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Nous allons rendre compte de l’état actuel de l’Opéra

La haute-contre y est dans le plus grand délabrement. Pillot est le seul chanteur qu’ose avouer l’Opéra. Quel chanteur, encore ! quel successeur de Jéliotte ! Sans âme, sans figure, sans caractère, n’ayant pour lui qu’un peu d’organe. Gélin et Larrivée nous dédommagent dans la basse-taille : l’un a le timbre plus sonore, plus mâle; l’autre, plus onctueux, plus pathétique ; tous deux sept acteurs, mais le dernier a sans contredit plus de feu, plus de naturel, plus d’aisance dans son jeu. C’est un homme d’un talent rare, et qui peut se promettre le plus grand succès.

En femmes, nous comptons mademoiselle Chevalier, mademoiselle Arnould et mademoiselle Le Mierre. La première jouit d’une réputation faite depuis longtemps, et l’excellence avec laquelle elle rend le rôle d’Armide est une preuve qu’elle peut encore acquérir. La seconde est, au gré des connaisseurs, l'actrice la plus naturelle, la plus onctueuse, la plus tendre, qui ait encore paru. Elle est sortie telle des mains de la nature, et son début a été un triomphe. Qui ne serait enchanté de la méthode, du goût, du prestige, avec lequel mademoiselle Le Mierre nous peint tous les objets sensibles de la nature ! Sa voix est une magie continuelle. C’est tour à tour un rossignol qui chante, un ruisseau qui murmure, un zéphyr qui folâtre. Toutes trois font

(1) Daus les Mémoires de l’Académie des Colporteurs , par Cajlus. — B,

l’admiration, l'amour et les délices des partisans du théâtre lyrique.

La chorégraphie est, sans contredit, la partie la mieux garnie et la plus parfaite de l’Opéra : Vestris et mademoiselle Lany passent pour les premiers danseurs de l’Europe. Toutes les nations étrangères, qui nous contestent le reste, sont d’accord sur ceci. On a fait l'éloge le plus complet du premier, en disant qu’il nous empêche de regretter Dupré. 11 est des gens même, amis de la nouveauté sans doute, qui trouvent le premier plus fini et plus varié dans son jeu.

Quant à la seconde, personne des contemporains ne se rappelle avoir vu une danseuse aussi précise, aussi savante dans scs mouvements. Le frère de cette dernière est admirable pour la pantomime. Laval et Lyonnois seraient des danseurs sublimes, si Vestris n’existait pas. Tous ces illustres sont doublés par huit ou dix jeunes gens, dont quelques-uns promettent infiniment.

L’Opéra a fait cette année l’acquisition de mademoiselle Allard. Mademoiselle Lyonnois doit voir avec plaisir renaître son enjouement et sa gaieté dans cette agréable danseuse. Elle inspire la joie dès qu’elle parait, et ce sentiment ne fait point tort à celui d’admiration qu’on lui doit. Mademoiselle Vestris est toujours en possession de la danse voluptueuse et même lascive : c’est ce que lui reprocheront sans cesse les défenseurs des mœurs, et c’est un défaut qu’ils lui pardonneront intérieurement, tant que le physique aura quelque empire sur eux. De très-jolis minois décorent délicieusement les ballets, et les premières danseuses ont l’espérance de se voir remplacer par plusieurs du second ordre.

Le cordon de Saint-Michel, dont M. Rebel, l’un des directeurs, vient d’être décoré l’année dernière, doit donner une grande émulation à ses collègues et à ceux qui lui succéderont : nos plaisirs ne peuvent que gagner à cette illustration.

13. — 11 est toujours question de la réunion de l’Opéra-Comi- J que à la Comédie Italienne. Cette affaire , qui semblerait n’en devoir être une que dans les ruelles, fait une très-grande sensation à la cour : elle y cause des schismes. M. l’archevêque (1),

(1) Christophe île Beaumont.

