‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 11 sur 77 · Le sieur Palissot a fait imprimer sa comédie du Rival · texte numérisé non relu

Le sieur Palissot a fait imprimer sa comédie du Rival

(1) Voy. 6 juillet 1762.

(2) Collé ajouta depuis uu troisième acte qui est le premier de la pièce. <— > R.

par ressemblance. U a abandonné le titre des Méprises, apaicc que^ dit-il^ un plaisant s'est écrié ingénieusement^ que c'était une méprise de l'auteur. »

20. — M. Tarchevêque de Paris a^ant fait des reproches à Tordre de Malte^ sur Tindécente cérémonie pratiquée dans une église de l'Ordre , il s'est tenu un consistoire chez Tambassadeiu* de l'Ordre, jeudi dernier 15 de ce mois; on a décidé que, pour éviter de perdre un droit dont M. de Beaumont faisait des plaintes amer es, le curé de Saint-Jean de Latran, quoique soustrait à l'Ordinaire par les privilèges de l'Ordre, recevrait une punition pour avoir occasionné ce qu'on appelle canoniquement un scandale dans FËglise de Paris, en communiquant avec des histrions, foudroyés tous les huit jours au prône sous le bras ecclésiastique. En conséquence, ledit curé a été condamné à trois mois de séminaire, et à deux cents francs d'amende envei*s les pauvres.

22. — Le bruit court que le sieur Chevrier (i) est mort de misère, sans feu ni lieu : telle devait être la fin d'un enragé. D'autres assurent qu'il est mort de peur, comme on Farrêtait.

30. — Il y a une fermentation considérable dans la troupe des Comédiens français à roccasion du châtiment que vient d'éprouver le curé de Saint-Jean de Latran. Ils ne peuvent supporter d'être ainsi frappés des foudres de l'Église. Mademoiselle Clairon, l'héroïne de ce théâtre, parle sur cette matière avec une éloquence majestueuse; si ses camarades suivaient son avis, ils demanderaient tous leur retraite. On se flatte qu'ils n'en viendront pas à cette voie extrême, la cour et la ville y perdraient trop.

31. — M. Bouchardon, un des plus fameux sculpteurs de l'Europe, vient de mourir le 27 de ce mois (2). Il était chargé de la statue équestre du roi que la ville fait faire. Heureusement son ouvrage est fort avancé : il ne manque plus qu'une des quatre

figures qui doivent orner le piédestal (3).

(1) Prançois-Àûtoine Chevrier, né à Nancy vers 1720, mort à Rotterdam le 2 juillet 1752. Voy. 12 août 1762.

(1) Bouchardon était ué en 1693.

(3) La statue, commencée en 1748, ne fut inaugurée que le 20 juin 1763. Elle fut rontenéele 11 août 1792, en vertu d'un décret rendu la veille par TAssemblée législative.— R.

8$ MEMOIRES SECRETS DE BÂCHA UMONT.

Août. — i . — C'est M. Pigalle qui est chargé de continuer la suite des ti*avauie*du Roule. Bouchardon a écrit une lettre (i) à la Ville^ dans laqilelle il désigne cet artiste pour lui succéder. Cfette générosité est d'autant plus louable^ que ces deux grands hommes n'étaient point amis^ et que la jalousie, trop souvent le partage des petits talents, avait élevé quelques nuages entre eux.

3. — Le bruit court, depuis quelque temps, que les Jésuites comparaîtront au jour indiqué, et feront plaider leur cause. Un avocat, nommé Domyné de Verzet, doit être leur défenseur. Si cela est, on assure que la réplique, très-courte, est toute prête : « Domine, salvum fac Regem! » lui dira-t-on.

6. ~ Il court dans le monde une lettre au sujet d'un nommé Calas, roué à Toulouse, pour avoir assassiné, dit-on, son fils par fanatisme de religion, etc. On prétend que ce père infortuné est innocent. 11 est question de travailler à réhabiliter sa mémoire. On attribue à M. de Voltaire cette lettre, qui n'a pas la touche forte et pathétique dont ce sujet était susceptible en de pareilles mains.

7. — Enfin le dernier coup est porté aujourd'hui à la Compagnie de Jésus. La Société est dissoute : ses membres sont exclus pour jamais de l'éducation de la jeunesse, à moins qu'ils ne prêtent un serment 4ont on leur donnera le formulaire. Cette époque est d'une grande importance dans la littérature.

10. — Les plaisants s'exercent sur le compte de Sci-devant soidisant Jésuites. Entre les mauvaises choses qui courent sur eux, on distingue le distique suivant :

Que fragile est Ion sort, Société perVerse!»

Un boiteux (2) l'a fondée, un bossu (3) te renverse !

12. — On ne peut s'empêcher de consigner ici un bon ou plu*tôt un grand mot de M. le Dauphin. On lui 'faisait la lecturej pendant qu'il était dans le bain, de la Gazette de Hollandei où était annoncée la proscription du livre de l'Éducation, a C'est fort

(i) Voy. le Mercure de France, 17 septembre 1762, p. 133.

(2) Saint Igoace.

(8) L'abbé de Chauvelin.

bien faii^dit M. le Dauphin : ce livre attaque la religion^ il trouble Ja société, l'ordre des citoyens; il ne peut servir qu*à rendre l'homme malheureux : c'est fort bien fait. — 11 y a aussi le Contrat socialy qui a paru très-dangei^ux, ajouta le lecteur. — Qasni à celui-là, c'est diiTërent, reprit Monseigneur, il n'attaque que l'autorité des souverains ; c'est une chose à cliscuter. 11 y am-ait beaucoup à dire : c'est plus. susceptible de controverse. »

12. — Chevrier est décidément mort (l) : les gazettes nous apprennent, ou du moins nous insinuent, qu'il a été empoisonné (1). C'est assez le sort des chiens enragés.

