X. L'ami Fréron n'applaudiras, Qu'à l'Écossaise seulement
13. — Madame la marquise de Pompadour a fait présent, il y a quelques jours, à M. de L'A verdy, contrôleur général, dont on attend tant de merveilles, d'une boîte de carton enrichie du portrait de Sully. Elle a assaisonné cette galanterie de toutes les grâces dont elle est capable, en disant à ce ministre que, présumant trop de sa modestie pour croire qu'il se fût fait tirer, elle lui envoyait son portrait véritable. Ces vers étaient dans la tabatière :
De l'habile et sage Sully Il ne nous reste que l'image :
Aujourd'hui ce grand personnage Va revivre dans L'Averdy,
15. —' Ce soir est morte madame la marquise de Pompadour, La protection éclatante dont elle avait honoré les lettres^ le goût qu'elle avait pour les arts^ ne permettent point de passer sous silence un si triste événement. Cette femme philosophe a vu approcher ce dernier terme, avec la constance dune-héroïne. Peu d'heures avant sa mort, le curé de la Madeleine, sa paroii»se à Paris, étant venu la voir; comme il prenait congé d'elle : a Un moment, lui dit la moribonde, nous nous en irons ensemble. »
18. — On a fait Tépigramme suivante sur un Jésuite qui s'est marié :
Uxorem duels qui cornua trina gerebas ; Pondus erit levius, cornua bina gères.
— On doit bien s'attendre que le tombeau de madame de Pompadour sera un objet d'hommages et de satires. L'épitaphe suivante remplit l'un et l'autre objet. On la suppose écrite au bas de son buste; à côté sont l'Hymen et l'Amour en larmes, avec leurs- flambeaux renversés.
Ci-gît Poisson de Pompadour, Qui charmait la ville et la cour:.
Femme infidèle, et maîtresse accomplie.
L'Hymen et l'Amour n'ont pas tort, Le premier de pleurer sa vie, Le second de pleurer sa mort (1).
20.— On a fait sur madame de Pompadour une épitaphe bien différente de la première ; elle est simple, et contient l'historique de sa vie.
(1) Uépitaphe suivante, quoiqu*unjeade mots fasse tout son mérite, nous semble dignae (l*étre conserTée.
D. D. Joannig PoUson Epitaphium.
Hic Piscis regina jaeet, qaa Lilia succit
PornimU. An mimm si floribus occnbat albis? — R.
Qi-gtt qui fut vingt anft-pucelle, Quinze ans catin, et sept ans maquei'elle.
Elle a été mariée à vingt ans^ et est morte dans la quarantetroisième année de son âge.
22. — Aujourd'hui^ jour de Pâques, s'est passée à Versailles une scène dont le concours des circonstances fait une singularité piquante. La manie du jour est de faire fout à la grecque. L'abbé Torné, chanoine d'Orléans, qui a prêché tout le carême devant le roi, ayant oublié deiaire le signe de la croix. Sa Majesté s'est retournée du côté du duc d'Ayen, son capitaine des gardes, et lui en a témoigné sa surprise : « Vous verrez, Sire, répond le plaisant, que c'est un sermon à la grecque » L'orateur, en effet, commence : a Les Grecs et les Romains, etc. » Le roi ne peut retenir son envie de rire, et le prédicateur déconcerté s'est ressenti pendant tout son discours de cette plaisanterie.
23. — Le cri est général contre la nouvelle édition de Corneille par M. de Voltaire. Il paraît s'être attaché à déprimer ce grand homoie.
2o. — Le sieur Palissôt a écrit au duc de Praslin pour le prier d'intercéder en sa faveur et demander son rappel : mais ce seigneur, toat débonnaire, n'a point voulu solliciter pour un pareil scélérat.
26. ^- Les gazettes annoncent que le roi d'Angleterre a ordonné à son procureur général de la Cour du Banc de poursuivre M. d'Éon de Beaumont, dont il est tant question aujourd'hui, à la requête de M. de Guerchy, ambassadeur de France ; qu'en conséquence, le procès a été commencé contre lui, comme auteur du libelle le plus scandaleux et des calomnies les plus atroces.
