‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 10 sur 77 · M. Vanloo est nommé premier peintre du roi. Cette place · texte numérisé non relu

M. Vanloo est nommé premier peintre du roi. Cette place

(I) ParTabbé nn Laurens (Anonyme) ; Conatantmople (Amsterdam), H61,in>8«.

n'avait point encore élé donnée depuis la mort de M. Goypel.

7. — Les Méprises, ou le Rival par ressemblance, comédie en vers et en cinq actes, n'a point élé favorablement accueillie du public. Tout était disposé pour arrêter les cabales qui devaient nécessairement se former contre le sieur Palissot. On avait doublé la garde, et des fusiliers, répandus en grand nombre dans le parterre, semblaient forcer à applaudir, ou du moins gênaient beaucoup ceux qui auraient voulu témoigner du mécontentement. Malgré toutes ces précautions, ce drame est mort de sa belle mort. Rien de plus froid, de plus absurde et de plus ennuyeux. La pièce est si mauvaise, que bien des gens en infèrent que Palissot n'est pas même Fauteur des Philosophes, pièce qui n'a de merveilleux que son succès.

11 est bon d'observer encore que le chevalier de La Morlière (4) a eu pendant toute la représentation, à côté de lui, un exempt qui lui a déclaré qu'il était là pour le morigéner, et qu'il eût bien à s*observer. Cette attention de la police ne fait pas plus d'honneur au sieur Palissot, qu'au chevalier de La Morlière.

8. — Rousseau a retiré 7,000 liv. de son livre. C'est madame et M. le maréchal de Luxembourg qui se sont mis à la tête de la vente, et qui en procurent un très-grand débit.

9. — Aujourd'hui, suivant le Réquisitoire de M. le procureur général, V Emile ou Traité de V Éducation a été brûlé avec les cérémonies accoutumées. L'auteur est décrété de prise de corps : heureusement qu'il est en fuite (2).

12. — On a arrêté plusieurs personnes qu'on soupçonnait auteurs du Balai, entre autres un Jeune homme nommé Groubental (3). On lui attribue déjà les Jésuitiques ; Irus ou le Saoetier du coin,

15. — Avant-hier, le parlement a condamné à la brûlure un poème qui a pour titre : La Religion à V Assemblée du Clergé de

{{) «Il était le chef et le capitaine des cabales contre les pièces nouvelles; il est prouvé qu^il avait à sa solde plus de cent cinquante conspira leurs. Il mettait tous les auteurs à contribution, et celui qui n*avait pas le moyen de lui payer le tribut qu*il exigeait pour faire réussir un ouvrage, pouvait compter sur une chute inévitable. B Favart, Mémoires, t. II, p. 21.

(2) Voy. 20août 1762.

(3) Le poëme du Balai, comme oïl Ta vu plus haut, est de Tabbé DuLaureus. Grouber de Groubental avait été son collaborateur pour les Jésuitiques, Ce dernier est mon à Paris dans les premières années de la Restauration. — R.

France (I). Cet ouvrage^ dont les vers sont grands [et bien tournéS; est une satire des plus licencieuses contre les mœurs de nos évêques.

U. — On ne cesse de parler de Rousseau, et de raconter les circonstances de son évasion. On prétend qu'il ne voulait point absolument partir, qu'il s'obstinait à comparoir; que M. le prince deConti lui ayant fait là-dessus les instances les plus pressantes et les plus tendres, cet auteur avait demandé à S. A. ce qu'il lui en pouvait arriver, en ajoutant qu'il aimait autant vivre à la Bastille ou à Vincennes, que partout ailleurs; qu'il voulait soutenir la vérité, etc. ; que le prince lui ayant fait entendre qu'il y allait non-seulement de la prison, mais encore du bûcher, le stoïcisme de Rousseau s'était ému ; sur quoi le prince avait repris : « Vous n'êtes point encore assez philosophe, mon ami, pour soutenir une pareille épreuve; » et que, là-dessus, on l'avait emballé et fait partir (2).

18. — M. de Crébillon, l'un des quarante de l'Académie Française, dont on avait prématurément annoncé la mort depuis longtemps, est enfin décédé aujourd'hui, dans un âge fort avancé. La place de censeur de la police était donnée dépuis quelque temps à M. Marin, comme adjoint.

^9. — M. l'abbé de Lignac, ci-devant de l'Oratoire, connu par plusieurs ouvrages de métaphysique, est mort hier aussi : il était très-vieux.

