‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 24 sur 77 · QUINQUE LUSTRA FDERCNT IPSI · texte numérisé non relu

QUINQUE LUSTRA FDERCNT IPSI

SiGCULUM.

Obht NONA JUNU

Ak. m. D. C. g. LXIIIL

St2, — Nous apprenons par une lettre de Neuchâtel que

Rousseau est toujours aux environs de cette ville. Il y fait des

lacets et dit qu'il devient femme, puisqu'on ne veut pas qu'il soit

Yiomme. 11 passe les soirées avec une espèce de fermier qu'il a

afiectVoniié. Quand il entre chez ce bonhomme, il souffle la

cViandelle de celui-ci et la rallume à la sienne quand il veut

revenir, sans doute pour faire tout au rebours des autres.

24. — M. Jolivet, directeur du Journal de Trévoux, depuis Texpulsion des Jésuites, est mort ces jours-ci. Ce triste médecin avait jeté dans cet ouvrage une sécheresse, une insipidité, qui lui avait donné beaucoup de discrédit. Aussi grave, aussi raide que les premiers auteurs, il n'avait pas su y joindre une aménité de style dont le père Berthier parait son pédantisme. Un abbé Mercier, Génovéfain (i), s'est mis sur les rangs pour la continuation. 26. — Il est arrivé ici, de Vienne, quelques exemplaires d'un livre intitulé : Méditatiovs chrétiennes (2). Ce livre n'était point destiné à devenir public. C'est le fmit des retraites de l'auteur, qui édifiait une auguste famille par une piété tendre et éclairée, ainsi qu'elle en faisait le bonheur par ses autres vertus. Le ton de douceur, de candeur, de raison, de charité, qui anime, pour ainsi dire^ chaque ligne de cet ouvrage, aurait seul fait connaître l'esprit et le cœur dont il est une iïnage aussi fidèle que touchante. Voici un quatrain qui se trouve écrit à la main en tête de ce livre :

(1) C'est le savant bibliogi'aphe Barth. Mercier, abbé de Saint-Léger, né à Lyon en t734, mort à Paris en 1799. Voy. 5 février 176o.

(S) Par la princesse Elisabeth de Bourhon-Parme, femme de Tarchiduc Jo!%eph. Tienne, 1764, in-»». — R.

L*auguste auteur de cet ouvrage, D'un monde séducteur connut la vanité.

Et, dans le printemps de son âge.

Fut cueilli comipe un fruit mûr pour l'éternité.

Juillet. — 17. — On écrit de Londres, du 13 de ce mois, que Taifaire deM. d'Éon a été jugée au Banc du roi, le 9 ; que les jurés ont unanimement déclaré M. d'Éon coupable et son ouvrage libelle; mais que, suivant les formes de ce pays-là, la sentence et la peine ne seront prononcées contre lui qu'au terme prochain, c'est-à-dire dans le mois de septembre ; qu'en attendant, quoiqu'il ait fait courir le bruit qu'il avait décampé de Londres, il contiiitiait à régaler le public d'écrits qu'il fait insérer dans les gazettes, et où il n\ a ni rime ni raison.

Août. — 1 . — On voit, depuis quelques semaines, au palais des Tuileries, le portrait en grand de feu madame la marquise de Pompadour, parDrouais, peintre de réputation. La ressemblance est des plus frappantes, et la composition du tableau est aussi riche que bien entendue. Cette dernière partie n'a été terminée que depuis la mort de cette femme célèbre.

il. — La ville de Reims ayant proposé une espèce de concours pour la meilleure inscription à mettre au bas de la statue du roi, qu'elle fait exécuter depuis longtemps par le fameux Pigalle : voici les vers qu'on a jugés les plus dignes de Louis XV. On ^oit se rappeler que c'est à Reims que le roi est sacré.

C'est ici qu'un roi bienfaisant Vint jurer d'être votre père :

Ce monument instruit la Terre, Qu'il fut fidèle à son serment (1).

14. — Fréron, dans son no 22, finit par cet article : a Faute à corriger dans le n« 20, page 290, ligne 12 : François-Marie Ârouer de Voltaire ; lisez : François - Marie Arouet de Voltaire. ))

Bien des gens, en remarquant cette pitoyable et infâme plai-

(1) Ces Ters de Clicquot de Blervache ne sont que la traductioii d'une inscriplion en prose, de Diderot, que Ton trouve dans la Correspondance îiitëraire de Grimm, 15 janvier 1764. — R.

santeiie^ ravalent mise sur le compte de rimprimeur. Le journaliste a eu peur qu'elle ne fût en pure perte, et par cette affectation décèle qu'il a regardé cette tournure comme très-pi* quante : il fait voir jusqu'à quel point de platilude peut descendre un homme d* esprit aveuglé par la passion.

19. — Tout le monde court après la nouvelle estampe de mademoiselle Clairon; elle est gravée, d'après le tableau de M. Vanloo, par MM. Cars et Beauvarlet, graveurs du roi. On sait qu'elle est représentée en Médée. On a saisi, dans le cinquième acte de cette tragédie, l'instant où Médée vient de poignarder ses enfants et s'enfuit dans son char en les montrant à Jason. La gravure de la planche a été payée par le roi, ainsi que la bor> dure du tableau. Quant au tableau, madame la princesse de Gallitzin en a fait présent à mademoiselle Clairon. M. Nougaret a fait les vers suivants pour être mis au bas du portrait :

Cette actrice immortelle enchaîne tous les cœur»; Ses grâces, ses talents lui gagnent les suffrages Du critique sévère et des vrais connaisseurs : Et, de nos jours, bien des auteurs \m\ doivent le succès qui suivait leurs ouvrages.

