‹ Mémoires secrets de Bachaumont [édités et continuésChapitre 27 sur 86 · GENÈVE · texte numérisé non relu

GENÈVE

Rousseau, prenant toujours la nature pour maître,

Fut de l’humanité l’apôtre et le martyr ;

Les mortels, qu’il voulait forcer à se connaître,

S’étaient trop avilis pour ne pas l’en punir.

Pauvre, errant, fugitif et proscrit sur la terre.

Sa vie à ses écrits servit decommentaire.

la fière vérité dans ses hardis tableaux

Sut en dépit des grands montrer ce que nous sommes.

Il devait de nos jours trouver des échafauds ;

Il aura des autels, quand il naitra des hommes!

(I) Il avait, selon Voltaire, estropié par ses énormes talents un enfant charmant de la première noblesse du royaume (le prince de Guémcuc). Dans une lettre, en partie inédite, qu’il adressa le 16 mars 1765 à d’Atembert, A’oltaire raconte le même fait en termes beaucoup plus énergiques, qu’aucun éditeur n'avait osé reproduire, avant que Beuchnt eut admis cette curieuse lettre dans son édition.

ÎÜO

MÉMOIRES SECRETS DE HACllAl’MONT.

30. — On a donné aujourd’hui Turcaret. On remarque cet événement par rapport à la pièce de la Confiance trahie, supprimée avant-hier comme injurieuse aux financiers.

31. — Il court un Noël très-piquant sur différents personnages de la cour.

Sur l’air : Tous les bourijeois de Chartres.

De Jésus la naissance Fit grand bruit à la cour:

Louis en diligence Fut trouver Pompadour:

« Allons voir cet enfant, lui dit-il, ma mignonne,

— Eh! non, dit la marquise au roi,

Qu'on l'apporte tantôt chez moi :

Je ne vais voir personne. »

Cependant la nouvelle Gagnant de tout côté,

Le (Ils de la Pucelle De tous fut visité.

D’arriver des premiers, un chacun se dépêche.

Le roi, la reine et leurs enfants,

S’en vont tous, chargés de présents,

L’adorer flans la crèche.

Les chanceliers de France,

Car il s’en trouva deux (J).

Pour droit de préséance Eurent dispute entre eux :

« C’est à moi, dit Maupeou, qu’est la chancellerie : Qui pourrait me la disputer ?

On sait que j’ai, pour l’acheter,

Vendu ma compagnie. »

Doué d’un esprit rare,

Mais mordant comme un chien,

Près des gens à simarre On aperçut d’Ayen :

« Pourquoi donc, Messeigneurs, dit-il, entrer en lice? Grâce au conseil sage et prudent,

(!) Lamoignon et Maupeou. Le premier était exile.

Entre vous deux tout incident Est sauvé par un vice (l).»

Rempli de son mérite,

Entrant le nez au vent,

Choiseul parut ensuite,

Et, d’un ton turbulent,

Dis sans aucun égard : >* Changeons cette cabane ! Je veux culbuter tout ici ;

Je réforme le bœuf aussi,

Et je conserve l’ànc. »

En sa simple manière Joseph dit à Praslin :

« Défendez ma chaumière Contre votre cousin.

Au moins, de son projet que l’effet se retarde; Songez que je suis étranger,

Et que, devant me protéger,

La chose vous regarde ? »

Praslin dit: « Toute affaire Est de l’hébreu pour moi ;

Ils m’ont au ministère Mis sans savoir pourquoi.

Ainsi je n’y fais rien, que porter la parole :

Le duc et sa sœur règlent tout ;

Mais d’elle vous viendrez à bout Avec quelque pistole. »

Ne se sentant pas d’aise,

Bertin dit en entrant :

« Qu’on me donne une chaise,

Je veux bercer l’enfant.

Je suis ministre en pied, mais je n’ai rien à faire; Et pour occuper mon loisir,

Seigneur, je compte vous offrir Mon petit ministère. »

N'ayant de confiance Qu’au poupon nouveau-né,

(1) Vny. 11 novembre 176Î.

De L’Averdy s'avance D'un air tout consterné,

Disant : « Puisque d’un mot vous levez tout obstacle, Jésus, je me livre à vos soins :

Pour subvenir à nos besoins Il me faut un miracle.»

