Extrait duhe lettre de Fontainebleau
ce La Rosière , opéra <)oniique dont les parole! sont , comme tous savez j thi sieur Favart y et dont la musique est du sieur I%ilidor, a ^té jouée , mercredi a5 de 'Ce mois, devant le roi et toute sa suite, saiis succès. Il 'paraît qu'eu général on ne raffole point ici de ce genre de spectacle comme à la ville. L'opéra Xlphise et Yante , du sieur Laujon , n^a pas eu un meilleur sort. Le Cri de la Nature , dont je vous ai parlé , reçoit de oouveaux éloges à «lesure qu'on ^le voit. Cette îodul^iice du. public a encouragé l'auleur à tnettre aussi sur la scène son Honnête Jtomme ^ comédie en cinq actes et en .vers comme la première , que je vous ai mal -à -propos aQnoncée êtne en prosa Celui-ci d(Mt être joué le jour des Morts y et les partisans de l'c^uteur ne lui promettent pas moins de gjbire. »
3o. ^-^ On écrit d' Alkmagne que les Jésuites de Coblentz et de Bamberg , ayant trouvé dans X Évangile de Nicodême ( que l'on sait n'être pas reçu comme «orthodoxe, mais un des cioquattte évangiles répudiés comme apocryphes ) que le bon krron s'appelait Dixmare, ils ont j>ugé à propos d'en faire un saint ^ de l'invoquer sous ce nom , de lui bàtfr une chapeUe, de lui composer des litanies, et de lui faire £siire des .miracles. Dans les diverses invocations qu'on lui adresse, ot dans les prière^
6o MÉMOIRES SECRETS.
^ rédigées par ces benoîts Pères, ils l'y appellent Saint vo^ leur y Saint meurtrier y Saint assassin, le tout avec permission dé leurs supérieurs. Les réflexions de l'auteur de la lettre sont, qu'il en résulte que les plus grands criminels peuvent être érigés en saints, pourvu que sur l'échafaud ils aient un bon moment.
Quoique cette relation soit fort circonstanciée et regardéç comme certaine, il est à présumer que c^est une calomniB des ennemis de la Société, ou du moins que le fait est prodigieusement exagéré, ou que c'est une invention de quelque plaisant : cette .espèce de rieurs n'est pourtant pas commune en Allemagne.
3i. — Copie (Tune lettre du pape Clément XIV au roi de France y présentée par son nonce.
m Je m'attends que les ambassadeurs de la maison de
Bourbon vont faire les plus vives instances pour m'en-
gager à acquiescer à leurs demandes. II est donc à pro-:
pos que je prévienne Votre Majesté sur cet objet et que
. je lui déclare mes sentimens :
xc lo J'ai envoyé au duc de Parme les dispenses de mariage qu'il m'a demandées; j'ai suspendu à cet ^gard tous les effets du Bref dont il se plaint, des bulles qui y sont relatives, et je lui donne cordialement ma bénédiction apostolique.
« -a* Pour ce qui regarde les Jésuites, je ne puis ni blâmer ni anéantir un institut loué et confirmé par dix-neuf de mes prédécesseurs, et» je le puis d'autant moins, quil a étéauthentiquement confirmé par le saint concile de Trente, et que, selon vos maximes françaises, le concile généraPest au-dessus du pape. Si l'on veut, j'assemblerai un concile , où tout sera discuté avec justice et égard ,
à charge et à décharge , dans lequel les Jésuites seront entendus pour se défendre^ car je dois aux Jésuites, comme à tous les ordres religieux, justice et protection. D'ailleurs, le roi de Sardaigne et le roi de Pru«se même m'ont écrit en leur faveur; ainsi^, je ne puis par leur destruction contenter quelques princes qu'au mécontentement des autres.
a 3* Je ne suis point propriétaire, mais administrateur des domaines du Saint-Siège; je ne puis céder ni vendre Avignon, le Comtat et le duché 'de Bénévent. Tout ce que je ferais à cet égard serait nul , et mes successeurs pourraient réclamer comme d'abus.