Septembre. — 2. — Mercredi, 29 août, la Faculté de Médecine assemblée, M. de L'Épine, l'ancien des douze commissaires nommés pour rendre compte sur le fait de l'inoculation, a lu un Mémoire qui a tenu deux heures et un quart de lecture du texte, non compris les notes qu'il n'a pas eu le temps de reprendre. Ce Mémoire conclut à défendre provisoirement l'inoculation, sauf à l'admettre, si elle se perfectionne par la suite dans les pays étrangers, au point d'être exempte de tous les inconvénients très-grands qu'il lui reproche. Les commissaires, au nom desquels M. de TÉpine parlait, sont MM. Astruc, Bouvart, Cochu, Baron, Verdelham et Macquart. Mercredi prochain, il y aura une assemblée sur le même sujet, pour écouter le Mémoire en faveur de l'inoculation.

4. — M. le marquis de Paulmi a été élu hier membre honoraire de l'Académie des Sciences, à la place de feu M. le comte d'Argenson.

— U parait un U vre^ intitulé : Des Passions ({), qu'on attribue à madame de Boufflers (2). L'auteur les réduit à deux classes^ Tamouret Tambition. Elle traite la première avec toutes les grâces dont son sexe peut embeUir un sujet digne d'elle. Le développement de cette passion dans le coeur d'une jeune personne est rendu d'une façon neuve^ avec une touche de pinceau également ingénieuse et sensible.

5. — La Faculté de Médecine s'est assemblée ce matin pour entendre la lecture du Mémoire favorable à Tinoculation . Il a été lu par M. Petit, qu'on appelle communément l'Anatomiste. MM. Geoffroy, Lorry, Thiery et Malouart l'avaient signé. La matière mise en délibération, il a été arrêté : la tolérance de Tinoculation. Cet avis a passé à la pluralité de cinquante-deux voix contre vingt-cinq.

6. ^- Le roi s'est rendu aujourd'hui à Sainte*Geneviève, accompagné de M. le Dauphin et de plusieurs seigneurs de la cour. La cérémonie (3) s'est faite sur les onze heures et demie. M. de Goste a présenté les médailles : MM. de Marigny , Souflot et Gabriel entouraient le roi. Le Père Bernard avait préparé une ode relative à la fête ; il l'a présentée au roi, qui est allé voir la bibliothèque de Sainte-Geneviève, où il est resté trois quarts d'heure à se faire rendre compte des principaux ouvrages qu'elle renferme.

7. — Le Cercle, ou la Soirée à la mode, de M. Poinsinet, a été joué aujoiu*d'hui avec peu d'affluence ; la réputation de Fauteur ne prévenant pas pour lui. La pièce a reçu de très-grands applaudissements. Unb précieuse moderne, deux petites maîtresses subalternes, un marquis fat, un plat robin, un Suisse bonhomme, un poétereau aussi vilain que bas, un médecin à la mode et un abbé musicien, composent ce joli groupe : nous ne parlons point d'une soubrette et d'une jeune personne qui y sont pour peu de chose. U n'y a ni intrigue, ni marche théâtrale, mais beaucoup de saillies et des personnages peints avec une

(i) 1764, in 8o. Cet ouvrage, elle traité De Vamitié {AtMXerâAm et Paris, Desaint, n^îf in-8o) pareillement attribué à madame de Itoufflers, est de madame la présidente d'Arcontille, mforte à Parisien 1805^, Agée de qaatre-yiogtrcinq ans.— K.

(2) Voy. 29 juillet 1765.

(3) La pose de la première pierre de la nouvelle église — R.

grande vérité. Le rôle du médecin est^ sans contredit^ le premier. On prétend que c'est Lorry; Tal^é de La Croix est le prototype du ^lusicien; le poète se désigne par Mes dix^neuf Ans, ouvrage de M. De Rosoy ; enfin la femme est connue pour être madame la comtesse de Beauhamais. Mdigré son succès prodigieux^ le sujet pouvait être mieux traité, et l'on sent que l'auteur n'a vu la bonne compagnie que de loin ; il n'a pas cette touche fine et l^ère qui désigna l'homme du grand monde.

12. — Rameau^ sans contredit un des plus célèbres musiciens de l'Europe, et le père de l'école française, est mort aujourd'hui d'une fièvre putride, accompagnée de scorbut. 11 avait quatrevingt-trois ans. Le roi lui avait accordé des lettres de noblesse, pour le mettre en état d'être reçu chevalier de Saint-Michel ; mais il était si avare, qu'il n'avait pas voulu les faire enregistrer, et &e constituer en une dépense qui lui tenait plus à cœur que la noblesse. 11 est mort avec fermeté. Différents prêtres n'ayant pu en rien tirer, M* le curé de Saint-Eustache s'y est présenté, a péroré longtemps, au point que le malade ennuyé s'est écrié avec fureur : a Quel diable venez-vous me chanter là, monsieur le curé? Vous avez la voix fausse ! »

16. —^ On parle beaucoup du mariage secret de mademoiselle Clairon avec M. de Valbelle, son -amant intime. Ou prétend que cette actrice doit se retirer à Pâques, et que ce sera l'époque de la publication de son hymen. En attendant, elle a toujours en titre un Russe, ^ui se contente de lui baiser la main, et l'on assure ^pie c'est ce qu'il peut faire de mieux.

C'est une fureur pour courir après l'estampe de cette célèbre héroïne; on assure qu'elle a déjà fait cinq cents louis.

1 8. — Mademoiselle De Miré, de l'Opéra, plus célèbre courtisane que bonne danseuse, vient d'enterrer son amant. Les philosophes de Paris, qui rient de tout, lui ont feit l'épitaphe suivante, qu'on suppose gravée en musique sur son tombeau.

Mi. Ré, La. Mi. La.

23. — M. Rochon de Chabannes, auteur de plusieurs comédies^ s'étant attaché aii char mademoiselle Dangeville, l'actrice bienfaisante l'a présenté à M. le duc de Praslin et a procuré il M. Rochon, par Tentremise de ce ministre, une place de

2,000 écus dans les bureaux des Affaires étrangères. Il est à craindre que la politique, ne refroidisse si*n génie comique.

