‹ Mémoires secrets de Bachaumont [édités et continuésChapitre 5 sur 86 · SECRETS · texte numérisé non relu

SECRETS

Janvier. — i Mademoiselle Arnould (1) ne se borne pas à embellir la scène lyrique. Scs affections particulières nous offrent des exemples dignes du bon vieux temps. Elle avait profité avec empressement d’un voyage de M. de Lauraguais (2) à Genève (3), pour se soustraire à sa tyrannie (4). En fuyant cet objet, soi-disant le

(1) Mademoiselle Arnould, première aclrice de l'Opera, la plus pathétique qui ait peut-être jamais paru (*}. — B.

(2) Louis-l.éon-Féiicité, comte de Lauraguais, puis duc de Brancas, né à Paris le 3 juillet 1733, mort le 9 octobre 1821, âgé de plus de quatre-vingt-onze ans. — R.

(3) M. le comte de Lauraguais a fait, il y a quelques mois, un voyage à Genève, pour consulter M. de Voltaire sur une tragédie d ’lilectre (11 février 1762} de sa façon. Il est de l’Académie des Sciences. — B.

(4) Mademoiselle Arnould, excédée de la jalousie de M. de Lauraguais, avait profité de son absence pour rompre avec lui. Elle avait renvoyé à madame la comtesse de Lauraguais tous Içs bijoux dont lui avait fait présent son mari, même le carrosse, et deux enfants dedans qu’elle avait eus de lui. Elle s’était tenue cachée pour se soustraire aux fureurs d'un amant irrité : elle s'était même mise sous la protection de M. le comte de Saint-Florentin, dont elle avait imploré la bienveillance. On ne peut peindre l’état de démence où cette rupture avait jeté M. le comte de Lauraguais. Tout Paris était inondé de ses élégies. Enfin, à la fougue d’une passion ayant succédé le calme de la raison, il s’etait livré aux sentiments généreux, qui devaient nécessairement reprendre le dessus dans un cœur comme le sien. Il y avait eu une entrevue avec sa maîtresse et lui; il avait poussé la grandeur d’âme au point de lui déclarer qu’en renonçant à elle, il n’oubliait point ce qu'il se dc-

(*J Sophie Arnould, née 1 Paris le 11 février 1741, morte en 1803.

premier de son cœur, elle avait passé dans les bras d’une malheureuse victime de l’infidélité d’une héroïne du Théâtre- Français (I). M. Bertin (2) crut trouver dans cette belle ce qu’il cherchait vainement depuis si longtemps (3). 11 n’a rien épargné pour mériter la bienveillance de sa nouvelle maîtresse ; tout a été prodigué ; mais l’excès de sa générosité n’a pu triompher d’une passion mal éteinte: l’amant tyrannique régnait au fond du cœur, ses écarts ont disparu, on a oublié ses crimes ; l’amour a réuni deux amants, qui, plus épris que jamais l’un de l’autre, présentent au public un événement qui fait l’entretien de tout Paris. L’infortuné Berlin, aussi honteux de sa tendresse que piqué du changement de sa perfide, est, dit-on, dans le plus cruel désespoir.

o. — On se communique sous le manteau de petits vers polissons de M. l’abbé de Voisenon (4) à madame la marquise de Pompadour. Ils ont été présentés au nom de M. le maréchal prince de Soubise, qui avait fait présent à cette dame d’un anneau de diamants. Ces agréables ordures ont plu infiniment à la

vait à lui-même, et lui renvoyait eu cousequence un contrat de deux mille écus de rente viagère. Sur le refus de mademoiselle Arnould, madame la comtesse de Lauraguais était intervenue, et avait sollicité l'actrice sublime de ne point refuser un bienfait auquel elle voulait participer elle-même -.elle lui avait fait ajouter qu’elle n'eùt aucune inquiétude de scs enfants, qu’elle en aurait le même soin que des siens propres. Mademoiselle Aruould n'avait point cru devoir se refuser à Cbtte dernière invitation, et M. Berlin ayant, de son côté, fait vis-à-vis de M. de Lan* raguais les démarchés qui convenaient dans les circonstances, tous les procédés avaient été remplis, et il était entré eu pleine propriété de sa nouvelle conquête. — B.

(1) Mademoiselle Hus.

(2) De l’Académie des Belles-Lettres, auteur de V hic des Fous et trésorier des

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