Mai. — 7. — Il se répand sur la destïiiction des Jésuites l'épigramme suivante, qui, quoique grossière, mérite d'être conservée comme anecdote caractéristique.
Ils sont f les bons apôtres,
Et Ton ne les plaint pas beaucoup, Car, avant ce malheureux coup, lis en avaient bien ..... d'autres.
iO. — On sait que M. Yanloo, premier peintre du rol^ a peinte il y a quelque temps, mademoiselle Clairon en Médée, tenant d'une main un flambeau et de l'autre le poignard encore teint du sang de ses enfants, insultant à la douleur de Jason,ct bravant sa colère. Le roi ayant ordonné que ce tableau fût gravé, rhabile peintre en a fait un second, propre à faire plus d'effet en graviu*e« L'estampe a été exécutée par MM. Laurent Cars et Jacques de Beauvarlet, graveurs du roi et de son Académie de peinture. La tête de Médée, c'est-à-dire de mademoiselle Clairon, ^st l'ouvrage de M. de Beauvarlet.
il. — Les changements faits à la nouvelle salle d'Opéra sont médiocres et n'en réparent point les défauts. On a seulement reculé ces loges immenses qui offusquaient tout le reste.
19. — On ne peut revenir du peu de goût, ou, pour mieux dire, de l'imbécillité des Comédiens ; on ne conçoit pas que cet aréopage si difficile et si impertinent à l'égard des auteurs, qu'il fait valeter plusieurs années de suite, ait donné les mains à recevoir un drame aussi complètement ridicule que celui du Jeune Homme (i). On sait que Fauteur ne s'en est mêlé en rien, et que les Comédiens étaient engoués de cette comédie.
Le matin, M. l'abbé de Voisenon trouva Mole, qui faisait le rôle du Jeune Homme> chez madame la marquise de Villeroi, et qui tenait son cahier à la main; il le prit, et, tombant sur la scène du valet, il sentit, par l'expression de « jeter par la fenêtre, n tout le ridicule du reste de la scène. 11 demande à Mole ce qu'il en pense. Ce jeune fat l'assure que son rôle est très-bon; que cette scène est une scène «d'humanité qui doit faire le plus grand effet; et l'abbé, de rire, et de dire à la marquise: « Madame, je suis bien trompé, ou ce Jeune Homme donnera bien du ûl à retordre à son père. »
20. — Le roi avait souscrit pour deux cents exemplaires du Corneille commenté par M. de Voltaire. Sa Majesté n'en a pris que cinquante, et a fait remettre les autres au père de mademoiselle Corneille. L'impératiice de Russie a fait le même acte de générosité envers mademoiselle Corneille, aujourd'hui madame Dupuits.
(1) Joué et tombé ao Théâtre-Français le 17 mai.
26. — Madame Bellot, cette femme qui avait vécu jusqu'à présent dans une grande pénurie et du profit très-mince de ses traductions anglaises^ demeure depuis quelque temps avec le président Mesnières qui s*en est engoué; elle mène sa maison, y fait la pluie et le beau temps. Ce phénomène est d'autant plus rare que cette dame est peu jeune : elle est laide, sèche et d'un esprit mélancolique. Elle a renvoyé le chevalier d'Arcq^ avec qui elle vivait.
28.— On assure que le chevalier d'Éon vient de faire paraître un second volume, qui sans doute fait suite au premier.
Des lettres de Londres prétendent qu'il figure mal parmi les honnêtes gens; qu'il a eu diflërentes afiaires, suscitées vraisemblablement, mais qui Tont mis aux prises avec la police du pays; que le gouvernement voit avec peine l'impunité dont il jouit, sans pouvoir s'assurer de sa personne; qu'il n'a pu arrêter qu'en partie la distribution de son Mémoire, de ses Lettres, etc.; ce qui les rend cependant rares en Angleterre. On dit qu'il en a vendu pour plus de 20,000 livres et qu'il a fait passer le reste à Hambourg.