« Au reste, je céderai à la force , et je ne la repousserais pas par la force, quand je le pourrais; je ne veux pas répandre une seule goutte de sang pour des intérêts temporels. Vous êtes, Sire, le fils aîné de l'Église; je connais la droiture de votre cœur, et je travaillerai volontiers seul à seul avec Votre Majesté sur les intérêts que nous avons à démêler enseil^le. Je prie tous le» jours pour votre prospérité , et je vous donne cordialement ma bénédiction apostolique. »
jer Novembre. — Il s'est trouvé à la posté une lettre ayant pour suscription : « Au Prince des Poètes^ Pliécc nomène perpétuel de gloire, Philosophe des Nations , a Mercure de l'Europe, Orateur de la Patrie, Promoteur « des Citoyens, Historien des Rois, Panégyriste des Hé- « ros, Aristarque des Zoïles, Arbitre du goût, Peintre en a tout genre, le même à tout âge, Protecteur des Arts, a Bienfaiteur des talens, ainsi que du vrai mérite, Admiarateur du génie. Fléau des persécuteurs. Ennemi des « fanatiques, Défenseur des opprimés. Père des orphe-
6l MÈMOnHES SECRETS.
« Kns, Modèle des riches, Appui des indîgens, Exemple a immortel des sublimes vertus. j>
Cette lettre 9 tout considéré, a été readue à M. de Voltaire, quoiqu'elle ne portât pas son nom , comme le seul à qui toutes oes qualités pussent convenir. Bien des gens ne seront pas d'^cconl qu'elles soient toutes méritées , et il semblé que le suscripteur lui eût pu donner des louanges moins équivoques et plus délicates, sans compromettre la vérité.
IjCS ennemis de M. de Voltaire prétendent que c'est lui-même qui s'est adressé ou fait adresser la lettre (i) : ils appuient cette conjecture sur l'invraisemblance qu'elle put venir d'ailleurs que des Petites-Maisons , sur la fureur insatiable qu'a ce grand homme de fairq parler de lui, et sur mille petites ruses de la même espèce', qu'on sait, à n'en pas douter, qu'il a employées plusieurs fois avec une impudence aussi grossière.
— Messieurs de l'Académie Royale de Peinture et de Sculpture, très-alarmés de la Lettre de Baphaèl à Jé^ rome {t) , plaisanterie d'autant plus piquante qu'elle est plus vraie, ont interposé auprès du ministre les bons offices de M. le marquis de Mariguy, leur directeur. Il a agi si efficacement que la Police a arrêté le pamphlet en question pendant deux fois vingt-quatre heures, a exigé de l'auteur des corrections qui gâtent , comme on s'en doute bien, et émoussent tout le sel de la critique. Heu* reusement , la fureur du public avait déjà enlevé une in* finité d'exemplaires.
Outre cette satisfaction, les artistes offensés ont chargé M. Sédaine, secrétaire de l'Académie de Peinture, de ré*
(i) V. aS noTembre 1769. — R.
(a) y. a4 septembre 1769. — R.
NOVEMBRE I^CQ» 63
pondre à lanonyme. Il a répandu une prétendue Lettre de M. Jérôme y râpeurde tabac , à M. Raphaël (i). On sait qu'eu pareil genre tout le succès consiste dans cette première fleur de critique qu'il faut saisir, et qui se fane pour peu qu'on la remanie. Aussi Fouvrage. de l'apologiste du salon a-t-il paru froid , diffus, lourd, bassement écrit,, et né sous une main plus accoutumée à manier la truelle que la plume. Ce n'est pas que M. Sédaine n'ait un mérite^ même littéraire ; mais ce n'a jamais été celui du style, ,et c'est la principale chose dans Içs écrits du genre en question. On attribue aujourd'hui plus constamment la Lettre de Raphaël {i) à M- le comte de Lauraguais dont on connaît le goût pour tous les arts.
iÀ. — Dieu et les Hommes ^ œui^re théologique mais raisonnable, par le docteur Obern^ traduit par Jacques Aimon. Tel est le titre d'un volume in - 8® de deux cent quatre pages , qui repaît en ce moment la curiosité des incrédules. En effet, cette œuvre, prétendue théologique, n'est qu'une œuvre du diable , et n'en est que plus cou* rue. Le fond, très-rebattu, est enrichi des grâces du style^ et les connaisseurs y reconnaissent la touche du philosophe de Ferney. Cet auteur infatigable a voulu , sans doute , donner matière à une nouvelle abjuration pour l'an né prochaine, lorsqu'il fera ses pâques avec la ferveur dont il édifie le public depuis deux ans.
