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Extrait d’une Lettre de Rome du 20 novembre

« Le Saint-Père continue à s'occuper de l’administration intérieure de ses États, de la réforme des mœurs et des abus. Vous

avez su qu’il avait proscrit l’usage ridicule, sur les théâtres de cette ville, de faire jouer les rôles de femmes par de jeunes garçons, et qu’il avait remis le sexe en possession de toutes ses fonctions à cet égard. 11 vient d’abolir une coutume plus horrible et plus abominable : par une barbarie qui fait la honte de tous ses prédécesseurs, on outrageait la nature dans de jeunes enfants, et on les dressait, dans ce malheureux état, à remplir les fonctions de musicien à la chapelle des papes. On se procurait ainsi des voix claires et argentines, qui flattaient les oreilles de ces souverains, et, pour leur plaisir, on avait consacré une horreur qu’on ne devrait lire que dans l’histoire des tyrans de Rome. Sa Sainteté aime beaucoup la musique, mais encore plus l’humanité, et, pour suppléer à cette espèce de chanteurs appelés castrati, elle a permis de prendre des femmes dans les musiques d’église. Un pareil trait fera bénir à jamais le pontificat de Clément XIV. 11 est adoré de ses sujets et surtout du sexe, qu’il fait sprtir de la nullité à laquelle l’avaient réduit ses prédécesseurs.

12. — Un homme du monde, ayant composé un opéra-comique très-joli et du meilleur ton, intitulé la Baignoire, avant de le faire présenter à l’assemblée générale des Comédiens Italiens, l’a communiqué à quelques-uns d’entre-eux, tels que les 1 sieurs Dehesse et Clairval : ces messieurs ont cru y reconnaître le ; fond d’une aventure arrivée au sieur Poinsinet, qui fait nombre j parmi ses mystifications. Leur délicatesse s’est offensée de cette ressemblance, et ils ont déclaré que l’ouvrage était charmant, ; mais que l’honnêteté de leurs mœurs ne leur permettait pas de traduire sur la scène quelque citoyen que ce fût, à plus forte raison un poète distingué par ses talents qu’ils reconnaissaient pour leur maître, pour leur bienfaiteur, et dont ils honoreraient éternellement la cendreV En vain leur a-t-on représenté que cette pièce ne roulait que sur une intrigue vague, dont le spectateur instruit pouvait faire l’application, mais qui sc démentait

par les différences du caractère du héros principal de la pièce, bien autrement théâtral que celui du sieur Poinsinet, et monté sur un ton qui ne pouvait appartenir qu'à un homme dè cour, à un fat du premier ordre, et non à un polisson subalterne tel que ce petit maître manqué. Rien n’a pu rassurer les scrupules de ces âmes nobles et sensibles; on n’a osé risquer de s’exposer à la réclamation générale de la troupe, et l’on a eu recours à M. le duc de Richelieu, gentilhomme de la Chambre en exercice, qui n’a pas paru aussi effarouché que les Comédiens, et qui* se connaissant en procédés aussi bien qu’eux, rassurera sans doute leur délicatesse.

13. — On a parlé depuis longtemps des mouvements que M. de Voltaire s’était donnés pour faire rendre justice à la famille des Sirven, ces^malheureux père et mère, accusés d’être auteurs du

• meurtre de leur fille et condamnés comme tels, par contumace, au Parlement de Toulouse. Ils ont eu le courage de çe rendre en cette ville, de faire juger la contumace, et ils ont été déclarés généralement innocents : on les a remis en liberté et en possession de tous leurs biens, qui avaient été confisqués au profit du roi par le Domaine.

