‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 12 sur 77 · ÉPITAPHE m M. DE LA POUPLINIÈRE · texte numérisé non relu

ÉPITAPHE m M. DE LA POUPLINIÈRE

Sous ce tombeau repose un financier ; Il fut de son état l'honneur et la critique ; Généreux, bienfaisant, mais toujours singulier,

H soulagea la misère publique. *.

Passant, priez pour lui, car il fut le premier.

3. — 11 «e répand un bon mot de cour, d'une espèce singulière; il mérite d'être retenu. On l'attribue à M. de Souvré. Ce seigneur, à l'occasion de la Réforme, disait qu'on s'y était mal pris, qu'il fallait la commencer par celle d'un sacrement. « Quel esl-il? — Le baptême. — Poui'quoi? Quel rapport entre lui et ce dont il est question? — C'est que tout n'aurait pas été par compère ni par commère. »

13. — Les gens qui plaisantent sur tout, ont fait à M. de La Pouplinière une épitaphe bien différente de celle qu*on a vue ci-dessus. On en jugera, la voici ;

Pour être auteur, ci-gît qui paya bien :

C'est la coutume.

L'ouvrage seul qui ne lui coûta rien,

C'est son posthume.

14. — Depuis quelque temps on parle beaucoup d'une Hollandaise jeune et jolie, nommée madame Pater. C'est la femme d'un riche négociant ; elle fait l'entretien des cercles et le sujet des épigrammes ou madrigaux. Voici ce qu'on a fait de moins mauvais'; on ne le rapporte que pour faire époque :

Fater est dans notre cité; Spiritu9]e voudrpis bien être ; Et, pour former la Trinité, Films on en verrait naître.

Les seigneurs vont en procession chez elle pour la voir. Son mari, excédé de ces visites, dit un jour à des courtisans, en les reconduisant : « Je suis très-sensible, messieurs, à l'honneur que vous me faites de venir ici, mais je ne crois pas que vous vous y amusiez beaucoup: je suis toute la journée avec madame Pater, et la nuit je couche avec elle. »

15. — La réception de l'abbé de Voisenon est renvoyée à samedi : il se tue de dire à tout le monde que son discours est plat; il serait fâché qu'on le crût.

H<. — Il court dans le monde une épigramme sur Fréron, qu*on dit être de M. de Voltaire : elle est tapée, mais mal digérée : on en jugera.

Un jour, loin du sacré vallon, Un serpent mordit Jean Fréron .

Savez- vous ce qu'il arriva?

Ce fut le serpent qui creva .

Celte épigramme, originairement en grec, ensuite traduite en latin, enfin mise en français, se trouve dans le Dictionnaire de La Martinière (i).

48. — Use trouve dans quelques maisons un petit almanach intitulé: Étrennes aux Paillards, 11 contient vingt-six couplets sur vingt-six danseuses de l'Opéra et leurs entreteneurs, fort méchants et fort bien faits dans leur espèce. Mademoiselle Lany ouvre le bal. Cet almanach est arrivé de Saint-Denis, par la poste, à plusieui's personnes. On l'attribue à M. Poinsinet le Mystifié, et à M. de Pressigny, fils du fameux Maison-Rouge.

(1) Voici la version de Bruzen de la Martinière :

Un gros «arpent mordit AurèlevS Que croyeï-TOUS qu'il arriva ?

— 'Qu'Atirèle en mourut. -> Bagatelle I Ce fut le serpent qui creva.

Uépigrammë grecq<ue est de Démodofcus : Grotius l'a traduite en lalia. — R.

JâNVX£R 1763. 59

22. — Aujourd'hui s'est faite la réception de M. l'abbc de VoisenoD^ avec toute l'affluence qu'on devait attendre. Son discours était plein d'esprit, quelquefois précieux ^ plus poétique qu'oratoire; les images vives^ brillantes^ un peu neuves. 11 a traité de la façon la plus agréable les avantages réciproques que les grands et les gens de lettres ont trouvés à se rencontrer ensemble.

La réponse de M. le duc de Saint-Aignan était celle d'un grand seigneur^ simple^ noble^ et plus dans le vrai genre ; il a fait^ ainsi qu'il convenait^ Téloge de M. le duc de Nivemois, qu'il i*emplaçait dans ce moment-là.