27. *— M. de Voltaire, suivant son usage, persifle le public et désavoue le Dictionnaire philosophiqite. Voici une anecdote à ce sujet, que nous tenons du sieur Cramer, son imprimeur à Ge* nève , et qui est à Paris.

11 nous a conté qu'il avait écrit, il y a quelque temps, une lettre à M. de Voltaire, dans laquelle, en lui rendant compte de ce nouveau livre dont on parlait à Paris, fort scandaleux, fort connu , fort couru et t^ès-bien fait au dire des connaisseurs , il ajoutait qu*on le lui attribuait ; qu'il le priait, en conséquence, de vouloir bien lui en envoyer un exemplaire M. de Voltaire lui a répondu qu'il avait, ainsi que lui , ouï parler de ce Diction-noire philosophique ; qu'il ne Favait pas lu , mais qu'il désirait très-ardemment, ainsi que M. Cramer, l'avoir en sa possession ; qu'il lui demandait en grâce de lui en procurer la lecture, dès que ce livre tomberait entre ses mains. M. Cramer a riposté à M. de Voltaire qu'il avait fait voir sa lettre à iQut le monde , sui» vaut ses intentions, quUl présumait, quoiqu'il ne le lui eût pas ordonné; qu'actuellement que la farce était jouée, il le suppliait de nouveau très-instamment de lui envoyer un exemplaire de cet ouvrage (1).

28. — Hier, on a célébré aux Pères de l'Oratoire un service pour le repos de Tâme de Rameau. C'est l'Opéra qui en a fait les frais, et, comme on voulait éviter les querelles occasionnées lors de celui fait à Saint- Jean de Latran pour feu Crébillon, on a fait les invitations , sur le billet , au nom de la veuve : il y avait seize cents billets. Le concours a été nombreux, l'orcbestre était immense, et l'on n'a jamais vu d'exécution aussi complète. On avait adapté aux circonstances différents morceaux de Castor et Polluxy et d'autres opéras de Rameau. Le fonds de la messe était celle de Gilles : digne faconde célébrer ce grand bomme. C'est ainsi qu'autrefois, à la mort de Rapbaêl, on exposa sur sa tombe son tableau de la Transfiguration,

(i) Il paraît, d^aprè&le témoignage de Wagnîère, que le libraire Cramer jouait un rôle convenu avee Voltaire qui Toulait se mettre à l'abri de la persécution. Les lettres à Cramer n*ont point été recueillies dans les Œuvre* de Voltaire, — R.

30. — On vient d'imprimer en Hollande un manuscrit (t) que les curieux s'étaient procuré à grands frais : c'est la confession du cuié d'Étrépigny. Voici quelques détails sur ce personnage.

Jean Meslier^ curé d'Étrépigny et de But y en Champagne , mort en 1723, âgé* de cinquante-cinq ans, laisse trois copies, de sa main, d'un ouvrage contenant ses sentiments sur la religion. Sur le verso d'un papier qui servait d'enveloppe était écrit : «J'ai vu et connu les abus, les erreurs, les vanités, les folies et les méchancetés des hommes; je les ai haïs et détestés; je n'ai osé le dire pendant ma vie ; je le dirai au moins en mourant et après ma mort. C'est afin qu'on le sache, que j'ai écrit le présent Mémoire , afin qu'il puisse servir de témoignage à la vérité à tous ceux qui le liront. » Ce curé était de fort bonnes mœurs; il ne lisait que la Bible , quelques Pères et des philosophes. On croit qu'il s'est laissé moiirir de faim , n'ayant rien voulu prendre sur la fin de sa vie.

On à trouvé, dans ses papiers, en imprimés: Traité sur V existence de Dieu et sur ses attributs , par M. de Féneloji, et les Réflexions du Père Tournemine y Jésuite, sur Vathéismey et, en marge, il y a des notes et des réponses signées de sa main.

Il avait écrit deux lettres aux curés de son voisinage , pour leur faire part de ses sentiments. 11 leur déclare qu'il a consigné au greffe de Sainte-Menehould, justice de sa paroisse, une copie de son écrit; mais qu'il craint qu'on ne le supprime, suivant le mauvais usage établi d'empêcher que les peuples ne soient instruits et ne connaissent la vérité.

Un jour qu'il se trouvait à Paris, dans une compagnie où l'on parlait du nouveau Traité de la Religiony fait par l'abbé Houtteville, un jeune libertin ayant voulu plaisanter : « Monsieur, lui dit le curé d'un ton sévère , il est fort aisé de tourner la religion en ridicule , mais il faut beaucoup plus d'esprit pour la défendre. »

11 était fort ardent pour la justice. Le seigneur de la paroisse ayant un jour maltraité des paysans , il refusa de prier Dieu pour

(1) Non pas le manuscrit, mais une analyse de ce manuscrit, sous le titre d'Extrait des sentiments de Jean Meslier. La préface est de Voltaire, auteur de V Extrait. — K.

lui^ suivant l'usage. Ce seigneur en ayant porté ses plaintes à M. de Mailly^ archevêque de Reims ^ celui-ci le réprimanda et l'obligea de le faire. Il le fit, en déclarant à ses paroissiens par quel ordre, et en priant le Seigneur de convertir ces riches au cœur dur, désignant son archevêque et son seigneur, et de leur donner l'humanité dont ils avaient besoin.

Octobre, r- 2. — M. Poinsinet, auteur de la comédie du Cercle, l'ayant fait imprimer avec une Êpître dédicatoire à M. de La Ferté, intendant des Menus-Plaisirs, pleine d'une basse et sordide adulation, on a fait l'épigramme suivante :

Ou s'étonne et même on s'irrite

De voir encenser un butor;

N*a-t-on pas vu l'Israélite

Jadis adorer le Veau d'or?

