‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 57 sur 77 · Extrait d^une Lettre de Ferney, du i^ juillet · texte numérisé non relu

Extrait d^une Lettre de Ferney, du i^ juillet

« Vous me demandez des nouvelles du patron : je vous dirai que j'en ai été très-bien reçu^ que c'est un homme charmant de tout points mais intraitable sur l'article de la santé. 11 devient furieux^ quand on lui dit qu*il se porte bien. Vous savez qu*il a la manie d'être malade depuis quarante ans: elle ne fait qu'augmenter avec l'âge ; il se prétend investi de tous les fléaux de la vieillesse ; il se dit sourd^ aveugle^ podagre. Vous en allez juger. Le premier jour que j'arrivai^ il me fit ses doléances ordinaires^ me détailla ses infirmités. Je le laissai se plaindre^ et^ pour vériri6erpar moi-même ce qu'il en était^ dans une promenade que nous fîmes ensemble dans le jardin^ tête à tête^ je baissai d'abord insensiblement la voix^ au point d'en venir à ce ton bas et humble dont on parle aux ministres^^ou aux gens qu'on respecte le plus. Je me rassurai sur ses oreilles. Ensuite^ sur les compliments que je lui faisais de labeauté de son jardin, de ses fleurs^etc., lise mita jurer après son jardinier, qui n'avait aucun soin, et en jurant il arrachait de temps en temps de petites herbes parasites, très-fines, très-déliées, cachées sous les feuilles de ses tulipes et que j'avais toutes les peines du monde à distinguer de ma hauteur. J'en conclus que M. de Voltaire avait encore des yeux très-bons; et, par la facilité avec laquelle il se courbait et se relevait, j'estimai qu'il avait de même les mouvements très-souples, les ressorts très-liants, et qu'il n'était ni sourd, ni aveugle, ni podagre. 11 est inconcevable qu'un homme aussi ferme et aussi philosophique ait sur sa santé les frayeurs (t) et les ridicules d'uD hypocondre ou d'ime femmelette. Dès qu'il se seùt la moindre chose, il se purge. Le plus singulier, c'est que, dès la fleur de l'âge, il ait été tel. Au reste, vous vous rappelez le mot de Dumoulins, qui, dans un accès d'impatience sur l'énumération de ses maux et de ses peurs, se mit à l'injurier et à lui protester <iu'il ne devait pas craindre la mort, puisqu'il n'avait pas de quoi mourir. Rien de plus vrai : c'est une lampe qui s'éteindra faute d'huile, quand le feu dont il est dévoré aura tout consumé. »

n, — On continue à parler de VHistoire du Parlement, par M. de Voltaire, qu'on recherche avec d'autant plus d'empresse-

(i) M. de Voltaire ne craignait point la mort, mais il voulait qu*on le crût toujours bien malade, se persuadant que cela pouvait contribuer à sa sécurité et ren- <^e ses ennemis moins acharnés à sa perte. — W.

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ment qu'on prétend qu'il ne Ta faite que pour se rendre favorable le ministre qui lui a fourni les matériaux. Celui-ci a été bien aise de mettre en œuvre une plume aussi célèbre^ pour faire lire Touvrage, et lui donner de la vogue, et rhistorien, qui depuis l'aventure des Calas et du chevalier de La Barre, a pris plus fortement en grippe ces compagnies, n*a pas été fâché d'une occasion de répandre son fiel et de satiriser. D'ailleurs, au moyen de sa complaisance, il espère trouver plus de facilité à faire passer une infinité de broutille dont il vide continuellement son portefeuille.