13. — Le chevalier de La Morlière, plus connu par ses escroqueries, son impudence et sa scélératesse, que par se» ouvrages, vient enfin d'être mis à Saint-Lazare : sa famille a obtenu cette grâce, de crainte qu'un jour il ne la déshonorât par un supplice ignominieux.

i i. — Le parlement a rendu hier un arrêt de brûlure contre un libelle intitulé : Mes Doutes sur la mort des Jésuites (2). Il est très-injurieux au parlement; cela veut dire quil n'est -pas fort de preuves. Quand on a des raisons à donner, on n'accable point ses juges d'injures. On disculpe à présent l'abbé de Caveirac, de V Appel à la Raison, et on lui met cette brochure-ci sur le corps.

15.— -M. de Voltaire, animé d'un esprit de charité des plus fervents, ne cesse d'écrire en faveur du roué de Toulouse, lienvoie des Mémoires à toutes les personnes de considération, et ces nouvelles tentatives de sa part donnent lieu de croire que la pi-e*mière lettre (3) est de lui. On ajoute qu'il offre d'aider de sa bourse la malheureuse famille de cet innocent.

19. — On parle d'un livre infâme, horrible^ exécrable* 11 est intitulé : Les Trois Nécessités, et se répartit en trois chapitres : Nécessité de détruire les Jésuites en France; Nécessité d'y anéantir la religion chrétienne ; Nécessité d'empêcher M. le Dauphin, On prétend que ce libelle affreux est fait en faveur des Jésuites; que de la première nécessité on en veut inférer la nécessité des deux autres. Quoi qu'il en soit, personne ne dit avoir lu ces

(1) Chevrier mourut d'une indigestion. — R.

(2) Iu-12 de 45page«} saos date.

(3) Voy. 6 août 1762.

horreurs, bien que tout le monde en parle. On présume avec assez de raison que ce livre n'existe que par son titre. C'est un canevas épouvantable, qu^un monstre fanatique aura répandu dans le public, pour le donner à remplir à qui l'osera (1).

20. — Il paraît que le procès de Rousseau reste là. On prétend qu'Abraham Chaumeix est auteur du Réquisitoire de M. l'avocat général (2) ; il est aussi plat, aussi dénué de bon sens que son auteur.

25. — Cette après-midi, l'Académie Française a tenu sa séance publique, peu brillante aujourd'hui, et l'on a vu, au grand étonncment de tous les spectateurs, deux filles, mademoiselle Mazarelli et sa compagne, dans la loge du Directeur, Moncrif. Depuis quand le temple des Muses devient-il celui des courtisanes?

M. Thomas a remporté le prix de poésie. C'est pour la quatrième fois qu'il est couronné. Son Ode est intitulée : Le Temps. C'est du galimatias. Il y a deux strophes de sentiment qui méritent d'être distinguées, mais encore sont-elles gâtées par l'enflure du style.

11 avait fait une seconde Ode (3), qui se trouve avoir balancé le prix. 11 y a plus de philosophie, et elle est moins bouffie. M. d'Alembert a relevé tout cela par sa déclamation magistrale et pédantesque. 11 a également régalé le public de différentes bribes des autres Odes qui ont pani les moins mauvaises. Il a fait ensuite ce qu'on peut appeler la parade. Il a lu une suite des Réflexions sur la poésie et sur Vode en particulier (4) : de mauvaises plaisanteries, mêlées de beaucoup d'amertume, faisaient tout le fond de sa dissertation. Elle a fait rire à gorge déployée.

On a annoncé, pour sujet du prix de l'année prochaine, l'Éloge de M. le duc de Sully, surintendant des finances. On a battu des mains à cette annonce, et quelqu'un a dit avec esprit : << Voilà l'Éloge fait. »

M. Saurin a fini la séance par la lecture du premier acte d'une

(1) Voy. 1er et 8 octobre 1762.

(2) Voy. 9jumi762.

(3) Sur les devoirs de ta société.

(4) Le 25 août 1760, d'Alembert avait lu, à la séaace publique de rAcadémie Française, des Réflexions sur la poésie. — R.

Iragédie, à laquelle il lra\aille : c'est un sujet tiré de l'anglais (1), intitulé dans roriginaf: Tancrède et Sigfsmonde. 11 a changé ces noms en ceux de Blanche et de Guiscard, Les huées soutenues ont empêché d'entendre cette lecture^ qui ne promettait rien de satisfaisant^ l'auteur n'étant pas un grand tragique. Le ton déclamatoire et l'enthousiasme avec lequel il a débité cette drogue^ a beaucoup fait rire : il ne s'est point décontenancé tie cet accueil peu favorable^ et a fini son acte jusqu'au dernier vers, sans doute sans s'apercevoir du mauvais succès qu'il avait (2),

27. — L*abbé de Radonvilliers, sous-précepteur des Enfants de France et ex-jésuite, se met sur les rangs pour être de l'Académie. 11 ne peut faire valoir en sa faveur, que son poste à la cour. Aucun mérite de littérature ne milite pour lui, et de ce côté il est fort inférieur à son concurrent, l'abbé de Voisenon(3).

29. — On parle différemment du sort du frère Berthier, si plaisanté par Voltaire (4). On a prétendu depuis quelques jours, qu'il était instituteur des Enfants de France. Ce bruit est faux. M. le duc de La Vauguyon avait la meilleure volonté du monde de le pousser à ce poste, mais il y a apparence qu'il sera tout au plus à la bibliothèque de M. le Dauphin, ou à celle du roi : jusqu'à présent il est chez ce seigneur.

30. — Il court dans le monde une plaisanterie de l'abbé de Yoisenon. Il faut expliquer le fait.

M. Tabbé de Boismont, le Mirebalais de l'Académie (5), ne

(1) De Thompson.

(î) Cette tragédie fut représentée, avec succès, le 26 septembre 1763.

(3) Voy. Î6 mars 1763.

(4) Voyez dans les Œuvres de Voltaire h facétie intitulée : Relation de la malaJdie, de la confession, de la mort et de l'apparition du Jésuite Berthier. — R.