3. — M. l'abbé Detauuay , qui se dispose à donner un recueil de pièces fugitives pour servir de supplément aux ouvrages des auteurs vivans , a écrit à M. Piron pour lui demander communication des siennes. Ce poète plus qu'octogénaire , mais tout brûlant encore du feu sacré
(i) Paris, Jombert, 1769, in-S®. — R.
(a) V. «9 septembre 1769. — R.
64 M^OIRES SECRETS.
dont il a toujours été dévoré , a répondu à l'éditeur une lettre qui court dans Paris et qui est marquée iiu coin original de désordre et d'énergie , bien différent, de la froide simétrie de nos beaux esprits modernes , dont tous les ouvrages paraissent sortir de la même toi^ lette.
8. — On a parlé (i) de la fermentation qu'avait occasionée , il y a près de trois mois , le Panégyrique de saint Louis prêché à la chapelle du Louvre devant messieursderAcadémieFrançaiseparM.rabbéLeCousturier, chanoine de Saint-Quentin. L'orateur avait été obligé de se disculper par-devant M. Tarchevêque, et se flattait d'à* voir fait revenir ce prélat des impressions fâcheuses qu'on lui avait données contre lui. D'ailleurs, ce discours imprimé avait eu pour censeur ]VL Riballier, syndic de la Faculté, docteur très-connu par son attachement à la saine doctrine^ et par le zèle ardent avec lequel il a combattu les erreurs répandues dans le Bélisaire de M. Marmontel. Au moment où M. l'abbé Le Cousturier s'y attendait le moins y il vient d'être interdit de la chaire par le prélat ^ à raison d'hétérodoxie , et ne pourra prêcher l'Aven t à l'église des Frères de la Charité , ainsi qu'on l'avait annoncé.
— Un nouvel adversaire s'élève contre l'abbé Morellet, et vient de répandre une brochure ayant pour titre.: Doutes dun actionnaire sur le Mémoire de M. Vahbé Morellet contre la Compagnie des Indes. Le modeste auteur expose ses inquiétudes sur les assertions hasardées du détracteur de la Compagnie.
lo. — Les ennemis de madame la comtesse Du Barry^ qui depuis sa présentation avaient respecté sa grandeur
. (i) V. 3i août 1769. — R.
NOViElVlBRE 1769. 65
et- démenti en quelque sorte par leur silence tous les bruits injurieux, toutes les calomnies ténébreuses répandues sur le compte de cette beauté y se réveillent aujourd'hui, et publient une anecdote trd|x opposée à son caractère ue modération et de décence pour la croire. Ils prétendent que trouvant qu'elle avait un cuisinier qui ressemblait au ministre , le plus illustre de ses adversaires, elle avait regardé xela comme un grand tort vis-à-vis d'elle y. et. avait ordonné qu'il ne parût plus en sa présence; que, peu de temps après, elle en avait plai^ santé à souper avec le roi, et lui avait dit : « Je renvoie mon Choiseul, 'quand renverrez-vous le vôtre? »•
— La prétendue Réponse de Jérôme à Raphaël (i) est de M. Cochin , secrétaire de l'Académie de Pein«ture et de Sculpture, etc., et non* de M. Sédaine, secrétaire seulement de l'Académie d'Architecture. Au demeurant, la critique de l'ouvrage reste dans toute sa justesse, et l'on peut dire avec vérité de l'auteur, qu'il est plus, accoutumé à manier le burin que la plume.
1 1. T- En attendant qu'on puisse reprendre le grand ouvrage de paver en marbre le reste de l'église de Notre- Dame , on travaille à différentes décorations particulières. On est occupé aujourd'hui à relever la fameuse épitaphe de M. l'abbé de La Porte , qui servira de pendant à celle du cardinal de Noailles. Ce chanoine est célèbre dans le Chapitre par ses bienfaits à l'église et par son zèle à la servir. C'est lui qui, sur la fin du règne de Louis XIV, fut trouver ce monarque, lui représenta que le voeu de Louis XIXI, son prédécesseur, concernant le rétablissement. du chœur de Notre-Dame n'était pas* encore rempli , et offrit à Sa Majesté de faire les avances
(1) V, i"" novembre 1769. — R.
ToM. m. 5
nécessaires pour mettre au moins en train ce projet. Liouis XIV se rendit à ses sollicitations , et Tabbë de La Porte répandit cent mille écus de ses fonds, qui ont de» puis été rendus à sa famille. Il est de l'intérêt du Chapitre de ne point laisser dans Toubli un si 1k;1 exemple ^ et de rappeler des faits.aussi intéressans, tous détaillés dans son épitaphe.