23. — M. Marin répand dans le monde, sous le titre de Lettre (i), un projet intéressant pour l'humanité : il voudrait qu on fit une souscription pour faire des fonds en faveur des honnêtes gens malheureux qui ne peuveiit poursuivre leurs procès.

24. — Amédée Vanloo, premier peintre du roi de Prusse, a exposé depuis quelques jours aux regards des curieux un tableau singulier : c'e^ une allégorie soutenue des vertus du roi personnifiées. 11 y a huit figures sans compter les animdux. On regarde par une lunette, et toutes ces figures se réduisent en une seule, qui représente en miniature le buste du roi très-distinct et trèsressemblant. Pendant que vous levez Tœil à la languette, le peintre passe le doigt sur les différentes parties, du visage. Vous levez les yeux, et vous le voyez successivement toucher toutes les figures. Ce chef-d'œuvre d'optique devient moins surprenant par les exemples qu'on en a aux Minimes de la Place-Royale et à la bibliothèque de Sainte-Geneviève (2).

Le tableau naturel est médiocre : les figures mêmes en paraissent lourdes et mal proportionnées.

29. — On rapporte une histoire des plus plaisantes arrivée à un certain intendant : on en pourrait faire un conte épigrammatique très-bon et très-salé. On la met ici pour les gens de lettres qui en voudront faire usage.

Une jeune fille très-jolie se trouvant à l'audience d'un inten-

(1) LeHre de M. Marin^ censeur royalf etc.^ à madame la P*** de*" sur un projet intéressant pour l'humanité; m-Hj saiis]date.

(2) Le Mercure de France de juillet 1763 contient (1er volume, p. 156) une de«cription de ce» jeux d^optique de la bibliothèque Sainte-Geneviève. — U.

dant^ un place! à la main , Monseigneur la lorgne^ la démêle^ Taborde, lui dit de passer dans son cabinet. Rien de plus pressé que d'expédier le reste des suppliants; il rentre^ Famour dans le cœui', le feu dans les yeux : « Qu'y a-t-il pour votre service , belle enfant? — C'est un placet, Monseigneur. — Un plajcet? Ah ! il n'y a rien que de juste^ sans doute : un ange comme vous doit avoir raison. Si vous étiez aussi favorable à ma demande! » En même temps^ il appuyait des baisers ardents; ses mains libertines avaient laissé échapper le placet pour des attouche- ^ments plus délicieux. « Eh ! mais, Monseigneur, vous n'y songez pas! Vous ne savez pas ce que je vous demande : lisez. » En même temps, notre Agnès ramasse le placet, et, en se baissant^ découvre de nouveaux charmes. Sa Grandeur n'y tient point, et, de gré ou de force, il fait exaucer sa requête. Revenu à lui, il jure à la demoiselle le plus inviolable attachement : sa cause est gagnée, avant qu'il Tait sue. Le bel ange s'envole rapidement, et Monseigneur, n'ayant rien de mieux à faire, parcourt le placet. Il le relit à deux fois : quelle surprise! c'^st une plainte amère contre un chirurgien ignorant ou fripon... On devine le reste. Monseigneur îf pris, depuis ce temps, la coutume de lire les placets, avant de présenter le sien.

31. — M. Racine, dernier du nom, fils du grand Racine, de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, est mort d'une fièvre maligne ; il ne faisait plus rien comme homme de lettres ; il était abruti par le vin et par la dévotion.

— Les propositions de Timpératrice de Russie à M. d'Alembert sont des plus favorables : elles sont uniquement à la charge d'assister, sans titre, à l'éducation du prince, son fils, pendant le temps de six ans. Sa Majesté Impériale lui offre un traitement semblable en tout à celui des ambassadeurs, avec toutes leurs franchises et tous leurs privilèges, un hôtel magnifique et rétat de cent mille livres de rentes, dont les fonds, au bout de six ans, lui devront être assurés à perpétuité en terres, maisons ou autres effets à sa volonté, qu'on achèterait en France.

