On commence à répandre les bons mots des Enfants de
Fiance; on en cite deux; entre autres, qui décèlent leur manière de penser. Le duc de Berry (l)en parlant, avait lâché le mot il pleuva. «Ah! quel barbarisme! s*écrie le comte.de Provence (2); monfrère, cela n'est pas beau, un prince doit savoir sa langue. — Et vous, mon frère, reprit Taîné, vous devriez retenir la vôtre. »
Le duc de Chartres (3) étant allé faire sa cour aux Enfants de France appelait toujours M. le duc de Berry Monsieur. « Mais, dit ce jeune prince, Monsieur le duc de Chartres, vous me traitez bien cavalièrement; ne devriez- vous pas me donner du Monsci" gneur ? . — Non, reprit vivement M. le comte de Provence; non, mon frère, il vaudrait mieux qu'il dît moncotisln, »
2(5. — M. Tabbé de Eadonvilliers a été reçu aujourd'hui à l'Académie Française : il avait été élu le 14. Rien de plus plat que son discours et de plus platement débité. 11 a voulu le réciter de mémoire : c*était une suite d'éloges lourds et maladroits. Il n'y a que le pauvre Marivaux dont il a restreint les louanges, attendu le genre pernicieux et condamnable dans lequel il a écrit. C'est quelque chose d'assez plaisant, que cet auteur fameux par ses romans et par ses comédies se soit trouvé dans le cas d'être panégyrisé par un prêtre d'une part, et par un cardinal de l'autre, car c'est le cardinal de Luynes qui avait été nommé directeur. Il faut remarquer que cet auteur avait été reçu par un archevêque, M. Languet, qui, au lieu de lui donner le tribut d'encens usité en pai'eil cas, l'avait vivement tancé sur Fusage dangereux de ses talents.
29. — 11 nous passe entre les mains une gazette manuscrite que le sieur Fréron envoie en Piémont, et pour laquelle on lui donne cinquante louis. C'est beaucoup dire que d'assurer qu'elle lui coûte encore moins à faire que ses feuilles et qu'elle leur est inférieure. C'est une rapsodie de tous les rogatons, contes populaires, historiettes, nouvelles de Paris, digérée à la hâte et mal écrite. On assure qu'il l'envoie en différents États étrangers.
30. — M. le duc de Bouillon a paru se laisser toucher par les suppliques et soumissions du sieur Rousseau de Toulouse; il doit retourner dans sa principauté, pour y continuer son journal.
(i) Louis XVI.
(2) Louis XVIII.
(3) Philippe Égalité.
Son Altesse avait mis en possession Tabbé de Méhegan. 11 est obligé de faire deux milJe francs de pension à ce dernier et cent pistoles à l'abbé Coyer. Il en coûte toujours quelque chose pour déplaire aux princes.
Avril. — i . — M. Gazotte, commissaire de la marine^ a voulu faire un poëme en prose dans le goût de TAiioste^ intitulé Olivier. Il roule sur l'ancienne chevalerie ; il est aussi extravagant que YOrlando; mais est-il compensé par les beautés de toute espèce dont est rempli le poëme italien? On croit y voir de l'allégorie, on y trouve une clef.
2. — La Gazette de France annonce pour le 13 avril prochain l'ouverture d'une nouvelle bibliothèque qui appartient à la Ville. C'était ci-devant celle de M. Moreau, procureur du roi de la Ville, qui en était le possesseur; il lui en a fait présent. Elle est placée à Thôtel de Lamoignon, rue Pavée. M. Bonami, de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, en est nommé bibliothécaire.
3. — Un malheur ne va jamais sans l'autre : M. Dorât ayant essuyé une disgrâce au Parnasse, elle a été suivie d'une autre à Cythère. Mademoiselle Dubois Ta congédié aussi sèchement que le public. Ce poète aimable s'est consolé de ce nouveau malheur par une Èpître à un Ami :
De quel poids on est soulagé, Lorsque l'on perd une maîtresse !
Enfin» ami, le charme cesse, Je sois heureux, j'ai mon congé.
Ris avec moi de mn disgrâce, Les regrets ne mènent à rien.
Laïs ne laisse aucune trace Dans un cœur formé sur le tien.
Tout m'amuse et rien ne me lie.
. H faut pourtant en convenir, Laïs est jeune, elle est jolie :
C*est pour cela que je l'oublie; On risque à s'en ressouvenir.
Que je hais ce front où respire L'Intéressante volupté, Cet art de tromper, de séduire,
Si semblable à la vérité, Et sa folie et sa gaieté Et les grâces de son soutire!
Que je dédaigne, que je hais Cette flottante chevelure Qui sert de voile à ses attraits, Ou bien qui leur sert de parure ! Ce sein qu'Amour sait embellir, Qui s'enfle, s'élève, ou s'abaisse Au moindre souffle du désir, Où la rose semble fleurir Sous la bouche qui le caresse; Ses caprices qui ^ont des lois, Ce feu dont son œil étincelle, Et les sons touchants de sa voix Uui jure une ardeur éternelle A cinquante amants à la fois !
Je la déteste, je l'abhorre.,.
Mais c'est trop m'en entretenir; Car, à force de la haïr, Je pourrais bien l'aimer encore.
6. — Entre onze heures et midi, le feu s'est déclaré dans la salle de TOpéra, et a communiqué avec beaucoup de violence à la partie qui la lie au Palais-Royal. En très-peu de temps , Tincendie a été terrible : avant que les secours aient pu être apportés, toute la salle et l'aile de la première cour ont été embrasées. Un^estplus question d'Opéra. Ce feu a pris par la faute des ouvriers, et s'est perpétué par leur ïiégligence à appeler du secours. 11 avait pris dès huit hem'es du matin : ils ont voulu l'éteindre seuls, et n'ont pu réussir. Les portiers, qui ne doivent jamais quitter, étaient absents. Si le fait est vrai, c'est la Ville qui doit en répondre, et réparer tout le mal qui en a résulté.
