AVAIL
Un plaisant^ non moins mordant que M. de La Harpe, propose^ pour pendant^ Ténigme suivante qui peut servir aussi d'acrostiche.
oe mes heureux talents le nombre est innombrable,
eot vous devez, lecteur, m'en croire sur ma foi :
r''orgueil, vice en autrui, devient vertu dans moi;
> tous les beaux esprits je suis Inexorable;
Kaîr est un besoin pour mon cœur inhumain.
>mitié, ton nom seul me glace et m'épouvante: ,. - /
rarement Ton me plaît ; jamais rien ne m'enchante. ^^^^-^
•prétendre à mon suffrage est inutile et vain,
nt je flatte aujourd'hui pour mieux mordre demain.
21 . — M. Boutîn voulait intéresser les intendants des finances^ ses confrères, à demander justice en corps de la manière outrageante dont il est traité dans le Mémoire (1) de M. le comte de Laiiraguais. On ne sait si les autres se sont joints à roffensé, mais, sur les sollicitations faites auprès de M. le contrôleur général, celui-ci a remis le livre entre les mains du roi, afin que Sa Majesté pût en juger en connaissance de cause. Il parait qu'elle a traité tout cela de bagatelle, puisque M. le comte de Lauraguais n'a point été à la Bastille, conjme Fexlgeait M. Boutin, et que, par les propos qu'on rapporte du roi à cette occasion, le plaignant n'est pas sans beaucoup de torts daiis raffaire qui a donné lieu à la sortie en question. Bien des gens même le regardent comme perdu sans ressource; Ce qu'il y a sûrement de fâcheux pour lui, c*est que l'éclat que fait à la cour cette querelle, donne au Mémoire une publicité qu'il n'aurait pas eue. Depuis que le roi en a eu communication, tous les ministres, tous les princes, tous les grands seigneurs veulent lire cet ouvrage, qui jusqu'ici n'était intéressant que pour les actionnaires, et était très-peu ré-
Bt e« dédale, offrant des dëtoun innombrable*. Partout entreeoupëi, partent impénétrables, Est plein de fili trompeurs, dont le sombre embarras Égare sans retour et conduit an trépas.
Un (Bdipe de province trouva que ces vers caractérisaient parfaitement VAraù ffnée. — R.
(1) Mémoire sur la Compagnie des Indes, en réponse aux compilations de mon- •i«ttr r«bbé Uorellet, par U. le comte de *** S. n.> 1770, in-8.
pandu. On écrit de Châl.ons qu'on aTait saisi un ballot de douze cents exemplaires de ce Mémoire, ce qui va le rendre fort cher dans ce pays-ci. Au surplus, ce qui justifie M. le comte deLauraguaîs, même sur le procédé, c'est que le manuscrit paraît lui avoir été dérobé, avoir été imprimé sans son aven, et qu'il ne se serait certainement pas permis la licence sans exemple délaisser le nom de Boutin en toutes lettres, s*il eût présidé à l'impression.
24. — Les Comédiens Français ont ouvert hier leur Ihëâire dans la salle des Tuileries, que quitte FÂcadémie royale de Musique. Cette translation, qu'on croyait devoir être fort tumultueuse dans ce pays-ci, où tout fait époque et excite la curiosité, n'a eu rien d'extraordinaire, que beaucoup de critiques auxquelles elle a donné lieu. La différence du genre des spectacles exigeait nécessairement du changement, et l'on a jugé digne de la magnificence royale de faire supporter ces frais par Sa Majesté. La précipitation qu'on a mise à ce bouleversement peut seule excuser les restaurateurs de la salle. On leur reproche des bévues énormes de toute espèce, mais surtout d'avoir rompu l'harmonie qui régnait dans la distribution des loges, pour en augmenter le nombre ; d'avoir reculé le théâtre, ce qui produit l'effet le plus révoltant, prolonge trop la salle, et la rend trèssourde pour le fond de l'amphithéâtre. Ce sont les Menus-Plaisirs qui ont présidé à ces changements, de concert avec le^ Comédiens, que l'intérêt seul a guidés. La fureur des petites loges fait dénaturer les formes les plus convenables, poury substituer des commodités particulières qui dégradent la noblesse du spectacle. On ne peut que plaindre les artistes, forcés de s'asservir à tant de petites prétentions, qui enchaînent les talents et les énervent.
27. — M. l'abbé NoUet, membre de l'Académie des Sciences, très-renommé pour ses expériences de physique expérimentale, est mort avant-hier matin, presque subitemerit.