Cet événement, qu’on doit principalement aux soins et aux réclamations de M. de Voltaire, assure de plus en plus à ce poète philosophe une place parmi les bienfaiteurs de l'humanité. On ne doute pas que M. Élie de Beaumont, avocat célèbre au Parlement de Paris, et qui a passé plusieurs mois de l’été et de l’automne à Ferney, n’ait beaucoup contribué à éclairer et à faire juger l’affaire : on ne doute pas non plus que M. de Vaudeuil, le nouveau premier président du Parlement du Languedoc, n’ait versé dans ce tribunal l’esprit de tolérance dont il est animé, et qu’il n’éteigne tout à fait le feu du fanatisme, qui n’avait que trop éclaté dans la malheureuse affaire des Calas.

14. — C’est avec douleur que les amateurs du théâtre italien, qui avaient conçu les plus grandes espérances sur le compte du sieur Grétry, ce Pergolèse de la France, voient que ce musicien est sur le point d’être moissonné à la fleur de son âge. 11 est attaqué de la poitrine, et son genre de vie (i) ne contribue pas peu à

(1) Dans une espèce de sermon, prononcé en la Sainte Église philosophique, Orimm ( Correspondance littéraire, l«r janvier 1770) dit, en parlant du frère Gré-

aggraver son état. On convient assez généralement qu’il était fait pour opérer une révolution dans la musique de ce théâtre, dont les coryphées ne paraissent que des gens médiocres auprès de cet auteur.

15. — Vendredi dernier, à l'Opéra, un spectateur du parterre s’enthousiasmait sur la danse vigoureuse et hardie de mademoiselle Asselin, une des coryphées du théâtre lyrique. ''Son voisin la déprimait, au contraire, et la trouvait détestable. Chacun soutenait son avis avec opiniâtreté et y resta suivant l’usage. A la dernière reprise, le détracteur de la danseuse s’écria qu’il fallait être bien bête pour l’admirer. Son adversaire lui dit : « Jusqu’ici, Monsieur, j’ai cru que c’était à mademoiselle Asselin que vous en vouliez; je vois très-bien à présent que c’est à moi, et vous allez m’en faire raison. » Ils sortent, ils se battent, sans s’être jamais connus ni vus qu’en ce moment, et l’agresseur reste mort sur la place. 11 se trouve, par les informations, que c’est un M. Hooke, officier, parent d’un Hooke connu par une aventure à peu près semblable, qui lui arriva au Concert spirituel, qui fit beaucoup de bruit dans le temps, et qui ne s’est terminée qu’après plusieurs combats arrivés en divers endroits entre les deux contondants. Au surplus, cette catastrophe relève merveilleusement la réputation de mademoiselle Asselin. Toutes ses camarades la regardent avec envie et voudraient bien compter dans les fastes de leur histoire quelques combats singuliers de cette espèce.

16. — M. l’abbé Riballier, docteur de Sorbonne, syndic de la Faculté de Théologie, si connu par ses démêlés avec messieurs Marmontel et Voltaire, est surtout célèbre parles sarcasmes dont ce dernier l’a criblé. Il a la vue très-mauvaise : un plaisant a supposé qu’il l’avait entièrement perdue en travaillant à la Censure de Bélisaire, et que, réduit à prendre un chien pour guide, il avait choisi celui de ce héros dans son malheur. En conséquence, on a gravé l’abbé Riballier conduit par l’animal, ayant au cou un collier, sur lequel on lit ces vers :

try : « Nous le conjurons, par les entrailles de notre mère la sainte Kglise, de ménager sa santé, de considérer que sa poitrine est mauvaise, et de se livrer moins ardemment aux plaisirs de l’amour, alin de s’y livrer plus longtemps. » — B.

Passant, lisez sur mon collier Ma décadence et ma misère :

J'étais le chielî de Bélisaire,

Je suis le chien de Riballier (1).

21. — M. l’abbé Vatry, pensionnaire de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, est mort le 16 de ce mois. Il était’ infirme depuis longtemps, et la tête ne faisait plus ses fonctions. C’était un des plus savants hommes de l’Europe, dans le grec, qu’il avait professé au Collège Royal.