(5) Nicolas Tbyrel de Boismont, né dans un village près de Uouen , vers 1715, mort à Paris le 20 décembre 1786. Il avait, en 1755, remplacé à TAcadémie Française Tévéque Boyer. V ardeur scandaleuse , ipour nous servir de Texpicssion de Collé, avec laquelle la duchesse de Chaulnes -sollicitait pour cet abbé, donna lieu i l'épigramme suivante adressée au docte corps :

Déjà Livie en votre temple

A mis jadis un guerrier sans talents:

Aujourd'hui marne eiicov Julie, A «on exemple, Poui-e un petit collet qu'elle a mis ïur les dénis. Prenes gurde qu'enfin qnelqu'aùtre Hessaline,

N'écoutant que ses inicrâts.

Pour conHère ne vous destine

Un jlne de Hireb-ilais.

paie point ses dettes. Un certain doyen de Yalenciennes^ auquel il doit une pension sur une abbaye qu'il a^ ne pouvant aiTacher rien de ce gros bénéficier^ est venu en personne exiger son dû. Ayant demandé où demeurait cet abbé^ il s'est fait une méprise^ et au lieu de lui donner l'adresse de Tablié de Boismont^ on Ta envoyé chez Tabbé de Voisenon, à Belleville. N'ayant pas trouvé ce dernier^ M. le doyen a laissé un billet qui expliquait la cause de sa venue : sur quoi l'abbé de Yoisenon a répondu pai* la lettre suivante^ qui court aujourd'hui tout Paris.

a Je suis fâché que vous ne m'ayez pas trouvé^ Monsieur : vous auriez vu la différence qu'il y a enlre M. l'abbé de Boismont et moi. Il est jeune^ et je suis vieux ; il est fort et robuste, et je' suis faible et vàdétudinaire ; il prêche, et j'ai besoin d'être prêché ; il a une grosse et riche abbaye, et j'en ai une très-mince ; il s'est trouvé de l'Académie sans savoir pourquoi, et l'on me demande pourquoi je n'en suis pas ; il vous doit une pension enfin , et je n'ai que le désir d'être votre débiteur... Je suis, etc. »

— On ne peut voir de plus mauvaise tragédie que ri4ya(cqu*on a joué aujourd'hui ; il ne mérite point la moindre analyse. La plus pitoyable intrigue, des caractères faux et bas, un Ajax infâme, pas le moindre intérêt, des vers d'un ridicule à faire éclater de rire, voilà ce que c'est que ce drame. Les acteurs ont fort mal joué, entre autres Le Kain, faisant le héros de la pièce et beuglant comme un taureau qu'on égorge. Au cinquième acte, un confident vient d'apprendre à Ajax qu'Ulysse est le possesseur des armes d'Achille : « Seigneur, tout est perdu!» s*écria-t-il. A Tinstant des battements de pieds et de mains, qui ne tarissaient point, ont annoncé à l'auteur (i) qu'il était plus malheureux que son héros.

Septembre. — 3. — Le Contrat social se répand insensiblement. 11 est très-important qu'un pareil ouvrage ne fermente pas dans les têtes faciles à s'exalter : il en résulterait de très-grands désordres. Heureusement que l'auteur s'est enveloppé *dans une obscurité scientifique, qui le rend impénétrable au commun des lecteui^. Au reste, il ne fait que développer des maximes que tout le monde a gravées dans son cœur; il dit des choses ordi-

(1) Poinsinet de Sivry.

naires d'une façon si abstraite^ qu'on les croit merveilleuses. 5. — On a fait une détestable épitaphe sur les Jésuites. On ne la cite que comme un échantillon de Tav^glement du fanatisme.

Ci-gtt un corps, le plus savant, Le plus soumis, le plus fidèle ; Détruit par le plus ignorant, Le plus fougueux^ le plus rebelle.

7. — Des marchands de la foire Saint-Ovide ont imaginé de faire de petites figures de cire habillées en Jésuite, qui ont pour base une coquille d'escargot ; cela a pris comme les pantins. A l'aide d'une ficelle, on fait sortir et rentrer le Jésuite dans sa coquille. Cest une fureur. 11 n'y a point de maison qui n'ait son Jésuite.

10. — Le grand rôle que mademoiselle Lemaure a joué sur la scène lyrique ne nous permet pas d'omettre ici une circonstance essentielle dé sa vie. Cette sublime actrice, si connue par sa belle voix, sa laideur et ses caprices, vient de se marier à un jeune homme, chevalier de Saiut-Louis, nommé M. de Monrose. Elle a plus de cinquante ans (1).

13. — On publie un arrêt du parlement, du 3 septembre, par lequel il parait que, pénétré, ainsi que Ta indiqué M. de La Ghalotais dans son beau Réquisitoire, de la nécessité de réformer les études pédantesques qu'on fait faire;aujourd'hui,il est enjoint aux Universités de Paris, Reiras, Rourges, Poitiers, Angers et Orléans, de donner dans trois mois tels mémoires qu'elles aviseront être bons sur cet objet. Il veut, d'ailleurs, établir une espèce d'affiliation entre tous les différents collèges, pour qu'il en résulte un plan uniforme d'instruction. Il faut espérer qu'à force d'attaquer le pédantisme, de le combattre, de le suivre jusque dans ses repaires les plus formidables, on le détruira tout à fait.

14. — On publie encore un arrêt du parlement, du 7 septembre, qui transfère le collège de Lisieux dans le collège de Glermont,

(1) Catherine -Nicole Lemaure, Tune des plus célèbres actrices et cantatrices de l'Opéra, était née à Paris le 4 août 1704. Elle avait quitté le théâtre en 1743^ — R.

dit Lonis le Grand, dont il occupera une paille convenable. 11 y doit ouvrir ses classes au i^^ octobre. Le parlement ordonne, en outre, toujours ^ous le bon plaisir du roi, que provisoirement les boursiers de différents collèges, qui ne sont pas de plein exercice, seront tenus de fréquenter ledit collège de Lisieux exclusivement à tout auti'e. On ne peut qu'applaudir encore à la sagesse de ce règlement, qui tend de plus en plus à former d'excellents sujets dans tous les genres.

