‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 25 sur 77 · Le parlement a enfin accordé au Dictionnaire philoso · texte numérisé non relu

Le parlement a enfin accordé au Dictionnaire philoso

phique et aux Lettres de la Montagne les honneurs de la brûlure ; mais on les a accouplés malheureusement à trois libelles obscurs et fanatiques qui déparent cette apothéose : Avis important à nosseigneurs ks cardinaux, archevêques et évêques, aux seigneurs de la cour, etc. (1) ; Lettre d'un Cosmopolite (2); et les Réfleanons impartiales (3).

22. — Goldoni est attaché plus que jamais à la France : il Tien td*être fait maître de langue italienne des Enfants de France, avec deux mille écus d'appointements.

24. — On lit, dans la Gazette littéraire, une Lettre de M, de La Condamine, don Quichotte-né de l'inoculation, où il réfute un fait qu*ilse croit personnel, inséré dans le Rapport àts commissaires contre Tînoculation (4) . Il déclare qu'il est prêt à accepter le défi qu'on lui a fait, et sur lequel on voudrait mettre en doute son courage de se faire inoculer pour éprouver si cette opération réussirait sur un sujet qui a déjà eu la petite vérole.

Avril. — 4. — Il parait un Mémoire de M. Loyseau, jeune avocat, qui traite son métier plus en orateur qu'en jurisconsulte. Cet ouvrage fait grand bruit comme littéraire. C*est 1 histoire des amours de M. Le Bœuf de Valdahon, mousquetaire de la première compagnie, avec mademoiselle Le Monnier, fille du premier président de la chambre des Comptes de Dôle. Il fait parler le jeune homme; il raconte d'une manière tendre et touchante toute son intrigue, qu'il ne révèle qu'à la dernière extrémité, et contraint à le faire pour repousser les imputations atroces du père de la demoiselle. Rien de plus agréablement écrit que ce roman, plein d'incidents et de peintures voluptueuses. C'est le même sujet qu'on avait annoncé devoir être traité par J. J. Rousseau (5).

(1) Bruxelles, 1765, in-lS.

(î) Sur le Béquisitoire de M. Joly de Fleury et sur Varrèté du parlement de Paris, du î janvier 1764, qui condamne ait feu P Instruction pastorale de M. l* Archevêque de Paris; Pftris, Romain Constant, i76i, in-12.

(3) Reflexions impartiales d'un Français papiste etroyalistet etc, Alais, chez \arcisse Buisson, imprimeur, à Tenseigue du Probabilisme, i' 63, in-12 de 234 pag.

(4) Douze commissaires avaient été uonimés par la Faculté de Médecine à Paris, pour examiner et discuter les avantages et les inconvénients de Tinoculatioade la petite vérole ; six d*entreeux s^étaient déclarés contre. — R.

(5) Voy. 7 avril 1763.

140 MÉMOIRES SECRETS DE BACnAUMONT.

Ce jeune homme s'était déjà laissé condamner par contumace^ au parlement de Franche- Comtés à vingt ans d'absence et à vingt mille livres de dommages-intérêts. M. Le Monniern'a point cru cette peine assez grande^ et a voulu se pourvoir en cassation du jugement, ce qui augmente encore l'intérêt pour le malheureux amant.

6. — 11 y a une fermentation très-grande dans le tripot comique. Un acteur assez médiocre, nommé Dubois, s'est fait guérir d'une maladie honteuseparun chirurgien. Celui-ci s'est plaint à la compagnie de n'avoir pas été payé par l'acteur, qui a nié la dette. Mademoiselle Clairon, très-vive sur le point d'honneur, a ameuté toute sa cohorte, et Ton a parlé à M. de Richelieu, gentilhomme de la Chambre. Celui-ci a traité Taffaire comme une affaire de vilains; il n'a pas voulu s'en mêler, et en a remis la décision aux comédiens, disant qu'ils étaient les pairs de Dubois, et qu'ils pouvaient le juger. En conséquence, il a été chassé^ lui et un nommé BUinville, qui paraissait avoir rendu quelque faux témoignage dans l'affaire. Mademoiselle Dubois, fille de l'expulsé, prend la chose fortement à cœur ; elle met en œuvre tous ses charmes auprès de M. le duc de Fronsac, et se flatte de réintégrer son père.

