‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 9 sur 77 · AUX JÉSUITES, SUR LA CLOTURE DU COLLÈGE DE LOUIS LE GRAND · texte numérisé non relu

AUX JÉSUITES, SUR LA CLOTURE DU COLLÈGE DE LOUIS LE GRAND

Vous ne savez pas le latin , Ne criez pas au sacrilège Si l'on ferme voire collège.

Car vous mettez au masculin Ce qu'on ne met qu'au féminin.

Mai. — 3. — On a très-applaudi aujourd'hui un nouvel acteur« Dufrcsnoy, dans Gustave (3) i on a surtout été fort content du costume qu'il a introduit. Jusqu'ici, ce héros avait paru sur la scène en habit galonné^ etc. Il s'est montré aujoiu'd'hui en

(I) Le seul motif du voyage de M. Le Kain était de voir M. de ToUaire et de jouer deTant lui. — Wi (2)Voy. «3 avril 1762.

(3) Tragédie de Piron.

Charles XU, dans le vêtement sîmpleet grossier d'un héros belliqueux^ et qui a intérêt à ne point se faire remarquer. On doit se rappeler sans cesse que c*est à mademoiselle Clairon qu'on doit ces heureuses innovations sur notre soène.

5.* — M. de Maroiontel^ qui chansonna les autres^ est chansonné à son tour : sans doute qu'il s'y attendait C'est une parodie de ces paroles : Non, non, Vamour n'est point indomptable, sur le même air :

Ts'on, non, l'ennui n'est point Indomptable : Tout fier qu'ilôt, Voltaire Ta surmonté.

J'ai vu moilm ce dieu redoutable :

C'est Marmonlel qui Ta ressuscité Et c'est la veine Du plat Chimène, Qui lui rendra son immortalité.

Le pauvre diable de Chimène (1) ne s'attendait pas à faire éclore cette méchanceté. '

6. — M. deBelloy triomphe enfin. Aujourd'hui sa pièce, intitulée Zelmîre, a eu le plus grand succès. C'est un sujet de purç invention, plein d'absurdités et d'événements incroyables ; mais les situations en sont si séduisantes que la raison se laisse facilement subjuguer. Il y règne un grand intérêt, plus de curiosité cependant que de sentiment. Les trois premiers actes sont de la plus g^rsSde chaleur : les deux derniers n'enflamment pas tant le spectateur, défaut général de presque tous nos jeunes poètes tragiques. On a demandé Fauteur avec les plus bruyantes instances. Il est arrivé, soutenu de deux comédiens. Sa modestie le faisait chanceler.

8. — Toute la littérature est consternée de la fâcheuse nouvelle qui se répand sur lamaladie dangereuse de M. de Voltaire. On le dit attaqué d'une fluxion de poitrine. Tronchin écrit en même temps qu'il espère le tirer d'affaire : ce qui ramène un peu. On serait d'autant plus fâché de cette perte, très-grande en tout temps, que cet auteur n'a point encore fini la belle édition de Corneille,

(() Augustin-Marie, marquis de Ximenès (on prononce Cliimène), né à Paris l<* 26 féTrier 1726 ; mort le SI mai 1817.

t8 m£mOIB£S secrets de BACHA UMONT.

annoncée depuis deux ans. Le grand homme qu'il s*agit de cornmenter^ Texcellence du commentateur^ les pompeux dloges que Ton fait du commencement^ tout contribue à piquer la curiosité. M. de Voltaire,' à mesure qu'il avance l'ouvrage, en envoie les cahiers à TAcadémie Française ; il se soumet au jugement de cette compagnie^ qui trouve jusqu'à présent plus à admirer qu'à critiquer.

9. — L'Opéra était déjà désert aujourd'hui. Mademoiselle Guimard, nouveau sujet dont ce théâtre vient de faire Tacquisition, a doublé mademoiselle Ailard, dans les Caractères de la Danse, avec le plus grand succès : elle est d'une légèreté digne de Terpsichore; Une lui manque que des grâces un peu plus arrondies dans certaines parties de son rôle.

10. — Le succès de Zelmire se confirme, mais il se répand une anecdote qui ferait douter que M. de Belloy en fût le véritable auteur. Ce M. de Belloy a longtemps été élevé par un oncfe avocat, nommé Buirette. Sans détailler ici toute l'histoire romanesque de la naissance et de la vie de ce poêle, il est trèscertain que son oncle le disgracia pour n'avoir pas voulu suivre le barreau auquel il le destinait. Ce jeune homme passa en Russie ; il y a joué la comédie^,, et est revenu depuis quelques années. 11 avait une tragédie, dans son portefeuille, intitulée Titus, Ayant eu accès auprès de madame la marquise de Villeroi, cette protectrice s'intéressa vivement à lui, et sa pièce fut reçue des Comédiens. Avant d'être joué, M. de Belloy alla trouver l'abbé de VoisenoU pour le consulter, et lui laissa son manuscrit. Quelques jours après, l'abbé de Lacoste, alors l'homme à la mode, arrive chez l'abbé de Voisenon : il le trouve lisant ce manuscrit; il demande ce que c'est. L'autre lui répond que c'est une tragédie sur laquelle on demande son avis. « Je pense que c'est Titus, repart le brusque abbé : c'est ce coquin de de Belloy qui vous l'aura apportée. C'est un misérable, un drôle, etc. Sans vous en dire davantage, je vais chez moi, je vous en présente un semblable : confrontez-les ; vous verrez si ce n'est pas la même chose mot à mot. » Ce qui fut fait. L'abbé de Voisenon reconnut l'identité, et attendait, avec impatience , le moment d'éclaircir cette anecdote littéraire avec l'abbé de Lacoste, lorsque ce scélérat a été arrêté, et a subi le sort ignominieux que

MAI 176?. t9

tout le monde sait (1). Le manuscrit est resté entre les mains de l'abbë de Voisenon. De Belloy étant revenu, il voulut le tâter. Ce poète éluda de répondre, et n'a point revu depuis l'abbé de Voisenon. La pièce a été jouée en 1759, et a été jugée beaucoup plus sévèrement qu'elle ne le méritait... Celle-ci réunit sur elle toute l'indulgence du public.