MÉMOIRES SECRETS DE BACHAl'MONT.

au grand étonnement de tout Paris, est intervenu sur la scène ; il sollicite vivement la conservation du théâtre de la Foire. Les fonds abondants que lui fournit ce spectacle, dont il retire le quart pour les pauvres, l’ont porté à cette étrange démarche. On craint bien qu’elle n’ait pas le succès dû au zèle de ce respectable prélat. Malgré ses représentations, on croit que la réunion aura lieu. Il s’est tenu à ce sujet un grand Conseil des Dépêches, et il faut que cette affaire se termine incessamment. Bien des gens prétendent que la réunion ne peut que contribuer au détriment des deux spectacles, et que c’est un sûr moyen de les faire tomber : le bon goût n’aura pas à s’en plaindre. \

17. — Les Muses et les Arts pleurent la disgrâce de deux de leurs illustres protecteurs : MM. Le Biche de La Pouplinière (1) et La Live d’Epinav viennent d’être rayés de la liste des Plutus de France (2). La gloire les dédommagera de cette disgrâce; leurs noms, plus durables, seront à jamais écrits dans les fastes du Parnasse. Le premier, outre la munificence royale avec laquelle il encourageait les artistes et les gens de lettres, possédait lui-même des talents précieux ; il a fait un roman , des comédies (3). Ses bons mots qu’on pourrait recueillir, seraient seuls un titre au bel esprit. Le second tient sa maison ouverte à toute l’Encyclopédie : c’est un Lycée, un Portique, une Académie. Sa dignç épouse a vu longtemps enchaîné à ses pieds le sauvage citoyen de Genève (i), et tandis que son mari verse ses richesses dans le sein du mérite indigent, elle l’anime de ses regards, elle enflamme le génie et lui fait enfanter des chefs-d’œuvre.

19, — On parle beaucoup de la reprise de l’ Encyclopédie . Les volumes de planches commencent à paraître ; ils réveillent la curiosité publique , et l’on se demande quand on verra finir cet

(1) Alexandre-Jcan-Joseph Le Riche de La Pouplinière, né à Paris en 1692, avait épousé en premières noces une actrice, fille de Dancourt, l'auteur comique. Les liaisons de cette dame avec le due de Richelieu, l'aventure scandaleuse qui en fut le résultat et dont on peut voir les détails dans les Mémoires de Uarmontel, forcèrent La Pouplinière à se séparer d'elle. Il mourut le 5 décembre 1762. — R.

(2) Us étaient tous deux fermiers généraux. Ils ont été remerciés par une lettre de M. le contrôleur général, au nom du roi. — B.

(3) Daira, histoire orientale; Paris, 1760, in-4»; et 1761, 2 parties in-12. Les comédies assez nombreuses qu'il avait composé’es pour son théâtre, n'ont pas été imprimées. Vov. 15 juillet 1703. — R.

’i) M. Rousseau acté amoureux fou de madame de La Live. — R.

ouvrage, dont la suspension fait gémir l’Europe? Tout le manuscrit est fait; on n’attend qu’un regard favorable du gouvernement, pour en proGter, et se mettre du moins à l’abri des per- « sécutions de l’ignorance et du fanatisme, en sorte que l'autorité 0 ne pourra plus se prévaloir contre ce dépôt immortel de l’es- * prit humain (1).

20. — 11 paraît que tout le monde n’est pas d’accord pour admirer le retour de mademoiselle Arnould à M. le comte de Lauraguais (2). Ce raccommodement fait moins d’honneur à la constance des deux personnages, que de tort à leur bonne foi. M. Bertin avait payé les dettes de la belle fugitive: il a marié sa sœur, il a fait des dépenses considérables, qu’on évalue à plus de 20,000 écus. Pour conserver l’héroïsme, il eût fallu que l’amant en faveur eût remboursé à l’amant disgracié les frais immenses que lui avait occasionnés sa nouvelle conquête; ou qu’au moins il se fut passé à cet égard des procédés, dont on ne parle point. C’est avec douleur que nous sommes obligés do renvoyer mademoiselle Arnould dans la foule des femmes dont nous l’avions tirée. Nous convenons qu’elle avait surpris mal à propos l’admiration des cœurs tendres et sensibles, que séduit toujours ce qui porte l’empreinte des grandes passions.

