‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 21 sur 77 · VERS A M. DE l'aVERDY^ CONTROLEUR GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

VERS A M. DE l'aVERDY^ CONTROLEUR GÉNÉRAL

C'est en vain que la modestie

Vous fait dédaigner la grandeur ; Désormais vous serez, en dépit de l'envie, Des grâces, des bienfaits, l'heureux dispensateur.

En vain vous faites résistance;

Le prince a fait un juste choix :

Peut-il mieux placer la finance

Que sous les auspices des lois (â)?

On verra, dans ce choix, dont je vous félicite, Et dans voire refus justement combattu,

La récompense du mérite ^*

Et l'éloge de la vertu.

16. — On ne peut passer sous silence le bon mot de M. de Royan , fils de M. le duc d'Olonne : il paraît constaté. M. de Royan sortant de dîner à Toulouse , cbez M. de Bonrepos , pro-

(I) Les dac8 et pairs ont été convoqués, le 30 décembre 1763, sur un décret rendu par le parlement de Toulouse contre M. le duc de Fitz-James. — B. (î) Poinsinet le Mystifié.

(3) M. de L'Averdy était conseiller au parlement de Paris. — B.

cureur général^ rencontre le fils de M. le duc de Fitz-James. Celui-ci lui demande d'où il Tient. «Je viens ^ répondit-il^ de diner en très-bonne compagnie , avec beaucoup de gens du paiv lement. — Us ont élë longtemps en mue : sont-ils bien engi*aissés? demande le jeune homme. — Je ne les ai point trouvés trop gras^ répond M. de Royan, mais ils m'ont paru bien grands.» On prétend que la suite de cette vive et ingénieuse riposte a dégénéré en combat singulier entre ces deux seigneurs^ et que M. de Fitz-James a été blessé.

18. — La littérature a perdu un poëte qui s'était distingué par sa méchanceté et par quelques ouvrages lyriques d'un genre supérieur.

Chacun s'éciie : « Eh ! c'est le poète Roy » (i) .

Accablé d'infirmités^ il s'était retiié dans la solitude depuis quelques années : il y vivait dans une profonde obscurité où il est mort.

24. — L'Opéra s'est ouvert aujourd'hui par Castor et Pollux, avec l'aftluence qu'on présume. La garde était plus que triplée. La représentation a été des plus tumultueuses^ et les brouhaha ont duré sans discontinuation pendant le premier acte et une partie du second. Nous parlerons du poème une autre fois. On a trouvé différents défauts à la salle (2) : 1° le parterre est trop élevé pour le théâtre; 2® les premières loges avancent de beaucoup ^ et ne sont point assez cintrées; 3» les secondes loges sont écrasées par celles-là^ auxquels on paraît avoir tout sacrifié ; 4» le paradis est si reculé et si exhaussé , qu'on y est dans un autre monde et qu'on n'y entend rien. En général , on se récrie fort contre l'architecte,!!. Soufflot. On est étonné qu'un homme connu par des talents aussi supérieurs ait fait des fautes aussi énormes. On le défend, en disant qu'il a été forcé de tout sacrilier à certaines loges de protection, qui font un effet des plus désagréa-

(1) Ce Ters termine l'épigramme de Voltaire contre Roy, commençant par celui-ci :

Connat$i«z-Toas certain rimeur obscur?— R.

(2) Cette salle provisoire était située aui Tuileries. — R.

JANVIER t764. 1 ft7

bles , et rendent le public fort mécontent du peu d'égaids qu'on a eu pour lui.

26. — Aujourd'hui , second jour de l'Opéra, il y avait très-peu de monde, n est certain qne le délabrement où il est, par rapport aux sujets, écarte une infinité de gens. Le sieur Pillot fait Castor, et le fait horriblement mal. Mademoiselle Arnould joue supérieurement le rôle de l'amante; l'actrice s'y développe dans le plus grand jeu , et dans la vérité la plus parfaite des situations* Gelin est médiocre, mademoiselle Chevalier braille à Tordinaire. Les aiûettes que chante mademoiselle Le Mière sont très-plates , quant aux paroles , et quant à la musique même. Du reste, elle a beaucoup perdu dans sa voix. On admire le dernier ballet, qui vraiment est de génie. C'est le système de Copernic mis en action ; il est très-bien exécuté : reste à savoir pourquoi le système de Copernic dans cet opéra? Vestris est absent. Heureusement mademoiselle Lany a reparu. Le premier jour l'Opéra avait fait 5,240 livras; il n'a fait aujourd'hui que cent louis.