Un auteur peut, sans être cruche,

Eram«céner un La Ferlé ;

C'est un sculpteur qui d'une bûche

Sait faire une divinité.

6. — Monsieur l'archevêque étant à Conflans depuis quelques jours, à l'occasion d'une humeur fistuleuse dont on le croit atteint au podex, les plaisants ont fait l'épigramme suivante. On s'adresse à Moreau, son chirurgien : *

Moreau I quelle est ta gloire et ta vocation ! Le ciel l'a réservé pour cette occasion : Il anime ton zèle et ton patriotisme.

Par toi s'opérera ce grand événement :

Ton bras sapera sourdement

Le fondement du fanatisnie.

14. — 11 court dans le monde une épître familière de l'auteur de la Soirée à la mode, aune jeune femme qui lui a fait présent d'une robe de chambre. Avec des choses heureuses, on y trouve ces vers singuliers :

Que d'autres dans Paris étalent leurs galons, Leur large broderie et leur frisure à l'ambre,

Et le luxe de leurs talons !

Dans mon bonnet de nuit, dans ma robe de chambre...

|o. — VERS A M. LE DUC d'aiGUILLON.

Couvert de farine et de gloire (1), De Saint -Ga»t héros trop fameux, Sois plus modeste en ta victoire ; On peut, d'un soufBe dangereux, Te les enlever toutes deux.

18. —M. de Robbé de Beaiivezet, si connu par ses ouvrages libertins, et par son fameux poërae sur le mal de Naples, vient de tremper sa plume dans une autre encre. Depuis quelque temps, sans être Sévot, il s*est jeté dans le parti des convulsionnaires, dont il esl l'apôtre le plus zélé. Il pousse la fureur au point de faire un poëme en faveur de la religion, en six chants (2). Il paraît avoir suivi, à peu près, le plan de M. Racine. 11 se distinguera sans doute par une manière différente ; mais ce qui rendra cet ouvrage original, c'est une apologie des convulsions, par où le poëte termine son poêîne , et pour laquelle tout le reste semble avoir été préparé.

t9. — M. de.La Condamine ne cesse de militer en faveur de rinoculation. De temps en temps il ranime le courage des combattants par des Lettres sur celte matière, lien paraît deux nouvelles (3) , de cet illustre défenseur. Son grand argument est que plus de trente mille personnes en France sont, tous les ans victimes de la petite vérole naturelle, et qu'elle en mutile, estropie ou défigure un plus grand nombre. Au contraire, cent personnes au plus succomberaient à la nouvelle pratique, en supposant un accident sur trois cents. 11 ne doute point que ce raisonnement ne fasse une grande impression. Ces deux Lettres doivent incessamment être suivies de deux autres du même au-

(1) Les Anglais ayant fait une descente Sur les côtes de Bretagne, en i758, le duc d* Aiguillon les battit à Saint -Cast et les força de se rembarquer. On Paccusa cependant d*ètre resté dans un moulin pendant Faction et de n'avoir pas pris une part assez active au danger. La Çhalotais écrivit dans une lettre qui eut trop de pablicité : « Si notre général ne s^est pas couvert de gloire, il s'est du moins couvert de farine. » Jnde irœl — R.*

(2) Ce poëme n'a point vu le jour.

(3) Lettres de M. de La Condamine à M, le docteur Maty. sur l'état présent df' l^fttncvlaiion en France; Paris, Prault, 1764. in-lî.

teur^ où il rend compte des ouvrages qui ont paru pour et contre Vinoculation.

23. — Le poète Roy, chevalier de Saint-Michel, très-connu par. ses poèmes lyriques , par le mordant dé son génie et la causticité de son caractère , est moii aujourd'hui de consomption. Depuis plusieurs années il s'était entièrement retiré du monde, et menait un genre de vie tout opposé à celui dans lequel il avait vécu : ce qui l'avait fait passer pour mort (1). 11 avait quatre-vingt-un ans, et ne faisait plus que végéter. 11 laisse une fortune considérable, etunûls capitaine d'infanterie.

24. — Le Clair, musicien célèbre et très-connu par ses sonates ainsi que par son talent pour le violon, a été assassiné, il y a trois jours, à dix heures du soir, en rentrant chez lui.*

28. — Michel-Ange Slodtz, un de nos plus célèbres sculpteurs, est mort avant-hier.

Novembre. — 2. — On peut se rappeler les instances de l'impératrice de Russie pour engager M. d'Alembert à passer en Russie, et le refus dans lequel il a pei*sisté (2). Elle vient de lui envoyer une médaille d'or avec une lettre très-obligeante. Cette médaille porte d'un côté le portrait de cette souveraine, et de l'autre le palais qu'elle vient de faire construire pour y recevoir les enfants trouvés.

8. — Un de ces forcenés dont le génie satirique ne peut rester circonscrit dans les bornes de l'honnêteté, vient de faire une sortie affreuse contre les fermiers-généraux, dans un poëme qu'il appelle les Anthropophages (3). Rien de si misérable que cette déclamation : c'est un tissu d'injures et d'invectives mal cousues, dans des vers assez plats. Pour leur intelligence, on y a joint des notes qui rappellent à peu près tous les griefs énoncés dans V Anti-Financier. Ce libelle pitoyable attire la sévérité de la police, et en reçoit tout son lustre. 11 y a eu des libraires de Rouen envoyés à la Bastille, des colporteurs an êtes.

9. — On apprend, par des lettres de Lisbonne, qu'on a trouvé, en creusant dans un vieux bâtiment, brûlé dans le dernier in-

(1) Voy. 18 janvier 1764.

[Ij Voy. 23 octobre 1762 et 31 janvier 1763.

(3) V Anthropophagie ou les Antropophages. Amsterdam, in-8o, 37 page».