Courtisan sans bassesse,

Citoyen vertueux,

D'Est lée fendit la presse,

Et dit au roi des cieux :

« Veillez sur ma patrie, elle m’est toujours chère :

Au Conseil, sans ménager rien,

Tous mes avis tendent au bien,

Mais on ne les suit guère. »

Nivernois prit sa place,

Apportant deux bouquets De lauriers du Parnasse,

D’olives de la Paix;

Puis, d'un air gracieux, à Jésus il les donne. L’Enfant dit: •> Je reçois ce don;

Mais c’est pour orner votre front D'une double couronne. »

Dans un coin de l’étable,

Entendant du débat,

Quelque homme charitable Vint mettre le holà.

C’était le Beaufremont, venu de sa province.

Pressant un page à Melchior (1),

Qui réfusait cent louis d’or De cet aimable prince.

En coudoyant la foule,

Le marquis de Pùysieux A grand’peine se coule Auprès du Fils de Dieu;

Pour regarder l’Enfant : ayant mis ses lunettes « Enfin, dit-il, je vols le cas:

Pourtant la nouvelle n’est pas Mise dans ma Gazette. »

(t) Un des trois mages. ' • '

Richelieu, plein de grâce,

Apportait au poupon,

Des vers dignes d’Horace,

Et du miel de Mahon.

Enchanté de le voir, à l’entendre, on s’arrête :

Mais voyant Marie, à l’instant Il laisse là son compliment.

Pour lui conter fleurette.

Lugeac, pour toute antienne Dit d’un ton imprudent :

« Faut à la prussienne Elever cet enfant ;

Il aura, comme moi, le cœur impitoyable. »

Joseph dit, en bouchant son nez. :

« Mon beau seigneur, quand vous parlez,

Vous infectez l’étable.

Écumant de colère,

Lugeac vit en sortant *'

L’amour du militaire,

Monteynard et Brehan;

Avec eux Talaru se tenait à l’entrée :

« Approchez-vous, leur dit Jésus,

Vous serez toujours bienvenus, 1

Ici comme à l’armée. »

Un certain Surlaville,

Espèce de commis.

Se trouvant à la file, l)'un air bas et soumis,

« Dit : « Jésus, vous voilà dans un pauvre équipage !

Mais je suis né plus indigent,

J’ai fait fortune sans talent :

Jésus, prenez courage. »

Un homme d’importance,

C’était monsieur Dubois,

Fort bouiîl d’arrogance,

Dit, en haussant la voix :

« De ma visite ici, Seigneur, tenez-moi compte ;

Car, à ma porte, plus d’un grand Vient se morfondre en attendant ,

Sans en rougir de honte.»

bu fond de la masure,

On voit dans le lointain Une courte figure;

C'était Saint-Florentin :

« 11 me fait, dit Joseph, une peur eflroyable ; Dans ses mains je vois un paquet ;

C’est quelque lettre de cachet Pour sortir de l’étable. »

Sur son abord sinistre,

On ne se trompait pas :

« Je viens, dit le ministre,

Pour un très-fàcheux cas ;

La Cour vous a donné l'Egypte pour retraite: Au roi cet exil a déplu ;

Mais la marquise l’a voulu...

Sa volonté soit faite ! »

Janvier. — 4. — On a fait deux nouveaux couplets à joindre aux autres (1) : ils sont sur un air différent, sur celui : Or, dites-nous, Marie.

Dumesnil, de Grenoble,

Arrive avec hauteur ;

Quoi qu’il ne soit pas noble 11 fait le grand seigneur.

La Vierge le regarde,

Kt Joseph dit tout bas :

« Dites-lui qu’il nous carde Un petit matelas. »

Filz-James vient ensuite.

Et dit : « De par le roi,

Que l’Enfant et sa suite Restent chacun chez soi .

(1) Vov. 31 décembre 1761.

Si c’est une sottise,

Le roi s’en chargera,

Et pour qu’on l’autorise,

Mon Corps (i) s’assemblera.

6. — L’auteur de l’Anti- financier a été arrêté avant-hier ; il se nomme Darigrand. L’imprimeur, nommé Lambert, a été aussi mis à la Bastille. On prétend que le premier n’est qu’un prêtenom.

9. — Théâtre et Œuvres diverses de M. de Sivry. On est d’abord étonné de voir le nom d’un auteur qu’on ne croit pas connaître, à la tète de plusieurs ouvrages dont on a quelque réminiscence : point du tout , c’est M. Poinsinet qui, reniant ce nom comme de mauvais augure, se contente de celui de Sivry. line veut point être confondu avec son cousin (2). 11 n’a pas peu contribué lui-même à jeter un grand ridicule sur son nom, qui s'étendra jusque sur celui de Sivry.

Page 1