] a. — On écrit de Rome qu'on a frappé une estampe allégorique et tout^i-fait plaisante. Elle représente le pape dans un berceau qu'agile doucement M* le cardinal de 3ernis; et au bas il est écrit ^ « II a beau faire; il me berce j mais il ne m'endormira pas. » On a attaché cette pasquinaJe, suivant l'usage , à la statue de Marforio. Elle n'a pas besoin de commentaire. L'auteur de la lettre , à cette occasion imagine une nouvelle charge , non moins vraie ; ce serait de représenter le cardinal dans le berjceau y et le pape caressant le poupon et l'endormant véritablement*
i3ii — On a vu par la suscription (i) dont on a parlé jusqu'où va l'enthousiasme de certaines gens pour M. de Voltaire. Ses enncanis , toujours acharnés contre Im , viennent d'en faire la parodie la plus amère; il est inutile de la rapporter j c'est précisément l'inverse de Tauk^ ^ cest^à-^dire une suite de toutes les qualifications injurieuses que peuvent enfanter la plus basse envie et la haine la plus active.
i4« "^ On a répandu dans le monde une autiee pasquinade contre le Très'^Saint-Père , dans le goût de celles qu'on s'est souvent permises j^ Rome, adressée à Mar* forio. Elle a pour titre : Lettre trèjMUinonîque de M. Vabhé FrancçmFj licencié em théologie , au pape Clément XI f^^
(i) V. 1" novembre 1769, -^-R. '
cùdtifont volontaire dans la légion de François d Assise^ collecteur des impots divins et recruteur dames. Cest une satire de la conduite du pape, depuis sou exaltation , tant à regard du duc de Parme ^ qu'avec les princes de la maisou de Boui4)on , au sujet des Jésuites. C'est aussi une espèce de réponse àt la lettre de Sa Sainteté au roi (f ) dout on a parlé dans le temps ^ et qu'on regarder dès-^lors comme un trait de politique d'autant plus adroit qu'il portait tout le caractère de l'ingénuité et de la bonhomie. Cette fecétîe , qui ne peut sortir de là plume d'un bon cathalîqne, n'a pas même le sel de la plaisanterie pour les indévots.
16. •^— Une historiette de M. le comte de Lauraguais occupe les oisift y et fournit matière aux propos du moment. Ce seigneur s'est trouvé, il y a quelques jours, dans une rue étroite en face du carrosse de M. de Barentin , l'avocat-généra) , qui avait avec lui sa femme très - laide. Le cocher de M. de Lauraguais voulait toujours avancer; celui du robin refusait de reculer: grande dispute entre les valets. L'avocat-général nyet la tête à la portière, et prodiguant la morgue magistrale, paraît étonné qu'on ne veuille pas le laisser avancer; il déclare sa qualité, et combien le service du roi exige qu'il ne soit pas retardé dans sa marche. M. de Lauraguais, avec beaucoup de sang-froid, ne tient aurtjn compte des drrés de M. l'avocat-général , ordonne à son cocher de passer outre ; alors la femme tout effrayée se montre à son tour, feiit valoir les privilèges die son sexe , et paraît surprise qu'un seigneur aussi bien élevé les méconnaisse. « Ah \ dit M. de Lauraguais , que ne vous montriez-vous;plus tôt, Madame? Je vous assure que moi, mon cocl>er ej^
(x)V. 3i octobre 1769. — E.
mes chevaux aurions reculé du plus loin que nous vous aurions vue. »
17. -— Un en&nt posthume né en Bretagne après le terme ordinaire^ a donné lieu de.renouveler en justice la question des naissances tardives. M. Bouvard ^ médecm fameux de la Faculté, a écrit contre la possibilité du phénomène. Il lui a été .répliqué par M. Petit^ qui a 'soutenu l'opinion contraire avec beaucoup de chaleur. Il s'est élevé entre ces docteurs une querelle personnelle-, qui a dégénéré bientôt en injures. La victoire paraissait restée à M. Petit ; mais son adversaire vient de répandre trois Lettres (i) en date du i" novembre, qui renversent au gré dds connaisseurs tout le triomphe du vainqueur. On voit avec peine qu'elles soient assaisonnées ou plutôt surchargées d'invectives dignes des athlètes littéraires du seis^ième siècle. Il est fâcheux que ce genre de combat proscrit aujourd'hui du monde poli se soit encore con-: serve dans les .écoles.