19. — Le Pornographe, ou Idée d'un honnête homme sur un projet de règlement pour les prostituées y propre à prévenir les malheurs quoeewionne le publiçisme des femmes, avec des notes historiques et justificatives ; avec cette épigraphe : Prenez le moindre mal pour un bien, Machiavel, livre du Prince, chapitre XXÏ. Londres et Paris, 1769, in-8» (i). Ce livre, qui n'est ni d*un débauché, ni d'un jeune homme, ni d'un fou, ni d'un sot, ni d*un cynique, prouve à quel point d'égarement l'esprit prétendu philosophique nous a conduits, lorsqu'on voit un auteur grave, érudit, sage, honnête et profond, traiter une matière sur laquelle il aurait eu honte, dans un autre temps, de porter même ses regards; pour prévenir les suites du libertinage, en donner un traité complet, et vouloir réduire en principes d'administration l'école du vice et de l'infamie. Le dessein de l'écrivain serait de concentrer dans une même maison toutes les filles de la France, et d'en former une espèce d'ordre religieux consacré à Vénus, dont le chef-lieu serait Paris, sous le nom de Parthénion, et d'où il se ferait des émanations dans les provinces. Il évalue à trente mille sujets le nombre de celles qui composeraient la communauté, sans compter les émérites ou les surannées, les vierges ou les enfants. Les prix seraient depuis six sous jusques à un louis. H prétend que cette institution, chef-d'œuvre du législateur, serait fort utile à la population, au commerce, à la culture des terres et à la réforme des mœurs. Ce projet est enchâssé dans un petit Foman en forme de lettres, vif et agréable, où il y a beaucoup de

(1) Rétif de La Bretonne fut seulement réditeur de cet ouvrage anonyme, ^n'il finit par s^altribuer et que nous attribuons plutôt a Pldansat de Mairobert.

naturel^ de sentiment et de délicatesse : il est singaUer de Yoir une pareille bordure servir de cadre au tableau de la lubricité^ de l'impudicité. La seconde partie, qui contient les notes, est remplie d'une érudition immense sur les lieux de débauche des anciens. On y a joint quantité de petites historiettes, dontTécrivain appuie ses idées. Le tout est^rit purement. 11 y a des peintures très-Yoluptueuses, des situations chaudes, et un style gé* néralement très-animé.

Ce traité assez yolumineux, digéré avec le plus grand soin, calculé avec une précision unique, ne peut manquer, encore un coup, d'être l'objet de rétonqement de tous ceux qui le liront, n a dû coûter beaucoup de travail à son auteur, qui, avec une tête très-bien organisée, un cœur très-sensible et très-honnête, peut se vanter d'avoir produit le complément de Textravagance et du Diogénisme.

28. — Le sieur Legouvé (i), avocat célèbre, avait composé dans sa jeunesse une tragédie chrétienne, intitulée Aurélie (2) ; elle fut présentée alors aux Comédiens, qui la reçurent, mais firent, suivant leur usage, languir Fauteur au désespoir. Dans cet intervalle, il déploya ses talents pour le barreau, se livra à des occupations plus sérieuses. Encouragé par ses succès dans cette carrière, il ne voulut point essayer le danger d'une chute à la Comédie, et retira sa pièce« La tendresse paternelle s'est ré* veillée depuis quelque temps, et, mettant de côté toutes ses afTaifcs, il s'est uniquement occupé de cette production, et a voulu la faire jouer sur un théâtre de société. Il a choisi celui de M. le comte deRohault, à Auteuil, qui est un magnifique théâtre particulier ; il a faitexécuter sa pièce en ce lieu, hier jeudi, et y a joué lui-même un rôle. Quoique ce ne fût point jour férié, beaucoup de ses confrères, et même de graves magistrats, se sont rendus à la représentation, ce quia jeté un grand vide au Palais. L'auteur ^'a pas eu la gloire qu'il espérait : on a trouvé sa tragédie très-médiocre, et son jeu détestable ; ses vrais amis lui ont^conseillé de faire des plaidoyers préférablement à des pièces de théâtre, et ^^ s'en tenir à ses rôles du barreau. Ce M. Legouvé était chargé, «et hiver, de plaider àevéni le roi de Danemarck, lorsque ce prince

(i) Père de Pauteur du Mérite des femme».