Février. — 2. — On doit se rappeler qu'il y a quelques années M. de Voltaire ayant appris l'extrême indigence où était réduite la petite-nièce du grand Corneille, touché de son état, fit offrir à son père d'en prendre soin, et de la retirer chez lui à sa terre

F£VAI£R 1763. ni

près Genève : ce qui fut accepté avec beaucoup de reconnaissance. Tous les journaux s'empressèrent alors de publier cette généreuse action. Mademoiselle Corneille a vécu depuis ce temps au château de Ferney, où M. de Voltaire et madame Denis se sont occupés à lui procurer une éducation et des connaissances qu'elle n'avait pu acquérir chez ses parents. On vient d'apprendre qu'elle épouse M. Dupuits de La Chaux , cornette de dragons, qui possède une terre en Bourgogne, près de celle de Ferney, et a huit à dix mille livres de rentes. En faveur de ce mariage, M. de Voltaire lui donne un contrat de vingt mille livres. Quelque temps auparavant, il lui avait assuré quatorze cents livres de rentes viagères : elle aura, de plus, le produit de rédition des OEuvres de Corneille, à laquelle préside M. de Voltaire, et qu'il doit accompagner de ses remarques : ce sera un objet de plus de vingt mille écus.

3. — Il court une tragédie manuscrite de M. de Voltaire, intitulée: Saul. Ce n'est point une pièc3 ordinaire, c'est une horreur dans le goût de la Pucelle, mais beaucoup plus impie, plus abominable. On n'en peut entendre la lecture sans frémir.

8. — On parle aussi des Contes moraux de mademoiselle Uncy. Cette héroïne est remarquable, et il faut en faire l'histoire en deux mots. Elle a été élevée dès sa plus tendre jeunesse par les soins de M. de Meyzieux, neveu de M. Duverney. Ce galant homme avait coutume d'éduquer ainsi de jeunes personnes pour ses plaisirs. Celle-ci ne connaissait point d'autres parents. L'heure étant v^nue. M, de Meyzieux lui témoigna ses intentions. Elle résista, et le combat fut si vif et si opiniâtre, que son protecteur la renvoya, l'expulsa ; et la demoiselle a depuis intenté un procès à son bienfaiteur, pour avoir une légitime, une pension au moins : elle a perdu.

il. — L'abbé de Caveirac, si recherché depuis quelque temps pour quelques ouvrages en faveur des Jésuites qu'on lui attribue en tout ou partie, et surtout pour Mes Doutes (1), est passé en Pologne, où, à la sollicitation de M. le Dauphin, il a obtenu un bénéfice. Il passe pour un saint dans un certain monde. Il

(I) Voy. 14 août 1762.

est bon de remarquer que. ce même homme^ si yendu aux Jésuites aujourd'hui^ a fait autrefois un livre diabolique contre le Père Girard ; il est vrai qu'il y fut forcé : son intention a toujours été de capter la bienveillance de la Société. Il alla^ dans ce temps, trouver les Jésuites de Provence : « Mes Pères, leur dit-il, voilà une fâcheuse affaire. Vous ne manquez point de gens d'esprit pour vous défendre, mais toute apologie sortant de chez vous sera suspecte; elle sera bien mieux placée dans la bouche d'un étranger : je vous offre ma plume. Je suis dévoué à la Société, etc. » Les Jésuites redoutèrent une pareille proposition. Le Père Girard était un saint qui n'avait pas besoin d'apologie : le ciel, s'il le voulait, ferait des miracles pour le justifier... L'entêtement fut si grand de la part des Révérends Pères, que l'abbé, piqué vivement, répliqua : « Eh bien ! mes Pères, vous ne voulez pas de moi pour défenseur : je vous déclare la guerre, et vous vendez quel ennemi je puis être ; mais je n'en demeurerai pas moins disposé à faire la paix, car je veux être de vos amis, à quelque prix que ce soit. » Et il a réussi.

i2. — M. de Marivaux, de l'Académie Française, est mort aujourd'hui. Les deux théâtres se sont enrichis de ses productions, et plusieurs de ses romans ingénieux sont entre les mains de tout le monde. 11 avait l'esprit fin et maniéré, beaucoup de Siélicatesse; il était parvenu à sa soixante -dix -septième année, et ne faisait plus rien.

