lies spectacles de mademoiselle Guimard, qu'on
avait dit (i) être discontinues par la retraite d'un amant distingué qui ne subvenait plus aux frais considérables de ces fêtes , ont repris depuis quelque temps, et se continuent avec autant de succès que d'affluence. On n'y joue communément que de petits drames faits exprès pour le lieu. Quelques auteurs se sont voués à Tamusement de cette nymphe, et ioute la musique qui s'y exécute-est de M. de La Borde, Ce sont les camarades des deux sexes de mademoiselle Guimard qui la secondent dans les représentations où elle se prodigue elle-même avec beaucoup de complaisance. On sait qu'elle a une très-vilaine voix ; mais elle a dans son jeu une minaiiderie qui plaît à ses partisans , et qui pourrait passer pour du natpr^l par la grande habitude oîi elle est de s y exercer. Il paraît que de tous les petits ouvrages composés pour ce théâtre, la Tête à perruque (2) est celui qui remporte la palme au gré des connaisseurs. Du reste QP n'entre que par billets; et cest ordinairement le rendez-vous des plus jolies filles de Paris et des plus aimables libertins. Il y a des loges grillées pour les honnêtes femmes, pour les gens d'église, et les personnages graves qui craignent de se commettre parmi cette multitude de folles et d'étourdis.
20. — On parle beaucoup d'un bon mot de Madame à Préville, le Comédien, le jour où cette princesse fut che^ madame la duchesse de Mazarin , avec les autres dames de France , vpir une représentation de la Partie de chasse d*Henri IV. Il faut savoir qu'un devoir et un privilège des Comédiens est de porter le flambeau devant les princes, lorsqu'ils vont au spectacle, de la salle jus-
(1) V. 9 juillet 1 769. — R.
(a) De Collé. — R.
qu à leur carrosse <hi à Fendroit où ils vont; il faut savoir encore flue Prévîjlei avîiit fait le rôle de Michau dans la Partie de chasse (ï Henri IV^ et Michau est le paysan chez lequel œ prince arrive incognito , et est fêté avec tant de cordialité. Pré vilie donc, après avoir représente le rôle de Michau , éclairant Madame pour pa*sser de la salle.de spectacle au salpn, elle lui dît : «Il était très« convençible qu'après avpir reçu^aussi bien le grand-père vous éclairassiez la petite-fille, »
23. — Des plaisans qui ne manquent jamais dans ce pay^-ci, et qui ^saisissent toujours 1 a-propos, ont fait le couplet de chanspn sîuivant à Ipccasion des circonstances. Les ^ns intelligens e^n concevront facilement toiut le seK Il est snr l'air : Fii^e le vin, vii^e V amour.
Vive le roi ! Vive l'amour î Que ce refrain soit nuit et jour Ma devise la plus chérie I En vain les serpens de l'envie Sifflent autour de mes rideaux, L*amour lui-même assure mon repos, £t dans ses bras je la défie.
%l\. •— sLe salon de cette année a essuyé beaucoup de critiques, et les mérite ; mais la plus cruelle, la plus honnête et la plus simple est celle qu'un plaisant a répandue sous le titre suivant : Lettre sur les peintures , gravures et sculptures qui ont été exposées cette année au Lom^re^ par M. Raphaël , peintre de l'Académie, de Saint^Luc , entrepreneur -général des enseignes de la ville, faubourgs et banlieue de Paris, à M. Jérôme, son ami, râpeur de tabac et riboteur (i). Dans cette IjCttre', qui
(i) Farit, Malain, 1769, m-S». — R.
annonce autant de goût que de connaissances , l'auteur a eu soin d'éviter tout ce qui pourrait déceler Tamateur ou l'homme de l'art ; il ne se sert que d'expressions générales ^ de termes ordinaires pour exprimer ses jugemens d'une grande justesse^ d'une vérité parfaite, et quelque-, fois de la plus grande finesse ; mais surtout appuyés sur ce sentiment intime , sur ce bon sens qui se font entendre au vulgaire grossier comme aux virtuoses consommés. Le tout est assaisonné d'une gaieté , d'un atticisme très* propres à faire passer tout le piquant de la censure. On ne doute pas que messieurs de l'Académie , très-sensibles en général à toute critique , ne soient vivement affectés de celle^i. Elle leur fera d'autant plus de peine , que le Gouvernement , jusqu'ici très-attentif à empêcher de répandre tout ce qui pouvait offenser l'amour-propre de ces messieurs j parait avoir approuvé cette brochure qui se vend publiquement et avec permission. Peut-être dans l'engourdissement général des talens a-ton cru nécessaire de leur donner ce coup d'aiguillon , toujours propre à ranimer le génie j et qui ne décourage que l'homme médiocre.