19. — M. Racine (1) est allé voir la salle de la Comédie Française, il y a quelques jours. Sa grande dévotion Fempèche depuis longtemps de fréquenter le spectacle. Ce fils d'un illustre père a été accueilli avec tous les égards que les Comédiens lui devaient : il a tout loué, tout admiré. Sa visite faite, « Messieurs, a-t-il dit, je viens réclamer une petite dette. Vous savez que mon père avait défendu, par son testament, qu'on jouât Athalie, M. le Régent a depuis ordonné que, sans égard aux volontés du testateur, ce drame serait donné au public. Cet ordre de M le duc d'Orléans ne me fait déroger en rien à mes droits; je revendique, en conséquence, la part qui me doit revenir des représentations multipliées de ce chef-d'œuvre de mon père. » Cette demande a fort étourdi l'aréopage comique : il est question de trouver un mezzo'termine à cette contestation naissante.

20. — On a fait aujourd'hui capture de différentes éditions de livres prohibés. On en a arrêté une du Contrât social, venant de Versailles ; une autre de la suite du Colporteur ; on prétend même qu'on en a arrête une des Trois Nécessités. On regarde cependant ce dernier livre comme chimérique. La suite. du Colporteur est intitulée : Almanach des gens d'esprit, par un homme qui n*est pas sot. On peut juger du livre par le titre. Il est aussi de Chevrier.

23. — On ne cesse de faire des perquisitions du Contrat social Un nommé de Ville, libraire de Lyon, vient d'être arrêté et conduit à Pierre-Encise. On a trouvé chez lui une édition qu'il faisait de ce livre.

26. — M. Goldoni, avocat de Venise et auteur d'un Théâtre, s'est transporté ici pour concourir au bien-être de la Comédie

(1) Louis Racine, auteur de la Grâce et de la Religion.

Italienne. 11 travaille à présent pour elle. Ses Caquets, traduits par M. Riccoboniy ont eu un succès étonnant, et ses compatriotes espèrent tirer un parti de son séjour auprès d'eux. Il doit rester deux ans. Il était assez habile avocat^ et travaillait beaucoup. La métromanie l'a emporté.

27. — On confirme l'aventure de M. Racine (1), qui n'ira pas plus loin, à ce qu'on assure ; il colorait sa demande du prétexte de la charité : il voulait faire des aumônes de cet argent. On prétend que les Comédiens se sont moqués de lui, et que cette restitution irait de 30 à 40,000 livres.

29. — Le sieur Pi^alle prendra ce qu'on pense, possession du Roule, et va travaillera finir les travaux du fameux Bouchardon. Il prétend que cet artiste ne faisait rien qui vaille sur la fin de sa vie, parce que la m£dn lui tremblait. En conséquence, il refait une troisième figure du piédestal, et tirera de sa minerve la quatrième qui n'était pas encore commencée.

Octobre. — i, — On s'imaginait que le livre des Trois NécessiiéSy dont tout le monde parle sans l'avoir vu, était un être idéal ] on voit aujourd'hui un arrêt du Conseil souverain d'Alsace, où, sans lui donner une existence réelle, on insinue qu'il existe. On le dénonce sous le titre des Quatre Nécessités ; on en ordonne la brûlure partout où il se trouvera ; et l'on fait l'injonctiriu la plus comminatoire d'en apporter tous les exemplaires au grefie de la Cour. Ce simple dispositif donne lieu à beaucoup de réflexions. ËhgépéraltOn croit qu'il a été fait à l'instigation des Jésuites, très en faveur dans ce tribunal. On sent pourquoi ils voudraient donner quelque consistance à un ouvrage qui heureusement ne se trouve nulle part.

4. — Aujourd'hui M. Fourneau, recteur de TUniversité, a pris possession, au nom de son corps, du collège ci-devant dit Louis le Grand. Cette cérémonie s'est faite par l'attouchement, suivant l'usage. Elle a été suivie d'un Te Deum en action de grâces, et d'une grande messe. Ensuite s'est faite l'ouverture des classes, où le principal de Lisieux et' les professeurs ont été installés. MM. les commissaires du parlement présidaient à ces différentes cérémonies. Le tout s'est terminé par une harangue du régent

(I) VoyjttO septembre 17(^2.

4tl MEMOIRES SECRETS DE BACHA UMONT.

de rhétorique de Lisieiix : elle roulait sur la rhétorique. Il a tiré l'augure le plus heureux de la nouvelle transplantation ; il a fait entendre à MM. du parlement^ qu'elle âe faisait sous leurs auspices, et que sans doute ils protégeraient ce nouvel établissement.

5. — 11 court une caricature où l'on représente MM. de Voltaire et Rousseau, Tépée aucôté, en présence Tunde Tautre, faisant le coup d e poing. Au bas, est un dialogue en vers entre ces deux auteurs. Le poêté demande au philosophe pourquoi il l'a critiqué si durement : il lui fait des reproches sur sa bile trop amère. L^autre répond qu'il est en possession de dire la vérité envers et contre tous. Enfin la querelle s'échauffe. Rousseau gesticulant des poings. Voltaire lui reproche de ne pas se. servir de son épée en bon et brave gentilhomme. Celui-là prétend que ce sont les armes de la natuie. Telle est la substance de cette conversation où tous deux sont tournés dans le plus parfait ridicule^ quoique en très- méchante poésie.

8. — On fermente beaucoup sur le livre des Quatre Nécessités y proscrit parle Conseil souverain d'Alsace, qui ne Ta ni lu ni vu. On le nomme ainsi , parce qu'il se sous-divise en quatre propositions : Nécessité de détruire la Société des Jésuites. Nécessité pour la France de se séparer du pape. Nécessité d'ànéantir l'épiscopat , ou, au moins, d'humilier les évêques* Nécessité ... La plume tombe des mains ici. . . On ne peut, sans frémir^ tracer cet horrible canevas. Dans chaque chef, l'auteur donne les moyens de parvenir au but dont il s'efforce de prouver l'excellence et la nécessité. On continue à regarder cet ouvrage des ténèbres comme n'existant que dans le cerveau de quelque esprit infernal.