2t. — Enfin, on vient d’enrichir la Pucelle de M. de Voltaire des ornements qui lui manquaient. Un graveur intrépide publie vingt-sept estampes concernant ce poëme (3). Ce sont, en général , des caricatures piquantes et qui s’allient très-bien à l’ouvrage. Elles offrent aux yeux avec vérité les peintures lascives ou grotesques du poète : c’est ainsi que , tandis que l’auteur cherche à rendre à son héroïne l’honnêteté dont on lui reproche de l’avoir dépouillée, un plaisant la prostitue de plus en plus et

(I) Après de nombreuses traverses, suscitées par le fanatisme et l'hypocrisie,

V Encyclopédie était parvenue au septième volume, lorsqu’un arrêt du Conseil du roi, du 8 mars 1759, icvoqua le privilège accordé à l’ouvrage, et arrêta cette vaste entreprise au milieu de son cours. Elle ne fut terminée qu’en 1765 par la publication des dix derniers volumes du texte et de cinq volumes de planches. L'ouvrage entier forme vingt-deux volumes in-folio. — R.

(î)Voy. 1er janvier 1762.

(3) Ces estampes sont probablement celles qu’on voit dans une petite édition de la Pucelle , in-lô, de forme presque carrée, sous le titre de Londres. Elles sont en efTet très-libres, et se font d'ailleurs remarquer par une touche fine et spirituelle dans le dessin comme dans la gravure. — W.

la met hors d’état de paraître jamais aux yeux du lecteur pudibond.

v 24. — M. Colardeau (i) avait fait , il y a quelques semaines , une pièce de vers, intitulée : Le Patriotisme, à l’occasion des vaisseaux que les différents corps du royaume s'empressent d’offrir au roi. Jusqu’à présent, le ministère, toujours sage et modéré, avait, acharné le zèle de ce poète, en s’opposant à l’impression de son ouvrage. Les mêmes vues de prudence avaient fait sévir la police, au commencement de cette année, en brisant, en pulvérisant quantité d’ouvrages de sucrerie et autres matières, où l'artiste industrieux avait cherché à reproduire sous différentes formes les monuments de la ferveur patriotique. Il paraît qu’on permettra désormais de prendre l’essor à l’enthousiasme du citoyen. Le ministre a fait écrire à M. Colardeau, que la cour approuvait son ouvrage, et il est entin imprimé. Nous y trouvons beaucaup de poésie, de zèle, et peu de pensées.

^ 25. — On parle beaucoup du retour de M. de Voltaire en ce pays-ci : on va jusqu’à dire qu’il aura une pension considérable à la cour. Ces bruits ne sont encore que très-vagues. D’après cette supposition, on a toujours fait à compte l’épigramrae suivante :

Voltaire, en esprit fort, plein d’orgueil et de ruse,

Après avoir choisi le sein des protestants Pour éviter les sacrements,

Vient mourir à Paris, sachantqu’on les refuse.

28. — M. de La Dixmerie (2), coopérateur de l’abbéde La Porte, passe au Mercure pour la partie des Contes, dont il a le privilège exclusif, ou du moins en chef. Le ministre , M.de Saint-Florentin, veut absolument rendre à cet ouvrage la vogue qu’il a toujours eue, sans la mériter. 11 a décidé , pour engager les gens de lettres à seconder ses vues, qu’il n’y aurait dorénavant de

(1) Charles-Pierre Colardeau, né à Janville en Beatice, le 12 octobre 1732; mort le 7 avril 1776.

(2) Nicolas Bricaire de La Dinmcrie,né à La Motte-d’Attencourt en Champagne, mort à Paris le 26 novembre 1791. Il arecueilli en 3 volumes in-12 les Conte» philosophiques Pt mormiT fournis par lui au Mrrenre. — B.

pensions (1) données sur cet ouvrage, qu’à ceux qui l’auraient enrichi de leurs productions.