20. — On écrit de Genève, du 1 2 de ce mois , que ce jour-là même le livre de Jean-Jacques Rousseau avait été arrêté et porté au tribunal de la république, pour y être statué ce qu'il appartiendrait.

On ne sait point au juste où est cet illustre fugitif (3). On le dit chez le prince de Conti ; on le dit à Bouillon ; on le dit en Hollande; on le dit en Angleterre.

(1) Far l'abbé Guidi. «762, iu-12.

(2) On voit, par une lettre de Rousseau à M. Moultou, en date du 15 juia 1762, que ce ne furent point les appréhensions qu'il conçut pour sa sûreté personnelle qui le déterminèrent à quitter la France, mais bien la crainte de compromettre ^u personneê qui, pour l'amour de /ui, tétaient intéressées à la publication de *on livre. — R.

(3) Dès le 15 juin, les lettres de Jean-Jacques sont datées d'Yvardun. Il demeurait chez M. Roguin, qu'en 1769 il appelait le doyen de ses aii^is. — R. ^

21. — Les Comédiens français se disposaient à donner, dans la semaine, la Mort de Socrate, tragédie en trois actes de 11. Sauvigny (i), ancien garde du corps du roi Stanislas de Pologne. On craint qu'elle ne soit arrêtée par la police, à cause dé la circonstance de Taffaire de Jean-Jacques, qui présente la même scène que cet illustre Grec offrait à l'aréopage d'Athènes. Dans le drame nouveau, Fauteur, qui n'avait pas pu prévoir ce qui arrive aujourd'hui, a, dit-on, traité celte situation de façon à faire croire qu'elle est adaptée à l'aventure du moment.

27. — V Emile de Rousseau a été condamné à être brûlé par la main du bourreau, à Genève, et sa personne décrétée de prise de corps.

Juillet. — 1. — Il paraît que la place vacante à l'Académie, par la mort de M. Crébillon, sera pour l'abbé de Voisenon. Toutes les puissances le veulent. Il fait l'homme indifférent; il prétend qu'il n'en a pas voulu, il y a quinze ans; et, s'il se rend aux sollicitations de ceux qui désirent qu'il soit de ce coi^s, c'est qu'on lui fait entendre qu'il y figurera comme homme de condition. Il n'est pas d'une naissance assez relevée pour cela, et celte façon de figurer n'est pas la plus honorable pour un homme d'esprit, mais l'adulation gâte les plus beaux naturels ; il est fiatté de ce persiflage.

3. — M. Robbé, ce poëte erotique (2) également licencieux et impie, mais dont le cerveau faible s'altérait dès qu'il lui survenait quelque petite maladie, est enfin rendu à son état naturel : il donne à corps perdu dans le jansénisme. C'est un convulsionnaire intrépide , et un acteur zélé qui a besoin des secours (3) les

(1) Edme-Louk Billardon de Sauvigny, ué à La Rochelle, le 15 mars 1736 ; mort à Paris fe 19 avril 1812.

(2) Pierre-Hoaoré Robbé de Beauveset, né à Vendôme eu 1714, mort à Saint- Germain en 1794. On doit à la muse erotique de ce pocte la satire intitulée le Débauché converti, imprimée dans quelques éditions des poésies de Piron et Grécourt, qui s'y fait distinguer par son cynisme dégoûtant. Il n'est plus guère connu que par ces jolis yers de la Dunciade :

Est-ce donc vous que j'aperçois ici,

Mon cher Robbé, chantre du odaI immonde.

Vous dont la muse en dégoûtait le monde?— R.

(3) Le diacre Paris, décédé le l«r mai 1727, avait été, de son vivant, l'un des coryphées du jansénisme et des plus zélés opposants à la bulle Unigenitus. H fut enterr^ au cimetière de Saint-Médard. Quelques fanatiques, guidés par des pré-

plus abondants. Il a passé partons les états; il a été assommé^ percé^ crucifié : sa vocation est des plus décidées.