ig. — Les ennemis de M. de Voltaire, dont la rage çpntre ce grand homme ne s'éteindra qu'avec sa vie, ne cessent de répandre contre lui des libelles aussi obscurs qu'eux. L'un de ces Zoïles vient d'en faire un poi*trait si effrdyablement crayonné , qu'il ne peut être reconnaissable qu'à ceux aussi aveugles que l'auteur sur le mérite de OQ prince de la, littérature, et aussi prévenus sur ses défauts et sur ses vices.
— On a parlé ^) du concert exécuté par des virt^oses pour le& élèves des écoles gratuites de dessin;; institution dont; on est redevable au magistrat patriote
(t).Yoyet la Correspondance Itttéraire de Grimm , lettre du i5 décembre (a) V. 2 et 17 février 1769. — R.
qui préside à la police de Paris^ à laquelle il donne sans cesse de nouveaux eacouragemens : il est * question d'un concert de cette espèce , affiché pour le mercredi aa de ce mois y jour de Sainte-Cécile , pafrone dé la musique et des musiciens. M.'Gaviniés est à la tête de cette sorte de souscription de talens ; et M. de GhabanoDy deFAcadémie des Belles-Lettres, mais plus renommé encore par son goût pour le violon, a composé un petit divertissement, dont il a fait les paroles et la musique, qu'il a consacré au profit de l'établissement nouveau. On ne doute pas que l'assemblée ne soit nombreuse et brillante, et que les grands seigneurs et les gens riches'ne déploient en cette occasion toute leur magnificence.
-^ On vient de faire une plaisanterie, intitulée : Credo d'un amateur du théâtre. Elle roule sur quelques anecdotes , dont il faut être au fait et qui son t très-connues de ceux qui fréquentent les foyers, où cette facétie ôccasione surtout beaucoup de rumeur. Elle porte d'ailleurs sur M. de La Harpe , aujourd'hui compagnon travaillant sous le sieur Lacombe, entrepreneur du Mercure. Ce petit auteur s'est chargé de la partie littéraire, et priticipal^nent.de celle du théâtre, dont il prononce les ju^e^ mens. Voici ce Credo.
« Je crois en Voltaire, le père tout^puissant , le créa-^ teur du théâtre et de la philosophie.
«Je crois en La Harpe, son fils unique, uoti*e seigneur, qui a été conçu d u Comte d'Essex ( i ), e;5t né de Le Kain , a souffert sous M. de Sartine, a été mis à Bicetre(a),
(i) Tragédie de Thomas Corneille. — R.
(a) La Uarpe, soupçonné d*avoir composé des vers satiriques contre Iv principal du collège d*Harcourt , sou bienfaiteur , fut renfermé à Bicêtre par ordre de M. de Sartine. Il fut, peu après, transféré au Fort-L'Évê^ue. Sa détention dura plusieurs mois. — ^ R.
'JO \ HSMOIRES SECRETS.
est descendu aux cabanons, le troisième mois est res« suscite d'entre les morts , est monte au théâtre , et s'est assis à la droite de Voltaire, d'où il est venu juger les Tivans et les morts.
fl Je crois à Le Kain , à la sainte association des fidèles ^ à la confrérie du sacré génie de M. d'Argental^ à la ré^ surrection des Scjrihe^ (i\aux sublimes illuminations de M. de Saint^Lambert , ^ux profondeurs ineffables de madame Vestris. Ainsi soit<»il U
29. -^ M. Robbé est un auteur trè»<connu dans le monde, par ses talens littéraires , par le genre erotique dans lequel il a ^ccellé, et par un fameux poëme sur la vérole I qui n'est pas encore imprimé, mais qu'il a lu et relu si souvent que tout Paris en est imbu. Depuis quelques années ce poète revenu des égarement de sa vie licencieuse, s'est jeté dans la dévotion ; mais étant d'un caractère ardent, il s'est attaché au jansénisme, a donné dans les convulsions (a), comme le genre de secte le plus propre à aliment^gr son imagination exaltée jusqu'au fanatisme. Bans cette effervescence de zèle, il a voulu tourner au profit de la religion un talent trop profané jusque-là; il a entrepris depuis plusieurs années un poëme en cinq chants sur cette matière auguàte. Cet ouvrage passe pour achevé et doit s'imprimer bientôt Un caustique a fait en conséquence l'épigramme suivante :
Tu crqysis» o divin Sauveur, Avoir bu ^usques à la lie , Le calice de la douleur :
Il manquait à ton infamie D'avoir Robbé pour de'fenseur.