30. — Mademoiselle Beauvoisin, courtisane d'une jolie figii^^' mais sans taille, courte et ramassée, avait été obligée, par cette raison, de quitter l'Opéra dont elle avait été danseuse. Elle s'était livrée, depuis quelques années, à tenir une maison de jeu : ses charmes, son luxe, et l'affluence de joueurs opulents qui s'T réunissaient, avaient rendu sa maison célèbre; mais il s'y était
glissé beaucoup d'escrocs^ suivant l'usage ; il s'y était passé des scènes qui avaient attiré Tattention de la police^ et elle avait été mandée chez M. de Sartine^ et avait reçu de ce magistrat une forte réprimande, avec injonction de fermer son tripot, ou du moins d'éviter le moindre éclat, à peine de punition exemplaire. Elle avait cru se soustraire à la vigilance de la police en se faisant inscrîre comme danseuse surnuméraire à Versailles pour les fêles qu'on y prépare. Par un préjugé de ces demoiselles, elle croyait avoir plus de consistance; mais, sur de nouvelles plaintes que la maison de cette fille était un coupe-gorge effroyable, où se réunissaient des jeunes gens de distinction, elle a été enlevée aujourd'hui et conduite à Sainte-Pélagie, retraite destinée aux nymphes d'un certain ton qu'on ne veut pas mettre à l'hôpital. Cet enlèvement a jeté l'épouvante parmi les joueurs affiliés à sa maison, obligés de chercher asile ailleurs.
Mai. — 5. — M. le duc de Villars, gouverneur de Provence, vient de mourir dans son gouvernement. Ce seigneur, fils du maréchal de ce nom, n'avait pas couru la même carrière et avait bien dégénéré de la vertu de ses ancêtres. 11 était taxé d'un vice qu'il avait mis à la mode à la cour, et qui lui avait valu une renommée très- étendue, comme on peut le voir dans la Pucelle, Du reste, il avait beaucoup d'esprit ; il était homme de lettres, et membre de l'Académie Française depuis 1734. 11 était aimé dans son gouvernement, où il s'était fort bien comporté à certains égards.
6. — La nouvelle église de Sainte-Geneviève n'avance point, faute d'argent. Dans cet intervalle, les critiques s'exercent à y chercher des défauts. Le sieur Patte, architecte du prince des Deux-Ponts, vient de publier un Mémoire (1), où il prétend que les piliers de ce nouvel édifice n'en pourront jamais supporter la coupole. 11 fait, à cette occasion, une description de ceux de Saint- Pierre de Rome et de l'église des Invalides, qui, quoique de la même proportion^ ne soutiennent que des dômes beaucoup inférieurs. Cette assertion est élayée de l'appareil scientifique d'une infinité de calculs algébriques. M. Soufflot annonce que toute sa réponse sera d'élever sa coupole et de prouver la' possibilité du
(1) Mémoire sur la construction de la coupole projetée pour couronner Véglise '^^Sainte-Geneviève, Paris, 1770, in-4o.
fait par le fait même. L*audace du siem* Patte parait d'autant plus grande^ qu*il n*a jamais rien fait^ et que son adversaire est dë]à connu par plusieurs ouvrages, surtout par un dôme constnrilàLyon.
0. — Depuis quelques jours le bruit court que mademoiselle Clairon ne fera point le rôle à'Athalie, quoiqu'elle l'ait déjà répété : ce qui la mortifie infiniment; mais elle paraîtra toujours dans le rôle d'Aménaïde. On assure que madame Du Barry a obtenu du roi qu'on ne ferait pas un passe-droit aussi injuste à mademoiselle Dumesnil. D'un autre côté, madame de Villeroi se donne de grands mouvements pour empêcher ce nouvel arrangement. On connaît la passion eitrême qu'a cette dame pour mademoiselle Clairon, et combien elle est zélée pour empêcher que la délicatesse de cette actrice ne soit blessée en rien.
10. — M. le prévôt des marchands a reçu, ces jours-ci^ à table, un paquet contenant des couplets imprimés sur les réjouissances, où, à travei*s le ton grivois qui y règne et la bonhomie apparente de Tauteur, on trouve beaucoup de traits de causticité qui empêcheront de laisser répandre cette chanson. On en peut juger par le commencement :
En bon Français pourtant, Il faut, quoique sans argent^ Entrer en danse, etc.