20. — .On renouvelle les plaintes faites depuis longtemps contre Fréron. On trouve ses feuilles absolument vides : eUes ne sont pas même soutenues par le sarcasme si à la main de ce journaliste et si agréable aux lecteurs. Ses amis lui en ont fait reproche; il se défend, et prétend qu'il ne peut plaisanter le moindre grimaud du Parnasse , qu'on ne le mulcte à la police , qu'on ne le sabre, qu'on ne le mette en pièces : il gémit fort de cette inquisition.

23. — Le bruit court que Fimpératrice de toutes les Russies a

OCTOBBE 1762. 47

écrità M. Diderot pour l'inviter à se rendre à sa cour : on prétend que M. d'Alembert a recules mêmes offres (1).

24. — En vertu d'un arrêt du parlement qui défend aux cidevant soi-disant Jésuites de se retirer autrement que comme écoliers dans les lieux où la jeunesse est élevée , l'Univereité avait renouvelé son décret qui excluait depuis longtemps les membres de cette Société de toutes les places scolastiques. Ce décret avait été notifié aux principaux de tous les collèges , en vertu d'une délibération prise par la Faculté des Arts.

Le 18 de ce mois, le recteur, M. Fourneau, a reçu une lettre de cachet pour se rendre à Fontainebleau , avec ordre d'y apporter la requête de TUniversiié. Admis à Taudiepce du roi, M. le chancelier lui a déclaré que Sa Majesté désapprouvait le décret qu'il avait rendu , et a fait mettre en marge du registre de l'Université un arrêt du. Conseil qui casse ledit décret, sans rien toucher à l'arrêt du parlement, au bas duquel il est inscrit. Le recteur a représenté vivement au roi, que le décret qui avait le malheur de lui déplaire n'était point son ouvrage, mais celui de l'Université, à laquelle il avait l'honneur de présider, comme M. le premier président au parlement.

Quelques moments avant de paraître devant le roi , M. le chanceUer, prévenu contre le recteur, lui a fait des reproches très-vifs en présence de quelques ministres, sur un discours qu'il a prononcé depuis peu aux Mathurins, où, en rendant compte de sa gestion et de ce qui s'est passé sôus son rectorat, il a parlé de la destruction de la Société des Jésuites , comme ancienne et continuelle ennemie de l'Université. Ce suprême magistrat a trouvé mauvais qu'il ait pris de là occasion de s'étendre sur leur doctrine, sur leur attachement aux opinions ultramonlaines, sur les vexations qu'ils avaient exercées depuis deux cents ans , et dont la Providence a enfin terminé le cours.

Des gens mal intentionnés ou fort ignorants avaient rendu très- défavorablement ce discoui*sdu recteur à M. le chancelier, et avaient rapporté un passage cité , tiré de l'Apocalypse , chapitre xviii, verset 22. Le voici : Et voœ citharœdarum, et musi-

(1) Voy. 31 jaiiTicr et 15 février 1793.

4$ MEMOIRES SECRETS DE BÂGtIÂUMONT.

corum, et tibia canentium, et tuba, non audietur in te amplitis. Ce passage avait été énoncé au sujet de k prise en possession du collège de Glermont^ et on sent Tapplication amère^ mais vraie, qu'on en devait faire. Au lieu du mot de cilharœdorum, des {plaisants, ou des méchants, ou des imbéciles, avaient substitué celui de cynœdorum. (Voyez Pétrone, Martial.) On voit par cette méprise quelle indécence le terme présentait à l'esprit, et combien cela rentrait dans les préjugés odieux reçus contre la Société. M. le chancelier, dans les reproches qu*il faisait au recteur, appuyait beaucoup sur ce passage , dont il ne disait que le sens en français, et qui paria devenait inintelligible à son auteur. Ce ne fut qu*avec beaucoup de peine qu'on se concilia et qu'on reconnut qu'on avait substitué le mot cynœdorum à celui de citharœdorum : l'énigme devint claire.

Novembre. — 4. — On ne saurait trop consigner à la postérité les noms de deux femmes illustres qui honorent les lettres de leur protection : mesdames les duchesses de Choiseul et de Grammont méritent une place distinguée dans le rang de ces virtuoses.

M. l'abbé Barthélémy, de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, garde du cabinet dés médailles du roi, ayant été depuis peu favorisé d'un logement particulier, ces deux dames l'ont gratifié d'une galanterie peu commune. Elles ont, pendant qu'il était absent, trouve le secret d'avoir la clef d'un Muséum qu'il avait arrangé philosophiquement; elles l'ont décoré, à son insu, de la façon la plus galante et la plus voluptueuse : elles l'ont enrichi de plusieurs ouvrages de leurs mains, et, au retour de l'abbé, la clef s'étant retrouvée, il a été transporté dans un boudoir de fée. Tout Paris parle de cet enchantement.

2. — Nous apprenons comme un fait constant que les héros du conte de Marmontel , dont on a fait deux pièces différentes^ intitulées Annette et Lubin, existent réellement à Bezons, dont M. de Saint-Florentin est seigneur : que c'est lui qui est désigné dans le rôle de bonté et de bienfaisance qu'on lui fait jouer; que le bailli est le curé du lieu, homme dur et sans entrailles. Ce ministre se propose de faire voir, un jour, à la Comédie Italienne,

ces deux modèles de l'innocence pastorale. Au reste , ils ont bien dégénéré de leur figure de Vierge.

6. — M. Tabbé Yvon, depuis son retour, est fort bien avec U. Tarchevêque : il lui communique le plan d'une nouvelle Histoire Ecclésiastique, qu'il a entreprise^ et qu'il compte traiter philosophiquement. Ce mot n'a point effrayé Sa Grandeur^ et le prospectus de cet ouvrage doit paraître incessamment (l).