iO. — M. le comte de Lauraguais et mademoiselle Àrnould sont deux personnages trop intéressants dans le monde littéraire pour ne pas rassembler avec empressement tout ce qui a rapport à eux. Depuis quelque temps il a débuté à TOpéra une danseuse fort bien tournée, nommée mademoiselle Robbe ; elle a donné dans les yeux à M. de Lauraguais, qui n'a pu s'empêcher de témoigner à mademoiselle Arnould l'impression qu'il avait éprouvée. Celle-ci a reçu cette confidence avec la même philosophie que l'amant la faisait; elle a pris sur elle de suivre la passion nouvelle de M. de Lauraguais, et d'en apprendre les progrès de sa propre bouche. Un jour qu'elle lui demandait où il en était, il ne put s'empêcher de lui témoigner qu'il était désolé de voir toujours chez sa nouvelle divinité un certain chevalier de Malte qui l'offusquait fort. « Un chevalier de Malte! s'écrie mademoiselle Arnould ; vous avez bien raison, monsieur le comte, de craindre cet homme : il est là pour chasser les infidèles. »

H . — Il passe pour constant que Garrick, ce fameux comédien

de Londres, qui est à Paris depuis longtemps, a pour but de travailler à une pièce qui puisse servir de pendant au Français à Londres. On assure qu'il a un talent admirable pour saisir les ri« dicules, et qu'il joue parfaitement la pantomime. Reste à savoir si sa composition aura la finesse de tact, la délicatesse de goût de M. de Boissy, qualités bien rares dans un Anglais*

13. — Mademoiselle Clairon ne cesse de soufQer le feu de la discorde dans sa troupe. Elle est furieuse, à ce qu'on prétend, du bruit qui court que Dubois aura un ordre du roi pour continuer son rôle de Mauni, dans le Siège de Calais, dont on avait déjà chargé un autre -acteur. Mademoiselle Dubois a si bien mis en œuvre ses charmes auprès de M. le duc de Fronsac, qu'elle a obtenu «e qu'elle voulait. On assure qu'il y a des comités fréquents entre les comédiens : on cabale, on fait des menées. On ne sait comment finira cette histoire.

14.— M. Diderot s'étant trouvé obligé de vendre s a bibliothèque pour des dispositions de famille, cette nouvelle s'est répandue chez les étrangers. On en a parlé à l'impératrice des Russies, et cette princesse vient de faire écrire une lettre (1) très-flatteuse à notre philosophe. Elle lui marque que, instruite des raisons qui le font se défaire de ses livres, et du prix qu'ils valent, elle désire les acheter; qu'en conséquence elle a donné ordre qu'on lui comptât une somme de quinze mille livres, qu'on lui avait assuré valoir cette acquisition, et mille livres en outre en forme de gratification, dont elle prétend qu'il jouisse tous les ans. Sa Majesté impériale ajoute qu'elle ne veut point le priver d'un dépôt aussi précieux et aussi utile ; elle le prie de garder cette bibliothèque jusqu'à ce qu'elle la lui fasse demander.

