‹ Mémoires secrets de Bachaumont [édités et continuésChapitre 29 sur 86 · M. Ic marquis Du Terrail, auteur do quelques pièces de · texte numérisé non relu

M. Ic marquis Du Terrail, auteur do quelques pièces de

théâtre, s’étant remarié ces jours-ci, a été chansonné à son tour.

On lui impute un vice qui fait la base de l’épigramme :

. Un enfant de Florence,

Le marquis Du Terrail,

Tout boulli d’arrogance,

Se présente au bercail.

Comme on vit qu’il tremblait, Jésus lui dit : » Bonhomme,

Plutôt que de vous marier,

Vous feriez beaucoup mieux d’aller Vous chauller à Sodome. »

Février. — 4. — M. Thomas, qui avait élési accueilli par M. le duc de Praslin, vient d’essuyer la disgrâce inévitable à tous ceux qui veulent être honnêtes à la cour, cette région de perfidies et d’horreurs. On lui a su très-mauvais gré de n’avoir point postulé la place vacante à l’Académie et qu’a obtenue M. .Marmontcl. Malgré toutes les insinuations, les instances , les ordres qu’il a reçus là-dessus, malgré la certitude d’être promu, il s’est constamment refusé à supplanter son ami et son maître en littérature. En conséquence , M. le duc de Praslin vient de lui ôter la place de secrétaire intime.

10. — ÉPITAPHE DU PARLEMENT DE NORMANDIE (I), PAR LA FEMME D’UN CONSEILLER DE CETTE COUR.

Ci-git sous ces sacrés portiques,

Ces marbres, ces voûtes antiques.

Un respectable Corps, dont les membres épars Courent encor mille hasards.

Passantl de quelques pleurs arrose au moins sa cendre.

Son zèle était si pur, son cœur était si tendre !

Il chérissait le peuple, il adorait le roi.

De son devoir suivant la loi,

Longtemps avec honneur il servit sa patrie ;

Mais menacé d’ignominie,

Accusé, par la calomnie,

De rébellion, d’attentat,

Il aime mieux s’ôter la vie,

Que de vivre sans gloire et de trahir l’État.

(1) Tous les membres du parlement de Bretagne, à l'exception de douze, avaient donne leur démission. — R.

17. — VERS EN RÉPONSE A l'ÉPITAPHE Dli PARLEMENT DE NORMANDIE FAITE PAR UNE DAME DU PARLEMENT.

De tous les parlements, Madame, un seul a tort :

Loin de combattre, il fuit ; loin de vaincre, il abdique.

Ainsi le vieux Caton, en se donnant la mort.

Au lieu de la servir, perdit la république.

19. — Interdumque bonus dormitat Homerus! Voici des vers que M. l’abbé de Voisenon a faits pour son ami Caillot : ils sont d’une plaisanterie rare et d’un ridicule à perpétuer (I). La pièce est adressée à M..de Marigny : on y demande une place pour la soeur de ce comédien, marchande, obligée de quitter sa demeure sur un pont, dans le temps de l’inondation.

Protecteur des beaux-arts et de leur gloire antique,

Daignez être le mien dans ce triste moment.

Je vois tomber ma sœur dans le débordement,

Et pour lors adieu la boutique !

Sa réputation, dont le vernis est beau,

Est tout près d’aller à-vau-l’eau.

Je ne puis soutenir cette cruelle idée;

Et son mari deviendra fou De voir sa femme débordée.

Ne pouvant garantir son plus petit bijou.

Vous pouvez la sauver de ce danger terrible :

Trouvez- lui quelque coin dans le palais des rois.

Nous consentirions même à monter sur les toits,

Pour publier le trait de votre âme sensible.

Le sentiment augmentera ma voix :

Mes accents seront des offrandes,

Et j’obtiendrai des Dieux, que sous vos lois Vous ayez en détail tout le corps des marchandes.

22. — Nous avons annoncé, il y a longtemps (2), que M. Rousseau s’était chargé de faire un mémoire en faveur de M. de Valdahon, mousquetaire, accusé de séduction à l’égard d’une de-

(I Ces vers manquent à l'édition des Œuvres de Vuiseavn. — 11/

(2) Voy. 7 avril 1763.

moiselle de Dole. Cet ouvrage parait eniin. On a rendu compte de l'aventure; et ceux qui la savent ne seront pas surpris que le philosophe genevois ait pris un sujet si susceptible de faire valoir ses singulières assertions. Au reste, on 11e le juge point digne de ses autres ouvrages.

23. — M. l'abbé de Cavcirae, cet homme mercenaire, qui, n’ayant pour principe que celui de n’en point avoir, soutient également le pour et le contre , l’auteur entin de Y Apologie de la Saint-Barthélemy (1), a été accusé d’être l’auteur de l’ Appel à la raison. Après avoir été successivement ajourné , décrété et jugé, 3a contumace vient d'être prononcée au Châtelet. Il est atteint et convaincu d’avoir composé un libelle ; en conséquence, condamné à être mis au carcan et banni à perpétuité. L’imprimeur Grangé est banni pour cinq ans.

25. — Mademoiselle Fauconnier, courtisane jadis célèbre, qui depuis a donné dans le bel esprit, faisait depuis quelques années un Journal des deuils. Cet ouvrage, purement mercenaire jusqu’aujourd’hui, acquiert une tournure littéraire. On se propose d’y insérer désormais le nécrologe des personnes célèbres dans les sciences ou dans les arts, mortes dans le courant de l’année. 11 parait qu’on se réserve ce détail pour la fin. On commence à fournir les vies des morts illustres de 1763. MM. de Marivaux , Pesselier, Bougainville, y tigurent aujourd’hui. On sent combien cette superfétation est ridicule, mais, par ce moyen, cette gazette, qui n’était qu’à trois livres, monte à six francs.