7. — M. Thomas^ secrétaire intime de M. le duc de Praslin^ ministre des affaires étrangères^ ci-devant comte de Choiseul, vient de lui payer son tribut d'hommages^ par les vers suivants^ sur sa nouvelle dignité :

La justice aujourd'hui récompense le zèle : Le royaume applaudit ià ce Ulre flatteur;

Et votre dignité nouvelle

Estraurore de son bonheur.

Dans son sein aujourd'hui la France Compte deux ducs, ministres vigilants, Moins unis par le nom, le rang et la puissance,

Que par la gloire et les talents.

Toujours, aux rives de la Seine, Le nom que vous portez* annonça le succès. Dans des temps malheureux, de discorde et de haine,

Plessis-Praslin battit Turenne :

Vous faites plus, vous nous donnez la paix.

9. — Mademoiselle Clairon s'est mis dans la tête qu'Irène (2) était une bonne tragédie^ puisqu'elle l'avait trouvée telle, et qu'elle y jouait. En conséquence, elle a cabale pour lui faire avoir une seconde représentation. Elle a ameuté ses partisans, et la pièce a été applaudie à tout rompre, au moyen de quelques changements. Elle avait donné le mot pour qu'on demandât l'auteur : on l'a traîné fort humblement sur le théâtre. Ce spectacle, moins un triomphe qu'un supplice, a fait étrangement souffrir lamour-propre de M. Boistel : il n'a osé sortir de sa contenance

(!) Voy. 22 avril 1768.

(2) Jouée le 6 noyembre précédent, hauteur se nommait J. D. Robert Boistel d'WeUes.

humiliée^ et il s'en est retourné aussi honteux qu*il était venu. \i. — M. Séguier, ce grand avocat général, se délasse quelquefois entre les bras des Grâces et des Muses des travaux importants auxquels sa charge l'assujettit. Voici une chanson (!) très-agréable qui a passé dans toutes les bouches des jolies femmes de Paris:

Tous mes souhaits et ma plus forte envie, Auraient été d'être un nouveau Crésuâ ; Des riches dons d'Amérique et d*Asie, J'aurais tâché d'amasser tant et plus; Non pas pour mol ; c'eût été pour ma mie : Sans elle, hélas ! en aurais-je voulu ?

D'être un héros j'aurais eu la manie ; Mars m'aurait vu suivre ses étendards ; L'antique amour, l'amour de la patrie Ne m'eût point fait affronter les hasards : L'espoir d'offrir mes lauriers à ma mie, Seul m'eût frayé la route des Césars.

D'être un Apelle i) m'aurait pris envie, Mais sans daigner travailler pour les rois ; Si, de Rubens imitant la magie^ La toile eût pu s'animer sous mes doigts, Quel beau portraitj'auraisfaitdc ma mie!

Je l'aurais peinte, ainsi que je la vois.

Éterniser une flamme chérie Aurait été de mes vœux le premier ; Le tendre amour, seul guide de ma vie, Aux doctes Sœurs m'eût fait sacriûer :

J'aurais été le chantre de ma mie, J'eus mis ma gloire à la déifier.

Kn me livrant tout à l'astronomie, J aurais suivi ma tendre passion ; Un nouvel astre, au gré de mon envie, Eût de nos jours paru sur l'horizon :

. (1) Elle est attribuée à Ponlenelle, par Griinm ( Correspondance littéraire, 20 aoi'it 1776), qui la donne comme adressée à madame Geofirin. — R.

NOVEMBRE 176t. 51

Au flrmamenl j'aurais placé ma mie, Elle eût été ma constellation.

J'aurais banni la sombre jalousie :

L'amour sincère en écarte l'horreur; Trop délicat pour cette frénésie, D'un feu plus pur j'aurais fait mon bonheur; Car, en l'aimant, j'eusse estimé ma mie : Sans mon estime aurait-elle eu mon cœur ?

14. — La Faculté de Théologie de Paris vient de rendre publique sa Censure contre le livre d'ÈvaiE, ou de TÉinjCATiON , par J. J. Rousseau (1). Elle est en latin et en français^ très-détaillée, particulièrement sur le troisième volume. Elle trouve dixneuf hérésies dans cet auteur. Quelques critiques prétendent que Tarlicle le plus mal traité dans cet ouvrage scientifique est celui de la religion.

20. — Éponine, tant prônée^ doit enfin se jouer la semaine prochaine. Les partisans de cette pièce> ou plutôt de Tauteur^ sont en grand nombre. Tout est déjà loué depuis quelques jours. M. Chabanon est un jeune homme de trente-cinq ans^ qui^ après avoir fait des 'études assez bonnes^ s'est jetë dans le mondo^ et y a réussi par une figure agréable^ par un esprit aisé^ brillant et facile^ et surtout par un talent supérieur pour le violon. Q a longtemps fait les délices des sociétés. Il y a quelques années que, réfléchissant sur le vide de son art^ et sur la nécessité d'appuyer son existence siu* quelque chose de plus solide et de plus durable^ il a pris la généreuse résolution de travailler à mériter quelque titre littéraire. 11 n'a point vu de moyen plus aisé de commencer à percer^ que . d'entrer à l'Académie des Belles-Lettres. Il s'est donc jeté dans le grec à corps perdu^ a travaillé trois ans avec la plus grande opiniâtreté^ et sans voir aucun humain que quelques partisans de cette langue. U est sorti muni de tout le savoir nécessaire; a été admis à l'Académie des Belles-Lettres; a travaillé sur Pindare^ potu* payer son tribut littéraire^ et^ ne regardant cette Académie que comme un passage à T Académie Française^ il a fait des tragédies. Son succès peut lui ouvrir une route brillante.

(i ) Rédigée pai l'abbé Le G raad. — R .

24. — Quoique nous ne soyons point dans le goût de consigner ici les mariages^ on ne peut passer sous silence celui de mademoiselle Lemière et de Larrivée. Ces deux coryphées de la scène lyrique sont enfin unis par des liens indissolubles, après s'être essayés longtemps à porter leurs chaînes. Ce grand événement a fait une sensation si générale parmi les amateurs de rOpéra, qu'il fait nécessairement époque dans son histoire.

