XII PRÉFACE
des notes biographiques et bibliographiques; c'est là un droit que personne ne voudrait lui disputer; c'est aussi, de sa part, un engagement contracté envers tous les amis des lettres.
Quant à nous, en attendant que l'édition définitive de M. Ravenel soit prête, nous avons voulu ajouter, aux diverses collections de mémoires historiques sur le dix-huitiéme siècle, un abrégé des Journaux de Bachaumont, de Pidansat de Mairobert et de Moufle d'Angerville. Cet abrégé fera mieux apprécier la valeur de l'ouvrage entier et préparera, en quelque sorte, des lecteurs et des acheteurs, à la grande édition qui doit venir se placer à la suite du Journal de Dangeau et du Journal de Tavoeat Barbier *.
Ce n'est pas le premier abrégé des Mémoires secrets^ qu'on ait essayé de faire et de publier. Dès l'année 1788, avant même que les derniers volumes de ce vaste recueil eussent paru, Chopin de Yersey avait donné un Choix des Mémoires secrets déi Bachaumont (Londres, 2 vol. in-i2). Depuis longtemps déjà les Mémoires avaient fourni les matériaux de diverses compilations : « Il n'est pas d'année, disaient les Auteurs dans la préface du trente et unième volume, il n'est pas d'année où il ne paraisse quelque ouvrage, prétendu nouveau, composé en entier ou en partie à nos dépens ; c'est la Chronique scandaleuse ^ c'est Y Espion des Boulevards, c'est le Journal des Gens du monde^ ce sont les Anecdotes du dix-huitième siècle; enfin, c'est aujourd'hui
^' Publié intégralement avec rantorisation de M. le Ministre de l'Instraetion publique.
DE l'Éditeur. xiii
la Correspondance littéraire y politique et secrète. Toutes ces dénominations ne caractérisent au fond qu'un plan unir que : ce sont autant de corsaires qui, sous des pavillons différents, exercent la même piraterie. » La plupart de ces ouvrages, en effet, à Texception du dernier, qui est vraiment original, pouvaient être considérés comme des extraits, des abrégés, plus ou moins ingénieux, des Mémoires secrets.
Tous ces ouvrages eurent du succès, grâce à la valeur réelle des matériaux qui s'y trouvaient mis en œuvre. La vogue des Mémoires secrets n'était pas encore épuisée, lorsque le libraire Léopold Gollin voulut en avoir un choix, fait avec plus de soin et plus de critique, pour être joint à la petite collection de Mémoires historiques qu'il publiait. J.-T. Merle, qui était alors fort jeune, fut chargé par le libraire de faire ce nouveau choix, qui parut, en i808, sous le titre de Mémoires de Bachaumont, 2 vol. in-S®. Ce n'était, ce ne pouvait être qu'Un mélange d'anecdotes, de bons mots et de pièces de vers. Il n'y restait rien de l'esprit général, de l'idée philosophique, qui avait présidé à la composition de l'ouvrage, dans -lequel on remarque toujours une scrupuleuse unité, une liaison parfaite, malgré la forme, morcelée en apparence, du journal. Le travail de Merle était donc tout à fait manqué : ce qui n'empêcha pas le livre de s'écouler rapidement; on en fit une seconde édition en trois* volunîes, l'année suivante, et l'éditeur essaya, sans y réussir, de donner un peu plus d'ensemble à sa compilation indigeste qu'il augmentait d'un tiers. Le savant bibliographe Beuchot a eu raison de dire que cet
XIV PHBFACE
abrégé était très-mal fait et que la seconde édition ne valait pas mieux que la première.
L'exemple malheureux de nos prédécesseurs avait de quoi nous effrayer ; mais, après avoir étudié sous plusieurs aspects la tâche délicate qui nous était confiée, nous nous sommes décidés à ne pas nous borner à découper dans les trente-six volumes des Mémoires secrets une mosaïque d'anecdotes et de pièces fugitives ; nous avons reconnu qu'il fallait conserver à cet ouvrage, en l'abrégeant, l'intérêt d'un Journal suivi, où les faits viennent se produire à leur date, et où l'auteur les relie entre eux par des réflexions qui donnent à son ouvrage Im caractère particulier et une harmonie générale. Il s!agissait donc seulement de réduire les proportions de cet ouvrage et de le fkire passer par une sorte de lit de Procuste, sans le défigurer, sans lui rien enlever de ses qualités spéciales, sans rien changer & sa physionomie originelle.
C'était là, nous le déclarons, une entreprise des plus épineuses, car nous devions retrancher les deux tiers au moins des Mémoires secrets. Des six volumes qui sont* l'œuvre personnelle de Bachaumont, nous n'en avons gardé que deux, et nous sommes certains de n'avoir pas omis un seul passage qu'on puisse regretter de ne pas trouver
dans un abrégé de cette espèce. Nos retranchements ont porté de préférence sur les comptes-rendus de livres imprimés et de pièces de théâtre, car ces pièces de théâtre et ces livres imprimés n'ont plus pour nous l'intérêt d'actualité qui autorisait de longue» analyses au moment de leur apparition ; nous avons supprimé, sans hésitation, toutes les
DE l'Éditeur. xt
pièces eu vers ou en prose, qui n'avaient pas d'autre recommandation que leur hardiesse licencieuse ; nous avons fait la guerre aux répétitions, aux détails oiseux, aux descriptions trop prolixes. Il n'est que certains articles consacrés à des œuvres d'art, qui aient trouvé grâce devant ce système d'élimination sévère : nous ne pouvions pas oublier que Bachaumont était, avant tout, ce qu'on nommait un virtuose distingué, un amateur du premier ordre.