13. — Mesdemoiselles Camargo et Carton, deux anciens sujets émérites de l'Opéra, sont mortes depuis peu. L'une a été, dans son temps, une très-célèbre sauteuse; c'est elle, en quelque sorte, qui a créé cette danse haute, si à la mode aujourd'hui, mais qui s*est bien perfectionnée depuis. Elle était renommée pour la légèreté et la vivacité de ses gambades, et son nom fait encore, époque dans les fastes du théâtre de l'Académie royale de Musique. L'autre, chanteuse des chœurs et d'un talent fort médiocre, s'était acquis une grande considération entre ses camarades par ses saillies, dont quelques-unes ont été rédigées depuis en apophthegmes, ont fait proverbe, et sont consignées dans un ouvrage intitulé : Le Code lyrique, ou Règlement de l'Opéra de Paris (i). Elle s'était, d'ailleurs, illustrée par les conquêtes les plus distin-
(i) Par Meusnier de Qu«rIou.
guées^ et se vantait de l'honneur unique (favoir partagé sa couche avec trois rois. Toutes deux étaient retirées depuis longtemps avec des pensions proportionnées à. leur mérite théâtral. Celle de la première était de quinze cents livres^ et celle de la seconde^ de quatre cents livres seulement.
19. — Tous ceux qui sont entrés aux appartements le jour du mariage^ et au festin royal surtout^ conviennent qu'ils n'ont jamais vu de coup d'œil aussi miraculeux. Us prétendent que toutes les descriptions qu'ils en feraient seraient au-dessous de la vérité> et que celles qu'on lit dans les romans de féerie ne peuvent encore en donner qu'une idée très-imparfaite. La richesse et le luxe des habits^ l'éclat des diamants^ la magnificence du local^ éblouissaient les spectateurs et les empêchaient de rien détailler.
« L'opéra de Persée, }o\ié le lendemain jeudi, avectoute la pompe et toute la magniûcence du spectacle, n*a point eu de succès. »
21. — Le sieur Huggieri, l'antagoniste de Torré depuis longtemps, est piqué d'une nouvelle émulation depuis le succès du feu de ce dernier. Gomme il est chargé de celui que la Ville se propose de faire tirer, le 31 de ce mois, à la place de Louis XV, il sent qu'il est de son honneur de renchérir sur l'ouvrage de son camarade : ce qui sera fort difficile à cause de l'étendue plus resserrée du local. 11 ne peut se distinguer que par plus d'élégance et de propreté, sorte de caractère de ses feux, qui n^ont jamais été servis avec rabondance,la chaleur, la rapidité de ceux de l'autre.
22. — Les ducs ont présenté au roi, le 12 de ce mois, un Mémoire {!) à l'occasion de leui*s prérogatives lésées^ suivant eux, aux fêtes et le jeudi 17. M. le comte de Saint -Florentin leur a remis de la part de Sa Majesté la réponse suivante :
« L'ambassadeur de l'Empereur et de Flmpératrice-Reine, dans ime audience qu'il a eue de moi, m'a demandé, de la part de son maître (et je suis obligé d'ajouter foi à tout ce qu'il me dit), de vouloir marquer quelque distinction à Mademoiselle de Lorraine, à l'occasion présente du mariage de mon petit-fils avec l'archiduchesse Antoinette. La danse au bal étant la seule chose qui ne puisse tirer à conséquence, puisque le
(i) Il est dam U Cotrtspondanee littéraire de Grimm , lettre du {•' jain 1770, oà ToB trouve auui uae yersion un peu différente de la réponw du rot.
406 MJËKOIRES SECRETS DE BÂCHA UHONT.
choix des danseurs et des danseuses ne dépend que de ma volonté^ sans distinction de places, rangs ou dignités^ exceptant les princes et princesses de mon sang^qui ne peuvent être comparés ni mis en rang avec aucun autre Français, et ne voulant d'ailleurs rien innover à ce qui se pratique à ma cour, je compte que les grands et la noblesse de mon royaume, en vertu de la fidélité, soumission, attachement rt même amitié qu'ils m^ont toujours marqués et à mes prédécesseurs, n'occasionneront Jamais rien qui puisse me déplaire, surtout dans cette occurrence-ci, où je désire marquer à nmpératrice ma reconnaissance du présent qu'elle me fait, qui, j'espère, ainsi que TOUS, fera le bonheur du reste de mes jours. »
Bon pour copie. Saint-Florentin.