13. — M. d'Alembert s'est décidément refusé aux instances de l'impératrice de Russie. Bien des gens croient qu'il aurait dû accepter, et que le Gouvernement même aurait pu lui insinuer l'utilité dont il nous aurait été dans cette cour. Mais M. d'Alembert a-t-il les talents nécessaires pour l'éducation d'un prince ? Est-ce un politique, un homme fait pour vivre auprès des rois î C'est un Diogène, qu'il faut laisser dans son tonneau.

23. —On a fait un mauvais couplet sur la Réforme et sur les Jésuites.

Capitaines qu'on réforme, Et qui partout publiez Que c'est une injustice énorme Qu'on vous ait ainsi rayés>

A tort chacun de tous crie :

Un coup plus inattendu

Nous pétrifier Jésus lui-même a pei^u

Sa Compagnie !

27. — Mademoiselle Dangeville quitte sans rémission le Théâtre- Français : quoique préparés depuis longtemps à cette grande perte^ elle sera longtemps encore l'objet de nos regrets. On dit^ pour nous consoler^ que Préville élève mademoiselle Luzi^ de rOpéra-Coaaî^ue : il espère qu'elle remplacera quelque jour cette ininiitable actr^e. 11 trouve à sa jeune pupille le talent le plus décidé. 11 la prépare^ il la dispose^ il la forme et veut laisser mûrir le moment de son début : il ne doute pas qu'elle n'ait le succès le plus complet dès cet instant. Elle promettait déjà beaucoup ; elle est en bonnes mains. Voilà bien des motifs d'espérer ; mais nous savons par malheur ce que nous perdons; nous le sentons tous les jours.

Mars. — 1. — M. l'abbé Legendre, rival de M. Fabbé de Lattaignant dans le genre des chansons^ a réformé ainsi celle qu'on a déjà vue sur la Réforme.

Sur l'air : De tous les capucins du monde.

Brave officier, bon militaire,* La Réforme te désespère :

Que cela ne t'attrlsie pas !

Je veux que tu t'en glorifie ; Jéius est dans le même cas :

On réforme sa Compagnie.

2. — Les Comédiens français ont donné aujourd'hui la première représentation de Théagène et Chariclée, tragédie de M. Dorât. Le sujet est tiré du roman grec qui porte le même titre. La pièce est détestable. Le premier acte avait disposé favorablement les spectateurs: il avait eu des applaudissements; dès le second^ Tennui s'est fait sentir et n'a été qu'en croissant jusqu'à la lin. En général, mauvais choix, mauvais plan, caractères ignobles, plats, odieux, mal soutenus; échafaudage pi-

toyable : tout dénote une petite tête^ poinl faite pour un enfantement dramatique. La versification mérite des éloges; elle est douce^ bien faite; il y a une tirade contre les rois héréditaires^ qu'on prétend avoir le droit de vivre dans la mollesse et dans les plaisirs^ qui a été extrêmement applau#e et qui n'aurait point dû être tolérée par la. police (t); tout le monde en a été dans le plus grand étonnement. La voici :

Au trône, du berceau ces monarques admis, Ont droit de végéter dans la pourpre endormis. Et, chargeant de son poids un ministre suprême, Uc garder pour eux seuls Téciat du dfedème.

A tant de défauts^ Tauteur avait joint la maladresse de choisir pour son héroïne mademoiselle Dubois, très-jolie créature, mais actrice peu faite pour soutenir une pièce. Mademoiselle Clairon, peu jalouse des talents de cette audacieuse, mais beaucoup de sa figure, avait formé un très-grand parti pour la faire siffler. 11 n'en était pas besoin ; Tactriee, la pièce et Tauteur ont éprouvé une chute commune. On prétend que M. Dorât, plus curieux de couronner son front de myrtes que de lauriers, étant devenu amoureux de l'héroïne, avait sacrifié sa gloire à son plaisir. Heureusement il n'a pas sacrifié grand'chose.

7. — V Encyclopédie s'imprime actuellement, et l'on espère voir finir ce monument immortel de l'esprit humain.