(•) Imprimée, en 1750, sous le nom é^'AtHlie^ iQ-12,<atiouyAd.

tS4 MEMOIRES SECRETS DE BÂCflAUMONT.

vint entendre une cause au Palais^ et il fit un discours qui occasionna beaucoup de rumeur^ dont on a parlé dans le temps (1).

29. — Le! sieur Poinsinet, appelé par dérision^ depuis son voyage d'Espagne^ Don Antonio Poinsinetio, nouvelle dénomination qu'il s'était donnée lui-même^ croyant se décrasser par là et acquérir un vernis de noblesse catalane^ après avoir déjà parcouru plusieurs villes de ce royaume avec sa troupe de comédiens^ et cherché à établir en différents endroits des opéras-comiques^ sorte de spectacle fort à la mode aujourd'hui chez toutes les nations, se regardait déjà comme un conquérant littéraire, lorsque, par un accident malheureux, il s'est enseveli, lui et toute sa gloire, dans le Guadalquivir, à Cordoue, capitale de l'Andalousie, et s'est noyé dans ce fleuve (2). Cette ville est, comme on le sait, célèbre par la naissance des deux Sénèque, et va le devenir encore plus par le trépas de l'auteur dont nous parlons. Le défaut de fortune et T inconduite avaient forcé ce bouffon de la littérature à s'expatrier. C'est un des personnages les plus singuliers qu'on pût voir, qui, à beaucoup d'esprit et de saillies, joignait uno ignorance si crasse, une présomption si aveugle, qu'on lui faisait croire tout cequ'on voulait en caressantsa vanité. La postérité ne pourra jamais comprendre tout ce qui lui est arrivé en pareil genre. Les tours qu'on lui a joués,^et auxquels il s'est livré dans l'ivresse de son amour-propre, sont d'une espèce si singulière et si nouvelle, qu'il a fallu créer un mot pour les caractériser. Notre langue lui doit de s'être enrichie du terme de mystification (3), terme généralement adopté, quoi qu'en dise M. de Voltaire, qui voudrait le proscrire, on ne sait pourquoi.

Le roi a annoncé lui-même cette mort à M. de La Borde, son premier valet de chambre, et qui était fort lié avec ce poète, sur les paroles duquel il avait fait plusieurs fois de la musique.

30. — On a annoncé (4), Uy a déjà du temps, que la reconstruction du Louvre était arrêtée de nouveau par un arrêt du Conseil; qu'on voulait en faire un Muséum, sous le nom de Palais des

(1) Voy. 24 noTembre 1768.

(2) Le 7 juin 1769. U était né le 17 novembre 1735.

(3) On trouve uu récit fort dét&iHé des Mystifications de Poinsinet, dont qw\ques-unes sont effectivement singulières, à la suite des Mémoire* pour servir à h vie de Jean Monnet, 1772, 2 vol. ia-12. — R.

(4) Voy. 11 janvier 1768.

Arts; qu'il était décidé d*y transporter la Bibliothèque du Roi^ les médailles^ les estampes^ les tableaux^ les cabinets d'histoire naturelle^ les modèles des machines^ les plans des villes de guerre. Ce beau projet^ suivant l'usage^ était resté là ; et, sans doute, faute d'argent, il avait été oublié aussitôt que conçu. On paraît se réveiller là<dessus aujourd'hui, et les ordres sont don^ nés pour finir incessamment la partie du bâtiment qui donne sur la rivière. C'est dans celte exposition aussi noble que va^e qu'on doit placer la bibliothèque, déménagement le plus pressé et le plus long à faire. De cette enceinte, il se formera une magnifique issue sur la terrasse pratiquée dans la colonnade donnant sur la place.

On présume qu'on songe sérieusement cette fois à effectuer les travaux, parce que les artistes auxquels on avait permis de se construire des appartements dans l'intérieur des murs, avec la clause expresse de les abandonnera aussitôt qu'il serait question de reprendre les travaux du roi, ont été avei^tis de se pourvoir de logements.