30. — 11 est bon de rendre compte aussi de l'état actuel j de la Comédie Française. Nous partirons, à l'avenir, de ce point, comme d’un thermomètre sûr, pour apprécier l’amélioration ou le dépérissement de ce spectacle.

Mademoiselle Clairon (2) en est toujours l'héroïne. *£ïle n’est point annoncée , qu’il n’y ait chambrée complète. Dès qu’elle paraît, elle est applaudie atout rompre. Ses enthousiastes n’ont jamais vu, et ne verront jamais rien de pareil : c’est l’ouvrage le

plus fini de l’art Mais c’est de l’art, disent quelques critiques.

Us se rappellent qu’elle a longtemps été mauvaise , qu’elle a lutté six ans contre le public, que son organe bruyant assourdissait les oreilles, sans émouvoir le cœur. A force de làter, elle s’est enfin fait un jeu à elle; les glapissements de sa voix sont devenus les accents de la passion , son enflure s’est élevée au sublime. Cette actrice a de tout temps eu la passion théâtrale, beaucoup de noblesse dans sa démarche, dans ses gestes de main , dans ses coups de tète. Quoique d’une stature médiocre, elle a toujours paru, sur la scène, au-dessus de la taille ordinaire. Par quelle fatalité, des infirmités habituelles nous privent-elles si souvent de la voir? Pourquoi sommes-nous incessamment menacés de la perdre (3)?

Mademoiselle Dumesnil(4)est, sans contredit, plus actrice-née que mademoiselle Clairon; son jeu est plus naturel, plus décidé, plus franc; mais son amour-propre lui aurait dû conseiller de se retirer, il y a quelques années. Elle n’a pas senti qu’elle ne pouvait que perdre à mesure que sa rivale gagnerait : ce n’est pas qu’elle ne lui fasse encore éprouver quelquefois son an-

(1) Le Mercure rend environ 60.000 livres : il y a 16,000 livres de frais, et 28,000 de pensions; ensuite, les non-valeurs, sommes arriérées, recouvrements à faire, etc.— B.

(2) Claire-Josèpbe Leyris de La Tude-f.lairon, née en 1723 prés de C.ondé en Flandre; morte à Paris le 18 janvier IS03.

(3) Mademoiselle Clairon est attaquée de la maladie des femmes : elle joue peu souvent, en conséquence de ses infirmités. Ses camarades lui faisaient reproche, un jour, de sa rareté : « 11 est vrai que je ne joue pas fréquemment, reponditelle ; mais une de mes représentations vous fait vivre pendant un mois. » — B.

(4) Marie-Françoise Dumesnil, née à Paris en 1713; morte à Boulogne-sur-Mer le 20 février 1803.

10 MÉMOIRES SECRETS DE BACHAl’MONT.

ciennc supériorité, qu’elle ne l'écrase des élans de son génie. Malheureusement , ce ne sont que les derniers éclats d'une lumière qui s’éteint! D’ailleurs, le vice crapuleux (1) par lequel elle se laisse dominer la met trop souvent dans le cas de substituer sur la scène les écarts de sa raison aux désordres des grandes passions qu'elle doit dépeindre.

A qui les conseils d’un amour-propre bien cntgndu eussentils été plus nécessaires qu'à mademoiselle Gaussin (2)? Elle ne sent pas qu'il est un temps où il faut se soustraire aux applaudissements, sans quoi les applaudissements nous échappent à 1a fin. Son genre ne peut s'allier avec les rides de l’âge : une vieille poupée nefiguera jamais bien dans l 'Oracle ni dans les Grâces; Zaïre doit porter empreinte sur son front toute la candeur de son âme. Quand mademoiselle Gaussin joue dans cette pièce, on est tenté de demander si c’est à elle que M. de Voltaire adressa , il y a trente ans , cette épitre (3) si tendre, si touchante , où le cœur parle plus que l'esprit? Ce qu’elle est, fait oublier ce qu'elle a été. Plus heureuse cependant que mademoiselle Dumesnil en un point, elle n'a point encore de rivale qui la remplace. Ses défenseurs prétendent que son peu d’opirle'nce (4) la met dans le cas de sacrifier sa gloire à son bien-être :

11 faut qu’elle soit bien mal à l’aise , ou qu'elle se soucie bien peu de sa réputation !