NOVEMBRE 17 64. Iâ9

cendie^ une urne contenant trois cents médailles d'or de Fempereur Titus. L'inscription qu'elles portent semble indiquer qu'elles ont été frappées après Texpédition de cet empereur contre les Juifs : Tito Vespasiani filio, Judœis subactis,

40. — On écrit de Parme, que le célèbre Tronchin, après avoir inoculé heureusement Tinfant Ferdinand, a reçu du prince son père les honneurs les plus flatteurs ; que la Communauté de la ville de Parme, d'abord alarmée de cette méthode nouvelle, ayaut eu part de son heureux succès, a écrit une lettre au ministre de son Altesse Royale, en remerciement et en témoignage de reconnaissance. En conséquence, elle supplie son Altesse Royale de pennettre d'expédier à M. Tronchin un diplôme par lequel il serait admis au rang de citoyen, avec les cérémonies accoutumées, et d'ériger en son honneur, dans THôtel-de-ville, une inscription en marbre, pour perpétuer la mémoire de ce grand événement; enfin, de faire frapper une médaille, sur laquelle sera représentée d'un côté la tête de ce savant médecin, et de l'autre un revers allégorique avec une devise analogue. Ce revers doit être composé sur une comparaison ingénieuse, tirée des Mémoires de M. de La Condamine sur Vinoculation. D'après cette comparaison, il représentera un fleuve rapide, f[ue s'efforceront de traverser plusieurs nageurs entraînés par le torrent^ tandis qu'un homme sur le rivage monti*e à un autre homme une petite barque, dans laquelle il pourra gagner en sûreté l'autre bord. On lira pour devise ces mots d'Ovide : Tutissimus ibis. L'infant a approuvé cette proposition.

21. — Les noms de Jean-Jacques Rousseau et de Diderot sont si connus dans le monde, qu'il n'est pas besoin de rappeler leur célébrité. 11 vient de se passer un fait trop singulier pour ne pas le rapporter. Les rebelles de Corse leur ont député pour les engager à leur dresser un code qui puisse fixer leur gouvernement, ayant en horreur tout ce qui leur est venu de la part des Génois. Jean-Jacques leur a répondu que l'ouvrage était au-dessus de ses foixes, mais non pas de son zèle, et qu'il y travaillerait. Quant à Diderot, il s'en est di^fendu sur son impuissance à répondre à cette invitation, n'ayant point assez étudié ces matières pour pouvoir les traiter relativement aux mœurs du pays, à l'esprit des habitants, et au climat, qui doivent entrer poui* beau-

130 MEMOIRES SECRETS DE BACliAUMOPîT.

coup dans l'esprit de législation propre à la confection d'un code de lois.

Il ne paraît pas étonnant que les Corses se soient adressés à Rousseau^ auteur du Contrat social, oh, dans une note trèsavantageuse^ il prédit la grandeur inévitable de cette république ; mais à Tégard de Diderot^ on ne voit pas en quoi il a pu mériter une distinction si flatteuse (i ).

23. — M. de La Harpe, auteur de Warwick et de Timoléon, quoique très-jeune, vient de se marier : il a épousé la fille du maître du café où il avait un logement. G*est une jeune personne très-jolie, très-honnête, très-modeste, et qui était grosse de plusieurs mois de ce poète fécond» Il parait que les Muses ont fait les frais.les plus considérables de cet hymen : les deux conjoints n'ont rien du tout.

25. — Balechou, célèbre graveur, vient de mourir à Avignon. Il s*était d'abord fait connaître par des portraits. Il s'est immortalisé par ses magnifiques planches dé marine de M^ Yernet. La mort de Fauteur va rendre ces morceaux encore plus curieux.

Décembre. — 9. — La Gazette de France d'avant-hier parle d'un Divertissement de la composition de M. Poinsinet, et exécuté à Trianon, le mercredi 28 octobre, pour l'amusement de nosseigneurs les Enfants de France. Les interlocuteurs sont des personnages moraux, dans le goût de ceux des fables de La Motte, dame Mémoire^ damoiseîle Imagination^ etc. On conçoit combien cela doit être froid.

27* — La nouvelle édition du Dictionnaire philosophique par* tatif, attribué à M. de Voltaire, parait enrichie de huit articles nouveaux et de plusieurs changements dans les anciens. Quoique proscrit presque partout et même en Hollande, c'est de là qu'il notis arrive.

Nous citerons à ce propos une anecdote relative à ce livre. Au Itiois de septembre dernier, Messieurs de l'Académie des Belles- Lettres ayant été présenter au roi leur nouveau volume : « Eh bien ! dit le roi au président Hénault, chef de la députation, voilà encore vott-e ami qui fait des siennes? » Le Dictionnaire venait de

(t) Aussi, u'est-il pas bien certain que dos démarches aient été faites auprès de lui. Quant à Rousseau, on eu a des preuves irrécusables dans sa Correspondance avec U. Btttta^Fooo et Paoli. ~ R.

JANVIEB 1765. I3l

paraître, u Le malheureux ! dit le président à ses confrères : il travaillait dans ce moment même à revenir en France. » C'est ce qui a donné lieu au désaveu envoyé par M. de Voltaire à l'Académie Française^ et que personne n'a cm.

J.vNviER. — 8. — M. de Nougaret ayant fait un livre intitulé : la Capucxn<ide, ou Histoire sans vraisemblance^ espèce de roman ordurier, dont des religieux sont les héros, la police a cru devoir réprimer cette licence, et l'auteur est à la Bastille.

13. — Dans le grand nonabre de chansons, pasquinades, bons mots, plaisanteries de toute espèce, auxquelles M. de L'Averdy est en butte, on distingue Tépigramme suivante, relative à une anecdote qu'il faut savoir. M. le contrôleur général ayant indiqué unjom* et une heure d'audience pour les receveurs généraux, au commencement de cette année, il les fit entrer et les reçut en bonnet de nuit et en habit noir. M. d'Ormesson, intendant des finances, était à la tête.