31. — On ne parlait plus du célèbre J.-J. Rousseau, ex-citoyen de Genève, errant depuis son retour d'Angleterre, et qui, après avoir parcouru une partie de la France dans un enthousiasme dont il s'étaiMntlammé pour la botanique, s'était enseveli dans les montagnes du Dauphiné, et ne paraissait plus concentré que dans rétude des plantes et des simples. On ne sait comment il s'est trouvé, cet été, rapproché du Nivernais. M. le prince de Conti va tous les ans prendre dans Cjette province les eaux minérales de Fougues : soit erreur de voyage, soit un reste de vanité, soit reconnaissance envers cet illustre bienfaiteur, il s'est trouvé assez à portée du prince, pour qu'il ait daigné le voir encore, et l'envoyer chercher plusieurs fois dans ses carrosses ; ce qui a donné un grand relief à M. Rousseau auprès des provinciaux de • ces cantons, qui n'avaient jamais lu ses ouvrages et ne connaissaient même pas son nom.

-^Les Comédiens Français jouent aujourd'hui Ylphigénie de Hacine avec les changements qu'y a faits le sieur de Saint-Foix. On a prévenu que, sur le désir qu'en avait témoigné madame la duchesse de Villeroi, cet auteur, au moyen de vingt vers au moins de transition, avait retourné tout le cinquième acte> et rais en

action ce qui n'était qu'en récit. La tragédie prête par là à un spectacle étonnant^ et c'est en ce moment Tobjet de la curiosité publique.

— Tout le public littéraire est dans Tattente de la pièce que rAcadémie Française désignera poui* être couronnée à la fête prochaine de Saint-Louis. On sait que le sujet propose pour cette année était V Éloge de Molière, ce qui ne fait que redoubler la curiosité. On sent, qu'une pareille matière ne peut avoir été traitée dignement par un écolier, et que pour ce panégyrique il faudrait avoir presque autant de génie que le héros. Quoique les juges, pour éviter les ti*acasseries d'une publicité prématurée, soient fort secrets sur leurs délibérations, il est toujours quelques membres plus indiscrets ou plus aisés à pénétrer, qui laissent transpirer quelque chose. On prétend qu'une pièce, entre autres, a attiré Tattention de la compagnie, mais que, sur un soupçon qu'elle pouvait être du sieur Palissot, on Ta mise à l'écart pour ne la point couronner, quel qu'en fût le mérite, si elle était réellement de cet auteur. Les Académiciens croient pouvoir, en cette occasion, s'élever au-dessus des règles ordinaires, et exclure du concours un aspirant indigne par ses mœurs et par sa conduite d'entrer dans la carrière. 11 faut se rappeler, ou plutôt on ne peut oublier avec quelle impudence le sieur Palissât s'est adjugé le rôle d'Arétin moderne, et a versé le fîel de la satire sur les personnages les plus illustres de la philosophie et de la littérature. Par le scandale de sa comédie des Philosophes et de son poëme de la Dunciadey il s'est condamné lui-même au triste et infâme rôle de médire dans les ténèbres du reste de ses confrères. Personne n'a daigné lui faire l'honneur de lui répondre; et son dernier ouvrage, quoique bien fait dans son genre, et trèsdigne d'observations et de critiques, n'a pas même reçu les honneurs de la censure.

Août. — i^\ — Les Comédiens Français, qui sur l'affiche avaient annoncé r/p/itp^nre en Aulide, sans aucune addition qui prévînt le public de Tinnovation dont on a parlé, ont cru devoir ouvrir le spectacle par un petit bout de compliment, aussi mal fait que mal débité, où ils ont déclaré que, toujours attentifs à procurer aux spectateurs de plus grands amusements, ils avaient, dans eette vue, tenté l'essai en question. Cet essai n'a point eu le

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