(i) V. i6 mari X 767. — R. (a) V. 3 juin 176». — R.
^5. — On a parlé (1) dans le temps d'une facétie attribuée à M. de Voltaire 9 intitulée Supplément aux CéUises célèbres , ou Procès de Claustre. Ceus qui ont lu le pamphlet savent combien le sieur La Borde Des« martres, sa femme ( la demoiselle Boutaudon ^ nièce de Tabbé Claustre) et l'abbé lui^nême, sont touroésen ridicule ; combien même ce dernier est peint sous des coupleurs noires qui le font d^ement contraster Tis<-à«'vis le Tartuffe de la comédie. Madame Desmartres a écrit au philosophe de Ferney pour se plaindre à lui d'un procédé si injurieux et si peu conforme à son esprit de tolérance^ à cet amour de lliumanité que respirent tous ses ou« vrages. M. de Voltaire a répondu par un désaveu formdi de la plaisanterie 9 et paraît bien aise, ainsi que madame La Borde Desmartres, que le public en soit instruit* £n conséquence , on consigne ici cette protestation. .
Lettre de M. de Voltaire à madame La Borde
Desmartres.
Feriïéy, ce iS septemhre 1569.
« Madame, j'ai reçu les mémoires que vous avez bien voulu m'envoyer touchant votre procès. Je ne suis point avocat ; j's^ soixante-seize ans bientôt ; je suis très-malade ; je vais finir le procès que j'ai avec la nature. Je n'ai entendu parler du vôtre que ti*ès - confusément ; je ne connais point du tout le Simplement aux Causes célèbres dont vous me parlez. Je vois, par vos mémoires , les seuls que j'aie lus, que cette cause n'est point célèbre , mais qu'elle est fort triste. Je souhaite que la paix et l'union s'établissent dans votre famille ; c'est le plus grand
(i)V. 1 3 juillet 1769. — R.
des biens. Il vaut mieux prendre des arbitres que de plai* der* La raison et le véritable intérêt cherchent toujours , des accommodemens. L'intérêt malentendu et Taigreur mettent les procédures à la place des procédés. Voilà en général toute ma connaissance du' barreau.
« Votre lettre^ Madame ^ me paraît remplie des meilleurs sentimens. M.deLaBorde^premier valet de chambre du roi, passe pour un homme «issi judicieux qu'aimable. Vous semblez faits tous deux pour vous concilier, et c'est ce que votre lettre même me fait espérer.
V u f ai l'honneur d'être avec respect j Madame , votre tcès-humble et très-obéissant serviteur Voltaire, gentilhomme ordinaire de la x:hambre du roi. »
a6.— Le livre de V£ssài sur les préjugés^ ou De V influence des opinions sur les mœurs et sur le bonheur des hommes y ouprage contenant V apologie de la philosophie ^ par M. D. M*** (i) , est la meilleure preuve qu'on puisse fournir des progrès de la raison humaine depuis quelques années , et de l'énergie qu'elle a acquise chez ceux qui ont réfléchi sur les discussions multipliées de la morale et de la physique , que des sages infatigables ne cessent d'agiter et de répandre. On trouve dans ce traité complet , sous le litre modeste A^ Essai j ce que c'est que la vérité ; son utilité , lés sources de nos préjugés; que la vérité est le remède des maux du genre humain , qu'elle ne peut jamais nuire; l'excellence de la raison et les avantages qu'elle procure. On examine si le peuple est susceptible d'instruction; s'il est dangereux de l'éclairer; quels maux résultent , au contraire , de l'ignorance des
(i) Par le baron d'Holbach. Ce livre a été plusieurs fois réimprimé sous le nom de Dumarsais, et en dernier lieu, à Paris, en 182a, dans le format in- 18.