Sait-on pourquoi le contrôleur pédant, Ces jours derniers, avec un ris mordant, En bonnet gras, du cou montrant la nuque, Admit chez lui les publicains jaloux?

C'est qu'il voulait leur faire voir à tous Qu'il n'était pas une tète à perruque.

i5é •— On annonce un fameux médaillon que Garrick a l'ait frapper pour mademoiselle Clairon (1). Les flatteurs ont déjà fait les vers suivants t

Sur l'inimitable Clairon^ On va frapper, dit-on, Un médaillon.

(4) Voj. 10 février 1765.

132 MEMOIRES SECRETS DE BACliAUMONT.

Mais, quelque éclat qui l'eavironne, Si beau qu'il soit, si précieux, 11 ne sera jamais aussi cher à nos yeux Que l'est aujourd*iiui sa personne.

Un caustique (I) a fait la parodie suivante :

De la fameuse Frétillon A bon marché se va vendre le médaillon :

Mais, à quelque prix qu'on le donne, Fût-ce pour douze sous, fût-ce même pour un. On ne pourra jamais le rendre aussi commun

Que le fut jadis sa personne.

30. — Nous tenons de quelqu'un qui a été au collège avec M. de La Harpe, que les couplets dont il se justifie et qu'il nous donne comme des amusements de sa jeunesse, sont en effet des couplets infâmes et pour le moins aussi abominables que ceux de Rousseau; qu'il n'a point, il est vrai, attaqué ses maîtres, dont il a provoqué le témoignage ; mais qu'il a maltraité un maître de quartier et d'autres personnages qui, s'ils ne lui avaient point fait de bien, ne lui avaient pas fait de mal. Une telle noirceur^ sinon aussi criminelle que Tingratitude, indique toujoui*s une âme méchante et un cœur gâté.

Février. — 5. —Quoique M. de Sartines et M. le vice-chancelier paraissent avoir le projet de supprimer tout à fait le Journal de Trévoux, depuis la mort du continuateur, M. Jolivet, ces magistrats se sont laissés aller aux sollicitations de messieurs de Sainte- Geneviève, et il paraît que cet Ordre s*est emparé de la continuation. 11 est actuellement entre les mains de M. Mercier, bibliothécaire de Sainte-Geneviève, et de M. le duc de La Vallière. C'est un littérateur de beaucoup d'érudition, et qui a un génie caustique, propre à répandre le sel nécessaire à un pareil ouvrage. On commence à en être plus content, depuis qu'il est entre ses mains.

6. — M. de Rosoy vient de faire imprimer une tragédie, ayant pour titre : Les Décius Français, ou le Siège de Calais, 11 rend

(i) Voy. lî février 1765.

compte^ dans une préface assez longue^ des raisons qui l'ont déterminé à devancer M. de Belloy; il affirme que sapièce, présent tée aux comédiens dans le temps que celle-ci était encore au berceau^ resta longtemps entre leurs mains^ et qu'après lui avoir été rendue sans qu'on lui donnât aucune raison du retard et du refus^ il. apprit qu'elle avait été dans les mains d'un ami du comédien à qui il l'avait confiée^ lequel ami était fort lié avec H. de Belloy. 11 insinue qu'il se pourrait trouver une ressemblance entre les deux drames^ et qu'il veut éviter d'être accusé de plagiat.

Du reste, la pièce est mal écrite, et le canevas ne présente aucun trait de génie.

10. — II y a quatorze ans que M. Garhck^le plus grand acteur du théâtre de Londres, vint passer quelques jours à Paris : il vit juuermademoiselle Clairon, et reconnut ce qu'elle devait être un jour. Il vient de faire faire un dessin par M. Gravelot, dans lequel mademoiselle Clairon 'est représentée avec tous les attributs de la tragédie. Un de ses bras s'appuie sur une pile de livres : on y lit : Corneille, Racine, Crébillon, Voltaire; etMeipomène est à côté, qui la couronne. Dans le haut du dessin on lit ces mots : Prophétie accomplie, et ces quatre vers au bas :

J'ai prédit que Clairon illustrerait la scène, Et mon espoir n'a point été déçu ; Elle a couronné Melpomène ; Melpomène lui rend ce qu'elle en a reçu .

Ces vers sont de M. Garrick.

Les enthousiastes de mademoiselle Clairon ont saisi avec avi* dite cette occasion de la célébrer : on a institué l'Ordre du Médaillon, et l'on a frappé des médailles représentant ce portrait, dont ils se sont décorés.

1 i .— M. Le Normand d'Estioles, ayant épousé depuis quelque temps mademoiselle Rem, fille d'Opéra, dont il avait fait sa maîtresse, de fort mauvais plaisants ont ainsi joué sur le mot :

Pour réparer miseriam

^ Que Pompadour laisse à la France,

Son mari, plein de conscience,

Vient d'épouser Rem pubiicam.

134 MEMOIRES SECRETS DE BACllAUMONT.

12. — Mademoiselle Clairon ayant pai*u menacer de son indignation Tauteur de la parodie rapportée à Tarticle du 15 janvier^ il s'est fait connaître^ et s'annonce partout pour l'avoir faite : c'est M. de Saint-Foix. Il rapporte qu'un jour où l'on jouait à là cour Olympie et les Grâces, il pria^ avant la pièce^ mademoiselle Clairon de trouver bon que mademoiselle Doligny^ qui faisait un rôle de prêtresse^ sortît delà scène un peu plus tôt, afin d'être en état de paraître tout de suite et d'empêcher le roi de s'en aller^ suivant sa coutume, quand on met un intervalle entre les deux pièces. Elle répondit fort insolemment, qu'elle ne le voulait point; que mademoiselle Doligny se donnât bien de garde de manquer à la pompe et à la décence du spectacle, sinon qu'elle quitterait la scène elle-même. Le Breton, piqué, s'est vengé par la cruelle parodie dont il est question.

