M. D , de Mareuil en Touraine, capitaine de cava
lerie, ayant été assassiné à Paris le o juillet 1762, et blessé si dangereusement qu’il en a gardé le lit dix-huit mois, vient d'adresser un Placet en vers à M. le duc de Choiseul, où il lui demande la restitution de scs appointements. 11 y a de l’aisance, de la finesse et de la bonne plaisanterie dans cet ouvrage un peu long.
29. — L’inoculation vient de recevoir un furieux échec par • un événement bien capable d’alarmer tous ceux qui se sont soumis à cette pratique. Madame la duchesse de Boufilers, inoculée par Gatti, il y a deux ans, vient d’essuyer une petite vérole des plus caractérisées. On en voit l'histoire dans la Gazette du 10 septembre. Le docteur est obligé d’y convenir du fait, et se retourne à dire qu’il avait cru pouvoir assurer madame la duchesse que l’inoculation avait bien pris, d'après les symptômes reçus des praticiens; qu’il s'était trompé sans doute. Les coryphées de cette méthode ne se trouvent point battus, et, en convenant même que madame la duchesse de Boufflers aurait été bien inoculée, ils la regarderaient seulement comme une de ces victimes malheureuses, destinées aux phénomènes rares sur un nombre infini; mais ils tombent tous sur le docteur. Ils disent que c’est un charlatan qui ne sait pas bien inoculer; qui, pour s’attirer plus de pratiques, traitait légèrement une maladie qui veut les plus grands soins et la plus grande circonspection.
Octobre. — 9. — M. l’abbé Aubert, l’auteur des Fables, vient de célébrer la convalescence de M. le comte de Saint-Florentin (1). Tout le monde sait l’accident qui lui est arrivé (2). L’auteur met beaucoup d’onction et de facilité dans son Épitre ; il finit ainsi :
(0 Tiw* àJU. le comte Je Saint-Florentin. Paris, I76S, in-S°.
(2) Il avait été blessé à la cbasse assez grièvement pour qu’on fût obligé Je lui faire l’amputation de la main. On répandit aloi* l’épigramme suivante :
Ci- gît la main d*nn grand minière Oui ne signa que du çiniftro. — R.
!5U MÉMOIRES SECRETS DE BACHA l'MONT.
De ta précieuse vie
Ne va plus hasarder le cours :
C’est s’affliger pour la patrie,
Que de s’affliger pour tes jours !
C’est au public à juger de cet éloge et à ratifier ces sentiments tlalteurs.
16. — Rousseau, retiré à Motiers-Travers, près de Neufcliàtel, pour se soustraire aux décrets prononcés contre lui tant en France qua Genève, ne s’y est point encore trouvé à l’abri do scs ennemis. On apprend que la persécution suscitée contre lui par les ministres du saint Évangile, a poussé quelque? fanatiques à tenter de violer l'asile de sa retraite. Us sont venus pour l’accabler d'injures et de pierres; ils ont voulu enfoncer la porte et massacrer M. Rousseau. Éveillé en sursaut, il a crié au secours ; le châtelain, qui logeait à quelques pas de là, est accouru accompagné de beaucoup d’honnêtes gens. Les coquins avaient disparu. Ils ont cherché à engager Rousseau à fuir. Ce philosophe a paru décidé à tous les événements. Le gouvernement de Neufchàtel a pris des précautions pour prévenir de nouvelles insultes, et mettre ordre au zèle dangereux des enthousiastes.
22. — On devait donner aujourd’hui à Fontainebleau la première représentation d’une comédie nouvelle de M. Sedaine, en cinq actes et en prose. Elle est intitulée : le Philosophe sans le savoir. Mais la police y a trouvé différentes choses à réprimander, entre autres un duel autorisé par un père. On a châtré cette pièce absolument, et fauteur ne peut se résoudre à la donner en un pareil état.
26. — La Fée Urgèle, opéra à ariettes, a été joué aujourd’hui à Fontainebleau pour la première fois. C’est le conte de Voltaire, intitulé : Ce qui plait auoc dames, réduit aux règles d’un drame. Il est en quatre actes ; les paroles sont de l’abbé de Voisenon,sous son prête-nom ordinaire, Favart ; la musique est de Duni. Ce spectacle a fait la plus grande sensation à Fontainebleau. Les critiques ne sont pourtant pas contents de la musique ; il en est qui s’étendent jusqu’aux paroles; qui y trouvent des indécences. En général, les décorations, la richesse et l’éclat de la représentation ont beaucoup séduit.
29. — Sur la léte monstrueuse et cruelle du Gévaudan; Poème. L'éditeur de cet ouvrage avertit, avec raison, que l’auteur aune manière qui lui est propre, et qu’il écrit comme personne n’écrit. 11 s’excuse de n’avoir point orné ce poème d’un beau portrait de la bête du Gévaudan, ou bien de celui de l’auteur. Voici le sommaire de ce merveilleux ouvrage : « Exposition des fureurs de la Bête. Digression très-curieuse sur la fête de la Gargouille, qu’on célèbie à Rouen. Réflexions sur la galanterie qui semble régner dans les démarches de la Bête. Portrait dudit Monstre. Réflexions utiles sur la cherté du bois, qu’il occasionne. Description des chasses où on l’a manqué. Projet intéressant de faire un beau miracle à l’encontre de cette Bête. Conclusion. » Il ne reste qu’à citer quelques vers de ce poème. L’auteur parle de l’abord du Monstre :
De certaine distance alors à quelques toises.