25. — Autre événement non moins remarquable, quoique aussi étranger en apparence à la littérature; madame Saurin, qui réunit les grâces à Tesprit, étant accouchée d'un garçon, il y a quelques jours, l'Académie a nommé une députation pour féliciter la femme de leur confrère. M. l'abbé d'Olivet a été chargé de cette galante harangue, et il a porté la parole avec toute l'éloquence possible.

27. — • Le parlement s'occupe sérieusement du nouveau plan d'études : il regarde surtout la philosophie, si barbare encore dans les écoles. Il est question de soumettre les professeurs à profiter des bons livres écrits sur cette matière, à choisir les plus orthodoxes et les plus lumineux, et à les expliquer à leurs disciples, au lieu de perdre un temps infini à dicter des cahiers d'une philosophie scolastique, et dans laquelle ils étaient maîtres de glisser des absurdités et toutes les erreurs qu'ils voulaient. On voudrait comprendre dans ce projet la théologie même : ce point est délicat, et fera le sujet de grandes contestations.

28. — On commence à parler d'une traduction des Géorgiques, par M. l'abbé Delille (l ), jeune homme dont on a vu des vers fort joliment faits. Il n'est point rebuté par les détails agrestes où entre son auteur, et il prétend qu'on peut les rendre avec élégance en français. 11 s'agit de prouver ce qu'il avance.

29. — On a joué aujourd'hui Heureusement, comédie en un acte et en vers. Ce drame est tiré du conte de M. Marmontel. 11 a été bien reçu; il est écrit avec facilité, fort court, et n'a que très-peu d'intrigue. C'est un tissu des plus frêles. Le dénoûment est heureux, mais pas assez filé. En général, la pièce frise l'obscénité. Mademoiselle Dangeville en fait le principal mérite

{{) Jacques Delille, fils naturel d'Antoine Montanler, avocat an parlement, et de mademoiselle Marie-Hiéronyme Bérard, né à Port, près de Clermoat-Ferrand, le 22 juin 1738 ; mort à Paris, le il mai 1813. -- R.

par son jeu. Il s'est passé un événement qui fait anecdote. L'amant et la maîtresse sont à table ; le premier est un jeune officier sur le point de partir pour Tarmée; il prend le verre : « Je vais boire à Cypris ! » dit-il. « Je vais donc boire à Mars ! » répond la femme. Mademoiselle Hus^ qui faisait ce rôle^ a jeté une œillade au prince de Condé, en prononçant ces dernières paroles. Le public a saisi l'à-propos^ et les battements de mainfs de se multiplier pendant quelques minutes.

30. — Le roi a ordonné qu'un mausolée soit élevé à M. de Crébillon, dans Téglise de Saint-Gervais, où il est enterré. En conséquence, M. de Marigny a écrit une lettre au fils (1), pour lui faire part de cette marque d'estime et de considération que S. M. veut dontier à son célèbre père. C'est M. Le Moine qui est chargé de cet ouvrage.

Décembre. — 3. — Il n'y a point ei*-de comédie aujourd'hui, quoiqu'on eût annoncé deux pièces à l'ordinaire. U s'y était rendu du monde ; on attendit jusqu'à six heures. Alors on vint déclarer au public qu'on ne jouerait point, vu l'indisposition d'une actrice qui ne pouvait êlre^suppléée. On rendit l'argent, et l'on se retira. Cette actrice indisposée était mademoiselle Dubois, qui, dans ce moment, était en grande loge à l'Opéra. Le lieutenant de police, informé de cette aventure, a mandé cette actrice, l'a traitée avec toute la dureté due à son caractère et à son impertinence, et l'a envoyée en prison. Elle a de plus été condamnée à payer les frais et le profit de la représentation, évalués à cinq cents livres, et une amende de cent écus.

4. — Aujourd'hui s'est faite l'élection de M. Tabbé de Yoisenon. On était si prévenu de cet événement, qu'à l'instant où l'Académie était encore assemblée, il s'est répandu une quantité de portraits de cet abbé, avec son nom et cette phrase : Elu à l'Académie Française, le 4 décembre 1762. On lit au bas ces vers :

l/aimab1e successeur du sombre Crébillon, Dans un genre opposé s'illustre sur la scène. Les arbitres du goût ont élu Voisenon, lis couronnent Thalie, en pleurant Melpomène.

(1) On la trouve dans le» noies qui suivent \ Éloge de Crébillon par d'Alembert. — R.

On est fort intrigué pour savoir Fauteur de cette galanterie. Les uns prétendent que c'est madame Favart^ avec qui cet abbé vit; d'autres disent que c'est le mari.

5. — On ne cesse de parler de l'aventure d'hier. Les portraits ont été envoyés à toute la cour. L'Académie est furieuse de voir le secret de ses suffrages violé. L'abbé de Yoisenon se trouve chargé d'un ridicule auquel il ne s'attendait pas. Favart et sa femme protestent qu'ils ne lui ont point rendu ce mauvais service.

6. — Éponine, tant vantée (1), a eu ce matin une répétition devant une assemblée Irès-nombreuse, qui a fondu en larmes. Cette après-midi^ elle a été jouée. Le public du soir ne s'est pas trouvé aussi bien disposé que celui du matin^ et cette pièce qui eût passé pour médiocre^ si on ne l'avait pas tant exaltée, est jugée détestable. Son succès a été si faible, que l'auteur voulait la retirer; il se disposait àMuire un compliment au parterre pour lui en demander la permission. Mademoiselle Clairon lui a fait sentir l'indécence de ce procédé ; qu'il était le maître de le faire sans rien dire; mais elle lui a conseillé d'essayer une seconde représentation, promettant de la faire aller tant qu'elle pourrait.

7. — Les admirateurs de M. de Chabanon ne peuvent revenir du peu de succès de sa pièce. 11 se répand une anecdote qui ferait peu d'honneur à cette tragédie, si elle était vi'aie. A la fin de la pièce a régné un grand silence ; ensuite quelques clameurs se sont fait entendre; on a demandé sourdement l'auteur. Ce bruit s'est accru, a recommencé à plusieurs reprises, enfin est devenu si tumultueux, que la garde s'en est mêlée, et Ton a arrêté deux jeunes gens les plus acharnés. On assure qu'ils se sont trouvés être deux frères ou parents de l'auteur... On les a relâchés tout de suite.