13. — Enfin, a paru aujourd'hui \e Siège de CalaiSy cette tragédie tant annoncée. La fureur avait redoublé, et l'on a peu vu de foul&aussi considérable. La pièce, plusieurs fois à la veille d'être sifilée jusqu'à la fin du quatrième acte, a repris fortement, grâce au jeu supérieur de l'acteur Mole, et a fini par être très-applaudie. Quoiqu'il n'y ait, à proprement parler, qu'un caractère théâtral, point de passion, point d'intérêt, point d'onction, point de vraisemblance dans tout le reste; que les incidents en soient forcés, le style bouffi^ et la plupart des tirades hors d'œuvre et pleines de pensées fausses, nous ne doutons point que cette pièce n'ait le plus grand succès éphémère^ à cause des grands noms qu'elle illustre encore et des éloges prodigués aux Français de ce temps-là, que ceux de celtii-ci veulent bien s'attribuer. En un mot, c'est un sermon monarchique^ que le Gouvernement doit protéger, entendre et faire entendre à toute la nation^ s'il est possible.

14. — Mademoiselle Clairon s'etant parfaitement reconnue dans son portrait, tracé d'après nature par Fréron (<), est allée troliver leâ gentilshonnnes de la Chambre et a menacé de se re-

(1) En publiant d9.n6V Année Littéraire les vers de Du Doyer de Gastel à mademoiselle Doligny {ii janvier 1765), Fréron faisait le plus grand éloge de la sagesse de cette comédienne, quM comparait à une autre actrice dont il fallsit, sans la nommer, le portrait le plus infâme. Mademoiselle Clairon eut le courage d*aTOuer la ressemblance, en poursuivant le pamphlétaire*— R.

tirer, si Ton ne lui faisait pas justice de ce vil journaliste. En con- Béquetice, on a sollicité un ordre du roi pour le faire mettre au Fort-l'Évêque. Heureusement pour lui, il a la goutte, et ses amis en ont obtenu la suspension jusqu'à ce qu'il fût en état d'y aller. Toute la littérature impartiale crie contre une pareille injustice, d'autant plus grande que cette reine de théâtre, quoique parfaitement ressemblante, n'est point nommée, et n'est même caractérisée par aucun trait assez particulier pour qu'on puisse dire qu'il l'ait désignée spécialement.

15. — On fait en Hollande une nouvelle édition de la Pucelle, petit format, enrichie d'estampés très-curieuses et en grand nombre. On l'aura dans toute l'ingénuité du texte.

Un petit auteur, nommé Nougaret, a formé le projet assez plat de donner la continuation de ce poëme (1).

46. — Le démêlé de Fréron avec mademoiselle Clairon fait grand bruit à la cour et à la ville. M. l'abbé de Yoisenon ayant écrit, à la sollicitation des amis du premier, une lettre très-pathétique à M. le duc de Duras, gentilhomme de la Chambre, celui-ci a répondu à labbé, qu'il aime beaucoup, que c'était la seule chose qu'il croyait devoir lui refuser j que cette grâce ne s'accorderait qu'à mademoiselle Clairon seule. Ainsi le pauvre diable, à la honte de devoir son châtiment à mademoiselle Clairon, est menacé de joindre l'humiliation plus grande de lui devoir son pardon. 11 dit, comme le philosophe grec : u Aux carrières plutôt ! »

17. — Le Siège de Calais prend avec la fureur que nous avions annoncée ; le fanatisme gagne au point que les connaisseurs n'osent plus dire leur avis. On est réputé mauvais patriote, pour oser élever la voix. L'auteur est regardé comme le Tyitée de la nation, et les bas courtisans prônent avec la plus grande emphase une pièce qu'ils sifflent in petto,

18. —M. de Rosoy, l'auteur du Siège de Calais imprimé, vient de se ressentir de sa hardiesse d'avoir osé attaquer M. de Belloy dans sa préface : il est mis au Fort-l'Évêque, pour les aneo-

(1) n existe une Suite de la Pucelîe d'Orléans, en sept chants, poëme héroïcomique, par M. de Voltaire; trouvée à la Bastille le lA juillet 1789; Berlin et Paris, 1791, in-lS. Nous ignorons si cette continuation est celle dont parlent les ^f^hnl^ires — R.

dotes qu'il y a débitées, et malgré le pair de France (i) auquel elle est dédiée.

2i . — Fréron avait si bien fait mouvoir ses amis, que la reine avait ordonné qu'il eût sa grâce. Mademoiselle Clairon ne s*est point trouvée satisfaite. Elle a écrit de nouveau aux gentilshommes de la Chambre une lettre très-pathétique, où elle témoignait son regret de voir que ses talents n'étaient plus agréables au roi ; qu'elle le présumait, puisqu'on la laissait avilir impunément : qu en conséquence elle persistait à demander sa retraite. Elle est allée ensuite en personne chez M. le duc de Choiseul, où, après avoir épanché son cœur, elle lui a fait part de son projet. (( Mademoiselle, a repris M. le duc, nous sommes, vous et moi, chacun sur un théâtre, mais avec la différence que vous choisissez les rôles qui vous conviennent et que vous êtes toujours sûre des applaudissements du public. 11 n'y a que quelques gens de mauvais goût, comme ce malheureux Fréron, qui vous refusent leurs suffrages. Moi, au contraire, j'ai ma tâche souvent très-désagréable; j'ai beau faii*e de mon mieux, on me critique, on me condamne, on me hue, on me bafoue, et cependant je ne donne point ma démission. Immolons, vous et moi, nos ressentiments à la patrie, et servons-la de notre mieux, chacun dans notre genre. D'ailleurs, la reine ayant fait grâce, vous pouvez, sans compromettre votre dignité, imiter la clémence de Sa Majesté. » La reine de théâtre a souri avec noblesse à ce propos, et s'est retirée fort mécontente du persiflage. Elle est revenue chez elle, où s'est tenu un comité avec ses amis et la troupe des Comédiens, présidés par M. le duc de Duras; et Ton est convenu que celui-ci ferait craindre à M. de Saint-Florentin la désertion de toute la troupe, si l'on ne faisait pas raison à la Melpomène moderne de rinsolence de Fréron. Cette démarche a fort étourdi M. de Saint- Florentin, et ce ministre écrit aune princesse, que l'affaire devient d'une si grande importance, que depuis longtemps matière aussi grave n'a été agitée à la cour ; qu'elle en est divisée ; et que, malgré son propre respect pour les ordres de la reine, il ne sait s'il ne sera pas obligé de prendre là-dessus ceux du roi. En sorte que Fréron est encore dans les transes.