Par derrière, à la gorge, ou bien par le côté,
Qu’il attaque sans cesse avec rapidité,
Sur sa propre victime il va, court et s’élance :
Pour lui couper la gorge aussitôt il commence.
(Monstre indéfinissable) ii est d’ailleurs poltron...
De grande et forte griffe il a la patte armée, etc.
Ilvoudrait que le Monstre fût auprès d’Amiens, parce que
Notre digne prélat, par sa foi, par son zèle.
Nous en délivrerait avec juste raison.
Par le moyen du jeune, ainsi que l’oraison;
Sur le cou de la bête appliquant son étole,
Il la rendrait plusdoucc à l’instant et plus molle,
Par un signe de croix, qu’une simple brebis.
Ce poème, le plus plaisant qui ait paru depuis la fameuse tragédie du Tremblement de terre de Lisbonne, est de la composition de M. le baron de R..., gentilhomme de Picardie, et poète d’aussi bonne foi que le sieur André, perruquier (I).
(t) Cet article est emprunté au Journal encyclopédique du t" octobre 1765.
1 5 fi
30. — RÉPONSE DE M. l’aBBÉ DE VOISENON A M. FAVAHT, SUR LA DÉDICACE DE LA COMÉDIE D'iSABELLE ET GERTRUDE.
Je sens le prix de ton hommage :
Quelque dieu de la terre en eût été flatté.
Mais tu penses en homme sage ;
Dans l’amitié tu vois la dignité.
Tu réunis tous les suffrages,
Et le public, tiré de son erreur,
Te rend ta gloire et tes ouvrages :
Rien ne peut à présent altérer ton bonheur ;
Tes succès sont à toi. J’en goûte la douceur,
Et n’ai jamais voulu t’en ravir l’avantage :
Ton esprit en a tout l’honneur.
C’est mon cœur seul qui les partage.
Ce commerce de louanges et de fadeurs ne détruit point l’opinion très-fondée que Favart fait les carcasses des pièces, et que l’abbé de Voisenon habille la poupée.
Novembre. — 1. — On apprend que J. -J. Rousseau s’est retiré dans une petite île du canton de Berne, appelée l’Ue Saint-Pierre. Les persécutions qu’il a essuyées ont noirci son imagination : il est devenu plus sauvage que jamais. Le roi de Prusse lui fait beaucoup d’instances pour le faire venir à Berlin. On croit qu’il s’y rendra.
IL — LETTRE DE M. VOLTAIRE A M. LABBÉ DE VOISENON, QUI LUI AVAIT ENVOYÉ ISABELLE ET GERTRUDE, OPÉRA-COMIQUE DE FAVART.
Feruev, le Î8 octobre 1763.
J’avais un arbuste inutile
Qui languissait dans mon canton ;
Un bon jardinier de la ville Vient de greffer mon sauvageon.
. * Je ne recueillais de ma vigne
Qu’un peu de vin grossier et plat.
Mais un gourmet l’a rendu digne Du pillais le plus délicat.
NOVEMBRE 17 fi 5.
Ma bague était fort peu de chose :
Onia (aille en beau diamant...
Honneur à l’enchanteur charmant.
Qui IH cette métamorphose !
« Vous sentez bien, M. l'évêque de Mont-Rouge, à qui sont adressés ces mauvais vers? Je vous prie de présenter mes compliments à M. Favart, qui est un des deux conservateurs des grâces et de la gaieté françaises. Comme il y a dix ans que vous ne m’avez écrit, je n’ose vous dire : « O mon ami, écrivez-moi? » mais je vous dis : « Alt ! mon ami, vous m'avez oublié net. >»
RÉPONSE DE M. l’aBBÉ DK VOISENON.
Vos jolis vers à mon adresse Immortaliseront Favart!
C’est Apollon qui le caresse,
QuaniT vous lui jetez un regard :
Ce dieu l’a placé dans la classe De ceux qui parent ses jardins;
Sa délicatesse ramasse
Les fleurs qui tombent de vos mains.
11 vous a choisi pour son maître;
Vos richesses lui font honneur :
Il vous fait respirer l’odeur
Des bouquets que vous faites natlre.
« Il n'aurait pas manqué de vous offrir sa comédie de Gertrude, mais il a la timidité d’un homme qui a vraiment du talent. Il a craint que l’hommage ne soit pas digne de vous. Vous ne croiriez pas que, malgré les preuves multipliées qu’il a données des gràcesde son esprit, on a l’injustice de lui ôter ses ouvrages et de me les attribuer. Je suis bien sûr que vous ne tombez pas dans cette erreur. Quand il se sert de vos étoffes pour en faire scs habits de fêfè, vous n’avez garde de l’en dépouiller. 11 vous enverra incessamment sa Fée Urgèle. 11 m’a paru qu’elle avait réussi à Fontainebleau, d’où j’arrive. Ce n’est pas une raison pour qu’elle ait du succès ici. La cour est le Châtelet du Par-
MEMOIRES SECRETS J)E BACIIAl'MONT.
nasse, et le public casse souvent ses arrêts. Mais vous avez fourn i le fond de l’ouvrage : voilà sa caution la plus sûre.