11 n’y a que vous qui ne vieillissez point, inimitable Dangeville (3) ! Toujours fraîche, toujours nouvelle, à chaque fois on croit vous voir pour la première. La nature s’est plu à vous pro-

(4) Mademoiselle Dumesnil boit comme un cocher : son laquais, lorsqu’elle joue, est toujours dans la coulisse, la bouteille à la main, pour l’abreuver. — B.

(2) Jeanne-Catherine Gaussin, ou plutôt Gaussem, débuta à la Comédie-Fran-

çaise en 1731. Elle était alors Agée de dix-sept ou dix-huit ans. Morte à Paris le 9 juin 1767. — R. ,

(3) Celle qui commence ainsi :

Jeune Gaussin, reçois mon tendre hommage. ,

(4) Mademoiselle Gaussin a eu les amants les 'plus illustres, mais elle a toujours sacrifié l’intérêt au plaisir. Quand on lui reprochait son extrême facilité, elle disait : « Que voulez-vous? Cela leur fait tant de plaisir, et il m’eu coûte si peu ! » — B.

(5) Marie-Anne Botot-Dangeville, née à Paris le 26 décembre 1714; morte en mars 1796.

diguer ses dons, comme si l'art eût dû tout vous refuser, et l’art s’est efforcé de vous enrichir de ses perfections, comme si la nature ne vous eût rien accordé. Quel feu dans votre dialogue! Quelle expression dans votre scène muette! Quelle force comique dans le moindre de vos gestes! Quel aveugle préjugé vous refuse dans la société (I) un esprit qui pétille dans vos yeux , qui brille sur toute votre physionomie? Si l’on voulait personnifier cette intelligence humaine, on ne pourrait lui donner une figure mieux assortie que la vôtre. Continuez à faire les délices et l’admiration de la scène française. Sur votre modèle puissent se former des actrices dignes de vous remplacer! espoir d’autant moins fondé, que plus elles auront de sagacité pour saisir la finesse de votre jeu , plus elles se sentiront hors d’état de vous atteindre.

Quant aux dix autres actrices (dont quatre pensionnaires, à l’essai) qui composent la tuoupe femelle de cette Comédie , nous ne les tirerons point de la foule, qu’elles ne se soient distinguées par leurs talents. Quelques-unes donnent des espérances, d’autres ont une figure à laquelle nous rendons hommage dès à présent. * X

De quinze acteurs que compte la Comédie (dont deux à l’essai), s’il n’en est peut-être aucun aussi transcendant que les quatre femmes que nous venons de nommer, 41 en est peu qui n’aient du moins un mérite particulier. Le jeune Molé (2) attrape le ton sémillant d’un marquis éphémère. L’emphase de Paulin, dans ses rôles de tyran, ne messied pas ; d’ailleurs, il excelle à faire le paysan. Un récit plein de feu ou de pathétique est très-bien rendu par Dubois. Bonneval joue le sot à merveille,* Dangeville, le niais ; Armand a toute l’effronterie, toute la scélératesse des valets de l’ancienne comédie : ses allures, son ton, son visage, ne conviennent point à la finesse, à la décence de ceux de la nouvelle. Les acteurs que le public distingue sont Grandval, Bellecour, Le Kain, Préville et Brizard.

Grandval et Bellecour courent la même carrière dans les deux genres. Le premier a plus d’importance, plus de morgue , plus

'(1) On prétend que mademoiselle Dangeville est buse en conversation. — B.