8. — On voit au Palais un tableau trouvé chez les Jésuites de Billom en Auvergne, qui attire la foule des curieux et des amateurs (2). Il est très-grand et contient plus de deux mille figures. 11 représente un vaisseau fort vaste, dans lequel sont toutes sortes de personnages, surtout beaucoup de moines, et les difPérents généraux d'ordres. L'inscription est Typus Religionis. Un Jésuite, qu'on reconnaît être saint Ignace, est au gouvernail; un autre, à Tavant du vaisseau-, paraît observer la route. Le bâtiment cingle vers le port du Salut et laisse derrière lui le monde,

(1] Marin, censeur de la police, fut mis, dit-on, à la Bastille pour avoir laissé passer ces vers. Il n'y resta que vingt-quatre heures. — R.

(2) Ce tableau a été reproduit dans une gravure placée en tête du Précis de l'histoire des Jésuites^ suivi de la bulle qui supprime cette Société; par G. J. Charvilhac. Paris, Lhuillier, 1820, in-S».

MÂHS 1768. 0

désigné sous tous les attributs qui en indiquent les pompes^ les vanités et les scandales. Différentes barques et chaloupes, où sont des cardinaux, des rois, des empereiu'S, cherchent à aborder le grand vaisseau : on paraît leur tendre des amarres pour les recevoir; mais on en écarte de certaines qui sont indiquées contenir des hérétiques. On les arquebuse à coups de flèche, et il parait qu^Henri IV, dont on reconnaît la tête, est renversé d'un trait. On ne peut dire par quelle main il est décoché; et on commente beaucoup sur cette effigie. On prétend que ce n'est qu'une copie et que l'original est à Rome. En général, c'est un barbouillage, une peinture d'hôtellerie. Les gens sensés regardent toute cette allégorie comme une capucinade fort en vogue du temps de la Ligue.

Il y a, depuis quelques jours, des défenses sévères de faire voir le tableau : on l'a transporté au Noviciat.

iO. — Le Journal encyclopédique est suspendu. Le sieur Rousseau, de Toulouse, est ici pour plaider sa cause. Le duc de Bouillon ayant eu avis que ledit Rousseau voulait quitter Bouillon, où ce journal s'imprime, pour passer à Manheim, chez l'électeur Palatin, où il est appelé, a fait saisir tous les papiers de cet auteur et l'a mishors d'état d'exécuter son projet. Il demande à rester et la liberté de continuer.

13. — Le divertissement et la comédie pour la Paix, qui devaient être joués aujourd'hui, sont renvoyés à demain. La pièce, qui devait être intitulée : U Antipathie vaincue, est nommée : L'Anglais à Bordeaux. L'ambassadeur d'Angleterre a demandé ce changement. Au feste, le sieur Favart l'a portée chez tous les ministres étpangers, pour savoir s'ils n'y trouveraient rien qui pût les blesser. Ils en ont été très- contents. Pour les flatter davantage, OH a ordonné de jouer Brutus, tragédie de M. de Voltaire, où Ton sait qu'il y a un éloge magnifique de la dignité des fonctions d'un ambassadeur ( 1 ) .

14. — V Anglais à Bordeaux a été reçu avec beaucoup d'applaudissement. On y a trouvé de l'esprit infiniment, mais de l'esprit à la Voisenon, délicat, maniéré, précieux, revenant, souvent sur la même pensée, qu'il décompose et reproduit sous toutes sortes de faces. Cette pièce en un acte ne peut figurer

0) Acte 1er, se. !"•.

près du Français à Londres (1). Celle-ci est infiniment supérieure.

Dans le courant de la pièce, on avait amené un vive le roi! Quelques voix dans le parterre ont fait chorus : il n'a pas été général, à beaucoup près.

Mademoiselle Dangeville, qui se disposait à se retirer, a continué dans celte pièce, par ordre du Gouvernement, qui la prend fort à cœur.

16. — On annonce aussi la retraite de mademoiselle Gaussin. Cette perte du Théâtre-Français ne fera pas autant de sensation que celle de mad^oiioiselle Dangeville.