15. — 11 s'est passé aujourd'hui à la Comédie française une scène dont il n'y a pas encore eu d'exemple, depuis l'institution du théâtre : c'est une suite de la fermentation dont nous avons annoncé les progrès. Les comédiens, instruits de la certitude de Tordre du roi pour faire jouer Dubois, n'ont point voulu en avoir le démenti, et le complot s'éiant formé chez mademoiselle Clairon de ne pas jouer, il s'est exécuté de la façon suivante. Tout étant disposé, Le Kain est arrivé sur les quatre heures et demie ;

(1) On la trouve dans la Correspondance littéraire de Grimm, à la date du 15avrill765. — R.

il a demandé aux semainiers^ qui jouerait le rôle de Mauni. « C'est Dubois^ lui a-t-on répondu^ suivant Tordre du roi. — Gela étant, a*t-il répliqué, voilà mon rôle, » et il s'en est allé. Mole est venu ensuite, qui a fait la mènie chose. Brizard et Dauberval ont suivi les traces de ces mutins. Enfin est entrée l'auguste Clairon, sortant de son lit, assurant qu'elle était toute malade, mais qu'elle savait ce qu'elle devait au public et qu'elle mourrait plutôt sur le théâtre que de lui manquer. « Qui fait le rôle de Mauni?» a-t-elle demandé. Ensuite, sur la réponse que c'était Dubois, elle s'est trouvée mal, et est retournée se mettre au lit. Grand embarras dans le reste de la troupe : point de gentilshommes de la Chambre. L'heure s'approchait. On consulte M. de Biron, qui se trouvait là par hasard. On convient 'de donner le Joueur, au lieu du Siège de Calais, et de glisser cette annonce à la suite du compliment. Cependant la nouvelle avait transpiré et faisait l'entretien du parterre. On s'arrête à la vue du complimenteur, homme de mine piètre et mesquine, le sieiur Bourette ; il annonce sa mission, et déclare que la défection de quelques acteurs les met dans le cas dé substituer le Joueur au Siégé de Calais, A l'instant, des huées, des sifflets; le mot de Calais ! se répète de tous les endroits de la salle; on crie : A l'Hôpital la Clairon ! Mole, Brizard, Jjî Kain, Dauberval, au Fort-l'Évéque. Vorateur est obligé de se retirer, et l'on met de nouveau en délibération ce qu'on fera. Cependant le tapage continuait^ et la garde voulait imposer silence. M. de Biron envoie dire qu'elle se contienne et laisse le public en liberté, qui ne cessait de répéter: La Clairon à l' Hôpital letc, M. de Biron, consulté de nouveau par les comédiens , leur conseille d'essayer toujours d'entrer en scène, ce qui ayant été exécuté par Préville et madame Bellecour, les cris ont redoublé. Les acteurs, ne pouvant se faire entendre, rentrèrent dans la coulisse, et le spectacle ne pouvant avoir lieu, un sergent vint haranguer le parterre de la part de M. le maréchal de Biron ; il annonça qu'on allait rendre l'argent ou des billets.

Préville et l'autre semainier, le soir même, ont été rendre compte de l'aventure à M. le lieutenant général de police, qui leur a témoigné combien il était sensible à cela, mais qu'il ne pouvait se dispenser d'exercer ses châtiments.

16. — Fermentation étonnante dans Paris au sujet de cette histoire, grand comité des gentilshommes delà Ghamhre tenu chez M. de Sartines, Le résultat est d'envoyer les coupables au FortrÉvêque. Brizard et Dauberval y vont aujourd'hui. Mole et Le Kain, en fuite, se sont arrêtés à ui\e certaine distance, et ont écrit une belle lettre^ oii ils rendent compte de leur conduite, et déclarent que Thonneur ne leur permet pas de jouer avec un fripon.

Mademoiselle Clairon reçoit des visites de la cour et de la ville, au sujet de cet événement. Elle ne peut digérer Taffront qu'on a voulu lui faire de la mettre en face de Dubois. On rapporte, à ce sujet, qu'ayant interpellé quelques officiers qui faisaient cercle chez elle, et leur ayant demandé si, dans leur corps, ils n'en useraient pas de même si quelqu'un d'eux avait fait ime bassesse? ce qu*ils feraient? s'ils ne le chasseraient pas? et si, par extraordinaire^ la cour voulait les forcer a garder un infâme, s'ils ne quitteraient pas tous? «Sans doute, mademoiselle, répond Tun d'eux avec vivacité, mais ce ne serait pas un jour de siège. »

18.— Mademoiselle Clairon est au Fort-l'Évêquc depuis avant- 'hier. Mole et Le Kain s'y sont rendus du lieu de leur retraite.