Il aurait été facile de grossir démesurément cet abrégé, en y joignant un commentaire, qui s'offrait de lui-même comme l'accessoire obligé d'un Journal où se pressent tant de faits, où se montrent tant de personnages, où se succès dent tant de noms; mais c'eût été dépasser les bornes et le but d'un abrégé : nous avons cru plus convenable d'imiter M. Ravenel, qui, tout en multipliant les notes dans son édition, s'était astreint à les faire aussi courtes que possible ; et, de plus, nous n'avons pas hésité à reproduire littéralement un certain nombre de ces notes, lesquelles font désormais corps avec le texte qu'elles complètent ou qu'elles éclaircissent. Les notes de M. Ravenel, celles du moins qui renferment un jugement et qui ont ainsi un caractère individuel, sont signées R. ; les notes de Bachaumont et de Wagnîère (le secrétaire de Voltaire) sont signées B. et W. ; celles qui n'ont pas de signatures et qui n'offrent, en général, que des dates biographiques et des titres de livres, nous appartiennent ou plutôt appartiennent à tout le monde.
Nous ne pensons pas qu'il soit nécessaire de faire précéder d'une notice sur Bachaumont cet ouvrage qui le fait
XYI PaéFAGE
connaître et qui le peint, du côté de l'esprit, beaucoup mieux que tous les portraits que nous pourrions faire de cet aimable et spirituel philosophe épicurien. Il suffît de rappeler que Louis Petit de Bachaumont, né à Paris, en 1690 ou 1691, était âgé de soixante-douze ans à l'époque où commencent ses Mémoires secrets, qu'il rédigeait encore la veille de sa mort, laquelle eut lieu le ^ avril 177i, quelques jours avant celle de son amie, madame Doublet, qu'on peut regarder connue sa collaboratrice quotidienne. C'est ici qu'il faut placer quelques mots sur le fameux salon de madame Doublet, au milieu duquel prirent naissance les Nouvelles à la main, qui lui survécurent : « Ce salon, disent MM. de Concourt à qui nous donnons la parole dans un sujet qu'ils connaissent mieux que personne et qu'ils ont traité avec un esprit digne d'être l'écho du dix^huitième siècle, ce salon tenait le monde et Paris, et la veille et le jour, la chaire, l'Académie, la Comédie, la Cour. Il était le rendez-vous des échos, le cabinet noir où l'on décachetait les nouvelles; pèle-môle y tombait le Dix-huitième Siècle, heure à heure, bons mots et sottises, querelles, procès, sifflets, bravos, morts et naissances, livres et grands hommes, un je ne sais quoi sans ordre, une moisson à pleine brassée de paroles et de choses, les mémoires d'Argus I Salon envié ! confessionnal du dix-huitième siècle, où tant d'esprit s'était confessé, que Pirôn lui-môme n'y amenait le sien qu'en tremblant I Il écrivait au frère de madame Doublet, à l'abbé Legendre : a Annoncez bien une hôte à madame Doublet, et j'y « serai bon; » et encore : a Je me rendrai samedi à midi
D£ l'Éditeur. xvii
« trois quarts chez madame Doublet, dont vous m'envoyez « l'adresse; je ferai maussadement la révérence, j'y boi- H rai, j'y mangerai, je dirai grand'merci et je m'en revien- « drai. Tout cela vaut fait. Quant à l'idée que j'y laisserai « de moi, ce sont les affaires du dieu Caprice de ma part « et de la déesse Indulgence de celle des autres, et voilà « tout ^ ! » Duché remerciait Bachaumont de sa présentation, en ces termes : « Assurez madame Doublet de mes plus tendres respects : il n'y a point de jour que je ne remercie Dieu de la grâce qu'il m'a faite de me mettre au nombre de ses paroissiens '. »
« Le salon de madame Doublet était au couvent des Filles-Saint-Thomas, dans un appartement où madame Doublet passa quarante ans de suite sans sortir. Là, présidait, du matin au soir, Bachaumont coiffé de la perruque à longue chevelure inventée par le duc de Nevers'. Là siégeaient l'abbé Legendre, Yoisenon, le courtisan de la maison; les deux Lacurne de Sainte-Palaye , les abbés Chauvelin etXaupi, lesFalconet, lesMairan, lesMirabaud; tous paroissiens^ arrivant à la même heure, s'asseyant dans le môme fauteuil, chacun au-dessous de son portrait. Sur une table, deux grands registres étaient ouverts , qui recevaient de chaque survenant, l'un le positif et l'autre le douteux, l'un la vérité absolue et l'autre la vérité relative. Et voilà le berceau de ces Nouvelles à la mairiy qui, par le tri et la discussion, prirent tant de crédit, que l'on demandait
^ Mélanges de la Soc. des Bibliophiles, t. IV.
* Portefeuilles 4^ Bachaumont, mss. de la Bibliothèque de l'Arsenal.
• Correspondance littéraire de Grimm, t. Vil.