30. — M. le président Le Monnier rentre de nouveau en lice contre M. de Valdahon (2), à l’occasion de mademoiselle Le Monnier, qui, depuis qu’elle est majeure, lui a fait des sommations respectueuses pour épouser son amant, dont la constance a été mise à de si rudes épreuves. Tous les papiers publics ont parlé si souvent et d’une façon si intéressante du procès célèbre qui dure depuis sept ans entre ce premier président de la chambre des Comptes de Dole, et le Mousquetaire gris, qu’on s’en souvient sûrement et que les cœurs tendres sont encore affectés de cette histoire romanesque. On blâme généralement l’opiniâtreté de M. Le Monnier, qui, par des mémoires infâmes, a cherché à rendre odieux et méprisable un homme estimé publiquement.

La tille vient de répandre un Mémoire en réponse aux horreurs débitées par M. Le Monnier, où elle est obligée, par sa position cruelle, de défendre un amant contre un père. On y retrouve l’avocat disert qui a déjà fait d’autres Mémoires dans la même cause : il a traité cette matière plus en romancier qu’en jurisconsulte ; plus de mots que de choses, plus de phrases que de raisons constituent le fonds de cet ouvrage, qu’on trouve sur toutes les toilettes et qui y aura plus de succès que sur le bureau des juges.

M. Loyseau de Mauléon termine cette apologie, par une lettre à mademoiselle Le Monnier, en date du 5 décembre, où, après avoir donné à entendre avec autant de vanité que d’indécence, qu’il lui a prêté sa plume gratuitement, il déclare que devenant maître de la chambre des Comptes de Nancy, les usages de l’or-

(l) Cette épigramme est attribuée à Marmontel. — R.

(î) Voy. 4 avril t765.

dre des avocats et ceux de la Compagnie ne lui permettent pas de signer ce Mémoire ; qu'en conséquence il le remet entre les mains d’un ancien confrère.

31. — On a fait les vers suivants, où l’on apostrophe le sieur Palissol, à l’occasion de la satire adressée à Nicolet (1), dont il parait aujourd'hui l’auteur incontestablement.

Je conviens, Palissot, que le public s’abuse S’il applaudit au goût que censure ta muse;

Pardonne-lui s’il sait en jouir sans l’aimer ;

De chaque nouveauté trouve bon qu’il s’amuse :

11 est frivole, oisif, et c’est là son excuse;

11 serait vil, méchant, s’il pouvait t’estimer.

Janvier. — 6. — On débite des quolibets surM. l’àbbé Ter ray. On dit que le roi va payer toutes scs dettes, parce qu’il a trouvé un trésor enterré (en Terray).

14. — La chute du Saint-Père, le jour de son entrée à Rome, a été célébrée par Marforio. On a gravé une estampe, où Sa Sainteté est représentée tombant de cheval comme saint Paul; et saint Ignace, qui en est le témoin, lui rappelle ce trait de l’Apôtre et lui crie : « Clément ! Clément ! pourquoi me persécutes-tu? »

16. — M. l’abbé Chauvelin , ancien conseiller de grande Chambre et conseiller d’honneur du Parlement, est mort avanthier, âgé de cinquante-quatre ans. Né avec une complexion faible, et disgracié de,la nature, il était épuisé par les plaisirs et par le travail. Coryphée, tour à tour, du théâtre et du jansénisme, il s’était fait une grande célébrité par l’audace avec laquelle il avait attaqué le colosse des enfants d’Ignace. Le succès de son entreprise l’avait rendu très-recommandable dans son parti. On avait frappé des médailles, des estampes, toutes plus emphati-

(1) Vov. 25 octobre 1769.

ques les unes que les autres, pour célébrer son triomphe (I). Depuis quelque temps cependant, il était dans une sorte d’oubli, occasionné peut-être par sa mauvaise santé : il était attaqué d'une hydropisie de poitrine. Dimanche matin, il s'est levé comme à son ordinaire, à six heures. A huit heures, il a donne audience à ses médecins; il plaisantait avec eux, lorsqu’il lui a pris une faiblesse, dans laqtielle il a passé, sans qu’il ait pu recevoir les sacrements. '11 était ancien chanoine de Notre-Dame, et doit, en conséquence, être enterré dans la cathédrale.