peuples. On établit que la vérité n'est* pas moins nécessaire aux souverains qu'aux sujets; comment la corruption et les vices résultent des préjugés des souverains; quelles suites funestes a la vénération pour l'antiquité^ c'est-à-dire le respect des hommes pour les usages^, les opinions et les institutions de leurs pères ; que les préjugés religieux et politiques corrompent l'esprit et le cœur des souverains et des sujets ; que le citoyen doit la vérité à ses concitoyens. On définit la philosophie , les caractères qu'elle doit avoir ^ le but qu'elle doit se proposer, ce que c'est que la philosophie spéculative : on découvre les motifs qui doivent animer le philosophe^ quel courage doit lui inspirer la vérité. On parle de l'an** tipathie qui subsista toigours entre la philosophie et la superstition ; de l'esprit philosophique et de son influence sur les lettres et les arts ; de la cause des vices et des incertitudes de la philosophie; du scepticisme et de ses bornes. On prouve que la philosophie contribue au bonheur de l'homme, et peut le rendre meilleur; quelles sont les vraies causes de Finefficacilé de la philQSophie; que la vraie morale est incompatible avec les préjugés des hommes; et qu'enfin la vérité doit triompher tôt ou tard des préjugés et des obstacles qu'on lui oppose.
-<- Les amateurs de l'Opéra sont aujourd'hui calmés sur les craintes qu'ils avaient concernant mademoiselle Arnould. Cette actrice , par une audace sans exemple , avait manqué à Fontainebleau si essentiellement à n^a* dame la comtesse Du Barry, qu'elle s'en était plainte au roi. Sa Majesté avait ordonné que mademoiselle Arnould fut mise pour six mois à l'Hôpital : mais madame Du Barry, revenue bientôt à son caractère de douceur et de modération j a demandé elle-même la grâce de celle dont
74 MÉMOIRES SECBETS.
elle avait désiré le châtimetit , et a sacrifié sa vengeance personnelle aux plaisirs du public, qui aime cette actrice. Le roi a eu peine à se laisser fléchir^ et il a fallu toute raménitéy toutes les grâces de cette dame, pour retenir sa sévérité.
a8. -<— On a découvert que Tauteur de la suscription etpphatique(i)9 à la manière orientale, d'une lettre adressée à M. de Voltaire , dont on a parlé , était un certain abbé De Launay. Cet âbbé avait été en Portugal y s'était insinué dans la confiance d'un jRrère du roi , au point qu'on avait craint qu'il ne captivât trop sa bien-» veillance ^ et qu'il avait été obligé de revenir en France, ou il s'était soutenu par les bienfaits de ce prince , qui lui a même laissé une pension à sa mort , mais mal payée, suivant l'usage. L'abbé a contracté beaucoup de dettes ; ' il a été arrêté , il y a quelques années , et est en prison depuis ce temps ^ dénué de ressources. Il s'occupe à écrire à tous ceux dont il espère obtenir quelque chose, et fait valoir de son mieux un assez méchant talent qq'il a pour la poésie. Il est connu surtout par deux Èpitres , l'une tm chien du Roi, et l'autre à M. Féi^êque d'Orléans.
arg, -— M. de Mairan, cet Académicien connu de toute l'Europe savante, âgé de quatre-vingt-onze ans, s'est trouvé très-mal , il y a quelques jours, d'une indigestion, .après avoir dîné chez M. de Fonterrière, fermier-général; on n'a pu le ramener chez lui tout de suite , et on lui a afdministré sur le lîeù même les secours ({'usage , qui ont procuré une double évacuation très-copieuse. Un accident aussi grave avait alarmé sur le compte de ce vieillard, mais il s'en, est très -bien tiré et a recommencé à dîner en ville très-peu de tcn^ps après.
If
(i) V. i*' nove.'nbre 1769. — R.
Bl^GEM BRE I 769. ,76
3 DÉCEMBRE. > — M. le lieutenant-génëral de police a prié, il y a quelques jours ^ par un billet fort honnête M. Bouvard de passer chez lui à l'heure de sa commodité. Ce médecin s'y est rendu et a affecté de croire que monsieur ou madame de Sartine étaient malades. Sur la déclaration du premier qu'il n'était pas question de cela, mais d'un libelle sanglant dont se plaignait M. Petit, son confrère , le docteur a eu une longue explication , d'où ' il est résulté que M. Petit était l'agresseur, que l'autre n'avait (àh que répliquer, qu'il tenait sa défense légitime et même indispensable ; qu'au surplus , il ne se regardait pas comme le justiciable de M. le lieutenant-général de police ; il a refusé d'entrer en aucun accommodement à cet égard avec son confrère. Alors le magistrat lui ayant signifié qu'il allait user de son autorité pour supprimer son livre. M. Bouvard a pris congé de lui , est allé sur-lechamp chez son libraire , a retiré tous les exemplaires restans , et quand on est venu pour exécuter les ordres de la police et saisir l'ouvrage, on n'a rien trouvé.