24. — On raconte un bon mot de l'abbé Terray au roi, qui indique dans ce ministre une présence d'esprit, dont Ja nation ne peut qu'être fort aise par la bonne opinion qu'elle en doit concevoir du génie et des ressources du ministre, qui, s'il n'avait pas devers lui de quoi se rassurer, ne serait certainement pas plaisant. On dit que Sa Majesté lui ayant demandé comment U trouvait les fêtes de Versailles : « Ah ! Sire, a-t-il répondu, impayables I »
27. — Voici exactement le portrait de madame la Daupbine. Cette princesse est d'une taille proportionnée à son âge, maigre, sans être décharnée, et telle que Test une jeune personne qui n'est pas encore formée. Elle est tFès-bien faite, bien proportionnée dans tous ses membres. Ses cheveux sont d'un beau blond ; on juge qu'ils seront un jour d'un châtain cendré : ils sont bien plantés. Elle a le front beau, la forme du visage d'un ovale beau, mais un peu allongé, les sourcils aussi bien fournis qu'une blonde peut les avoir. Ses yeux sont bleus, sans être fades, et jouent avec une vivacité pleine d'esprit. Sou nez est aquilin, un peu effilé par le bout : sa bouche est petite; ses lèvres sont épaisses, surtout l'inférieure, qu'on sait être la lèvre autrichienne. La blancheur de son teint est éblouissante , et elle a des couleurs naturelles qui peuvent la dispenser de mettre du rouge. Son port est celui d'une archiduchesse; mais sa dignité est tempérée par sa douceur, et il est difficile^
en voyant cette princesse^ de se refuser à un respect mêlé de tendresse.
28. — On raconte aujourd'hui beaucoup d'aventures du èal masqué d& Versailles^ où il y avait surtout quantité de jolies filles. La plus piquante est celle d*un petit masque qui a Tivement agacé M. le duc de Choiseul^ et qui a excité sa curiosité au point de vouloir absolument savoir qui il était : sur quoi il lui a promis de se découvrir en un coin écarté; alors il lui a dit fort eonfidemment qu'il était l'abbé Terray Le duc s'est récrié sur l'impossibilité qu'un aussi frêle individu pût être le grand abbé Terray... « Est-ce que vous ne connaissez pas mon secret^ de réduire à moitié...? » a repris le masque en riant et s'échappant.
29. — Le système de la secte des Économistes reçoit tous les jours des contrariétés qui désolent les apôtres de la .Science. Tandis qu'ils exaltaient le zèle du Parlement àe Dauphiné pour la liberté du commerce, par l'arrêt qu'il avait rendu, permettant à toutes sortes de personnes de vendre et tuer des bestiaux, etc., celui de Bordeaux en rendait un, le 25 avril, qui défendait de laisser sortir de son ressort aucuns bestiaux, pour remédier à la disette de cette denrée, devenue excessivement chère..., > Des provinces entières qui demandaient du pain, déposent fortement contre leur esprit d'innovation, et maudissent à jamais les auteurs obscurs qui se sont avisés d'écrire sur l'administration; ils leur attribuent, peut-être mal à propos, leuirs calamités , mais le concours des circonstances est un argument bien fort, siu*tout dans la bouche des malheureux qui meurent de faim : les révoltes ont été poussées au point qu'il a fallu faire marcher des troupes, dans le temps où l'on était, à Paris et à Versailles^ dans les fêtes et dans les bals.
30. -. Les préparatifs du feu qui doit se tirer aujourd*hui, ont attiré quantité de curieux. Ils annoncent quelque chose de plus marqué que celui de Versailles, et, dans son plan, beaucoup moins étendu, on saisit un ensemble qui, dans l'autre, échappait aux spectateurs. La principale décoration présente le Temple de THymen, précédé d'une magnifique colonnade, dont les gens qui veulent tout critiquer ont trouvé les proportions man- «quées. Ce temple est adossé à la Statue de Louis XV. Il est en-
touré d'une espèce de parapet /dont les quatre angles sont flanqués de dauphins qui paraissent disposés à vomir des tourbillons de feu; des Fleuves, occupant les quatre façades, doivent aussi répandre des nappes et des cascades du même genre. Le palais est surmonté d'une pyramide, terminée par un globe. Beaucoup de pièces d'artifice sont rangées autour de la décoration. Auprès de la statue, et du côté de la rivière, est un bastion dont les flancs contiennent le corps de réserve de Tartifice^ et d*oii sortira le bouquet, pièce essentielle à une semblable fête, et qui doit ordinairement la terminer d'une façon à ne plus rien laisser à désirer à l'admiration.
