II. — Madame Denis , nièce de M. de Voltaire , dont
. OCTOBBE 1769. 5l
la sëparation d'avec ce cher oncle avAÎt occasioué taot de mauvais propos et de conjectures sinistres qui n'ont jamais été bien édaircies j vient de partir ces jours «ci pour se réunir à lui , let ce retour va sans doute égayer la retraite du philosophe de Ferney, qui com^ niençait à avoir beaucoup d'humeur et à broyer bien du noir. Les curieux trouveront de nouveau une femme aimable , qui fera les honneurs du château i et attirera les étran^rs effarouchés par les caprices d'un vieillard isolé. On sait que M. de Voltaire y malgré son ard^ir pour la célébrité , ne daignait pas toujours se montrer aux amateurs, qui, en faisant ce voyage, risquaient de revenir çans l'avoir vu.
|2». — -* M. Le Mière vient de noua donner son poëme de la Peinture f annoncé depuis long-temps, qu'il avait déjà lu dans une assemblée publique de l'Académie de ce genre et qui avait reçu pour lors beaucoup d'applaudissemens, ainsi que dans différentes coteries particulières, oîi l'auteur l'avait récité. - Tous ces éloges prématurés se sont évanouis à l'impression. Il est de beaucoup inférieur aux poèmes latins de Dufresnoy et de l'abbé de Marsy; il est plus didactique, plus dur, plus obscur, que celui de M. Watelet ( i ), et à quelques morceaux près , en petit nombre, inintelligible d'un bout à l'autre. C'est un fatras de vers empruntés et d'expressions disparates, dont il a revêtu des préceptes arides , sans enchaînement et sans progression. Il paraît dans la préface , ^ussi barbarement écrite que le poème, que l'auteur a senti toutes les difficultés de son entreprise; mais qu'il s^cst cru capable de les surmonter : et c'est en quoi îA s'est
(i) Vjért <ie peindre , poëme. Paris, 1760, iii-4'' el in*8®. — R.
52 MÉMOIRES SECHETS.
trompé: Nous avons sur le même sujet une esquisse (i) peu connue de M. le baron de Sainl-Julien , qui est infi* urmcnt meilleure^ pleine d'harmonie ^ d'images nobles et naturelles : elle fait regretter que cet auteur n'ait pas traité plus en grand et plus en détail cette matière.
On sait aussi que feu M. le marquis de Choiseul , capitaine des vaisseaux du roi et doué du talent aimable de la poésie, a laissé manuscrit un poème de la Pein^ ture très-estimé des amateurs qui l'ont lu , et infiniment préférable à tout ce qui a été composé en pareil genre.
ï3. — Idée singulière d'un bon citoyen concernant les fêtes publiques qiion se propose de donner à Paris^ et à la cour , Vannée prochaine , pour le mariage de Monseigneur le Dauphin. Tel est le titre d'une feuille manuscrite , qui coui*t dans le monde et qui est vraiment originale. L'auteur distribue d'abord son projet de fêtes publiques en quatre parties : i° repas; a" spectacles; S*" feuK d'artifice, illuminations; 4"" bals. Il sous-, divise chacune de ces parties en différens articles, qu'il détaille dans la plus grande étendue, avec une évaluation des dépenses dont il forme vme récapitulation générale, par laquelle ce devis complet monte à un capital de vingt millions. Il ajoute : ce Je propose de ne rien faire de tout cela, mais de remettre ces vingt millions sur les impôts de l'année et surtout sur la taille. C'est ainsi qu'au lieu d'amuser les oisifs de la cour et de la capitale par des divertissemens vains et momentanés, on répandra la joie dans le cœur des tristes cultivateurs , on fera participer la nation entière à cet heureux événement , et l'on s'écriera jusques aux extrémités les plus reculées du royaume : vive Louis le Bien-Aimé ! Un genre
{i)La Peiniftre, poëme, i755, in-ia. — R.
de fête aussi nouveau couvrirait le roi d'une gloire plus vraie et plus durable que tpute la pompe et tout le faste des fêtes asiatiques^ et l'histoire consacrerait ce trait à la postérité avec plus de complaisance que les détails frivoles d'une magnificence onéreuse au peuple , et bien éloignée de la grandeur d'un monarque , père de ses sujets. »
14. — Un caustique^ comme il s'en trouve beaucoup à. Paris, mécontent des opérations de M. le contrôleur général, que beaucoup de gens accusent d'întiptie, a rapproché ce caractère avec la conformation physique de la tête de M* Maynon , et en a formé l'épigramme suivante ;
Midas avait dçs mains qui changeaient tout en or : Que nofre contrôleur n'en a-t-il de pareilles ! Pour l'État épuisé ce serait un trésor : Mais , hélas! de Midas il n'a que les oreilles \
1 5. — On parle beaucoup d'un bon mot de M. le duc de Choiseul à madame la comtesse Du BaiTy. On sait que la chronique scandaleuse a prétendu que , quoique cette dame soit née en légitime mariage, son père véritable et physique était un abbé Gomar , ci-devant Picpus et qui passait pour avoir été très - bien avec la mère : bruit fort accrédité par le grand soin que madame Du Barry prend de cet abbé. La conversation roulait sur les* moines, de la destruction desquels on s'occupe esaentiellement eu France. Madame Du Barry était contre eux, et M. le duc de Choiseul en prenait la défense. Ce ministre , plein d'esprit et de finesse, mettait en avant tous les genres d'utilité de cet état et se laissait battre successivement en ruine sur tous les points; enfin poussé à
