homme de lettres, connu par des pièces de poésie^ l'est surtout par une histoire qu'il a écrite de la dernière révolution de Russie, dont il a été témoin oculaire, comme secrétaire d'ambassade alors résident en cette cour^ Cet ouvrage, encore manuscrit, est, au gré de tous les connaisseurs qui en ont entendu la lecture , digne d'être comparé aux plus beaux morceaux de Salluste et de Tacite. M. le duc de Choiseul, qui connaissait tout le prix de l'écrivain , avait jugé à propos de l'attacher à son ministère , comme un homme de talens très-distingué dans cette partie.

Ou prétend que l'impératrice des Russies a fait faire à M. de Rulhières les offres les plus séduisantes pour l'engager à se dessaisir de son manuscrit, mais qu'il a répondu à cette souveraine qu'il lui était impossible de la satisfaire^ le double de son histoire se trouvant entre les mains d'un ami dont il ne pouvait le retirer. Il a , du reste , assuré Sa Majesté Impériale que son ouvrage ne verrait jamais le jour de l'impression du vivant de l'auteur (i).

(1) Rulhières tint parole, ^ts Anecdotes sur la l'évolution de Russie, en l'année 1762 , ne parurent qu'en 1797 , six ans après sa mort. — R.

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