(2) François-René Molé, né à Paris en 1734; mort le tt décembre 1802.

de faste; l’autre a plus de naturel, plus d’aisance, plus de fatuité : les rôles d’ironie, de dédain, de mépris, conviennent mieux au premier; ceux d'entrailles, d’onction, de pathétique, mieux au second ; celui-là nous paraît fait davantage pour le comique, où il est permis de charger, d’enchérir sur le pinceau de l’auteur ; celui-ci est mieux dans le tragique , où il faut souvent rapprocher de la nature un rôle gigantesque que le poète en a trop écarté. Grandval est plus consommé; nous espérons que Bellecour sera quelque jour plus fini. Tous deux sont hommes à bonnes fortunes (I), et puisent dans le commerce des femmes cet air de triomphe et d’impudence, qui sied si bien aux héros de théâtre.

Il fallait que Le Kain (2) fût acteur-né, puisque M. de Voltaire l’a jugé tel (3), malgré son organe ingrat et sa figure ignoble. Le public est fort partagé sur ce comédien : les uns le regardent comme sublime; d’autre^, comme détestable. C’est qu’il a de grandes beautés dans son jeu, et de grands défauts. Les premières empêchent ses partisans de voir les autres , et ceux-ci font disparaître celles-là aux yeux de ses contempteurs. L’art, quelquefois, le fait aller au delà de la nature; il reste quelquefois en deçà de la nature, pour ne pas donner assez à l’art. Assemblage étonnant de grandeur et de bassesse , de sublime et d’enfiure; on doit, ou l’admirer à l’excès, ou le dégrader souverainement.

Préville (4) est admirable pour la pantomime : il est acteur jusqu’au bout des doigts; ses moindres gestes font épigramme; il charge avec tout l’esprit possible , c’est le Callot du théâtre.

(1) On raconte qu'une femme' de très-grande considération, s'étant engouée de

Grandval, l'cnvova chercher, l'admit dans un tète-à-tête ménagé exprès, et, filant peu à peu sa défaite, lui dit, en regardant des portraits de famille qui ornaient l'appartement : « Ah ! Grandval, que diraient ees héros, s'ils me voyaient entre , vos bras? — Us diraiènt, répondit l'impudent vainqueur, ils diraient que vous êtes une p » (*). — B.

(2) Henri-Louis Le Kain. né à Paris, le lt avril 1728; mort le 8 février 1778.

(3) C’est M. Voltaire quia produit Le Kain à la Comédie, après l’avoir fait jouer longtemps chez lui ses dilférentes pièces-, et, en général, il faut convenir que ce sont celles que Le Kain joue le mieux. — B.

(4) Pierre-Louis Dubus dit Préville, né à Paris le 17 septembre 1721; mort à Beauvais le 18 décembre 1799.

(*} Cette réponse est généralenit'iil attribuée h Baron. — R.

Aussi inimitable que mademoiselle Dangeville, il n’est pas aussi étendu dans son genre : sa Ggure ne comporte point certains rôles où il faut jouer la dignité à laquelle l'actrice atteint quand elle veut. Rien de si agréable que de les voir en présence l’un de l’autre; ils sont faits pour dérider les fronts les plus graves, pour évertuer les plus stupides, pour rendre l’esprit palpable aux plus sots.

Brizard (t) est le dernier dont nous ayons ù parler. Il a la majesté des rois, le sublime des pontifes, la tendresse ou la sévérité des pères. C’est ‘ un très-grand acteur, qui joint la force au pathétique, la chaleur au sentiment : il est généralement admiré. Nous ne voyons personne qui lui refuse son suffrage, et son jeu n’a encore essuyé aucune critique.

D’après ce détail, il est aisé déjuger que le théâtre de la Comédie Française a les acteurs les plus parfaits de l’Europe, quoi qu’en disent les censeurs , qui n’admirent jamais le présent. Nous croyons fort que la génération comique actuelle vaut la génération passée , que les Baron et les Montménil sont remplacés , et que les Roscius antiques ne dédaigneraient pas d’applaudir aux Roscius modernes.