Ce petit véhicule fait merveilleusement bien à ces Lettres (t), qui jusqu'ici n'avaient été lues et recherchées que par les gens de Tart : aujourd'hui toutes les femmes et les gens les plus frivoles veulent les avoir, par l'éclat que fait daiis le monde l'aventure qu'on vient de raconter.
5. — En 1753, un jeune élève de l'école militaire do Berlin, nommé Mingard, âgé de seize ans , curieux d'as^ sister au spectacle du roi ^ écrivit à M. de Voltaire , alors en Prusse et dans la confiance du prince , le billet, suivant :
Pfe pouvant plus gourmauder Le désir ardent qui m'anime,
(i) V. 17 novembre 1769. — JÊi.
Daignez , seigneur , m'accorder .
Un billet pour voir Nan\ne.
M. de Voltaire lui fit la réponse suivante :
Qui sait si fort intéresser , Mérite bien qii*on le prévienne ; Oui , parmi nous viens te placer , Nous dirons qu'il y revienne.
£n effet l'enfant plut beaucoup, et dès le soir eut l'honneur de souper entre le roi de Prusse et M. de Voltaire. Le goût du jeune homme pour les lettres lui ayant fait perdre de yuele soin de sa fortune, il est tombé dans la disgrâce die sa famille, et par une suite de catastrophessinistres s'est trouvé très-malheureux. Venu à Paris, il s'y est conduit avec honnêteté, et n'a point oublié les sentimens de sa^ naissance et de son éducation. La hauteur de son jame l'a porté à avoir plutôt recours à des étrangefs qu'à des parens dont il avait à se plaindre. Un homme de lettres qu'il a eu occasion de Connaître, a cru devoir en ce moment réveiller l'intérêt, que . M. de Voltaire avait pris autrefois à ce jeune élève d'Apollon. Pour lui en rappeler le souvenir, il lui a envoyé les deux billets ci-dessus. Le philosophe de Ferney a répondu laconiquement ; mais par ce qui se passe depuis peu de temps , M. Mingard présume que cet apôtre de l'humanité ^ excité les sentimens de tentlres^e de la famille de l'enfant prodigue ; et elle vient de lui procurer des consolations qu'il croit devoir à M. de Voltaire.: nouveau trait de bienfaisance qu'on se hâte d'annoncer au public (i).
(i) Celte anecdote est vraie. — W.
6. •— Mademoiselle Garôn y aujourd'hui madame de ia Sône y connuie long - temps dans Paris comme maîtresse de M. le comte de Charokis/a eu deux filles de ce prince^ qui, devenues grandes 9 sont en état d'être mariées. On assure qu'elles sont charmantes y pleines de talens , et très-propres à faire desi passions. Un gentilhomme attaché à madame la princesse de Coitf i est à la veille d'en épouser une. Cette princesse ^ pour rendre le mariage plus honorable y a bien voulu solliciter des lettres de légitimation, qu'elle a obtenues. Ces lettres patentes ont été revêtues des formalités nécessaires^ et les jeunes personnes s'appellent aujourd'hui mesdemoiselles de Bourboo.
Madame de la Sone est digne ^ à bien des égards , de cette faveur : par son esprit , par ses grâces j par la manière distinguée dont elle vit et dont elle fait usage de la fortune que le prince lui a laissée j et par la bonne éducation qu'elle a donnée à ses filles. Elle demeure dans un. couvent , avec toute la décence convenable à son état. Elle a rendu aujourd'hui le pain bénit à Saint- Nicolas du Chardonet^ sa paroisse, dans toute la pompe possible.
M. Bburet, toujours inépuisable en fait dé galanteries^ a eii l'honneur de présenter à la fiancée une tabatière très-riche, mais surtout précieuse par une miniature exquise où il -a fait représenter celte jeune bergère cueillant dès lys : allégorie ingénieuse pour la circonstance , et qui caractérise parfaitement le goût fin dé ce courtisan délicat.