27.-^ Les Italiens donnent depuis peu (i) une parade intitulée le Tableau parlant; les paroles sont d'Anseaume^ et la musique de M. Grétry. Ija pièce a réussi. Elle est plaisante, parfois graveleuse; l'éventail y est d'un grand secours aux femmes. La musique en est excellente. En général ce genre plaît plus à ce théâtre , et y est mieux adapté que Théroïque sur lequel on a voulu le monter depuis quelque temps.-
29. — La plaisanterie de Raphaël à Jérôme fait grand bruit y et l'on cherche à en découvrir l'auteur qui garde
(i) La première représentation eut lieu le »o septembre 1769. — R.
l'anonyme. On attribue ce pamphlet à plusieurs hommes de lettres, comme Tabbé de Yoisenon, M. Diderot, M. d'Alembert , M. Marmontel. Ce dernier est le plus soupçonné, parce qu^il est le plus connaisseur des quatre en pareille matière; qu'il est d'ailleurs fort caustique, et que le style est plus dans sa manière que dans celle des autres.
3o. — - M. Tabbë Morellet , dont on attendait depuis long-temps la réplique, vient de la faire paraître ; elle a pour litre : Examen de la réponse de M. JV^** au Mé^ moire de M. l'abbé Morellet sur la Compagnie des Indes j par l'auteur du Mémoire. C'est un in-4* de cent cinquante pages : on y retrouve le même esprit de paradoxe qu'on a remarqué dans le Mémoire: un homme décidé à nier tout Ce qui est contre lui, même les faits les plus avérés, et à mettre en avant tout ce qui peut favoriser sa cause, même les raisonnemens les plus démentis par l'expéri^ice. Au reste il a beau jeu.
3 Octobre.— -Les Comédiens Français ont donné hier la première représentation ilHamlet^ tragédie en cinq actes^ tirée du théâtre anglais. Ce sujet avait fait jusqu'ici le désespoir de nos plus grands maîtres, qui avaient vainement tenté de l'adapter à notre théâtre et de le circonscrire dans nos règles dramatiques. Quelques - uns , comme M. de Voltaire (i), s'étaient contentés d'en prendre les beautés de détail et de les transporter dans leurs pièces. M. Ducis s'est approprié cette carcasse et en a formé un drame régulier, mais qui , dénué de ces endroits neufs et terribles , dont on s'était emparé avant lui, n'a plus été qu'une tragédie ordinaire, dans laquelle
(i) Nous ne croyons pas qiie Voltaire ait jamais rien emprunté à VHamlet de Shak^peare : peut-élfe a-t-ou voulu parler à^Othelio. — R.
ToM. IlL 4
/ 5o MÉMOIRES SECRETS.
rautôur, ayant perdu tout le mérite de rinvention , se trouve réduit à quelques beaux vers, à des morceaux particuliers el n'offre qu'un ensemble médiocre. Le sieur Mole, qui a fait le rôle dUamlet, a excité une vive sensation par la chaleur de son jeu.
4. — L'Académie royale de Musique a remis hier l'acte de Psyché^ dont les paroles sont de M. l'abbé de Voisenon et la musique de M. de Mondonville. Ce petit drame, où mademoiselle Arnould déploie tant de grâces, a reçu encore un nouveau mérite du jeu de cette actrice inimitable. £lle n'avait pas joué depuis long* temps, on avait craint de la perdre, et Ton ne se flattait de la revoir que sur le nouveau théâtre. Elle a voulu se remettre un peu au courant avant de tenter déplus grands rôles. Elle a été reçue avec des transports indicibles. On a trouvé sa voix plus soutenue et non moins séduisante : ses attitudes, toujours belles et pleines d'intérêt, ont ému Tame des spectateurs et l'ont vivement passionnée. Elle a été très-bien secondée par mademoiselle Rosalie, qui avait fait le rôle de l'Amour. Cette dernière se perfectionne de plus en plus dans son jeu naïf, gai et piquant en même
temps.
Q. — L'admiration qu'a excitée au salon le portrait en pied du roi de Prusse, a fait fermenter les beaux esprits ; plusieurs ont fait des vers à ce sujet. Voici un quatrain composé par M. Bacon, qu'on trouve le plus juste et le moins indigne de ce grand roi.
Si ce roi conquérant, fameux par mille exploits, Apprit à ses sujets le grand art de la guerre , En pi'tnce> en philosophe , il leur dicta ses lois : Régner , c'est éclairer la terre.