20. — Les représentations successives des Deux A mis (2) ont encore essuyé beaucoup de contradiction. Dans l’une, à l’occasion de l'imbroglio fort mal développé du drame, un plaisant s’est écrié du fond du parterre : « Le mot de l’énigme au prochain Mercure. » L'auteur a cependant été obligé de faire beaucoup de changements, qui répugnaient à son amour-propre, mais que les Comédiens ont exigés.

22. — 11 paraît une chanson, de plusieurs couplets, contre les beaux esprits, ou plutôt contre quelques beaux esprits qu’on liasse en revue. Ils n’ont pas lieu d’être contents db la manière dont on fixe sur leur compte les regards du public; mais cette méchanceté est dénuée du sel qui donne du piquant et de la vogue à de pareils ouvrages.

23. — Le sieur d’Auberval, un des coryphées de la danse du Théâtre Lyrique, vient de faire construire dans sa maison un salon qui lui coûte environ quarante-cinq mille livres, et que tout Paris va voir. 11 est admirable par le goût, l'élégance et la richesse de la décoration et des ameublements. 11 y a, en outre, un jeu de mécanisme, au moyen duquel on peut, quand on veut, en faire une salle de théâtre. On n’admire pas moins le travail d’une espèce de vestibule, qui se monte et se démonte en dix minutes, et qui s’établit dans la cour pour mettre à couvert toute la livrée des gens qui assisteront aux bals, objet principal auquel ce salon est destiné. Il paraît que plusieurs femmes de la cour et des seigneurs voulant s’exercer de loin à briller aux divertissements qui doivent avoir lieu lors du mariage de M. le

(1) Voy. 10 août 1764. — R.

(2) Drame bourgeois, par Caron de Beaumarchais, représenté à la Comédie Française.

Dauphin, ont imaginé de faire des répétitions chez le danseur en question ; que de là est venue l’idée de la construction de ce salon, et que, pour se dédommager des frais d’un tel établissement, le sieur d’Aubcrval a eu la permission de donner des bals. 11 répand dans le public un prospectus de la souscription, dont on y peut voiries détails. Les princes se proposent aussi de se servir de ce lieu pour répéter également les fêtes qu’ils voudront donner. Plusieurs se sont fait ménager des loges en cet emplacement, et l'on attend avec empressement l'ouverture de la nouvelle école chorégraphique.

24. — Au commencement de 1 674, Louis XIV- fit demander au Corps de la mercerie un secours d’argent. On proposa à ce Corps* en récompense, le premier rang parmi les Six Corps, le droit de donner tous les ans plusieurs sujets au consulat, et l'affranchissement d’une espèce de Servitude à laquelle son commerce était assujetti depuis quelques années. Le Corps chargea les gardes en charge d’offrir au roi cinquante mille livres, et d'accepter l’affranchissement de la servitude du commerce; mais de déclarer que, content de son rang entre les Six Corps et de l’usage établi pour le consulat, il priait qu’il n’y fût rien changé. Peu de temps après, M. de Colbert annonça aux gardes en charge, que le roi, content du zèle que le Ctfrps avait témoigné pour son service, leur rendait les cinquante mille livres, et leur donnait deux mille écus pour faire prier Dieu pour Sa Majesté, décorer leur chapelle et boire à sa santé. En conséquence, les gardes firent célébrer dans l’église du Sépulcre les prières de quarante heures pour Sa Majesté et pour la prospérité de ses armes. Cela se fit avec la plus grande solennité. Tous les jours, il y eut au bureau une table de vingt couverts, à laquelle dînèrent les prélats qui avaient officié et les prêtres de leur suite. On manda toutes les pauvres familles des marchands, auxquelles on distribua des aumônes. Enfin, pour remplir entièrement les vues du roi, ils firent décorer la chapelle des marchands merciers par un tableau du célèbre Le Brun, qui se voit au retable du maître-autel du Sépulcre. Le dernier jour des quarante heures, on apprit que la citadelle de Besançon s’était rendue le 22 mai. Dans les réjouissances publiques pour cet événement, on fit un grand feu de joie devant la porte du Bureau et de chacun des gardes en charge.