« Adieu, mon plus ancien ami ; je ne cesserai de l’être, que lorsque le parlement rappellera les Jésuites, et je ne vous oublierai que lorsque j’aurai oublié de lire. »
18. — Les Comédiens Français ont donné aujourd’hui l’Avare, et Bonneval, qui faisait ce rôle, y a montré une présence d’esprit dont il faut conserver l’anecdote. Acte trois, scène onzième, après le troisième couplet où Cléante insinue d’une manière équivoque son regret que Marianne devienne sa belle-mère, au lieu de sa femme. Harpagon ayant témoigné sa surprise du compliment, Marianne répond à son tour. Mademoiselle Doligny, qui faisait ce rôle, étant restée court, et le souffleur n’y étant point, le sieur Bonneval a repris sur-le-*champ, au moment où les trois acteurs paraissaient stupéfaits, et surtout Marianne : « Elle ne répond rien, elle a raison ; à sot compliment point de réponse. » Tout le public connaisseur a senti la tinesse de la repartie, et l’on a fort applaudi l’intelligence de l’acteur. •
19. — Tandis queM. de Belloy reste ici enseveli sous l’auréole de gloire qui l’environne, que les trompettes de la Renommée ne résonnent plus de sa pièce, l’Amérique retentit de ses louanges. On écrit de Saint-Domingue que M. le comte d’Estaing, gouverneur général, a fait représenter, au Cap, le Siège de Calais; que cette tragédie y a fait fermenter au plus haut degré le zèle patriotique. Non content de cela, le commandant a fait imprimer la pièce à scs dépens, et en a fait distribuer des exemplaires à tous les habitants et soldats.
23. — Le canton de Berne, comme allié de la république de Genève, a cru ne pouvoir tolérer Rousseau sur son territoire. Il a fait signifier à cet illustre proscrit qu’il eût à sortir de scs terres. En vain a-t-il fait valoir les droits de l’humanité ; en vain a-t-il demandé qu’on lui laissât passer Thivcr dans sa retraite, jusqu'à ce que la saison lui permît de se rendre en Prusse : le Canton s’est montré inexorable. 11 a poussé la dureté jusqu’à refuser l’offre que faisait Rousseau de se constituer prisonnier tout ce temps-là ( I ), de se laisser resserrer étroitement, et de ne commu-
(I) Voyez, dans les Œuvres de Rousseau, si leflre du 20 octobre 176?, à M. de Graffenried. — R.
niquer avec qui que ce soit. Il a fallu partir. 11 s'est rendu, tant bien que mal, à Strasbourg. Le maréchal de Coutades, qui commandait dans cette ville, l’a fort bien accueilli, et lui a permis de se retirer dans un village auprès de Strasbourg, jusqu’à la belle saison, où il se rendra aux instances du Salomon du Nord.
2f. — M. Challes, jeune sculpteur, est mort il y aquelque temps. 11 était auteur de la chaire de Saint-Roch, tant critiquée, et qu’on disait ressembler à une loge d’Opéra. Malgré les défauts qu’on „ lui reprochait, il avait des talents, et les ouvrages qui restent de lui font regretter sa perte.
29. — Le Philosophe sans le savoir, ci-devant intitulé le Duel, ayant occupé depuis longtemps l’attention des magistrats, sans avoir rien arrêté de fixe sur le sort de ce drame, on en a, pour terminer le comité, donné aujourd’hui une représentation à huisclos. Tous les gens à simarre y ont été convoqués, et la pièce a enfin passé au moyen des corrections faites : elle doit être jouée lundi.
30. — On peut' juger de la futilité de notre goût et de notre paresse, par la liste des almanachs nouveaux. Les titres suivants les désignent assez : L’ Amusement à la mode : L’ Après-souper des dames, ou les Amusements d'Églé : Le Badinage amusant : Le Calendrier des amis : Les Caractères, ou la pure Vérité : Chiffon, ou la Chiffonnière de Vénus : Etrennes récréatives : Elrennes variées, ou Mélange amusant : Etrennes pour les jeunes enfants, ou Alphabet historique et amusant, avec figures : La Grécanicomanie , ou l’Amusement des Belles : L’Inventaire du pont Saint-Michel, pièce nouvelle en un acte : Je ne saurais me taire : Les Papillotes, ou Extrait du Recueil de*'* : Le Perroquet , ou les Masques levés : Tout ce qu’il vous pleura. Ceci n’est encore qu’une légère ébauche du débordement d’almanachs dont nous allons être inondés.
Décembre. — 3. — M. Crcvier, le continuateur de Rollin, vient de mourir. M. de Voltaire l’avait caractérisé à merveille; il l'appelait le lourd Grenier (1).