10. — Les Muses pleurent depuis quelques jours la mort de l'un de leurs nourrissons et de leurs protecteurs en même temps. C'est M. de La Pouplinière. Son norti, à jamais fameux dans les fastes littéraires, va sans doute s'accroître par l'impression de ses ouvrages, qui sont en grand nombre. On ne doit jamais oublier sa munificence envers les artistes. Un orchestre entier se trouve dispersé par la perte de cet Apollon.

(1) Voy. 20 janvier 1762.

DEG£»BIIE 1762. S 5

H. — M. le chevalier de La Morlière est sorti de Saint-Lazare, et se montre avec un front d'airain.

14. — Le sieur Bernaud vient d'être chassé de la Comédie Française, par un ordre de M. le duc de Duras. 11 avait eu une querelle très-vive dans les foyers avec mademoiselle Clairon. Il avait invectivé cette actrice, de la façon la plus indécente... La sublime Melpomène a conservé toute sa majesté dans cette occasion ; mais, piquée au vif, elle a demandé sa retraite. Le gentilhomme de la chambre, instruit de son mécontentement, lui a fait justice, et elle reste.

15. —M. le duc de Saînt-Aignan est nommé directeur, pour répondre à M. l'abbé de Voisenon, le jour de sa réception à TAcadémie Française. Il est fixé au 15 janvier. Cet abbé, trop célébré, trop fêté à Paris, va se renfermer dans son abbaye pour travailler à son discours. Il a demandé trois jours poui' cet important ouvrage. Toute la corn* doit se trouver à celte cérémonie, et surtout les femmes les plus élégantes. >

17. — Dans la comédie d'Heureusement, imprimée, on a consacré Tanecdote du « Je bois à Mars. » On a choisi cet instant de la pièce pour estampe. Ce petit drame soutient à la lecture sa réputation, du côté du style qui est facile et naturel. M. le prince de Condé a fait annoncer à mademoiselle Hus, qu'elle aurait un présent de S. A. S.

25. — 11 paraît une grande estampe in-folio, où l'on voit, d'une part, le roi élevé sur son trône ^ de l'autre, le groupe des Jésuites plus bas. Le monarque parait les disperser et leur dire :

Maturate fagam, regique hœc dicite vestro : Non illi imperium

ViRG.

11 y a beaucoup d'autres devises, dont celle-ci est la plus mémorable.

27. — M. Titon Du Tillet, fort connu par son Parnasse français (1), vient de mourir dans un âge très-avancé. Sa maison

(I) Ce monument, exécuté par Louis Garuier, élève de Girardou, est aujourd'hui dans uue des salles de la Bibliothèque royale. Evrard Titou Du Tillet, né à Paris le 16 janvier 1677, est mort le 26 décembre 176Î. On a de lui une Description du Parnasse français, in-folio. — R .

50 MÉMOIRES SECRETS DE DACnAUMONT.

était ouverte aux gens de lettres, et les Muses doivent jeter des ileurs sur le tombeau de cet aimable Mécène.

28. — M. Tabbé de Gaveirac, depuis longtemps soupçonné d'être auteur de dilTérents libelles écrits en faveur des Jésuites, vient d'être recherché très-sévèrement. La police a fait chez lui une descente des plus circonstanciées. Heureusement pour lui qu'il avait pris la fuite.

30. — Le nommé Grange, libraire, ouvre incessamment ce qu'il appelle une salle littéraire : pour trois sous par séance, on aura la liberté de lire pendant plusieurs heures de suite toutes les nouveautés. Cela rappellerait les lieux délicieux d'Athènes connus sous le nom de Lycée, du Portique, etc., si le ton mercenaire ne gâtait ces beaux établissements.

31. — 11 a débuté à l'Opéra ime nouvelle basse-taille (l). On parle plus des gasconnades de cet acteur, que de sa voix. Rebel lui ayant déclai'é qu'il n'aurait que de médiocres appointements d'abord, mais qu*à mesure que le public serait content de lui, il serait augmenté : « Gadédis, a-t-il dit, cela étant, monsieur, vous m'augmenterez donc tous les jours. »

Janvier. — 1 . — On a donné dernièrement le Comte d*Esseœ. 11 s'est passé ce jour-là un événement qui raéiite d'être consacré. Lorsqu'il fut question de cette pièce à l'assemblée, mademoiselle Clairon demanda qui jouerait Elisabeth. Mademoiselle Dumesnil dit qu'elle s'en chargeait. « Je ferai donc la duchesse ? reprit la première. — Non pas, s'il vous plaît, s'écria mademoiselle Hus; c'est mon rôle, et je ne m'en défais point. — Je ne veux rien vous enlever, répliqua mademoiselle Clairon; cela étant, je ferai la confidente : il n'y a pas grand' chose à dire, c'est mon fait. » On crut qu'elle se moquait, et Ton se sépara. Le jour de la représentation, elle tint parole, au grand étonnement de mademoiselle Hus, qui en fut déconcertée. Elle en joua le

(1) Cet acteur, uommé Variu, n'a laissé aucune réputation. — R.

double plus mal. Mademoiselle Clairon ne paraissait pas^ que les battements de mains ne re<;ommenças3ent, et les sifflets pour l'autre... Ce fut avec grand^peine qu'elle alla jusqu'au bout, et Ton présume qu'elle ne cfacrchera plus à se trouver en concurrence avec mademoiselle Clairon. Les niais du parterre ne pouvaient concevoir cela. « Nous voyons bien, disaient-ils^ pourquoi l'une est huée, mais pourquoi applaudir l'autre, qui ne dit mot? » Mademoiselle Clairon, pour se délasser, joua Cathos dans les Précieuses Ridicules, et s'amusa comme une reine.

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