3f . — Le feu d'artifice, tiré hier à la place de Louis XV, a eu les suites les plus funestes. Outre la mauvaise exécution, un accident causé par une fusée qui est tombée dans le corps de réserve d*artifice dont on a parlé, a fait partir le bouquet au milieu de la fête et a enflammé toute la décoration, ce qui a rendu ce spectacle fort médiocre. Le sieur Ruggieri n'a pas profité des fautes de son antagoniste Torré, et n*a pas les mêmes excuses. Outre que son plan était beaucoup moins combiné que celui de l'autre, et n'exigeait pas la même étendue de génie, c'est qu'il n*avait pas éprouvé les mêmes contrariétés de la part "du temps, et le ciel l'avait favorisé entièrement. L'accident survenu au bastion a été fort long, et, comme on ne donnait auctm secours au feu, bien des gens se sont imaginé que cet incendie était un nouveau genre de spectacle, qui en effet présentait un tk*ès-beau coup d'œil, et éclairait magnifiquement la place, pendant qu'on formait l'illumination. Mais, pendant ce temps, il se passait une scène infiniment plus tragique. La place n'ayant, à propi'ement parler, qu'un débouché dans cette partie du côté de la ville, et la foule s'y portant, indépendamment des voitures qui venaient prendre ceux qui avaient été invités aux loges du gouverneur et de la Ville^ pratiquées dans les bâtiments neufs, un fossé, qu'on n'avait ptnnt comblé, et qui s'est trouvé au passage de quantité de gens poussés par derrière, les a fait trébucher; ce qui a occasionné des cris et un efiroi général. Trop peu de gardes, ne pouvant suffire à contenir la presse, ont été obligés de succomber ou de se retirer; des filous, sans doute, augmentant le tumulte pouf mieux faire leurs coups; des gens
oppressés mettant Tépée à la main pour se faire jour^ ont occasionné une boucherie effroyable, qui a duré jusqu'à ce qu'un renfort puissant du guet ait rétabli Tordre. On a commencé par emporter les blessés cotnme on a pu, et ce spectacle était plutôt l'idée d'une ville assiégée que d'une fête de mariage. Quant aux cadavres, on les a déposés dans le cimetière de la Madeleine, et Ton y en compte aujourd'hui cent trente-trois. Pour les estropiés, on n'en sait pas la quantité. M. le comte d'Argental, envoyé de Parme, a eu l'épaule démise; et M. l'abbé de Raze, aussi ministre étranger, a été renversé et horriblement froissé et meurtri.
Juin. — i . — Extrait d'une lettre de Lyon, du 28 mai 1770. — « Le fameux J.-J. Rousseau s'ennuie vraisemblablement de son obscurité, et de ne plus entendre parler de lui. Il a quitté le Dauphinéy et l'on prétend qu'il est aujourd'hui dans un petit village qu'on nomme La Frète, où l'on assure qu'il catéchise et se forme un petit auditoire. On prétend qu'il ne tardera pas à se rendre à Paris, et qu'il pourrait bien avoir la folie de vouloir faire juger son décret par le Parlement, tentative dangereuse et dont ses amis espèrent le détourner.
3. — M. le Dauphin a paru fort inquiet, dès le commence^ ment du jour du 1®' juin, de ce que son mois n'arrivait pas. Il est de deux mille écus, destinés à ses menus plaisirs. On ne pouvait deviner le sujet de cette impatience. Oh l'a découvert enfin par l'usage qu'il a fait de son argent. 11 a envoyé la somme entière à M. le lieutenant général de police, avec la lettre suivante :
« J'ai appris le malheur arrivé à Paris à mon occasion, j'en suis pénétré. On m'apporte ce que le roi m'envoie tous les mois poiu" mes menus plaisirs; je ne peux disposer que de cela, je vous l'envoie : secourez les plus malheureux. J'ai, Monsieur, beaucoup d'estime pour vous. {Signé) Louis-Auguste.
« A Versailles, le !•' juin 1770. •
Madame la Dauphine a aussi envoyé sa bourse à M. de Sartine. Mesdames en ont fait autant. Les princes du sang ont suivi ^et exemple respectable, et des particuliers l'ont imité. Il en est <iui n'ont pas même voulu qu'on sût d'où venaient les secours
qu'ils envolaient. Les fermiers-généraux ont donné cinq mille livres.