5. — On répand dans le public un prospectus de la nouvelle édition de Corneille, entreprise par M. de Voltaire. Cet ouvrage sera de dix à douze volumes. 11 sera orné de Irente-trois estampes, dessinées par M. Gravelot; mais le plus précieux consiste en remarques historiques et critiques sur la langue et sur le goût. L'exemplaire ne coûtera que deux louis : on n'en tirera que deux mille cinq cents. Tout le monde doit savoir que le profit qui en résultera doit être mis en masse pour doter mademoiselle Corneille. Quelle plus noble dot que celle-là î

6. — Les Comédiens français font célébrer aujourd'hui avec beaucoup de pompe un service solennel, à Saint-Jean de Latran , pour le repos de l'âme de M. de Crébillon. On dira des messes dans la même vue, depuis huit heures du matin jusqu'à midi. Us ont envoyé par tout Paris des billets d'invitation pour y assister. Tout cela se fait en dépit de M. l'archevêque, dont la juridiction ne s'étend point sur le curé de Saint-Jean de Latran.

7. — La seconde partie du Compte rendu, par M, de La Cha* lolais, au Parlement de Bretagne, à l'occasion des Jésuites^ n'est point inférieure à la première (1). Elle ne sort en rien du ton de modération de l'auteur; et elle atterre, elle foudroie, elle pulvérise de plus en plus le colosse de la Société. 11 conclut toujours à supplier le roi d'ordonner qu'on travaille à un nouveau plan d'éducation. Le parlement n'a point adopté cette partie de ses conclusions. 11 est fâcheux qu'on ne saisisse pas le moment de détruire le fanatisme dans son berceau, en substituant aux

très imbéciles^ imagiaèrent d^ aller se prosterner sur sa tombe, pour faire cesser de prétendues convulsions. Ces jongleries durèrent arsez longtemps ; mais enfin l'autorité crut devoîV mettre fiu a ces scènes de scandale. Le cimetière fut fermée et les miracles cessèrent. Les Jansénistes ne se tinrent cependant pas pour battus. Les dévotes du parti s'assemblèrent en secret à la voix de leurs directeurs, dé nouvelles convulsions se manifestèrent chez elles; et le tombeau du bienheureut diacre n'étant plus accessible, il fallut aviser à un autre moyen de les en délivrer. Aux unes on perça les mains avec de grands clous, et on les mit en croix ; aux autres on asséna sur la poitrine et le dos de violents coups de bûches ou de grosses chaînes en fer: cela s*appellait des secours. Quelques prêtres poussaient le délire du fanatisme jusqu'à se rendre les exécuteurs de ces cruautés. On peut voirj dans la Correspondance littéraire de Grimm^ 15 avril 1761^ de curieux détails sur les convulsionnaires et les secouristes. — R. (I) Toy. 24 février 1762.

préjugés, aux erreurs de toute espèce, dont on imboil la jeunesse, un code de vérités lumineuses qui puissent la guiderdans tous les temps de la vie.

9. — On ne peut se refuser à consigner un bon mot du roi, qui caractérise également Texcellence de son esprit et de son cœur. S. M., étant allée voir les nouveaux bureaux de la Guerre, il y a quelques jours, entra partout, et, dans celui de M. Dubois, ayant trouvé une paire de lunettes, mit la main dessus : « Voyons, dit le roi, si elles valent celles dont je me sers ?» Un papier, apprêté exprès, suivant les apparences, se trouva sous sa main. C'était une lettre dans laquelle entrait un éloge pompeux du monarque et de son ministre, M. de Cboiseulj S. M., rejetant avec précipitation les lunettes, dit : « Elles ne sont pas meilleures que les miennes, elles grossissent tous les objets. »

10. — On ne cesse de parler par tout Paris de la farce de Saint-Jean de Latran (l); on en rit beaucoup. Les Comédiens n'ont rien épargné pour faire célébrer avec toute la pompe funéraire le service de M. de Crébillon. L'église était toute tendue de noir et fort illuminée. La compagnie était des plus nombreuses. L'Académie Française y était invitée; elle s'y rendit par députation. L'Opéra, la Comédie Italienne, tous les corps comiques y ont assisté de même. On est allé à TolTrande dans la plus grande régularité. Les actrices étaient sans rouge. Mademoiselle Clairon, en long manteau, menait le deuil. Cette sublime Melpomène a représenté avec toute la dignité convenable. Arlequin y a figuré aussi. Enfin, t^tut a concouru à rendre cette cérémonie aussi mémorable que risible.

11. — On a représenté, il y a quelques jours, à Bagnolet, chez M. le duc d'Orléans, une pièce en deux actes (2) de Collé, si connu par les Amphigouris. Elle a pour titr^ : Le Roi (c'est Henri IV) et le Meunier. Ce petit drame a eu le plus grand succès, et le mérite, par la naïveté qui y règne. M. le duc d'Orléans jouait un des principaux rôles, le Meunier. Grandval faisait Henri IV.

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