27. — On ne tarit point en couplets. En voici sur le cardinal de Bernis, sur l'air : Où s'en vont ces gais bergers?

Assise en un canapé, La souveraine Flore Au monarque inoccupé Disait : • Roi que j'adore, Souviens-toi du cardinal-abbé:

Le verrons-nous encore P »

Voici donc venir l'abbé.

Au lever de l'aurore:

Depuis, il s'est échappé.

La raison ? Je l'ignore.

Où est-il, le cardinal -abbé?

Le verrons-nous encore ?

28. — M. le marquis Du Terrail, auteur de quelques pièces de théâtre, s'étant remarié ces jours-ci, a été chansonné à son tour. On lui impute un vice qui fait la base de l'épigramme :

Un enfant de Florence, Le marquis Du Terrail,

Tout bouffi d'arrogance, Se présente au bercail.

, Comme on vit qu'il tremblait, Jésus lui dil : » Bonhomme,

Plutôt que de vous marier, Vous feriez beaucoup mieux d'aller Vous chaufier à Sodome. »

Février. — 4. — M. Thomas, qui avaitétési accueilli parM. le duc de Praslin, vient d'essuyer la disgrâce inévitable à tous ceux qui veulent être honnêtes à la cour, cette région de perfidies et d'horreurs. On lui a su très-mauvais gré de n'avoir point postulé la place vacante à T Académie et qu'a obtenue M. Marmontel. Malgi*é toutes les insinuations, les instances , les ordres qu'il a reçus là-dessus, malgré la certitude d'être promu , il s'est constamment refusé à supplanter son ami et son maître en littérature. Eu conséquence , M. le duc de Prasiin vient de lui ôter la place de secrétaire intime.

iO. — ÉPtTAPHE DU PARLEMENT DE NORMANDIE (1), PAR LA FEMMC

d'un CONSEILLER DE CETTE COUR.

Ci-git sous ces sacrés portiques»

Ces marbres, ces voûtes antiques, Un respectable Corps, dont les membres ëpars

Gourent encormiile hasards.

Passant 1 de quelques pleurs arrose au moins sa cendre. Son zèle était si pur, son cœur était si tendre ! 11 chérissait lepeupie, il adorait le roi.

De son devoir suivant la loi, Longtemps avec honneur il servit sa patrie ; -

Mais menacé d'ignominie.

Accusé, par la calomnie,

De rébellion, d'attentat,

Il aime mieux s'ôler la vie.

Que de vivre sans gloire et de trahir l'État.

(1) Tous Us membres du paiement de Brufagne, à rexeepfion de douze, aTuent donné leur démission. — R.

FEVRIER 174 4. lOU

17. — VERS EN RÉPOTtSC A l'ÉPITAPHE DU PARLEMENT DE NORMANDIE FAITE PAR UNE DAME DU PARLEMENT.

De tous les parlemenls, Madame, un seul a tort : Loin de combattre» il fuit ; loin de vaincre, il abdique. ■Ainsi le vieux Caton, en se donnant la mort. Au lieu de la servir, perdit la république.

19. — Interdumque bonus dormitat Homerus! Voici des vers que M. Tabbé de Voisenon a faits pour son ami Caillot : ils sont d'une plaisanterie rare et d'un ridicule à perpétuer (I). La pièce est adressée à M. de Marigny : on y demande uiic place pour la sœur de ce comédien, marchande, obligée de quitter sa demeure sur un pont , dans le temps de l'inondation.

Protecteur des beaux-nrts et de leur gloire antique, Daignez être le mien dans ce triste moment. Je vois tomber ma sœur dans le débordement,

Et pour lors adieu la boutique !

Sa réputation, dont le vernis est beau,

Kst tout près d'aller à-vau-l'eau.

Je ne puis soutenir cette cruelle idée;

Et son mari deviendra fou

De voir sa femme débordée, Ne pouvant garantir son plus petit bijou. Vous pouvez la sauver d& ce danger terrible : Trouvez- lui quelque coin dans le palais des rois. Nous consentirions même à monter sur les toits, Pour publier le trait de votre âme sensible. Le senliment augmentera ma voix :

Mes accents seront des offrandes, Et j'obtiendrai des Dieux^ que sous vos lois Vous ayez en détail tout le corps des marchandes.