k Février. — 3. — Jamais les Italiens ne s’étaient vu assiéger par une foule pareille à celle d’aujourd’hui. C’était une fureur dontil n’y apas d’exemple : des flots de curieux se succédaient sans interruption, et débordaient dans toutes les rues voisines: l’ouverture de l’Opéra-Comiquc sur leur théâtre attirait ce concours prodigieux. Tout était loué depuis plusieurs jours, jusqu’au paradis. On a commencé par la Nouvelle Troupe, comédie d’Anseaume et de l’abbé de Voisenon, à la lin de laquelle on a ménagé une scène qui a amené la réunion des deux spectacles, et un acteur y a harangué le public à ce sujet , et lui a demandé ses bontés. Biaise le Savetier a suivi, et. l’on a fini par On ne s’avise jamais de tout (2). Le premier n’a pas semblé si déplacé. Le jeu des acteurs occupe mieux le vide du lieu, mais cette gentillesse n’a pas fait le même plaisir qu’à l’ordinaire. On sent facilement qu’il faut d’autres organes et d’autres acteurs pour un local aussi

(1) Jean-Baptiste Britard, dit Brizard, né à Orléans le 7 avril 172: ; mort a Paris le 30 janvier 1791.

(2) Ces deux opéras-comiques sont de Sédaine et Monsiguy.

it

différent. L'orchestre même s’est trouvé avoir dégénéré. Enfin , l’on augure mal de cette jonction.

4. — L’abbé Yvon, qui passait pour avoir contribué en grande partie à la thèse de l’abbé de Prades (l) et qui avait été comme enveloppé dans sa disgrâce, après dix ans d’exil, réparait enfin à Paris. Tous les matérialistes applaudissent au retour de cet illustre apôtre.

9. — M. Falconet (2), médecin consultant du roi , des facultés de Paris et de Montpellier, de l’Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres , l’un des plus savants hommes de l’Europe, est mort, hier après midi, d’une rétention d’urine. 11 avait quatrevingt-onze ans. 11 est plus cité comme éditeur, traducteur, et surtout compilateur, que comme auteur.

Il avait toute sa vie ramassé les anecdotes qu'il avait apprises; il les mettait sur des cartes , et sa compilation se montait à plus de cent cinquante mille notes de cette espèce. 11 a légué cette curieuse partie de son cabinet à M. de Sainte- Palaye, son confrère de l’Académie des Belles-Lettres.

On évalue la bibliothèque de M. Falconet à près de cinquante mille volumes. 11 avait légué depuis longtemps au roi les livres rares et autres qui ne sont point à la Bibliothèque de Sa Majesté. Le nombre s’en monte à plusieurs milliers (3). 11 s’en était conservé l’usufruit , et le roi , en reconnaissance , lui avait fait une pension de 1,200 livres, réversible sur la-tête de sa sœur, qui vit encore.

12. — On a fait une épigramme sur Zulime, qu’on attribue à M. le comte Turpin. La voici:

Du temps, qui détruit tout, Voltaire est la victime;

Souvenez-vous de lui, mais oubliez Zulime. <

(1) L'abbé de Prades avait soutenu en Sorbonne, en 1751, sans réclamation, une thèse où le matérialisme se découvrait de toutes parts. Enfin, toutes les puissances séculières et ecclésiastiques s'élevèrent contre ces impiétés, et il fut flétri par arrêt du parlement. — B.

(2; Camille Falconet, né à Lyon le 1er mars 1671.

(3) On porte à onze mille environ le uombre de volumes dont Falconet a eurichi la Bibliothèque nationale. Quoique uon exposés lors de la vente, ils ont cependant été compris dans le précieux Cataloguede la Bibliothèque de feu M. Falconet, médecin (rédigé par Marie-Jacques Barrois); Paris, 1763, 3 vol. in-8». Onles distingue aux crochets dont leurs titres sont entourés. Ces volumes, classés à part à la Bibliothèque du roi, y forment ce qu'on appelle le fonds Falconet. — B.

13. — On a joué, depuis quelques jours, à Bagnolet, le Berceau, conte de La Fontaine, ajusté au théâtre par M. Collé. 11 y avait trois lits sur le théâtre, pour six, ce qui a donné lieu à des plaisanteries. On a trouvé la pièce froide, et quelqu’un disait ^ au duc d’Orléans : « Monseigneur, il faudrait bassiner ceslils-là.»

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