‹ Mémoires secrets de Bachaumont [édités et continuésChapitre 28 sur 86 · VERS A M. DE l’aVERDY, CONTROLEUR GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

VERS A M. DE l’aVERDY, CONTROLEUR GÉNÉRAL

C’est en vain que la modestie Vous fait dédaigner la grandeur ;

Désormais vous serez, en dépit de l’envie,

Des grâces, des bienfails, l’heureux dispensateur.

En vain vous faites résistance;

Le prince a fait un juste choix :

Peut-il mieux placer la finance Que sous les auspices des lois (3)?

On verra, dans ce choix, dont je vous félicite.

Et dans voire refus justement combattu,

La récompense du mérite Et l’éloge de la vertu.

16. — On ne peut passer sous silence le bon mot de M. de Royan,filsde M. le duc d’Olonne : il paraît constaté. M. de llovan sortant de dîner à Toulouse, chez M. de Bonrepos, pro-

(1) Les dues el pairs ont été convoqués, le 30 décembre 1763, sur un décret rendu par le parlement de Toulouse contre M. le duc de Fitz-James. — R.

(2) Poinsinet te Mystifié.

(3) M. de L’Averdy était conseiller au parlement de Paris. — R.

cureur général , rencontre le fils de M. le duc de Fitz-Jarnes. Celui-ci lui demande d’où il vient. «Je viens, répondit-il, de dîner en très-bonne compagnie , avec beaucoup de gens du parlement. — Ils ont été longtemps en mue : sont-ils bien engraissés? demande le jeune homme. — Je ne les ai point trouvés trop gras, répond M. de Royan, mais ils m’ont paru bien grands.» On prétend que la suite de cette vive et ingénieuse riposte a dégénéré en combat singulier entre ces deux seigneurs, et que M. de Fitz-James a été blessé.

18. — La littérature a perdu un poète qui s’était distingué par sa méchanceté et par quelques ouvrages lyriques d'un genre supérieur.

Chacun s’écrie : « Eli! c’est le prête Roy » (i).

Accablé d’infirmités, il s’était retiré dans la solitude depuis quelques années : il y vivait dans une profonde obscurité où il est mort.

21. — L’Opéra s’est ouvert aujourd’hui par Castor et Pollux, avec l’affluence qu’on présume. La garde était plus que triplée. La représentation a été des plus tumultueuses , et les brouhaha ont duré sans discontinuation pendant le premier acte et une partie du second. Nous parlerons du poôrne une autre fois. On a trouvé différents défauts à la salle (2) : 1° le parterre est trop élevé pour le théâtre; 2° les premières loges avancent de beaucoup, et ne sont point assez cintrées; 3° les secondes loges sont écrasées par celles-là, auxquels on paraît avoir tout sacrifié; 4° le paradis est si reculé et si exhaussé , qu’on y est dans un autre monde et qu’on n’y entend rien. En général, on se récrie fort contre l’architecte, M. Soufflot. On est étonné qu’un homme connu par des talents aussi supérieurs ait fait des fautes aussi énormes. On le défend, en disant qu’il a été forcé de tout sacrifier à certaines loges de protection, qui font un effet des plus désagréa-

(1) Ce vers termine l’épigramme <le Voltaire contre Roy, commençant par celui-ci :

Connais»e«-rous certain limeur obscur? — H.

(2) Cette salle provisoire était- située aux Tuileries. — R.

blés , et rendent le public fort mécontent du peu d'égards qu’on a eu pour lui.

26. — Aujourd’hui , second jour de l’Opéra, il y avait très-peu de monde. Il est certain que le délabrement où il est, par rapport aux sujets, écarte une infinité de gens. Le sieur Pillot fait Castor, et le fait horriblement mal. Mademoiselle Arnould joue supérieurement le rôle de l’amante; l’actrice s’y développe dans le plus grand jeu , et dans la vérité la plus parfaite des situations. Gelin est médiocre, mademoiselle Chevalier braille à l’ordinaire. Les ariettes que chante mademoiselle Le Mière sont très-plates, quant aux paroles, et quant à la musique même.

Du reste, elle a beaucoup perdu dans sa voix. On admire le dernier ballet, qui vraiment est de génie. C’est le système de Copernic mis en action ; il est très-bien exécuté : reste à savoir pourquoi le système de Copernic dans cet opéra? Vestris est absent. Heureusement mademoiselle Lany a reparu. Le premier jour l’Opéra avait fait 5,240 livres ; il n’a fait aujourd’hui que cent louis.

27. — On ne tarit point en couplets. En voici sur le cardinal de Bernis, sur l’air : Où s'en vont ces gais bergers?

Assise en un canapé,

La souveraine Flore Au monarque inoccupé Disait : « l\oi que j’adore,

Souviens-toi du cardinal-abbé:

Le verrons-nous encore E »

Voici donc venir l’abbé.

Au lever de l’aurore :

Depuis, il s’est échappé.

La raison ? Je l’ignore.

Où est-il, le cardinal -abbé?

Le verrons-nous encore ?

Page 1