'5. — Le sieur Boucher, premier peintre durci, vient de mourir. Depuis quHl occupait ce poste distiifgué^ sa réputation avait diminué, et il n'avait rien fait qui fût digne de sa place. Le seul morceau qu'il avait exposé au dernier Salon, était plus que médiocre. En général, cet artiste a joui d*une réputation précoce^ et portée beaucoup au delà de ce qu'il méritait. 11 avait un pinceau facile, agréable, spirituel, et peut-être trop fin pour les détails champêtres auxquels il s*était consacré. Toutes ses bergères ressemblaient à celles de Fontenelle, et avaient plus de coquetterie que de naturel. Son genre n'était pas proportionné à son rang; c'est comme si Ton donnait le sceptre de la littérature «à un faiseur d'idylles ou d'églogues.
11. — Le sieur De Rosoy est à la Bastille, depuis environ trois semaines (1), pour deux ouvrages qu'il faisait imprimer sans permission, et qui ont été arrêtés avant qu'ils parussent. On n'en connaît que les titres; l'un était intitulé : les Jours d'Ariste, et devait servir de pendant aux Nuits d'Young; l'autre était aussi uùe espèce de parodie d*un ouvrage très-connu, puisqu'il l'intitulait le Nouvel Ami des hommes.
On prétend que, sur le biiiit, accrédité depuis quelque temps, que le sieur Palissot devait faire une nouvelle édition, très-augmentée, de sa Dunciade, le sieur De Rosoy avait présenté à M. le chancelier une requête, au nom des auteurs, ses confrères, contre ce fléau de la littérature, par laquelle il suppliait le chef de la justice de défendre au sieur Palissot de faire imprimer son ouvrage, comme un libelle diffamatoire contre tous les gens de lettres, à peine de répondre, en son propre et privé nom, de toute édition quelconque qui en paraîtrait, même de tout fragment qu'il en poun*ait répandre : que le sieur Palissot, en récriminant contre les vexations du plaignant, l'avait représenté comme plus répréhensible que lui, et avait dénoncé les deux ouvrages qui ont été arrêtés, comme s'imprimant furtivement.
12. — Un de ces persifleurs dont la cour abonde, et qui tournent
[\) Voy. 4 août 1770. Voir aussi Vffistoire de la détention des philosophes et des gens de lettres à ta Boitille et à Vincennes, etc.; par J. Delort. Paris, 1819. iii-8» t. III, p. 75-96.
tout en ridicule^ a parodié ainsi le Mémoire des ducs et de la noblesse^ dont on a parlé (i).
Sire, les grands de vos États Verront avec beaucoup de peine Qu'une princesse de Lorraine Sur eux ail bal prenne le pas.
Si Votre Majesté projette De les flétrir d'un tel affront, Ils quitteront la cadenette Et de la cour s'exileront.
avisez-y, la ligne est faite.
Signé : Tévêque de Noyon,
La Vaupalière, Beaufremont, •
Glermont, Laval et de Villette.
L'épigramme de cette fin consiste surtout dans le mélange des noms les plus nouveaux avec ceux des plus anciens de la noblesse^ et le marquis de Villette termine cette liste de la manière la plus sanglante (2).
43. — Mademoiselle Clairon^ dans l'espoir de âe relever de l'espèce de chute qu'elle a éprouvée à la cour, lors de la représentation d'Atkalie-y répète actuellement le rôle d'Aménaide dans Tancrède, qui a toujours été son triomphe. Pour dédommager aussi mademoiselle Dtimesnil de Thumiliation qu'elle aurait reçue de ne point paraître dans une occasion aussi importante, il est question de jouer Sémiramis, une des pièces où cette actrice est le plus sublime. On ne doute pas que madame Du Barry, qui connaît tout son mérite et la protège spécialement, ne lui ait ménagé cette représentation. Cette dame lui a fait présent d'une robe magnifique, à ce qu'on assure.
i4. — Madame la comtesse de Noailles, dame d'honneur de madame la Dauphine, et dont les fonctions sont de guider cette princesse dans tout ce qui est étiquette et cérémonial, voit avec peine qu'elle s'afiranchisse de ses conseils, et lui fait sans cesse
(I) Yoy. îîmai 1770.
(l) Yoy. 2i août 1766.
41t MixODLES SBGRBTS DE BAGUAUXONT.
des représentations sur ce qu'elle se familiarise trop ; ce qui la rend peu agréable à la princesse et au public^ et ce qui donnera la clef de la chute de la pièce de vers suivante, qui^ par une adresse assez heureuse, est tout à la fois un éloge très-flatteur pour madame la Dauphine et une épigramme contre madame de Noailles.