22. — Nous avons annoncé, il y a longtemps (2), que M. Rousseau s'était chargé de faire un mémoire en faveur de M. de Valdahon, mousquetaire, accusé de séduction à l'égard d'une de-

(1) Ces yen manquent à réditioD des Œuvres de Voisenon. — R- U)Voy. 7 avril 1763.

luoisellc de Dôle. Cet ouvrage pai'aît enfin« On a rendu compte de Taventure; et ceux qui la savent ne seront pas surpris que le philosophe genevois ait pris un sujet si susceptible de faire valoir ses singulières assertions. Au reste ^ on ne le juge point digne de ses autres ouvrages.

23. — M. Tabbé de Caveirac^ cet homme mercenaire^ qui ^ n'ayant pour principe que celui de n'en point avoir, soutient également le pour et le contre y Tauteur enfin de XA'poXo^ie de laSairU'Barthél^!my (i), a étéaccusé d'être l'auteur de V Appel à la raison. Après avoir été successivement ajourné , décrété et jugé, sa contiunace vient d'être prononcée au Châtelet. Il est atteint et convaincu d'avoir composé un libelle; en conséquence, condamné à être mis au carcan et banni à perpétuité. L'imprimeur Grange est banni pom* cinq ans.

25. — Mademoiselle Fauconnier, courtisane jadis célèbre, qui depuis a donné dans le bel esprit, faisait depuis quelques années un Journal des deuils. Cet ouyrdLge , pui'ement mercenaire jusqu'aujourd'hui y acquiert une tournure littéraire. On se propose d'y insérer désormais le nécrologe des personnes célèbres dans les sciences ou dans les arts, mortes dans le courant de l'année. Il paraît qu'on se réserve ce détail pour la fin. On commence à fournir les vies des morts illustres de 1763. MM. de Marivaux, Pesselier, Bougain ville, y figurent aujourd'hui. On sent combien cette superfétation est ridicule, mais, par ce moyen, cette gazette, qui n'était qu'à trois livres, monte à six francs*

29. — Le sieur Palissot, cet Arétin moderne, qui se donne 3 non pour le flagellum principum^ mais pour le fléau des philoso^ phes et des auteurs, vient de lancer dans le public un nouveau libelle intitulé : la'Dunciade ou la Guerre des Sots. C'est une imi^ tation de celle de Pope, c'est-à-dire qu'avec beaucoup moins de mérite et beaucoup moins de droit, il s'est senti assez de ûel pour suffire à un ouvrage abominable , où la licence et la méchanceté la plus atroce sont développées avec toute l'impudence dont il est capable.

(1) A la suite de V apologie de Louis XIV et de son Conseil sur la révocation de l'édit de Nantes^ Tabbé de Caveirac a placé une Dissertation sur la journée de la Saint- Barthélémy, daua laquelle, en cherchant à réduire de beaucoup le nombre desTictimes, il veut diminuer Thorreur qu'inspirent les boorreanx. — R.

AVRIL 1764. m

MARS.^t4.«^M.Restaut^rauteurd'uDe grammaire quia déjà eu pluisieurs éditions, est mort le 44 du mois dernier. Cet avocat estimable 9 sans être d'une métaphysique aussi profonde que M. Dumarsais^ a cependant rendu quelques services à la langue^ et peut être d'un grand secours aux étrangers et à ceux qui yeu* lent apprendre à parler ou à écrire correctement.

22. — Malgré le silence observé sur la Dundade (i), quelques personnalités ont engagé plusieurs personnes, surtout les femmes, à se plaindre criminellement de ce libelle calomnieux. 11 paraît que madame Riccoboni, que l'auteur appelle plaisamment Rubicaniy n'a pas peu contribué à mettre en mouvement le ministère public. M. le duc de Choiseul, instruit de ces menées, a cru devoir interposer ses bons offices. Protecteur de l'auteur dont l'ouvrage paraît s'être produit sous ses auspices , il a demandé qu'on lui hissât le soin de punir le calomniateur. Il est exilé à cinquante lieues, et ce scélérat^ qui devrait être mis au cabanon pour le reste de ses jours, reçoit une nouvelle illustration de son châtiment.

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