54 M^BfOlKfiS SECRETS.
bout : «Vows conviendrez au moins ^ Madame, a- 1- il ajouté , qu'ils savent faire de beaux enfans. » Cette épigramme charmante /en teloppée de lotîtes les grâces du madrigal , fut sentie par celle qu'elle regardait et ne Im déplut pas à la faveur du galant Correctif ^ui la faisait passer.
i6. — : Pour égayer cette multitude d'ouvrages ennuyeux sur la Compagnie des Indes et que persontie ne lit , un plaisant a fait une parodie de la dernière scène de MUhridate. On voit au milieu du théâtre la Compagnie des Indes nue en chemise; elle est suspendue par des cordes sous le$ aisselles , elle tient en main son privilège« Le corps des actionnaires est représenté ])ar deux d'entre eux , qui s'essuient les yeux de leur mouchoir.
Cette plaisanterie du moment n^est point assez méchante pour être bonne. On y attaque cependant quelques personnages qui ne se trouveront pas contens de se voir désignés. M. Boutin y est couché tout de son long. On te regarde depuis long-tetnps oomme l'ennemi juré de la Compagnie , et l'on ne doute pas qu'il ne soit l'instigateur du Mémoire de l'abbé Morellet.
17. -—M. Baron, secrétaire de l'Acaidémîe d'Amiens , a trouvé une anagramme assez heurenise des noms du Saint-Père actuel. La voici :
Laurtëfedus Franciscus GanganeîUus.
Pranciêcanus{t) GaUi umus erk j^figielus.
11 a pris la liberté d'en feire part à ce pontife en lui écrivant en latin une lettre (2) de félicitation sur son exaltation. Cette lettre est du 28 juillet. Dès le 9 août
(1) Clément X.IT avait été Franciscain. — R.
(»)Ôn'la trouve àa.hs le Mercure de France, âécetnbre 1769, p. 14 3. 'Elle est suivie de la réponse du eardioal Paltuvieim. -^ R.
Set Sainteté a fait répondre p.ar le cardinal de Pallavicini , son secrétaire d'£tat. Ce prélat a accusé en italien à M. Baron la réc^tion de sa lettre au Saint-Père , et lui a envoyé en reconnaissance, de la part <iu pape, sa bénédiction apostolique.
ao. — Une affaire particulière , devenue presque une affaire générale entre les gens de lettres et les libraires , mérite d'être rapportée. On sait de quelle tyrannie usent e,n France les derniers avec les premiers , que le malheureux état de leurs affaires oblige ordinairement de se laisser subjuguer par ces messieurs. Cette tyrannie avait engagé quelques auteurs plus pécunîeux et plus inteiligens à faire imprimer leurs ouvrages à leurs frais , et à 4es faire débiter par des subalternes de confiance. M. Luneau de BoLsjermain, connu par des ouvrages estiniables de sa façon et plus encore par son édition et son cornn>en taire des tragédies de Racine, avait suivi depuis plusieurs années cette méthode. Comme ses productions s'étendaient et que ce genre de commerce prospéi*ait entre ses mains, les libraires en o^i conçu de la jalousie' , et le 3 1 août 1 768 ont fc|it une, saisie chez lui , sous prétexte qu'il faisait un commerce en contravention des réglemens de la librairie. M. Luneau eti a rendu plainte par-'devant M. de Sartine, lieutenant-général de police et chef de la librairie; ce qui a occasioné des Mémoires de part et d autre. Dans $on premier Mémoire , M. Luneau prouve: i"" qu'il n'a point vendu et débité de livres; 2"" qu'il ne les a point fait afficher pour les vendre ; 3"" qu'il n'en a tenu boutique ni magasin; 4"" ^^'^i ^^"^^ ^ point acheté pour en revendre : au moyen de quoi il ne se prétend point infractaire du fameux règlement de
17123 'y qui interdit seulement aux étrangers la partie mercantile de la librairie. Dans le second, le sieur Luneau prend article par article le mémoire des libraires , sous le titre de Précis signifié par les syndics et adjoints des libraires de Paris , et le pulvérise entièrement : ce Mémoire est de M* Linguet^ avocat connu au bareau et dans la littérature. Quant à M. Luneau , il] a su jeter le plus grand intérêt sur cette matière aride , par la chaleur et l'éloquence de sa plume. Il s'élève avec force contre la tyrannie des libraires de France envers les gens de lettres, dont ils ne devraient être que les manouvriers et les colporteurs. Il les ramène au respect et à la subordination qu'ils doivent aux auteurs; il objecte aux premiers des vérités fortes, mais nécessaires à sa cause, et non des imputations injurieuses ou calomnieuses, comme ils le prétendent. M. de Sartine reçbit tous les jours des requêtes et représentations sur cet objet d'autres gens de lettres , qui font cause commune avec M. Luneau.