(1) Le duc de Grammont. — R.

22.— Le Siège de Calais a été joué hier à la cour. Le roi en a paru Irès-flatté ; il a accepté la dédicace que M. de Belloy a demandé d'en faire à Sa Majesté, et la pièce doit être imprimée au Louvre, honneur que n'a jamais eu Corneille. En outre, le roi a chargé M. de UAverdy d'aviser au moyen de récompenser cet auteur.

26. — On a enfin engagé mademoiselle Clairon à souscrire aux volontés de la reine, et Fréron n'ira point au Fort-l'Évêque.

27. — Les comédiens italiens ont donné aujourd'hui la première représentation de Tom Jones, comédie en trois actes et en prose, mêlée d'ariettes; musique du sieur Philidor, paroles du sieur Polnsinet. Ce sujet, plus susceptible de pathétique que des boufibnnéries de ce théâtre, est absolument raté. L'auteur a semé cette pièce de toutes .«sortes de plaisanteries grossières et sans aucun sel. Les deu)^ premiers actes ont ennuyé. Le parterre s'est mis en belle humeur au troisième acte. A chaque phrase, c*étaient des huées, des éclats de rire, des claquements de mains, qui ont prolongé de beaucoup le spectacle et qui Fauraient abso^ Inment fait finir, si la pièce eût été plus longue. Le sieur Polnsinet, très-confiant, avait dit plaisamment qu'il allait faire lever le Siège de Calais, voulant faire entendre que la foule se tournerait vers lui.

Mars. — i . — Les Enfants de France, pour qui Polnsinet a fait un Divertissement assez mauvais (1), ayant su sa disgrâce au Théâtre Italien, en ont été si touchés que les gentilshommes de la chambre, pour faire leur cour, ont exigé des Comédiens de jouer Tom Jones une seconde fois. On a distribué beaucoup de billets gratis, et, par une révolution assez extraordinaire, cette pièce^ huée, bafouée la veille, hier est montée aux nues. On a demandé les auteurs, et ils ont reçu de grands applaudissements.

7. — Le Siège de Calais continue à. faire l'engouement de la cour et de la ville. 11 n'est, dans les talons rouges , que le comte d'Ayen qui ait le courage de se déclarer, et de larder la pièce de tous les sarcasmes que lui présentent les circonstances. On lui reprochait, ces jours-ci, un tel acharnement contre ce monument patriotique : « Vous n'êtes donc pas bon Français ? lui di-

(1) Voy. 9 décembre 1764.

sait*on. — Bon Français ! A Dieu ne plaise, s'écria-t-il^ que je ne le fusse pas meilleur que les vers de la pièce ! v En effet, elle est barbarement écrite.

8. — Nous ne pouvons omettre un trait dont nous sommes sûrs, et qui est trop propre à dëcouviir à nu Tâme du sieur Fréron, pour l'oublier. L'imprimeur Barbou étant allé voir ce journaliste au sujet de VEssai d'une trctduction en vers de llUade, que vient de donner au public M. deRochefort, Fréron demanda s'il s'intéressait beaitcoup à cet ouvrage. Le libraire répondit que non, puisque Tauteur l'avait fait imprimer à ses frais. « Cela posé, répliqua-t-ii, ce n'est point la peine de le lire, ni d'en parler. » On sent facilement à ce langage quel ressort fait remuer sa plume, et le cas à faire de ses éloges ou de ses critiques.

*0. — La ville de Calais, encbantée de la commémoration que M. de Belloy a faite de ses antiques héros, lui a écrit une lettre fort reconnaissante, lui a fait offrir des lettres de bourgeoisie, avec un présent, et l'a supplié de trouver bon qu'on plaçât son portrait dans son Hôtel-de-ville.

12. — On ne peut rendre raffluence du peuple qui s'est présenté à la Comédie, où l'on donnait gratis la tragédie du Siège de Calais : la rue et les entours étaient pleins dès le matin. On a commencé le spectacle à une heure et demie, et il a été écouté avec une attention surprenante de la part des spectateurs. On ne doute pas qu'il n'y eût là des gagistes qui les avertissaient d'applaudir aux endroits désignés. L'auteur a été obligé de se montrer, et a été reçu avec les acclamations les plus réitérées ; on lui a fait Thonneur insigne de joindre son nom à celui du roi, et l*on a crié : Vivent le roi et M. de Belloy ! Des courtisans en grand nombre étaient présents à cette céiiéraonie : ils sont partis sur-le-champ pour en rendre compte à Versailles.

14. — Entre les différents vers faits à Thonneur de M. de Belloy, on a distingué le madrigal, ou plutôt Tépigramme suivante :

Belloy nous donne un Siège, il en mérite un autre :

Graves Académiciens,

Faites-lui partager le vôtre Où tant de bonnes gens sont assis pour des riens.

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