31. — Il coure des vers qu'on peut regarder comme une énigme et qui n^ont quelque sens que par leur malignité. Ils roulent sur des anecdotes scandaleuses, vraies ou fausses, mais connues à la cour, où l'on croit tout, parce qu'on s'y sent capable de tout.
Après avoir détruit l'autel de Ganymède,
Vénus a quitté rhorizon ; A tes malheurs encor, France, il faut un remède :
GhasseJupIteret Junon (I).
Juin.— 2. — Il paraît que l'on veut employer tous les moyens > possibles pour avoir raison de l'iuconduite de M. d'Éon, et que
(1) Voici de quelle manière la malignité des courtisans inierprétait cette éoigme : Vénus désignait la marquise de Pompadour, morte depuis peu; Jupiter^ le doc de Choiseul, et /unon, la duchesse de Graromont, sa soeur, avec laquelle il y'nhiiy %*i\ en faut croire la chronique scandaleuse du temps, dans une intimité plus que fraternelle. Quant au Ganymède dont Véuus-Pompadour aurait détruit Cautelf nous n'avons découvert dans la vie privée de Louis XV, à laquelle, siins aucun doute, l'auteur de Tépigramme a voulu faire allusion, rien qui puisse donner lieu à d'odieux soupçons. — R.
la cour de Londres s'y prête. On assure qu'elle fait intervenir le corps diplomatique pour demander son extradition; que tous les ministres étrangers^ conjointement avec M. de Guerchy^ ont remis un Mémoire à ce sujet au lord Halifax^ secrétaire d^État, pour qu*il soit traduit au Banc du roi ; mais tout cet éclat ne peut avoir de suite et se réaliser pour l'objet qu'on se propose, qu'autant qu'il sera autorisé par un bill du Parlement.
11. — M. le comte Algarotti est mort à Pise la nuit du 22 au 23 du mois dernier. Cet ami des arts et des muses a laissé, entre autres choses, uo legs de huit mille écus romains à M. Mauro Tossî, peintre célèbre de Bologne. Il veut qu'on en emploie deux mille à lui élever un mausolée à Pise. 11 a donné lui-même le dessin de ce monument et a dicté son épitaphe, que voici :
Hic jacet âlgarottus, sed non omnis.
On doit pardonner cette inscription *peu modeste à un homme qui a aussi bien mérité de la littérature et des beaux-arts.
12. — Un pi*ocès, porté au parlement de Bretagne, pour statue siu* l'état contesté d'un enfant né dix mois et dix-sept jours après la mort de son père, vient d'occasionner un Mémoire, signé de plusieurs habiles chirurgiens et rédigé par M. Louis. On y discute avec beaucoup de clarté et de précision les faits, les raisons et les autorités sur lesquels on veut fonder cette possibilité. 11 décide que, le temps de la gestation et le terme de l'accouchement dans toutes les espèces d'animaux étant fixés par la Nature d'une manière invariable, l'espèce humaine doit être soumise à ce même ordre et que, par conséquent, tout accouchement qui passe le terme de neuf tnois et dix ou douze jours ne peut être regardé comme naturel et ne peut se faire sans danger pour la mère et pour Tenfant. Le Mémoire est profondément traité et, d'ailleurs/ est écrit avec toute Télégance et la netteté que comporte le sujet.
17. -^ Bébé, le nain du roi de Pologne Stanislas, étant mort depuis quelques jours de vieillesse et de caducité, à l'âge de vingt-cinq ans, M. le comte de Tressan Ta honoré d'une épitaphe.
HlC JACET
NlCOLAUS FeRRT^ LOTHARINGIUS^
NATURiE LUDUS,
STRDCTCRiE TENCITATE MIRANDUS ;
AS Antonino NOVO DILECTUS.
ÏN JUVENTATIS iETATE SENEX.