29. — Le sieur Palissot, cet Arétin moderne, qui se donne , non pour le flagellum principumy mais pour le fléau des philosophes et des auteurs , vient de lancer dans le public un nouveau libelle intitulé : la Dunciade ou la Guerre des Sots. C’est une imitation de celle de Pope, c’est-à-dire qu’avec beaucoup moins de mérite et beaucoup moins de droit, il s’est senti assez de fiel pour suffire à un ouvrage abominable , où la licence et la méchanceté la plus atroce sont développées avec toute l’impudence dont il est capable.

(1) A la suite de Y Apologie de Louis XIV et de son Conseil sur la révocation de l'édit de Nantes, l'abbé de Cavcirae a placé une Dissertation sur la journée de la Saint- Barthélemy daus laquelle, en cherchant à réduire de beaucoup le nombre des victimes, tl veut diminuer l'horreur qu'iuspireut les bourreaux. — R.

AVillL 1 -7 6 4 * , m

Maus. — 14.— M.Restaut, l’auteur d une grammaire quia déjà eu plusieurs éditions, est mort le 14 du mois dernier. Cet avocat estimable, sans être d’une métaphysique aussi profonde que M. Dumarsais, a cependant rendu quelques services à la langue, et peut être d’un grand secours aux étrangers et à ceux qui veulent apprendre à parler ou à écrire correctement.

22. — Malgré le silence observé sur la Dunciade (1 ), quelques personnalités ont engagé plusieurs personnes, surtout les femmes, à se plaindre criminellement de ce libelle calomnieux. 11 parait que madame Riccoboni, que l'auteur appelle plaisamment Ru - >

biconi, n’a pas peu contribué à mettre en mouvement le ministère public. M. le duc de Choiseul, instruit de ces menées, a cru devoir interposer ses bons ofüces. Protecteur de l’auteur dont l’ouvrage parait s’être produit sous ses auspices , il a demandé qu’on lui laissât le soin de punir le calomniateur. 11 est exilé à cinquante lieues, et ce scélérat, qui devrait être mis au cabanon pour le reste de ses jours, reçoit une nouvelle illustration de son châtiment.

30. — VERS A Mi BERNARD SIR SON OPÉRA DE. CASTOR fil FOLLUX, PAR M. LE M. DE V***.

Les deux jumeaux de la Fable Font le charme de Paris :

Ils retirent tout leur prix Des vers d’une Muse aimable.

Elle avait chanté l’amour,

Son ivresse et son délire ;

De la beauté qui soupire,

Le plaisir et le retour.

L’Amitié monte la lyre l

Elle donne un nouveau tour ,

Aux transports qu’elle respire;

Elle chante, et tour à tour Les éprouve et les inspire.

Avril — 1. — L’éclipse tant annoncée pour aujourd’hui, et qui avait attiré l’attention de tout Paris, n’a pas fait une sensation

(t) Voy. 29 févr 1764.

considérable. L’obscurité a été de peu de durée et très-médiocre, à peu près comme lorsqu’il va pleuvoir. Toute la cour était à l'Observatoire. M. de Cassini s’était persuadé que la nuit serait épaisse; en conséquence, l’heure venue et le jour pâlissant un peu, il a demandé des bougies, sous prétexte qu’on ne voyait plus clair. Tous les spectateurs l’ont assuré qu’on voyait trèsbien : lui d’insister et d’assurer qu’il ne voyait goutte, et le monde de rire, et l’astronome d’être hué.

5. — Le Corneille, tant attendu, est enfin arrivé dans ce paysci. 11 est en douze volumes in-8°, coûte deux louis de souscription, trois livres pour le transport, et trente-six francs pour la brochure. On voit, en général, que M. de Voltaire a visé à faire un ouvrage volumineux. Il est dédié à messieurs de l’Académie française.

0. — M. Palissot, de son exil de Joinville, a prématurément célébré la convalescence de madame la marquise dePompadour. On se doute bien qu’un satirique aussi effronté est un adulateur servile.

Vous êtes trop chère à la France,

Aux dieux des Arts et des Amours,

Pour redouter du sort la fatale puissance :

Tous les Dieux veillaient sur vos jours,

Tous étaient animés du zèle qui m’inspire ;

En volant à votre secours,

Ils ont affermi leur empire.

9. — On a déjà parlé de M. d’Éon de Beaumont, ex-ministre plénipotentiaire de France à la cour de Londres. On a parlé de son aventure singulière. L’asile qu’il s’est procuré lui assurant l’impunité, il vient de publier un in-4® (2), contenant les instructions et lettres particulières de M. le duc de Praslin à M. de Nivernois, à lui adressées, et toute la correspondance relative au traité de paix. 11 y a joint des notes et des portraits qui rendent cet écrit très-précieux. 11 n’y en a que très-peu d’exemplaires à

(1) Voy. 21 décembre 1763.

(î) Lettres, Mémoires et Négociations particulières du chevalier d'Lon ,

Londres, 1763-64, 2 parties.

Paris : il porte pour épigraphe ces vers de Sémiramia deM. de Voltaire :

Pardonnez ! un soldat est mauvais courtisan :

Nourri dans la Scylhie, aux plaines d’Arbazan, l’ai pu servir la cour, et non pas la connaître.

H . — On répand, depuis quelques jours, une plaisanterie assez plate; elle a pour titre Décalogue du Dieu du Goût : on la peut juger d’un partisan du sieur Palissot.

Page 1