17. — La seconde représentation de l'Anglais à Bordeaux^ donnée, hier, a eu le plus grand succès. On avait demandé l'auteur dès la première représentation. Mademoiselle Hus s'était avancée sur le théâtre pour dire qu'il n'y était pas; mais le public ne lui donnant pas le temps de s'expliquer, toutes les fois qu'elle ouvrait la bouche, elle s'était retirée. Bellecour lui avait succédé et, ayant eu plus de patience, avait fait entendre cette excuse au parterre. « Qu'il le nomme donc ! » s'était-on écrié. L'acteur a répondu que c'était M. Favart. Aujourd'hui les clameurs ont recommencé. Le pauvre diable a été traîné par deux comédiens sur le théâtre et y a reçu malgré lui la bordée des applaudissements du public.

19. — Les Français ont fait leur clôture aujourd'hui par Tancrède. C'était mademoiselle Dubois qui faisait le rôle d'Aménaïde : elle a eu beaucoup de partisans et a* été singulièrement applaudie. On ne peut cependant se dissimuler que c'est un rôle audessus de ses forces : elle n'a pas assez d'âme pour le jouer en beaucoup d'endroits, encore moins assez de dignité. Quoique

bien bâtie, elle a des bras ignobles^t trop grands pour avoir un beau geste. Au reste, ce qui décide la question, c'est la tendresse

affectueuse avec laquelle mademoiselle Clairon l'a complimentée et embrassée ; on en peut conclure qu'elle Ta jugée hors d'état de pouvoir l'atteindre; sa jalousie n'aurait pu y tenir, mademoiselle Dubois ayant déjà l'irrémissible défaut d'être jolie.

21. — 11 ie trouve à Paris un arrière-petit-fils de Racine |)ar les femmes : comme il ne reste aucun mâle, que le dernier mort

(l)^De Boissy.

et son fils ont ti ès^peu joui de leurs entrées, droit héréditaire dans une famille aussi illustre pour le Théâtre, que personne ne recueillait cette espèce de succession littéraire, ce jeune homme a cru pouvoir se présenter et attendre cette grâce du respect et delà reconnaissance des Comédiens pour leur bienfaiteur. Lem* procédé noble en faveur de son cousin^ de la petite-fille de Corneille, de Crébillon, etc., lui étaient garants de leur générosité. Ces histrions ont démenti en un instant toute la bonne opinion qu'avaient conçue d'eux les gens qui ne connaissent pas les ressorts du cœur humain. Comme cette grâce a été demandée sourdement, qu'ils n'ont pas espéré qu'elle fît un grand éclat, que le faste et l'ostentation sont ce qui les détermine plus ou moins aux bonnes actions^ ils ont refusé tout net les entrées à l'arrière-petit-fils de Racine, en ce que cette grâce porterait un grand tort à leurs intérêts, ont-ils dit, étant déjà trop multipliée. Leur âme vile et sordide s'est montrée à découvert en cette occasion.

22.-^ On annonce déjà pour la rentrée une actrice miraculeuse, mademoiselle de Maisonneuve, petite-fille de la femme de chambre de mademoiselle Gaussin. Cela fait une affaire d'Etat. Elle est engagée pour aller à Manheim chez Télecteur Palatin; elle avait reçu cent pistoles. Heureusement qu'on a fait part à l'abbé de Voisenon de cette perte prochaine ; il l'a voulu voir, l'a fait déclamer, lui a trouvé les talents les plus décidés; il est parti sur-le-champ pour Versailles, en a parlé à M. le duc de Praslin, à M. le duc de Choiseul, à madame la marquise; on est convenu qu'il ramènerait chez cette dernière, qu'on la ferait jouer devant le roi, en voilant Sa Majesté, pour que la jeune personne n'en fût pas. éblouie. Cela s'est exécuté avec le plu^ grand succès. On a rendu les cent pistoles qu'elle avait touchées, et l'on s'attend incessamment avoir cette merveille.

2K — L'Anglais, à Bordeaux a été joué à la cour. Le roi, la reine et la famille royale ontvoulu voir l'aiiteur : en conséquence, Favart s'y est rendu. 11 a été accueilli avec beaucoup de bonté. Au moment où on Ta conduit chez la marquise, elle lisait un écrit de Marmontel, la Bergère des Alpes, Cette grande dame a exigé qu'il en fît une pièce, ce qui sera exécuté.

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