Les comédiens ont repris hier leur service. Comme on craignait que la scène ne fût tumultueuse, on n'a fait afficher que fort tard, en sorte qu'il y a eu très*peu de monde, comme on le désirait, et des gens gagés qui ont applaudi un assez maigre compliment qu'est venu débiter Bellecôur* M. de Sartines, à qui on Tattribue, était présent au spectacICi Ils ont joué ensuite le Chevalier à la mode et le Babillard^ et tout s'est passé fort tranquillement. Le sieur Bellecour, en rentrant dans les foyers après son débit, a paru pénétré de la scène humiliante qu'il venait de jouer, et a déclaré qu'il fallait avoir autant d'attachement pour sa compagnie, qu'il en avait^ pour s'être prêté un pareil rôle.

20. — Mole et Brizard sont sortis aujourd'hui de leur prison pour jouer dans le Glorieuœ et Zénéide* On ne peut qu'attribua à une cabale gagée par eux les applaudissements multipliés avec lesquels ils ont été reçus. Leur insolence s'en est accruei et Ton ne peut rendre l'indigtiation qu'a causée aux gens comme il faut ce contraste révoltant.

Quant à mademoiselle Clairon, elle convertit en triomphe une

disgrâce qui devrait Tiiumilier. Elle a été conduite au Fortl'Ëvêque, par madame Berthier de Sauvigny^ l'intendante de Paris ; et Texempt n'ayant point voulu lâcher sa proie, il est monté dans le vis-à-vis de cette dame, qui a pris mademoiselle Clairon sur ses genoux, tandis que Talguazil s* est assis sur le devant. On ne peut omettre une réponse qu'il a faite à mademoiselle Clairon, en lui signifiant Tordre de sa détention. Cette héroïne a reçu la nouvelle avec une nohlesse digne d'elle; elle a déclare qu'elle était soumise aux ordres du roi ; que tout en elle était, à la disposition de Sa Majesté; que ses biens, sa personne, sa vie, en dépendaient; -mais que son honneur resterait intact, et que le roi lui-même n'y pouvait rien : « Vous avez bien raison. Mademoiselle, a-t-il répliqué, où il n'y a rien, le roi perd ses droits. »

Cette actrice a le logement le moins désagréable de la prison : on l'a meublé magnifiquement. C'est une affluence prodigieuse de carrosses. Elle y donne des soupers divins et nombreux; en un mot, elle y tient l'état le plus grand.

22. -^Mademoiselle Clairon est sortie, hier au soir, du Fortl'Ëvôque, sur la représentation de son chimrgien, qui a déclaré que sa santé était en danger. Elle est allée de là chez madame de Sauvigny, où, après les tendres amitiés, sont venus les évanouissements. Enfin elle s'est rendue chez elle. Elle y est aux arrêts, et n'y peut recevoir que trois personnes, outre celles qui la servent : madame de Sauvigny, M. de Yalbelles, et un Russe pot au feu,

25. — L'affaire des Comédiens reste en suspens, et le théâtre ne va que cahin-caha. On fait sortir journellement les prisonniers pour jouer, et on les reconduit au Fort-l'Évêque. On négocie beaucoup.

29. —On lit, dans une Vie de AT. Rossillon deBerneXy évêque ei prince de Genève, par le R. P. Boudet, chanoine régulier de Saint- Antoine, une anecdote singulière sui* un prétendu miracle, opéré de son vivant par ce prélat. C'est un certificat (I) signé /.-/. RousseaUj par lequel ce philosophe atteste avoir été

(1) Ce certificat se trouve dans toutes les éditions des Wuvres de Rousseau.

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