7. — M. Rousseau de Genève travaille actuellement à un Mémoire pour la fille du premier président de la Chambre des comptes de Dôle, qui, à la veille d'être forcée à un mariage qui lui répugnait, a introduit secrètement dans sa chambre son amant, et a rendu ses père et mère témoins, malgré eux, de son mariage physique. Ce fait extraordinaire fournit beaucoup à l'éloquence libre et mâle de l'orateur. Le magistrat poursuit cri-
minelleinent le jeune homme, officier, comme séducteur, ravisseur, voleur même, car il avait de fausses clefs.
( I . — La Renommée littéraire offusquant les divers libellistcs qui courent la môme carrière, ces petits auteurs se sont remués et ont engagé le Journal des Savants à faire arrêter cet enfant bâtard. Il faut savoir que tous les autres doivent un tribut de cent écus à ce père des journaux. MM. Le Brun n'avaient point payé; en conséquence, on a fait saisie et arrêt entreles mains des imprimeurs.
15. — On vante le procédé honnête des Comédiens français à roccasion de Tincendie de TOpéra : ils ont député aux directeurs pour offrir leur théâtre trois fois la semaine praxis. 11 n'en a pas été de même des Italiens, et l'on est fort surpris dans le monde de l'indulgence du roi à leur égard dans cette circonstance.
16. — L'Opéra n'ayant pu s'arranger avec la Comédie Italienne, qui demandait des dédommagements considérables, il a été dé* cidé qu'en attendant que la salle projetée fût bâtie, il jouerait dans celle des Tuileries, appelée la Salle des Machines. En conséquence, on va travailler à en diminuer l'étendue, qui était un des principaux obstacles à la voix. On ne prendra uniquement que le théâtre, plus long que toute la salle incendiée. On croit que ces travaux dureront environ ti'ois mois, pendant lesquels on sera privé d'Opéra. Le roi fera cette dépense.
19. — On a donné aujourd'hui la première représentation du Bienfait rerhdu, ouïe Négociant , comédie en vers et en cinq actes, par M. Dam pierre. C'est une^ satire amère et lourde de la noblesse et surtout des grands seigneurs.
26. — Les demoiselles Verrière, les Aspasies du siècle, se distinguent par des spectacles agréables qu'elles donnent chez elles; elles y jouent avec le plus grand succès ; elles ont deux théâtres fort ornés et très-fameux pom* des particuliers, à la ville et à la campagne. M. Colardeau, jeune poëte, a consacré ses talents en l'honneur de ces deux divinités. On y joue entre autres nou* veautés de cet auteur la Courtisane amoureuse^ drame en deux actes, en vers, mêlé d'ariettes, qu'il a fait en faveur de l'aînée^ Vivement éprise de cet auteur.
Mai. — 3. — Mademoiselle de Maisonneùve, petite fille de la
femme de chambre de mademoiselle Gaussin^ celle dont ou a parlé (1)9 et dont Tabbé de Yoisenon a décelé les talents^ vient de débuter : elle est très-jeune, fort bien de figure; elle a de la naïveté, de rintelligence, et promet beaucoup; elle a été très-bien accueillie aujourd'hui; elle a joué dans la Gouvernante et dans Zenéide. Dans la première pièce, comme elle est tète à tète avec son amant, on vient l'avertir de se retirer : en fusant, elle est tombée dans la coulisse, et a laissé voir son derrière. Madame Bellccour^ dite GoQOy soubrette, est venue très-modestement lui remettre ses jupes. Le tout s'est passé au contentement du public, qui a fort fêté le cul de l'actrice et la modeste Gogo. La jeune personne n'a point été déconcertée, elle est rentrée peu après sur le théâtre. On lui débita plusieurs vers de suite, susceptibles d'allusion à ce qui venait de se passer ; le public l'a saisie volontiers : cela a fait sensation ; ce qui forme anecdote (2).
6. — Nous avons assisté aujourd'hui à la comédie chez mesdemoiselles Verrière, dans leur salle de Paris : elle est très-jolie, grande pour une salle particulière, d'une belle hauteur, et fort ornée. On y compte sept loges en baldaquin, galamment dessinées et bien étoffées. 11 y a aussi des loges grillées pour les femmes qui ne veulent pas être vues.
On a donné la Surprise de l'Amour, de Marivaux, en trois actes; et la Courtisane amoureuse, de M. Colardeau.
Dans la première pièce, madame de La Mare, la cadette des deux sœurs, faisait le rôle de la marquise; l'autre, celui de soubrette; M. le baron de Vanswiéten, celui du chevalier; M. Colardeau représentait le comte; et M. d'Épinay, Hortensius; le valet était le président de Salaberry. Le tout a été passablement joué, en général; mais les deux sœurs ont excellé, surtout
(1) Voy. 22 mars 1763. — Mademoiselle de Maisonneuve débuta sous le nom de Dolîgny, qu'elle a illustré. -^ R.
(2) Voici les premicrà vers de la scène dont il s'agit ; ils durent effectÎTemeni prêter beaucoup à de malignes allusions.
JDLIBTTB. — Allons, il faut un pctu faire tète h l'orage. AKGbLiQUK. — Trop de confusion a glacé mon courage.
•>* L'amour eei cependant fait pour en inspirer. •
— Je ne puis que rougir, me laire et soupirer.
— Reprenez tus e$prils ! — Non, quoi que Je me dise Je lie puis revenir d'avoir été surprise...
— Pour un petit ïnalhear faut-il se dérouler?... — R.