13. — On apprend que M. de Voltaire est bors d*afraire : on exalte beaucoup la philosophie avec laquelle il a reçu ce dernier assaut (2). On lui reprochait d'avoir montré delà faiblesse dans quelques occasions où il a été attaqué de maladies graves. Dans cette dernière^ il s'est comporté en héros; il a vu la mort avec Fintrépidité digne d'un grand homme.

15. — Portrait de M. le duc de Choiseul, sur l'air du Menuet d'Eccaudet.

Quand Choiseul

D'un coup d'œil v

Considère Le plan entier de l'État, £t seul, comme un sénat, Agit et délibère î Quand je vois Qu'à la fois 11 arrange Le dedans et le dehors,

Je soupçonne en son corps Un ange.

Serait-ce un Dieu tutélaire?

Dans la paix et dans la guerre, Ses traités Sont dictés Par Minerve :

J'admire en lui les talents

(i) L'abbé Lacoste, qui avait travaillé quelque temps, sous Fréron, à l'Année Littéraire, fut condamuéaux galères perpétuelles, eu 1759, pour crime de faux. LoTfi de sa mort, arrivée ea 1761, Yoltaire 6t courir Tépigramme suivante :

Lacoste est mort lil vaque dans Toulon Par ce trépas un emploi d'importance ;

Ce bënéQce exige résidence,

El lont l'.-.ris y nomme Jean Froron. — B.

(?) Voy. S mai 1762.

Que d'elle il obtient sans Réserve.

A l'amour Tour à tour, A la table, Quand il trouve des loisirs.

Qu'il se livre aux plaisirs, Il est inconcevable.

Du travail Au sérail, Vif, aimable, A tout il est toujours prêt ; Pour moi, je crois que c'est Un diable.

M. Tabbé de Lattaîgnant (t) se déclare partout auteur de la chanson ci-dessus, et Ton infère de là avec raison que son dessein a été de louer de bonne foi.

17. — On prétend qu'il y, a longtemps qu'on a fait courir la centurie suivante :

Au livre du Destin, chapitre des grands rois, On lit ces paroles écTites :

« De France Agnès chassera les Anglois, Et Pompadour chassera les Jésuites. «

i8. — On voit une estampe ingénieuse sur les affaires des Jésuites. Aux deux côtés du tableau sont M. le duc de Choiseul et madame la marquise de Pompadour, qui arquebusent à bout touchant une foule de Jésuites. Ceux-ci tombent par terre, dru comme mouches. Le roi est là qui les arrose d'eau bénite, et l'on voit le parlement en robe, çà et là, bêchant des fosses pour enterrer les morts.

22. — Emile, ou de rÉdiAcation, par Jean^ Jacques Rausseau , citoyen de Genève : tel est le titre de quatre volumes in-8* qui paraissent depuis quelques jours. Cet ouvrage, annoncé et attendu, pique d'autant plus la cunosité du public, que Fauteur

(1) Gabriet-CharleB Lattâignant, né à Paris à la fiD du dix-septième siècle, mourut en cette Tille le 10 janTÎer 1779.

unit à beaucoup d'esprit le talent rare d'écrire avec autant de grâce que d'énergie. On lui reproche de soutenir des paradoxes ; c'est en pai^tie à l'art séduisant qu'il y emploie^ qu'il doit peut-être sa grande célébrité; il ne s'est fait connaître avec distinction que depuis qu'il a pris cette voie. Le typographique de ces quatre volumes est exécuté avec beaucoup de soin^ et ils sont décorés des plus jolies estampes.

24. — Le Balai f poème héroï-êomique en dix-huit chants (1). Cet ouvrage, dont on ignore l'auteur, est calqué sur la Pucelle, Il y a de la facilité dans la versification, et même quelques images voluptueuses; mais on sent combien d'inutilités, de longueurs, de pillages, il doit y avoir dans un poème de dix-huit chants sur un manche à balai. L'auteur a consacré un chant entier à passer en revue, sur les boulevards, beaucoup d'auteurs qu^il traite de la façon la plus infâme et la plus indécente : aussi, l'ouvrage est-il arrêté.

25. — On annonce déjà une nouvelle édition de la Pucelle, qu'on dit devoir être exécutée avec le plus grand soin et la plus grande correction. On s'est beaucoup récrié contre les estampes de la première : on assure que les nouvelles seront gravées par Cochin.

31 . — Le livre de Rousseau occasionne du scandale de plus en plus. Le glaive et rencensôir se réunissent contre l'auteur, et ses amis lui ont témoigné qu'il y avait à craindre pour lui. Il se défend là-dessus, en prétendant que ce livre a été imprimé sans son consentement, et même sans qu'il y eût mis la dernière main. 11 y a longtemps qu'il y travaille; sa santé ne lui a jamais permis de le continuer avec l'exactitude qu'il méritait. lien avait laissé les lambeaux épars dans son cabinet; bien des gens l'ont pressé vivement de donner son ouvrage au public, et se sont offerts de le rédiger : Rousseau a témoigné qu'il y avait bien des choses qu'il voulait supprimer, et on lui a répondu qu'on ferait tout cela. On n'en a rien fait, et il paraît in naturalibus.

Juin. ~ 3. — V Emile de Rousseau est arrêté par la police. Cette affaire n'en restera pas là.

Page 1