2 1 . — Un anonyme vient de faire paraître une critique d^Hamlet(^i). Elle est fondée en raison sur quantité de choses ; on y relève les défauts de sens commun, et le jeu des acteurs n'est pas épargné. La pièce est censée interrompue par l'indisposition d'un acteur, expression d'adoucisse ment dont on se sert pour ménager l'amour-propre des auteurs; On prétend que'M. Ducis, amèrement touché des fautes énormes qu'on lui reproche dans la contexture de son drame, se propose de Je refondre pour le reproduire cet hiver dans Un état plus supportable, et que le
{t) Lettre d'un Jeune homme à t auteur de la tragédie d^HAMi^tr. Paris» Delàlain, 1769, in-8«. t- R.
OCTOBRE 176g. 57
sieur Mole, sentant combien sa poitrine est insuffisante pour rendre son rôle, sera remplacé par le sieur Le Rain , dont la vaste corpulence et les poumons formidables répondent mieux au personnage du frénétique Hamlet.
22. — Un anonyme (i) répand depuis quelque temps qn ouvrage périodique sous le nom A^ Observateur Français à Londres , ou Lettres sur fétat présent dé VAn^ gleterrey etc. Quoique nous ayons une infinité d'ouvrages sur les inœurs, la politique et l'administration des finances d'Angleterre , l'ardeur que nous avons aujourd'hui pour tout ce qui concerne nos célèbres rivaux, nous fait courir avidement à tout ce qui a quelque rapport à eux. Cette espèce de journal contient des anecdotes intéressantes, si elles sont vraies. Du reste , l'auteur a voulu se singulariser.par une orthographe bizarre, qui rend la lecture de ce livre très-pénible; il enchérit encore sur M. de Voltaire; mais si l'on passe à ce grand littérateur quelques innovations fantasques , on doit être plus sévère vis-à-vis d'un écrivain qui n'a encore aucun titre sur la complaisance du lecteur, et qui doit commencer par les moyens reçus.
' 2a. — Extrait dune lettre de Fontainebleau.
Du 21 octobre.
a Hier il a été joué sur le théâtre de la ville une pièce nouvelle en un acte et en prose , ayant pour titre le Cri de la Nature. Elle est du sieur Armand , fils du fameux comédien de ce nom et concierge de la Comédie Française. Cet auteur, quoique enfant de la balle, n'ayant -pu 'depuis plus d'un an obtenir une lecture de son drame à
(i) Damiens de Gomioourt. — R.
5B ]inSM(MR£S SECRETS.
rassemblée des Comédiens , a été conseillé de le donner ici. Il s'est muni avant du suffrage des pages, qu'il a suppliés d assister à une répétition ^ let qui ont merveilleusement soutenu sa pièce: en sorte qu'dle a été auK nues. Il paraît sur le théâtre un petit enfant en maillot. On craignait que cette innovalion ne révoltât les gens délicats ; elle a produit le plus grand effet ; on a pleuré à chaudes larmes^ et toute la cour veut voir la nouveauté. Il est à espérer pour le sieur Armand qu'on fera représenter sa comédie d'emblée au théâtre* de Paris* »
33.. — - On a fait ces joui*s derniers l'épreuve d'une machine singulière qui, adaptée à un chariot, devait lui faire parcourir l'esp^^ce de deux lieues en une heure, sans chevaux : mais l'événeménl: n'a pas répondu à oe qu'on promettait : elle n'a avancé que d'an quart de lieue en soixante minutes. Cette expérience s'est faite en présence de M. de Gribeauval , lieutenaat^-général , à. l'arsenal.
2 S. — Le Tableau parlant ^ qu'on joue aux !balinaas avec -tant de succès, a allumé la bile d'un auteur satirique anonyme (i) : il viemt de l'exlialer dans une É pitre qu'jl adresse à son digne ami y M. JSicolet. A cette occasion il fronde le mauvais goût du jour , il passe eu revue une infinité de nos auteurs modernes, qu'il réduit à leur juste valeur. On a joint au texte des notes encore plus cruelles, et toute la littérature est en mouvement pour découvrir ce critique , contre lequel la tourbe des petits auteurs Fait cause commune. On a attribué cette l^pitre à M. l'abbé de Voisenon, parce que Favart, un des
(i^ PaUfsM. Toytt la Hori-espondtÊnce Uuértûpe de Orinm, leRre du i^ no> vembre 1 769. — R.
OGTaBRB 1769. 69
poètes de la scèae si à la mode, y est absolument épai^né. 27. — Il paraît une nouvelle platsanterie relative à la Compagnie des Indes^ qui est aujourd'hui lobjet des facéties de Paris. C'est une eB^pèce de Placet au roi , en dialogue entre M. l'Héritier et M. de Moracin , deux députés des actionnaires.