chez lesquels il y eut jusqu'à deux heures après minuit table ouverte pour les honnêtes gens. Au dehors, on distribua des bouteilles de vin à tous ceux qui en voulurent : on ne laissait passer personne, sans le faire boire à la santé du roi. Ces fêtes furent répétées pour la prise de Dole, rendue le 6 juin. Il y eut de plus au Bureau une grande collation, à laquelle M. le lieutenant-général de police, M. le procureur du roi et les anciens gardes furent invités.

26. -- Enfin la fameuse nouvelle salle de l'Opéra s’est ouverte aujourd'hui, et, au moyen des précautions multipliées qu’on avait prises, le concours prodigieux des spectateurs et des voitures s’est exécuté avec beaucoup d’ordre. Une grande partie du régiment des gardes était sur pied extraordinairement. Les postes s’étendaient depuis le Pont-Royal jusqu'au Pont-Neuf, c’est-àdire environ jusqu'à un quart de lieue de l’Opéra; ce qui ne pouvait manquer d'opérer une circulation très-libre dans les entours du spectacle si couru; mais ce qui a gêné désagréablement tout le reste de Paris. La police n’a pas été si bien exécutée pour la distribution des billets. Outre le tumulte effroyable que l’avidité des curieux occasionnait, il a redoublé, par la quantité qu’on a distribuée, soit de parterres, soit d'amphithéâtres. Messieurs les officiers aux gardes, les gens de la Ville et les directeurs avaient accaparé la plus grande partie des billets. Cette interversion de la règle ordinaire a courroucé M. le comte de Saint-Florentin, qui, comme chargé du département de Paris, avait donné les ordres les plus justes à cet égard. Une autre supercherie n'a pas moins indisposé le public; c'est aussi la transgression de l’arrangement pour la quantité de billets. La cupidité en ayant fait lâcher beaucoup plus que le nombre fixé, le parterre s'est trouvé dans une gêne effroyable, et le premier acte, ainsi que partie du second, ont été absolument interrompus par les cris des malheureux oppressés. Indépendamment de ces raisons de mécontentement des spectateurs, la salle a essuyé beaucoup de critiques; on a trouvé l'orchestre sourd, les voix affaiblies, les décorations mesquines, mal coloriées et peu proportionnées au théâtre; les premières loges trop élevées, peu avantageuses pour les femmes, le vestibule indigne delà majesté du lieu, les escaliers raides et étroits : en un mot, un dcchaîne-

ment général s'est élevé contre l’architecte (i), le machiniste, le peintre, les directeurs et les acteurs; car l’opéra (2), très-beau en lui-même, a paru tout à fait mal remis. 11 n’y a que les habillements et les danses qui aient trouvé grâce et reçu beaucoup d’applaudissements.

30. — Les carrosses de madame la Dauphine font la curiosité du jour. Les amateurs vont les voir chez le sieur Francien, sellier, où l’on doit les emballer incessamment pour les envoyer à Vienne. Ce sont deux berlines, beaucoup plus grandes que les carrosses ordinaires, mais plus petites que ceux du roi. Elles ne sont qu’à quatre places. L’une est revêtue d’un velours ras cramoisi en dehors, où les quatre Saisons sont brodées en or sur les principaux panneaux, avec tous les attributs relatifs à la fête. L’autre est en velours bleu, de la même espèce, et représente les quatre Éléments, en or aussi. 11 n’y a aucune peinture dans tout cela, mais l’ouvrage de l’artiste est d’un fini, d’un recherché qui équivaut presque à ce bel art. Les couronnements sont trèsriches : l’un des deux même paraît trop lourd. L’impériale est surmontée de bouquets de fleurs en or de diverses couleurs, dont le travail n’est pas moins précieux. Ils sont d’une souplesse qui les fait agiter au moindre mouvement, et les rend flexibles au gré du plus léger souffle. Le sieur Trumeau est l’auteur de toute la broderie, aussi élégante que magnifique, et M. le duc de Choiseul, comme ministre des affaires étrangères, a ordonné ces superbes équipages, qui font infiniment d’honneur au goût de ce ministre.

31. — Le carrosse de M. l’évêque de Tarbes ayant, dans un embarras, accroché et maltraité un fiacre, au point de ne pouvoir conduire une dame qui était dedans, le prélat, jeune et galant, après s’être confondu en excuses, a descendu de sa voiture, a déclaré à la dame qu’il ne souffrirait pas qu’elle restât à pied, lui a donné la main pour monter dans son carrosse, et lui a demandé où elle voulait être conduite. Il s’est trouvé que cette personne allait à l'hôtel de Praslin, chez le sieur Beudet, secré- * taire de la Marine. Ce dernier est de la connaissance de l’évêque,

qui a offert ses services à la dame auprès de ce commis, et a dit

(1) Moreau, de l’Académie d’Archilecture, mort en 1793.

(2) Z oroastre, paroles de Cahuzac, musique de Rameau.

qu'il profiterait de l’occasion pour le voir et la ramener chez elle. Arrivés à l’hôtel. Monseigneur a donné la main à la dame, ce qui a beaucoup fait rire tous les domestiques; mais les éclats ont encore plus redoublé de la part des spectateurs, quand on a introduit ce couple chez le sieur Beudet, qui, lui-mème, aurait bien voulu éviter la publicité de cette visite. Quoi qu’il en soit, l’évêque, intrigué des ricanements, des chuchotements qu’il voyait, a insisté pour en avoir l’explication, et l’on n’a pu lui dissimuler que la femme dont il s’était si charitablement chargé était une certaine Gourdan, très-renommée par sa qualité de surintendante des plaisirs de la cour et de la ville. On sent bien que le prélat n’en a point demandé davantage, qu’il n’a point insisté pour la ramener, et que, s’il l’est allé voir depuis, ç’a été dans le plus parfait incognito. Cette anecdote, qui paraît sûre, fait infiniment d’honneur àM. de Tarbes, dont les confrères n’auraient pas tous également méconnu celte célèbre entremetteuse.

Février. — 3. — C'est aujourd’hui la dixième et dernière représentation du drame des Deux Amis, qui va s’éteindre enfin, après une agonie plus longue que de coutume. Heureusement l’amourpropre inépuisable de l’auteur le défend contre la désertion générale du public, et lui fait mettre, sur le compte du mauvais goût, du défaut de mœurs, de la frivolité, ce qui n’est que l’efiet du dégoût, de l’ennui et de l’indignation. La critique la meilleure, la plus vraie et la plus fine de cette pièce, est la pasquinade d'un plaisant, qui a écrit, au bas d’une affiche où l’on annonçait les Deux Amis : « Ici l’on joue au noble jeu de Billard (l). » En effet, ce drame n’est autre chose qu’une apologie des banqueroutiers, où l’on cherche à intéresser en faveur d’un homme de cette espèce, et à donner comme louable, comrhe vertueuse, comme l’effort de l’amitié la plus héroïque, une infidélité véritable, vicieuse dans son essence, et qui, sous quelque belle couleur qu’on la présente, quelque motif épuré qu’on lui donne, est digne de toute l’animadversion de la justice.

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